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CHAPITRE XXXIV

JLa compagnie ne se lassoit pas d'admirer le bâtiment rustique, dont la construction avoit été si prompte qu'elle sembloit être l'effet d'un coup de baguette. Nous fûmes enchantés d'apprendre que, pour prolonger notre petite fête, nous boirions le thé dans le temple.

Pendant le thé , M. Stanley, s'adressant à moi, dit : « J'ai toujours oublié de vous demander, Charles , si le plaisir que vous vous étiez promis des sociétés de Londres, avoit répondu à votre attente. » — « J'y ai trouvé du plaisir et du mécompte, repris-je. Le mouvement continuel qui résulte de l'attente et de l'arrivée des nouvelles, satisfait et excite à la fois l'ardeur pour la nouveauté ; et cette succession d'événemens dont l'un fait oublier l'autre , me représentoit as<=ez bien le grand poisson qui mange les pe-

tils. L'abondance intarissable de provisions fraîches donne une importance éphémère à tout, et ne donne une importance durable à rien. On effleuroit tous les sujets, sans en approfondir aucun : beaucoup de verbiage , mais peu de discussion. Lescombattans escarmouchoient comme gens qui conservoient le poli de leurs armes en les tenant sans cesse en activité, et comme gens accoutumés à se battre en retraite , mais qui évitaient la fatigue d'en venir corps à corps. On rejetoit comme insipide ce qui , datant de huit jours , étoit censé déjà vieux, quelque important que cela fût: ce qui étoit tout neuf, par contre , n'importe son insignifiance, étoit considéré comme intéressant. Lesévénemens de la semaine dernière étoient relégués parmi ceux qui avoient précédé le déluge ; et même la conséquence d'événemens qui continuoient à faire pour nous en province un objet de grand intérêt, sembloit y être totalement oubliée.

Je m'aperçus aussi que les habitans de la capitale avoient un tarif d'appréciation à eux, d'après lequel la connoissance de Londres passoit pour être celle de l'univers. Des habitudes locales , des phrases régnantes, des modes passagères, et la connoissance superficielle des usages, étoient regardées comme la connoissance des hommes. Il s'en suivoit que celui qui ignoroit les propos du jour, et les anecdotes du petit nombre de gens qui passoient pour donner le ton, ignoroit la nature humaine. »

Sir John fut d'avis que j'étois presque trop jeune pour être le panégyriste des temps passés-, il convint cependant que l'esprit de la conversation n'étoit pas ce qu'il étoit du temps de mon père, d'après l'opinion duquel mon ardeur naissante avoit pris feu : il ne pensoit pas, à la vérité, que l'intelligence humaine eût diminué ; mais elle avoit certainement perdu de sa faculté communicative. On peut en donner plusieurs raisons. A Lon-

dres , l'homme semble prendre chaque jour plus de goût à se rassembler en iroupeau qu'en société. La foule est aussi peu favorable à la conversation qu'à la réflexion. Il trouve qu'il peut briller en masse avec moins de dépense d'esprit; et quant aux femmes, elles brillent sans aucun frais : elles voient qu'en se mêlant à la cohue, elles coulent leurs jours sans être obligées d'ajouter une seule idée à celles de la masse commune.

« Je ne m'étonne pas, dis-je, que des femmes bornées et nulles aiment à cacher leur insignifiance dans la foule : mêlées à Ja multitude , leurs défauts échappent à l'œil. Dans leur insipidité , les ignorantes ressemblent assez à une mauvaise comédie ; elles sdnt redevables de leur mince succès à la parure, aux mouvemens de coulisse, à la musique et à l'assemblée. Le bruit et le prestige détournent l'attention des défauts de la pièce. Le spectateur s'amuse, et ne s'informe pas s'il en est redevable à la pièce

ou à ses ornemens. Il a rempli son but , et s'inquiète peu des moyens de succès. Mais une femme sensée , semblable à un beau drame, plaira chez elle sans le secours de ces auxiliaires. Il y a plus: les beautés d'un ouvrage de mérite et les qualités d'une femme distinguée gagneront toujours à un examen plus exact.

Mais vous alliez, sir John, assigner d'autres causes à la décadence et à la perte de la conversation. »

— «L'une des causes principales, reprîtil , est la situation des affaires publiques, qui absorbe et concentre tous les esprits dans un seul et vaste objet. Comme tout Anglais est patriote , tout patriote est politique. Il est tout simple que l'objet dont tous les esprits s'occupent soit le propos universel, et qu'il reste peu de place pour tout ce qui lui est étranger. »

— «Cette explication me paroîtroit bonne , dis-je , si j'apprenois que celte même cause absorbante eût éclairci la foule des

endroits publics , ou diminué l'attrait des sources secrètes de dissipation. »

— « J'y ajoute une troisième cause, dit sir John ; les belles-lettres ont, jusqu'à un certain point, cédé la place à la philosophie expérimentale. Les admirateurs de la science affirment que le siècle dernier étoit le siècle des mots, et que celuici est le siècle des choses. Des connoissances plus substantielles ont, en partie, fait négliger ces études de goût auxquelles vous vous êtes tant attaché. »

— « Je souhaite de tout mon cœur, repris-je, que les nouvelles recherches aboutissent à rendre les hommes plus éclairés. Elles ne les ont certainement pas rendus plus aimables. »

— «On assure, dit M. Stanley, que les études philosophiques en vogue sont d'une utilité religieuse , et qu'elles tendent naturellement à élever le cœur vers le grand Auteur de l'univers. »

— u Je n'ai qu'une chose à opposer à cette assertion, dit sir John , c'est qu'elle

n'est pas vraie : il sembleroit , à la vérité, que ce dût être là leur tendance naturelle; mais t expérience, qui, comme vous le savez, est l'âme de la philosophie, a prononcé le contraire. » Alors il cita quelques exemples tirés des Annales de l'Angleterre , et que je passerai sous silence, tendant à prouver clairement que ce n'en étoit pas une conséquence nécessaire ; sans oublier de citer en même temps quelques noms marquans pris sur le beau côté de la feuille. Il nous lit remarquer ensuite les Bailly, les Condorcet , les d'AIembert et les Lalandes , comme des preuves déplorables de l'insuffisance de la science pour nous rendre chrétiens.

« Loin de moi , dit sir John , l'intention de déprécier les recherches philosophiques. Des découvertes modernes sont extrêmement importantes, surtout dans leur application aux objets ordinaires de la vie; mais, lorsqu'ils font l'objet exclusif de l'étude, je ne puis niera-

pêcher de leur préférer celle des grands auteurs classiques ; de ces connoisseurs exquis de la nature et des mœurs, dont le génie s'imprégnoit si fortement dans la conversation il y a vingt ou trente ans. »

— « Je conviens, dis-je , qu'il peut y avoir plus de substance , mais il y a certainement moins d'intellectuel dans les recherches du jour. La réputation du savoir peut s'obtenir avec une moindre portion de temps et d'intelligence. Le bon marché comparatif de l'acquisition présente la tentation séduisante d'un plus grand degré de réputation avec moins de travail. Il est facile d'arriver, en botanique et en chimie , à des connoissances suffisantes pour se faire un nom dans la société; tandis qu'une connoissance foncière des historiens , des poètes et des orateurs de l'antiquité, exige beaucoup de temps et un travail assidu. »

— a Mais , s'écria sir John , les études à la mode prétendroient-elles donner à

l'esprit le même développement, aux séntimens la même élévation, à la sensibilité la même énergie, à l'intelligence la même étendue , au goût la même pureté , enfin la même grâce et le même feu à l'ensemble de l'homme moral et intellectuel? »

— « Quant à moi , repris-je, loin de , dire avec Hamlet , man delights not me , nor woman either (*), j'avoue que c'est là mon seul véritable plaisir. L'étude de l'esprit humain est, parmi les études purement humaines, celle de ma prédilection. En ma qualité d'homme, l'homme est la créature dont j'ai à m'occuper; et les nuances de son esprit ont pour moi plus d'intérêt que toutes les nuances possibles de toutes les mousses , de tous les coquillages et de tous les fossiles du monde. Examiner cet être composé dans l'ensemble de ses actions, tel qu'il nous

(*) Ni l'homme ni la femme n'ont le don de me plaire.

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