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est dépeint par ces grands maîtres Tacite et Plutarque -, l'observer dans la lutte de ses passions , tel que nous le présentent Euripide et Shakespeare ; le contempler dans le radieux de son éloquence , tel que nous le voyons dans les deux orateurs rivaux de la Grèce et de Rome, voilà ce qui est plus selon mon goût que les recherches les plus savantes sur la matière inanimée. » Sir John, admirateur enthousiaste et presque trop exclusif des choses classiques, se déclara vivement pour mon opinion.
« Je partis pour Londres , repris-je , affamé de plaisirs intellectuels: ma mémoire n'étoit pas absolument vide d'objets, suivant moi , dignes d'attention , et qui auroient pu trouver leur place dans la conversation , sans me valoir le reproche de pédantisme. Mais, quoique la plupart de ceux avec qui je causai fussent mes égaux par l'éducation , et mes supérieurs en lumières , j'aperçus en eux peu de disposition à provoquer des sujets sus-
ceptibles de mettre en jeu notre intelligence. J'ignore si ce sont les occupations ou une vie active, et les débats publics, qui absorbent l'esprit, et font que les hommes envisagent la société plutôt comme un lieu de repos que comme une arène propre à lui donner de l'aliment : ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils mirent moins du leur dans la masse commune de la conversation que je ne m'y étois attendu , non pas par un manque de matériaux, mais par amour-propre et par paresse, et parce qu'ils réservoient leurs talens et leurs connoissances acquises pour de meilleures occasions. J'éprouvai plus d'une fois que les plus riches en ce genre de possession, en étoient les plus avares. »
— « Rien de trop, dit M. Stanley, étoit la maxime favorite d'un auteur que je ne suis pas sujet à citer pour les règles de sa conduite morale. Il n'en est pas moins vrai que l'adoption de cette maxime serviroit de frein salutaire dans le succès
de nos travaux quelconques. Si l'étude des belles-lettres est dépréciée par celui qui n'est que savant, elle est peut-être trop exaltée par celui qui n'est qu'homme de lettres. Elle peut donner du relief à la retraite et de l'éclat en société , mais elle n'est pas la grande affaire de la vie , et n'est pas la source par excellence de la perfection morale. »
— « Voilà qui est bon quant aux hommes, Charles; mais vous ne nous avez pas communiqué vos remarques sur les femmes , d'après vos observations en société. »
— « Quant aux femmes, repris-je , je vous déclare que, parmi celles qui appartiennent à la classe supérieure de leur sexe, j'ai trouvé plus de disposition à provoquer la discussion d'objets de goût et d'esprit, que chez les hommes. Les plus prudentes, néanmoins, sont sur la réserve, crainte de sarcasmes rebutansde la part de certains hommes , qui , non contens de la nullité de leurs propres facul-
tes, tournent en ridicule tout exercice de l'intelligence chez les femmes , même lorsqu'il n'est évidemment l'effet que d'un désir modeste d'instruction , et non d'un désir vaniteux d'humilier quelque rivale. »
— « Charles est toujours le champion des liseuses, dit sir John.» — « Je ne m'en défends pas, repris-je, lorsqu'elles font usage de leurs facultés avec modestie.
Mais j'avoue que ce qu'on appelle par dérision femme instruite, me paroît infiniment préférable à une femme savante, telle que celle que je rencontrai à une soirée, parlant de fulcrum , de levier, et du statera, qu'elle eut bien soin de nous présenter comme étant la balance romaine, et cela avec tout le sang-froid et l'importance philosophique. »
— a Les hommes savans , dit sir John , sont en général admirables par leur simplicité ; mais , chez une femme à grands mots, j'ai rarement trouvé un grain de goût ou de grâces. »
— (( J'avoue , répliquai-je , que je préférerois de beaucoup , pour douce compagne, celle qui sauroit juger entre les beautés de Virgile et de Milton , à celle qui seroit sans cesse aux prises avec la chimie, et qui viendroit du laboratoire se mettre à table avec des mains sales. Ce n'est pas que je ne sois admirateur de chimie , mais je parle uniquement des connoissances que l'on désire trouver dans une femme. Car, pour des connoissances, il m'en faut; mais les arts , qui sont d'une si grande valeur pour les manufactures, ne rendroient pas la conversation de ma femme agréable pour moi.
Des découvertes utiles à la teinture et à la blancherie , ajouteroient bien peu aux charmes de notre promenade dans les soirées d'été , ou à notre coin du feu en hiver. »
Nos dames , et surtout Lucilla , sourirent de mon énergie. Je sentis qu'il y avoit de l'approbation dans ce sourire ; et, quoique j'en eusse peut-être déjà trop
dit, il m'encouragea a continuer. « Je le répète , après la religion , tout ce qui a rapport aux grâces humaines, a le plus d'attrait pour des êtres humains. Pour passer de la conversation à la composition , comment se fait-il que les Jardins de l'abbé Delille , ce poème si élégamment écrit, inspirent si peu d'intérêt? c'est parce que ses Jardins n'ont point de cultivateurs, point d'êtres mouvans , ni hommes , ni femmes. Qu'est-ce qui donne ce charme puissant à la partie descriptive du Paradis-Perdu ? enchantement qui , je ne crains pas de le dire , surpasse tous les charmans et magnifiques tableaux qui en font l'ornement.
Le jardin dEden même , avec tous ses paysages exquis, plairoit bien moins, s'il ne présentoit que des beautés inanimées : ce sont les propriétaires, ce sont les habitans, c'est le bétail de ce jardin, qui s'empare de vos affections et de votre cœur. Les jardins , même du paradis, «eroient tristes sans les jardiniers : c'est
l'excellence mentale, c'est la beauté morale qui en achèvent le charme. Là où il y a absence de ces matériaux , la description poétique peut se lire avec plaisir ; mais l'intérêt qu'elle excite est sans chaleur. On l'admire , mais on la cite rarement. Elle ne laisse dans l'esprit aucune idée précise : si elle est générale, elle est indistincte ; si elle est détaillée , elle ennuie. »
— Il faut convenir, dit sir John, qu'il y a des poètes disposés à oublier que la plus belle représentation de la nature , proprement dite, n'est que le local et non lob jet. C'est la toile sans le portrait. Il nous plut , il y a quelque temps , une telle abondance de ces magnifiques paysages , de cette brillante botanique versifiée , tant de fleurs amoureuses et de végétaux faisant leur cour , tant de plantes mariées , tant de racines transformées en nymphes et habitant des palais d'émeraude , que , de manière ou d'autre, la vérité, la probabilité, la na-
ture et l'homme disparurent du tableau, quoique tracé par la main du génie. » — « Dans les Jardins anglais de Mason, repris-je, les préceptes d'Alcander eussent été froids, s'ils n'eussent été personnifiés. L'introduction de personnages donne une tournure de drame à ce qui seroit sans cela froidement didactique. Thomson enrichit çà et là son paysage de figures dessinées avec plus d'exactitude que de chaleur , avec plus de naturel que de vie ; mais il le relève toujours par des allusions morales et des rapports religieux. Les tableaux de Cowper sont partout animés par des esquisses de caractère, égayés par des portraits vivans, et par la représentation des passions et des habitudes humaines. Ses descriptions les plus finies doivent leur coloris brillant à leur rapprochement moral. La loyauté, la liberté , le patriotisme , la charité , la piété , la bienveillance , les mouvemens d'une sensibilité exaltée, les penchans divers dans leur accroissement , les pas-
sions qui ennoblissent l'homme, on voit tout éclore de sa force descriptive. Sous son pinceau, la matière se spiritualise ; son bosquet , sa forêt , son parterre , tous produisent
» Fruits worihjr of Paradise (*),
et mènent à l'immortalité. »
En reprenant le fil de la conversation, M. Stanley dit qu'il ëtoit amusant pour lui de voir l'effet qu'une première entrée dans le monde produit sur un esprit formé par la lecture, mais auquel les hommes sont pour ainsi dire étrangers.
« Je crois , dit sir John , qu'un commerce outré et l'opulence excessive, qui en est la suite , tout en favorisant la splendeur des arts et l'industrie mécanique , ont dégradé le goût et affoibli les facultés mentales ; le luxe y trouve son utilité , mais la partie intellectuelle en souffre : le commerce a ajouté à l'éclat
(*) Des fruits dignes du Paradis.
de nos demeures, et terni celui de leurs habitans ; il a perfectionne nos miroirs , nos lustres , notre dorure , notre marqueterie et notre sculpture; mais il a engourdi l'imagination et énerve' notre force intellectuelle. »
— « Sous un certain point de vue, dit M. Stanlev eu souriant, le luxe a favorisé la littérature ; la grande perfection de notre imprimerie, du papier , de la gravure , des estampes , de la reliure , ont excité le luxe , ou les gens riches , à de plus grands achats de livres; mais, d'un autre côté , la dissipation croissante qui engloutit le temps a diminué le nombre des lecteurs. Là où les livres ne sont pas appréciés comme un moyen d'instruction, ils sout devenus un accessoire indispensable au bon ton. Mais je suis d'avis que nos poètes indigènes nous étoient plus familiers dans leur vêtement simple et primitif, que depuis qu ils ont été revêtus de la magnifique reliure qui décore nos bibliothèques.
» Depuis quelque temps , continua M. Stanley, il est une certaine classe d'écrivains chez lesquels la poésie a trop dégénéré en satire personnelle, en persifflage et en caricature; tandis que, chez d'autres auteurs, elle a mis en évidence les écarts du génie sans son inspiration , l'extravagance des idées sans le frein du jugement, et le caprice de l'imagination sans les limites du goût: l'image est boursoufflée , et la versification languissante. On nous a donné du pléonasme sans abondance, et de l'aisance sans vigueur; on a pris la superfluité pour de la plénitude, la négligence pour de l'aisance, et la grimace pour de l'énergie. Le désir exagéré du naturel a rendu le poète foible, et la fureur d'être simple l'a quelquefois conduit à la niaiserie; la sensibilité y sent le malaise, et l'élévation de sentiment y tient du vertige. »
— «On peut, jusqu'à un certain point, en attribuer la faute à Cowper, dit sir John , ce grand maître en mélodie. Un
modèle de cette espèce appeloit tout naturellement une foule d'imitateurs. Quoiqu'il ne leur soit pas possible d'atteindre à ses perfections , il est facile de s'élever jusqu'à ses fautes. La ressemblance entre le maître et le disciple se trouvera essentiellement dans ses défauts. L'imitateur servile d'un écrivain facile devient plat; celui d'un écrivain sublime devient absurde. De tous les charmes de Cowper, son aisance paroit la plus facile à imiter ; mais l'aisance outrée se change en insipidité : ses négligences accidentelles sont régulièrement adoptées par ses disciples. Dans Cowper, on peut quelquefois trouver de la négligence dans le vers, mais le vers même est soutenu par la vigueur du sentiment. L'imitateur oublie que sa force gît dans la pensée ; que son esprit élastique se soutient sans cesse ; que son figuratif, quoique amplifié, n'est jamais difforme; que l'image, quoique hardie, n'est jamais déplacée , et que ses rappro-
chemens , quoique d'un genre nouveau , sont toujours justes.
» Le mal, cependant, continua sir John, semble être sur son déclin. Le vrai génie qui se trouve dans plusieurs individus de cette école bizarre, finira, je pense, par leur faire élaguer leurs super- . fluités , et corriger les essais hasardés de leur jeunesse : leur bon sens leur démontrera que la route la plus sûre de la renommée est celle où. leurs illustres prédécesseurs, dans la même carrière, ont laissé des traces lumineuses; ils verront qu'il n'est pas toujours avantageux de dévier des anciennes voies; que celui qui veut aller au-delà de la nature , restera infailliblement au-dessous ; que le vrai , en fait de goût, est aussi clair qu'en morale , et aussi certain qu'en mathématiques : et j'entrevois le retour de la véritable poésie et du bon goût. »
— « Quoique je n'aie déjà que trop causé, repris-je, je ne saurois terminer cette conversation sans remarquer qu'il est
surtout un sujet qu'on sembloit sans cesse éviter comme d'un consentement unanime, comme s'il eût été proscrit par arrêt d'autorité souveraine, et comme si quelque peine afflictive , ou tout au moins la honte et le déshonneur eussent été attachés à la conviction du délit : ce sujet, c'est la religion. »
— « Vous ne comptez pas , sans doute, mon ami , dit sir John , convertir en école théologique une assemblée destinée à la conversation , ni des sociétés familières en clubs discutans. »
— « II s'en faut bien , repris-je ; je ne souhaite pas non plus que le beau monde répète ses articles de foi en buvant le thé ou le café, ni qu'on prenne à table les momens d'intervalle entre le découper et le manger, pour mettre sur le tapis des dogmes ou des questions de controverse ; je ne souhaite pas ériger en arène théologique des repas de société, qui ont pour but un délassement innocent : mais je voudrois , puisqu'on aime tant à vivre
ensemble, que, sur la multitude de sujets qu'on traite en conversation , si quelque maladroit mettoit par hasard en avant une pensée sérieuse , on voulût bien tout bonnement en admettre l'importance.
Je souhaiterois voir de la disposition à suivre cette idée , au lieu de ce silence glaçant, qui oblige le pauvre malheureux à se renfermer en lui-même, comme s'il lui étoit échappé quelques propos ou dangereux à l'état, ou ennemi de la gaîté générale , Ou qui fit tort à son bon sens ; et puisque , sans la moindre difficulté, on peut connoître par la manière dont chacun s'exprime , et qui porte la teinte de sa principale occupation , que , dans la compagnie dont il s'agit, l'un est avocat, un autre militaire, et un troisième médecin, jedésirerois, puisque de l'abondance du cœur la bouche parle, de pouvoir découvrir plus souvent que nous nous trouvons dans une compagnie de chrétiens. »
— « De nos jours, dit M. Stanley,
nous ne devons pas nous attendre a voir renaître le tableau édifiant des assemblées religieuses , tel qu'il nous est présenté parle prophète. Dans ces temps-là, ceux qui craignoient Dieu se communiquoient et se fréquentoient. On ne peut néanmoins s'empêcher de voir à regret, dans la société , que des gens instruits , connus pour tels de tout le monde, gouvernés (nous aimons à le penser) par d'excellens principes, gens qui ont à remplir une tâche commune, qui ont entre eux la même croyance , un père commun , la même route à suivre, le même but sur cette route et le même objet en vue au-delà du terme ; on ne peut voir sans regret , dis-je, que, lorsqu'ils se rassemblent, ils soient si peu disposés à s'entretenir des grands intérêts qui, sans aucun doute, les occupent en secret , et qu'au lieu de le faire , ils adoptent une sorte d'hypocrisie inverse qui les fait paroître pires qu'ils ne le sont en réalité. On regrette