Des lettres adressées à différentes personnes
. 17. N'oublions pas de remarquer, que le fameux voyageur Balthasar Walter, docteur en médecine et en chimie, nalif de Grand-Glogau en Silésie, ayant demeuré chez Jacob Bæœhme pendant trois mois, et ayant joui de son intimité, fit grand cas des Quarante Questions ; lesquelles furent traduites en latin par Jean-Ange Werdenhagen, jurisconsulte et conseiller privé du
(xi) prince de Lünebourg, imprimées à Amsterdam en 1632, sous le titre de Psychologia vera, in-8, et dediées à dix ministres d'Etat fameux ; enfin elles furent enfin traduites en allemand et imprimées à Amsterdam in-12, l’an 1650.
18. Notre susdit Docteur Balth, Walter, (qui est mort à Paris, qui y a fait connaître et répandre chez des gens de qualité les ouvrages de notre Théosophe) a souvent et a plusieurs fois soutenu, que dans ses longs et pénibles voyages, et particulièrement lorsqu'il avait passé six ans chez les Arabes, chez les Syriens et chez les Egyptiens, pour y apprendre la vraie sagesse cachée (qu’on appelle ordinairement la Magie, la Cabale, la Chimie, ou dans le vrai sens la Théosophie) ; qu 1l avait bien trouvé quelques fragmens de cette science çà et là, mais nulle part aussi profonde, aussi sublime et aussi pure que chez cet homme simple, chez cette pierre angulaire rejettée, (et non pas, sans doute, sans un grand déplaisir et sans un grand scandale) des savans dialecticiens et des docteurs métaphysiciens de l'Eglise. C’est ce qui avait engagé notre susdit docteur Walter à lui donner le nom de Théosophe allemand, tant pour le distinguer de ceux des autres nations, que pour mieux faire ressortir ses éminentes qualités chez ses compatriotes, attendu qu'il avait toujours été très-austère dans toute sa conduite, qu'il avait toujours mené une vie très-chrétienne, humble et résignée,
19. Car la seule lumière artificielle et naturelle, sans la lumière sainte céleste de la grâce,
( xiv )
croyait tout-à-fait indigne de tels dons et de tels arts, qu'il ne possédait aucunement ce que Pétranger s'imaginait trouver en lui ; que tout son savoir consistait à vivre et à marcher tout bonnement dans la foi et dans la confiance commune en Dieu, à être charitable envers son prochain ; et que du reste, il ne savait ni ne croyaït rien d'un esprit particulier ou familier. Mais que, si lui (létranger) tenait tant à avoir un esprit, äl n'avait qu’à faire comme lui (J. B.) c’est-à-dire à faire une pénitence sérieuse, et qu’en priantardemment Dieu le Père, qui est au ciel, de lui accorder l'Esprit saint de la grâce, il l’obtiendrait pour se conduire en toute vérité. Mais cet homme ne voulant pas s’en contenter, et le pressant encore par une conjuration magique fausse, pour lui arracher de force le prétendu esprit familier, Jacob Bœhme irrité dans l'esprit, saisit fortement la main de l'étranger, en le regardant fixement, étant dans l'intention de lui souhaiter la malédiction dans son âme perverse. Alors l'étranger trembla de frayeur, lui en demanda parcon, ce qui attendrit Jacob Bœhme, ensorte qu’il exhorta l’importun à renoncer sérieusement à celte simonie et à cette diablerie, et qu’ensuite il le congédia.
23. Nous ne devons pas passer sous silence sa grande douceur, sa patience et son humilité, ainsi que le don pénétrant de scruter l'esprit de l’homine, et de découvrir les replis de son cœur ; nous allons le prouver par l’histoire qui suit : Jacob Bæœhme se trouva un jour chez un certain
Cxv)
gentilhomme avec M. David deSchweidnitzet d’autres personnes. Lorsque ledit M. de Schweidnitz fut sur le point de partir, il pria le gentilhomme de lui envoyer cet homme extraordinaire, à sa terre de Seifersdorf, ce qu'il fit. Mais un médecin, qui en voulait beaucoup à notre auteur, corrompit le guide en lui donnant une pièce d’argent, pour jetter Jacob Bœhme dans une grande marre d’eau ; ce dont le guide s’acquitta fidèlement. Car étant obligé de passer près de cette marre d’eau, il y jetta notre homme qui, non seulément s’y était grandement sali, mais àyant donné de la tête contre une pierre, il s'était aussi fortement blessé. Le conducteur voyant couler le sang, en eut peur, se mit à pleurer, et courut au château pour rapporter ce qui s'était passé. M. de Schweidnitz l'ayant appris, envoya chercher et conduire Jacob Bœhme dans un endroit écarté du château, où il le fit panser et changer d’habits. Cela fait, et arrivé dans le salon, il présenta la main à tout le monde ; et les enfans du maître du château étant rangés là en ordre, et s'étant approché d’une des filles, il dit en lui présentant la main : voilà la personne la plus pieuse de toute la société ; il posa ensuite la main sur sa tête, et lui donna une bénédiction particulière. Le père de la demoiselle avoua lui-même, que c'était le plus sage de ses enfans. M. de Schweidnitz ayant justement ce jour-là chez lui son beau-frère, avec sa femme et ses enfans, qui, ennemi juré de Jacob Bœhme, le railla beaucoup en le nôdmmant prophète, et lui demanda en conséquence de lui pré-
( xvi )
dire quelque chose. Notre auteur s’en excusa beaucoup, disant qu’il n’était pas prophète, qu'il était un homme simple, qu’il ne s'était jamais mêlé de dire la bonne aventure, et le pria très-instamment de vouloir bien lui épargner cette épithète. Mais le gentilhomme ayant continué de le tourmenteret d’insister fortement à ce qu'il lui prédît quelque chose ; et son beau-frère l’ayant beaucoup engagé et prié de laisser tranquille cet homme, mais inutilement, Jacob Bæœhme, outré de cette conduite, et ne pouvant pas avoir de repos, dit enfin au gentilhomme : Puisque vous voulez absolument que je vous dise quelque chose, je serai forcé de vous dire ce que vous n’aimerez pas à entendre. Le gentilhomme lui répondit en pâlissant, qu’il n'avait qu’à dire ce qu’il savait. Là-dessus, Jacob Bœhme se mit à raconter la vie impie et scandaleuse que le gentilhomme avait menée jusqu’à présent, tout ce qui lui était arrivé, et ce qui lui arriverait dans la suite, s’il ne changeait pas de conduite, attendu que sa fin était bien proche. Le gentilhomme en eut honte, et entra en une si grande colère qu’il voulait se jeter sur notre auteur pour le battre; M. de Schweidnitz l’en empêcha, et envoya Jacob Bœhme passer la nuit chez le curé de l'endroit, et le fit conduire le lendemain à Gœærlitz. Alors le gentilhomme honteux et confus, la rage et la colère dans le cœur, et ne voulant pas rester plus long-temps, se mit à cheval et partit pour se rendre chez lui. Chemin faisant il tomba de cheval, se cassa le cou, et fut trouvé mort le lendemain sur la grande route.
(xvij )
24. Le cachet ordinaire de Jacob Bœhme fut une main sortant du Ciel, et tenant une branche de trois lys fleuris, c’est-à-dire le ravissement magique (G. B. D. O. Virga) la verge fleurie d’Aaron. Le royaume des lys dans le paradis de Dieu, qui se manifestera dans les derniers temps, où la fin sera ramenée dans son commencement, el que le cercle sera fermé. La colombe de Noé avec la branche d’olivier de la paix, après le déluge spirituel. La branche d'or d'Enée, la branche des pommes d’or du jardin des Hespérides d’Hercule, après avoir vaincu le dragon, en témoignage de la victoire et du sceau obtenu dans ce combat singulier de l’âme, en cueillant cette noble branche dont la philosophie occulte parle beaucoup par sa Couronne de perles, et notre auteur dans sen livre de la Pénitence ou Chemin pour aller à Christ, ainsi que dans ses autres ouvrages, mais mystérieusement ; et qui est connue de ceux qui ont obtenu cette couronne et cette bénédiction dans la lutte spirituelle, ou de Jacob.
25. Sa devise ou son inscription ordinaire, particulièrement dans ses lettres, fut : notre salut dans la vie de Jésus-Christ en nous, pour marquer la réunion sublime de l’homme avec Dieu, par la foi dans l’amour de Jésus-Christ, où est la noblesse véritable originelle et la consolation suprême des âmes fidèles, selon le degré le plus parfait, avec une allégresse inexprimable et une paix éternelle.
26. Il écrivait ordinairement dans les album de ses amis: à qui le iemps est comme l'élernité, et
( xviij )
l'éternité comme le temps, est exempt de toute contestation.
27. Sa taille extérieure fut caduque et petite ; il avait l’air ordinaire, le front bas, les tempes
: élevées, le nez un peu aquilin, les yeux gris ti- rant sur le bleu de ciel brillant, une barbe courte
et mince, une voix dure et cependant agréable ; il fut retenu de caractère, modeste dans ses paroles, humble dans sa conduite, patient dans ses souffrances, et d’un cœur tendre. Et l’on pourra juger de tout son caractère et de son esprit doué des dons du Ciel, par ses Œuvres posthumes.
28. Sa mort bien heureuse étant décrite autre part dans tous ses détails, nous n’allons parler ici que de ce qui nous à paru le plus remarquable.
29. Jacob Bœhme ayant passé, en 1624, quelques semaines chez nous en Silésie, outre différens discours sur la connaissance sublime de Dieu et de son fils, particulièrement sur la lumière de la nature secrète et manifeste, il redigeait en même temps les trois tables de la manifestation divine (pour M. Jean Sigismond de Schweïnich et pour moi Abraham de Frankenberg) ; attaqué d’une fièvre chaude, il devint enflé à force de boire de l’eau, en sorte qu’on fut obligé par son ordre exprès de le faire transporter chez lui à Goœrlitz, étant dangereusement malade. Après avoir fait une profession de foi évangélique et avoir usé du gage de la grâce, il est mort le dimanche 7-15 novembre. Ayant fait appeler et demandé à son fils aîné : s’il entendait aussi la belle
( xix }
musique ? Sur sa réponse négative, le moribond ordonna d'ouvrir la chambre, afin qu’on entendit mieux le chant mélodieux. Ensuite il demanda quelle heure il était, et lorsqu'on lui répondit, qu'il allait sonner trois heures, il dit : Mon héure n'est pas encore arrivée, mais mon temps sera dans trois heures ; dans cet intervallle il prononca une seule fois les paroles suivantes : Dieu fort : Dieu Zabaoth, sauve-moi selon ta volonté ! Seigneur Jésus-Christ crucifié, aie pitié de moi, et recois-moi dans ton royaume. Mais à peine il avait sonné six heures, qu'il dit adieu à sa femme et à son fils, les bénit, et dit : maintenant je pars pour le Paradis. Il ordonna ensuite à son fils de se tourner, poussa un profond soupir et s’endormit dans le Seigneur.
30. Il serait peut-être à propos de faire mention ici de ce que Jean Qud. Camérarius, Méd. doc. (Centia 2. Mémorabil. Médicinal. art. 94, page 134), dit sur la mort de Janus Dousa, Seigneur de Nordwyck et de Kattendyck, savoir : que lorsque ledit Seigneur Janus Dousa fut sur le point de mourir, il avait comme en extase, avec un corps encore sain, été admis à l'entrée secrète des âmes, où il avait goûté les vertus de l’autre monde, c’est-à-dire les délices de l’immortalité, qu'il avait vu et ressenti d'avance, ce que n’obtiennent que les trépassés, par une préparation pieuse à l'heure de sa mort ; car lorsque cette âme bienheureuse, sans aucune souffrance, vit approcher sa dernière heure, voilà que ce saint homme s’écria inopinément en présence de tous les assis-