‹ Clement 13. et Clement 14Chapitre 32 sur 89 · SOI · texte numérisé non relu

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ACTES DES ÉTÈQUES^DE FRANCE, ne saurait trop le redire, quel est le corps dans le royaume, si nous consultons les monuments historiques les plus authentiques, tpii soit à l’abri d’y avoir recours) ; je veux que tous dans le môme cas, en jouissent également. Ainsi, si je m’aperçois que les jacobins, les Cordeliers, etc., de nos jours soient recherchés, inquiétés sous prétexte que plusieurs membres de ces.ordres qui vivaient à la fin du xvi* siècle , étaient des ligueurs déterminés , je leur ferai l’application de tout ce que j’ai dit des jt'*suites de nos jours. Je tiendrai à leur égard précisément le môme langage. Je formerai en leur faveur et en faveur de ceux de la même roi» qui ne sont plus, la môme plainte contre toute censure qui me pai’allra ou déplacée ou excessive !!! n

L'imprimé renferme encore quelques pages, et donne la conclusion suivante : « Heureusement, hors de portée de prendre aucune part d’action à ce qui se passe, je me contente de manifester ma manière de penser sur un événement que je regarde comme étant de la dernière importance pour l’Église. Sous ce rapport il m’a affecté. Je m’étais cependant d’al)ord condamné au silence. J’ai apjaéhendé qu’en y persévérant on ne méjugeât indifférent à ce que j’apprenais de divers endroits avoir vivement touché la plupart de mes C(mfrères, et vous. Monseigneur ‘, entre tous les autres , vous que j’ai vu dans toutes les occasions vous intéresser trèsparticulièrement aux biens et aux maux de l’Église.

Éloigné autant par goût que par principe de tont esprit de parti , je forme les vœux les plus sincères pour que le dénouement de ce qui vient d’arriver soit le plus convenable pour ramener la paix et la tranquillité, en conservant les droits de la justice.

Je suis avec un respect infini , etc.

■ * Ces paroles de Vimprimé s'adressent à M. de Dilldn, archevêque de Toulouse , depuis archevêque de Narbonne , martyrisé aux Carmes eu 1791,

VOCCMENTS. CBAP. IV.

ios

lettre Alexandre de Müon, évêque de Valence, au chancelier.

(17 septembre 1761.)

MoXSEIGÎfEUR ,

Permettez-moi de m’adresser directement au chef de la justice, de lui faire pai’t de nos inquiétudes et de nos alarmes au sujet des arrêts du parlement de Paris contre les jésuites. Si \ ous blâmiez cette démarche, vous en excuseriez au moins les motifs. ,

Avec quelle rapidité et quelle affectation n’ont-ils pas été répandus ! les courriers les ont semés sur les routes comme s’ils étaient chai'gés de les rendre public.s. La plus belle victoire n’aru'ait .pas été annoncée avec plus de triomphe. Les protestants, dont la multitude nous enviromie , en ont fait éclater leur joie. Empressés de s’en pourvoir, ils les ont fait passer de main en main, se flattant d’ai)ercevoir, dans la flétrissure de ces pèi es , la liberté de conscience qu’ils se promettent depuis longtemps.

Devrait-on s’attendre, au milieu de la paix de l’Église, à des événements si capables de la troubler, et qu’on y rappelât ces temps d’horreur et de vertige , où les corps mêmes les plus respectables faillirent, sous prétexte de défendre la religion, à ébranler le trône : temps malheureux , l’opprobre de la nation, dont nous voudrions déchirer les feuilles de notre histoire , sans penser qu’il y eût peu de compagnies respectables, ni d’érx)les les plus saines qui ne prorluisisseut des hommes qui se laissèrent emporter au torrent, et qui puissent être entièrement à l’abri des reproches. Quel ordre ne se trouverait pas répréhensible sur quelque point de leurs constitutions, si on les discutait avec des yeux critiques! c’est par la bonne discipline d’un corps entier, que, sans les examiner dans un esprit de parti, on doit surtout juger de leurs règles.

Le cardinal de Richelieu faisait grand cas de celles des

jésuites; c’est peut-être là qu’il a puisé les maximes de cette sublime politique, qui a rendu le poids de là couronne de- France si sûre et si légère sur la tête de nos rois.

Que le glaive de la justice soit, à la bonne heure, pmu: les jésuites, un glaive d’attention, de direction, de sévérité même s’ils y donnaient occasion dans la suite, sur nos libertés si précieuses à la monarchie, sur lesquelles des religieux français doivent du moins se renfermer dans un silence de respect; mais l’État, l’Église, la société même doivent désirer qu’il ne soit point un glaive de destruction pour eux.

Je n’ai jamais été leur adorateur ni leur valet; mais quelle société dans l’Église peut être plus utile à l'État? Elle renferme en eux im séminaire d’apêtres et une académie de savants ; nulle compagnie dans l’Église n’est plus studieuse; leur collège de Paris est depuis longtemps une des pépinières de l’État , la plus fécoiule en grands hommes : c’est d’elle que nous avons vu sortir des princes. du sang, des ministres, des généraux d’armée, des prélats, des politiques, d’habiles négociateurs, et même les plus grands magistrats qui, sans se piquer de trop de reconnaissance , poiuraieiit se rappeler les premiers principes qu’ils y ont reçus ; tout ce qui porte un nom en France date sa première jeunesse du collège Louis-le-Grand.

La religion et les bonnes mœurs y président à toutes leurs instructions; attachés à y former le cœur et l’esprit de leurs élèves , ils ne leur donnent pas moins le goût des belles lettres, qui, cultivées par l’usage du monde et la connaissance des hommes, font de ces jeunes gens des hommes eux-mêmes et des hommeschers à l'État. Les auteurs profanes, les poètes, les orateurs se confondent et se christianisent, pour ainsi dire, entre leurs mains, et coulent ainsi dans les mœurs. Riches, pauvres, nobles, roturiers, tous viennent en foule dans leurs écoles; ils y sont tous formés aux devoirs de leur état , et y apprennent de bonne heure à être de bons sujets, de bons citoyens et de bons chrétiens.

BOCTMENTS. CHAP. IV.

Toutes les chaires de nos Églises sont presque occupées par les jésuites, qui y prêchent plus hautement le respect et la vénération pour le trône , la majesté indépendante des rois, la seconde après celle de Dieu , l’amour et la soumission des sujets. Lem’s missions sont des écoles de vertus chrétiennes. Dans la vie la plus dure , nulle sorte de bonnes œuvres qui ne soient l’objet de leur zèle. Faut-il travailler au salut des âmes, traverser les montagnes, la charité leur prête ses ailes; ils vont avec joie partout où leur vocation et l’obéissance les appellent; toujours prêts à sacrifier leure talents, leurs repos, leur vie même à la sanctification des âmes.

J’en ai deux maisons dans mon diocèse; ce que j’en éprouve tous les joure m’y attache. C’est à leurs soins que nous sommes redevables, si l’hérésie de Calvin n’a fait aucun ravage à Tournon et dans le voisinage ; s’ils n’ont point encore entièrement étouffé le venin de l'erreur à Montélimart, cette forteresse autrefois de l’hérésie et de la révolte , j’ai le plaisir du moins de voir les trois quarts de cette ville convertis. Chaque année, dans les missions que je les choi-ge de faire en Dauphiné , ils arrachent quelque proie à l’hérésie ; et pourrait-on facilement les remplacer dans un ministère sur lequel Dieu se plaît à répandre ses bénédictions? et c’est cæ qui me fait prendre la liberté de supplier Sa Majesté , toujours attentive au bien spirituel de ses sujets, d’arrêter à l’entrée du parlement les coups dont ils sont menacés.

Je suis, etc.

Signé : Aiæxandre, évêque de Valence.

Lettre de Henri de Fumel, évêque de Lodève, au roi.

( 23 septembre 1761. )

Sire,

Tout bon évêque dans votre royaume doit être alarmé à la lecture de deux arrêts rendus par votre parlement de Paris le 6 du mois passé, concernant les jésuites, leur institut

et plusieurs de leure écrivains : il n’esl pas bien difficile de s’apercevoir que la haine , la passion et l’ignorance les ont dictés , que l’opiniâtreté les soutient avec une indécence qui révolte dans l’enregistrement des lettres patentes données à ce sujet par Votre Majesté.

On s’élève en effet contre un ordre que Dieu suscita dans les derniers siècles pour combattre les hérésies de Luther et de Calvin; et la haine constante des disciples de ces deux hérésiarcjues contre cette société est une preuve des coups mortels qu’elle leur a portés. 11 semble (jue l’existence de ce corps religieux , à ne consulter que les termes de l’arrêt , ait été inconnu jusqu’ici à l’Église et h l’État, qu’il est composé d’une multitude d’hommes sans aveu , qui se sont emparés par la fraude et par la force des établissements qu’ils possèdent dans votre empire. On feint de méconnaître l’autorité de l’Église, qui a mis le sceau à l’institution de cette société ; on accuse ses membres d’être les ennemis et tes meurtriers des rois, les perturbateurs de l’État, les corrupteurs de la saine morale, les sectateurs de toute indépendance et de toute révolte contre l’autorité légitime; on dirait que ce corps ne fait que de naître , que les membres (jui le composent sont étrangers à la nation ; il n’est point de crime qu’on ne croie devoir leur imputer, mais où en est la preuve 1 C’est ce qu’on cherche inutilement dans les arrêts. J’ose même dire, sire , que les extraits de l’institut et des ouvrages qu’on y produit comme des témoignages contre la société des jésuites sont autant de pièces qui les justifient.

Qu’on compare leur institut avec les autres ordres religieux qui l’ont précédé ou qui l’ont sui\i, le lecteur impartial et chrétien y verra sans peine que les premiers ont servi de modèle à saint Ignace; que si le gouvernement du général est plus despotique chez les jésuites qu 'ailleurs, il n’en est que plus sage, plus propre au maintien de la paix et de la subordination, moins susceptible de ces divisions et de ces schismes intérieurs qui mment insensiblement les autres

DOCUMENTS. CHAT. IV

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ordres, qiü n’éclatent que trop souvent dans le public au grand scandale des fidèles, dont b'S tribunaux séculiers retentissent quelquefois; il est inouï que les jésuites aient éprou\é de ces guerres intestines, ou du moins le public n’en a point été le spectateur; aussi la prudence et la sagesse qui forment le corps des lois que saint Ignace a laissé à ses enfants, a lait la règle des fondatems modernes de plusieurs corps ecclésiastiques ou religieux.

On se plaint que chaque particulier jésuite ne doit voir dans son supérieur que la personne de Jésus-Christ, et en consérpience déférer en tout avec autant de fidélité que de promptitude à ses 01x1 res; mais le parlement seul iguorerait ipie ce principe de l’obéissance due aux supérieui’s est commune à toutes les sociétés chrétieimes, à plus forte raüson à celles que la religion a lbnn«''es. Ce principe est fondé sur la doctrine de saint Paul , qui nous prescrit l’obéissance même envers nos supérieurs discoles. L’obéissance que nous devons même à Votre Majesté, comme %os sujets, n’a point d’autre fondement et n’en peut avoir de plus solide. Il est extravagant d’en conclure que cette oliéissance aveugle à un supérieur est nuisible à la société. Ne sait-on pas qu’ainsi que l’obéissance, l’autonlé est réglée par le Seigneur lui-raèmeî que l’un et l’autre ne doivent point se trouver en contradiction avec la loi de Dieu î que si l’autorité franchit une fois cette barrière , l’obéissance est aussitôt dégagée de tous ses liens? C’est la doctrine de l’Cglise, et on se persuadera difficilement qu’elle soit ignorée par des magistrats si ardents pour l’obrérvation des lois.

Quant aux bulles accordées à la société des jésuites, si Votre Majesté veut bien se faire représenter celles que tant d’autres ordres ont obtenues dans les premiers moments de leur institution , elle verra cpi 'elles ne diffèrent qu’en ce que celles-ci contiennent des privilèges peut-être plus amples; mais ceux des jésuites, fussent-ils encore plus étendus, pourquoi leur en faire un crime? Il n’en est aucun dont ils aient joui surtout

en France. La parlement ne l’ignore pas. Ils n’ont inAme fait, ni ne font aucune démarche pour s’en assurer la jouissance; aucun évêque ne se plaint (pie les jésuites prétendent, en vertu de ces privilèges, se soustraire à la juridiction de l’ordinaire pour l’exercice du ministère public; il n’en est aucun, au contraire , qui ne rende à leur soumission sur ce point toute la justice qu’ils méritent.

Pour ce qui est des écrivains de cette société, nous n’avons pu voir, sire, sans la plus amère affliction, des ouvrages respectés dans tous les temps, dignes de passer à la postérité chrétienne la plus reculée, servant de guide aux plus fameux théologiens de scholastique et de morale, lacérés et brûlés (»mme ces omTages odieux à l’Église et à l’État, (pji ne sortent des ténèbres où ils ont été enfantés cpie pour subir avec leurs auteurs une juste flétrissure. Qui ne se sentirait ému d’indignation en voyant des ouvrages aussi pieux que solides, confondus avec les productions les plus licencieuses? Pouvons-nous être insensibles à l’affront fait à Uellarmin, par l’injuste proscription de son Traité des Controverses, (jui sert tous les jours de boulevard à la vérité contre l’erreur, dont fteu M. de Bossuet s’est servi avec tant de succès atntre les protestants? S’il est (piehjues propositions qui semblent rendre cet ouvrage repréhensible, ainsi que les autres qu’on lui a associés, on doit distinguer les temps, les lieux et les auteurs. On trouve certainement dans les écrits des saints Pères, des docteurs et des juri.scoiisultes, plusieius des propositions qui ont excité l’animadversion des parlements; il n’est point étonnant que les rasuistes varient entre eux dans les consécpiences des principes de la morale ; ils suivent quelquefois leurs lumières dans ce qui n’est pas décidé, et prestpie toujours ils s’appuient dans leurs décisions de l’opinion commune des temps où ils vivent, des pays (ju’ils habitent et des auteurs de leur nation qui ont écrit avant lui. Est-il donc étonnant qu’un auteur italien, espagnol, allemand, ou d’autre nation étrangère ne soit pas d’accord avec nous sur ce (ju’on appelle les liber-

DOCÜMENTS. CHAP. IVi

tés de l’Église gallicane? N’est-il pas injuste de faire un crime à un ultramontain de s’exprimer suivant ses préjugés? Mais, dira-t-on, tous ces livres sont te corps de doctrine de la société ; si ce raisonnement est solide, pourquoi n’attaque-t-on pas les autres ordres dont les auteurs contemporains ont tenu le même langage? C’est un fait incontestable. D’ailleurs, je veux pour un moment que les auteurs jésuites aient mis au jour des erreurs, des propositions fanatiques, s’ensuit-il de lô qu’il faille proscrire et anéantir un ordre aüssi utile à l’Église, qui lui fait honneur par sa science et par sa piété ; qui n’est pas moins utile à l’État pour les sen ices qu’il lui rend en toutes rAaniéres? Dans les moments si honteux pour la France de la fureur de la ligue, la Sorbonne elle-même n’a-t-elle pas produit et canonisé des cireurs monstrueuses? doit-on en conclure que ces erreurs sont aujourtl’hui la doctrine de cette école célèbre, et qu’elle doit être suprimée?

D’ailleure, les arrêts de votre parlement, sire, dont nous nous plaignons, sont un attentat contre l’autorité des évêques, et sont en même temps encore plus flétnssants pour eux que pour les jésuites.

C’est aux évêques, sire, et aux évêques seuls à juger de la doctrine d’un livre qui traite du dogme ou de la morale. Le dépêt^de la scieiica de l’Évangile nous a été confié, c’est à nous de la conserver dans toute son intégrité; non-seulement on nous ravit ce droit, que nous tenons de Dieu, et qu’il n’a confié qu’à nous, mais en accusant les jésuites de n*pandre dans les champs de l’Église la semence d’une doctrine abominable) on nous accuse indirectement d’être les fauteuil de cette doctrine, puisque c’est sous notre autorité (ju’elle est easeignée par les jésuites dans les différentes fonctions du saint ministère que nous leur confions.

On ne peut s’y méprendre, sire, c’est moins à la société des jésuites qu’on en veut cpi’à la religion , intimement liée avec notre autorité. Quand nous voyons chercher à avilir, à détruire un corps dont presque tous les membres se dévouent

avec tant de zèle au salut des âmes, à l’éducation de la jeunesse, à l’instruction des fidèles, devoirs dont ils s’acquittent sous nos yeux avec une édification (jui leur attire l’admiration et la confiance des peuples ; quand nous voyons ces dignes ouvriers de l’Évangile accusés et condamnés avec aussi peu de fondement et de vraisemblance , pouvons-nous douter que le projet ne soit formé de ruiner l’édifice de la religion en lui enlevant ses plus fidèles disciples î ne sait-on pas bien qu’ils ^ ne peuvent être remplacés? et ne prévoit-on pas tous les désonlres qui naîtront d’une jeunesse sans éducation, ou élevée par des mains peu accoutumées à cette fonction, peut-être même souillées de la contagion de l’impiété ou de l’erreur ?

Dans leur humiliation, sire, les jésuites ont une gloire bien flatteuse pour eux ; ce qui doit faire leur consolation, c’est que leurs ennemis sont les vôtres et ceux de l’Église. Cette gloire leur assurera toujours la protection constante de Votre Majesté. J’ose vous supplier, sire, avec tous mes confrères, de leur en faire ressentir les effets dans ces circonstances. Nous envisageons bien moins l’intérêt de ce corps, qui nous est cher par tant d’endroits, que celui de la religion, le bien de vos sujets, l'honneur et la gloire de votre sceptre, dont les magistrats semblent vouloir ternir l’éclat par une coupable résistance à vos volontés.

Je suis, etc.

Henri de Fumel , évèqw de Lodhe.

Lettre de Jean-Chrétien de Mackeco de Prémeaux , évêque de Périgueux , au chancelier. (îo septembre 1761.)

Monseigneur,

Quoique la ville de Périgueux, où les jésuites ont le collège, soit hors du ressort du pdTlement de Paris, l’arrêt réndu par cette cour, le 6 août dernier, contre tout le corps

LOCUMK.NTS. ClUP. IV.

de leur société, les alarme avec trop île l'ondcment pour n’en pas craindre les suites. S'il s’agissait donc on effet do leur cMer toutes leurs maisons, mais principalement les collèges où ils sont établis, je crois ijue cela ne pourrait arriver sans causer un grand préjudice au public; car, sans vouloir èti-eplus télé pour leur consenation qu’il ne faut, et jiour me renfermer dans l’objet qui peut intéresser mon diocèse , je leur dois la justice. Monseigneur, d’attester qu’ils n’y ont jamais rien dit ni fait (au moins de ma connaissance) qui tende à autoriser ni directement ni indirectement les maximes également fausses et condamnables à tous égards ipie des auteurs , qui ont écrit dans des temps d’ignorance et de trouble, se sont fait un devoir de soutenir. 11 est certain d'ailleurs que , relativement aux mœurs et à la conduite, il n’est guère de i-éguliers qui soient autant hors d’atteinte de reproche en ce point qu’ils le sont également.

Si, parmi le grand nombre dont leur société est composée, il y a quelques particuliers qui donnent prise sur eux , ou si, en recherchant et examinant de nouveau leurs c^onstitutions, il s’y trouve quelque chose qui ne soit pas conforme à l’ordre de la police observée dans le royaume , la sagesse du gouvernement sait bien les moyens qu’elle peut et doit employer pour y remédier; mais je ne puis me dispenser, Monseigneiu’, d’avoir l’honneur de vous représenter que si , par exemple , on leur ùtait à Périgueux leur collège, on ôterait en même temps à cette ville et à tout le diociVe runique ressoiu’ce qu’il y ait poui' l'éducation et instruction de la jeunesse , co qui serait un mal irréparable pour cette province. J’ose donc, Monseigneur, réclamer en leur faveur, ou plutôt en faveur du bien puldic, votre protection et votre bienveillance.

C’est avec le plus, etc.

J. C., évêque de Périgueux.

AGT£S UES ÉVEQUSS I>E fEA^CE.

Lettre de Jacques-Marie de Condorcet , évêque de Lisieux, au chancelier. (Paris, 1" octobre 1701.)

Moxseigneüb,

J’aiTivai ici hier au soir, et dès cæ matin les colporteurs se, sont empressés de venir me présenter les brochures scandaleuses dont on inonde le public contre les pères jésuites. A cette occasion, soutirez que je prenne la liberté de vous dire que depuis quelques années il n’y a plus de police contre tout ce qui atta<]ue l’Église et ses ministres. Cependant les maux que cette licence cause sont infinis. Quel compte pour les personnes qui devraient l’empêcher et qui ne le tout pas ! Notre devoir est de vous le repiésenter, et je le fais avec cette confiance qu’inspire votre respect connu pour la religion, et votre amour pom* la justice. Au surplus, Monseigneur, je n’ai vu personne dans les provinces méridionales, d’où je reviens, qui ne crût fermement, lorsque les arrêts du 6 août pai’urent, qu’ils seraient aussitôt cassés. Tous les vrais sujets de Sa Majesté ne lisaient qu’avec une peine extrême l’em'egistrement de sa déclaration du même joiu* ; celui des lettres patentes a mis ensuite le comble à leur douleur, croyant de voir plutôt dans ces deux pièces une prééminence d’autorité, qu’une marque d’obéissance. Non, ce n’est pas ainsi que ceux mêmes que l’on attaque apprennent h respecter le prince. Si quelques-uns de leurs anciens auteurs, chez les nations étrangères, ont eu à ce sujet de mauvais sentiments, qui les condamne plusse-, lennellement que les jésuites de ce royaume? En butte plus que tous les autres religieux aux ennemis de l’Église, de qui attendent-ils secours et protection que du roi seul? Leur plus grand intérêt s’oppose donc à ce (|u’on veut paraître craindre de leur part. Aussi Henri le Grand réfuta-t-il avec une présence d’esprit, une force et un naturel admirable tout ce que M. de Harlay disait contre eux pour se défendre d’enregistrer l’édit de leur l’établissement : la réponse célèbre de ce prince

DOCUMENTS. CHAP. IV

vous est connue, elle fait leur justification et montre clairement que quand il serait vrai (jue quelqu’un d’entre eux se fût oublié jusque-là, il serait injuste que tous les autres en pâtissent, et que tous les apôtres fussent chassés pour un Judas. Nous voyons en eflet avec consolation qu’ils sont les religieux qui vivent dans nos villes avec le plus de régularité pour les mœurs, qui remplissent nos chaires avec le plus de lèle et de succès, qui se perpétuent en toute occasion aux désirs des pasteurs et aux besoins de leurs ouailles avec une charité plus désintéressée, et en qui nous reconnaissons plus de talents ikjut instruire les peuples et pour enseigner la jeunesse. Que de biens périraient avec eux ! Le fils aîné de l’Église pourrait-il souffrir qu’elle fût privée tout-à-coup, sans motifs, sans plaintes d’aucunes parties, de tant d’excellents ouvriers. Tout parait néanmoins à craindre si le roi ne vient promptement à leur secours. Leurs dénonciateurs sont leurs juges ; et ne croyez pas, Monseigneur, que les choses en demeurent-là ; déjà le chapitre d’Auxerre a osé présenter un mémoire à son évêque, où il lui demande, avec l’inteidiction des jésuites, le renvoi des prêtres de la congrégation de Saint-Lazare qui ont son séminaire, et l’approbation de tous les réfractaires dont j’avais retiré les pouvoirs. Saint -Sulpice et Saint-Nicolas, ajoute-t-on, auront ensuite leur tour; et effectivement, au train que prennent les affaires, il est assez vraisemblable qu’on veut tarir successivement toutes les sources de la bonne éducation pour le clergé. Rien ne sera plus facile à exécuter si le coup d’essai tenté contre les jésuites réussit en partie, puisque dès lors il n’est plus d’existence assurée pour aucun corps ecclésiastique, quelque affermi qu’il paraisse être par le sceau de l’autorité royale. Autrefois le parlement se fit un devoir de renvoyer aux évêques l’examen de l’institut des jésuites; aujourd’hui il agit, et seul; et il n’est rien de si sacré qu’il ne soumette à sa puissamee. Vous le savez mieux que personne par les plaintes réitérées. que le clergé en a iwrU-es aux pieds du trône. Veuillez bien y présenter les miennes avec mes plus

ACTES SES ÉTtQDES DE FRANCE. tl3

humbles prières pour la conservation d’une société si utile à l’Église. J’ignore les desseins du Seigneur; mais je tremble, et ce sentiment est commun aujourd’hui à tous ceux qui aiment sincèrement la religion.

J’ai l’honneur, etc.

Signé : J. M., évêque de Lisieux.

Extraits de la lettre de l’évêque de Carpentras au chancelier (2 octobre 1761.)

... J’ai connu. Monseigneur, les jésuites dans tous les temps de ma \ie , et dans les divei’s endroits où la Providence m’a envoyé; c’est eux qui m’ont instruit dansmajeimesse. Depuis je les ai fréquentés en Italie, à Rome, à Malte, en Suisse, et à Paris, où j’ai demeuré en qualité d’auditeur de Mgr le cardinal Durini : or, partout et toujours, ils se sont montrés les mêmes à mes yeux ; et, loin d’avoir apereu en eux la plus légère trace des pernicieuses maximes qu’on leur impute, je n’y ai vu, au contraire, que des sentiments qui y sont directement opposés.

J’ose même dire. Monseigneur, que si, par la grâce de Dieu, il est en moi des principes de mœurs, de religion, de Christianisme, de soumission parfaite enveis les puissances qu’il a établies pour gouverner les peuples, c’est chez eux que je les ai puis«'‘8; j’ai trouvé ces mômes principes inculqués dans tous les cœurs, en arrivant dans cette ville, capitale duComtat, dont je suis évêque, et j’ai appris avec satisfaction que c’est principalement aux jésuites que l’on en est redevable. Nous a^ons l’honneim d’être régnicoles , et l’on est ici aussi bon Français qu’en France ; l’amoiu le plus ardent envers Sa Majesté y est giavé dans le cœur d’un chacun : sa gloire fait la nôtre, sa félicité fait notre bonheur.

... J’ajoute, Monseigneur, que personne n’est moins intéressé que ces pères dans les exercices de charité auxquels le plus grand nombre d’entre eux est sans cesse occupé; et que,

D0CÜMEOT9. CHAP. IV.

dans les calamités piibliijues , prodigues de leur repos , de Ipur santé et de leur vie , ils sont toujours prêts à se sacrifier avec zèle au soulagement des citoyens et au bien de l’État. Voilà pourquoi, tandis qu’ils sont si cruellement en butte aux traits des libertins, des hérétiques, des ennemis de la monarchie, tous tes gens de bien les reganlent, même aujourd’hui, comme des personnes infiniment utiles à la reUgion et à tout le royaume.

Cela étant ainsi , Monseigneiu’, que doit-on penser de oes arrêts foudi-oyants par lesquels on attaque, pour ainsi dire, de front, l’autorité suprême de l’Église et de son chef; qui anéantissent tes constitutions apostoliques subsistant depuis plusieurs siècles; qui vont même contre le saint concile de Trente; et qui, par là, ne tendent à rien moins qu’à détruire tous les ordres religieux et toute la hiérarchie, en voulant écraser cette compagnie si recommandable par tant de titres, et qui doit être si chère à l’Église et à la nation.

Arrêts funestes qui enlèvent à l’Église son autorité, au pape son pouvoir, à la religion ses plus zélés défenseurs, au roi ses plus fidèles sujets, à la France ceux qui en ont fait et qui en font encore un des principaux ornements; arrêts qui n’annoncent que des malheurs, et ne peuvent être envisagés qu’avec larmes par des cœurs chrétiens et sincèrement attachés à la patrie ; arrêts funestes , dont Genève , la Hollan<le et l’Angleterre triomphent, et qui semblent n’avoir été portés qu’en faveur de cette hérésie qui , depuis plus d’un siècle, trouble et renverse tout dans le sanctuaire et dans l’État, et dont le véritable esprit est de ne reconnaître aucun supérieur ni dans l’un ni dans l’autre !

A cette vue. Monseigneur, tout r»'“clame votre justice ; elle ré«de dans vous comme dans son temple ; c’est à ^ ous à la faire triompher aupiès du trêne. Votre rare piété, votre amour pour le roi, votie zèle pour la nation, nous font espérer que vous obtiendrez de Sa Majesté, qui est elle-même si juste , et à qui les intérêts de l’Église sont si chers, l’anéantissement de

ces an-èls, et qu’on cessei a de pers^^culer des religieux qui ne méritent que des récompenses et des éloges.

Pour moi, quoique je n’aie pas l’honneur d’avoir eu la nomination de Sa Majesté à la place que j’occupe en qualité d’évèque et de fidèle sujet du saint-siège, je n’ai pas balancé de faire parvenir ju.«(}u’à vous , Monseigneur , mes justes alarmes, et les sentiments dont je suis pénétré pour une compagnie qui est une des plus chères portions du troupeau de Jésusd^hrist. J’ai cru aussi, vu la situation des lieux où nous sommes, qu’il était de mon devoir de m’unir en cause avec tant de célèbres prélats, qui font un des plus beaux ornements de l’Église de France, par l’étendue de leurs lumières et leurs vertus éminentes , et que je regarderai toujours volontiers comme mes modèles.

J’ai l’honnem' d’ètre, avec autant de vénération que de respect, Monseigneur, etc.

Lettre de Aymard-Chritien de Nicolay , évêque de Verdun, au chancelier, ( 4 octobre 1761. )

Les pères jésuites du collège de Verdun, justement accablés des arrêts rendus par le parlement de Paris contre leur société , sont venus me trouver pour me faire part de la vive et profonde douleur qu’ils ressentent des imputations qui leur sont faites, et de l’opinion épouvantable que ces arrêta donnent de leur conduite, de leurs principes dans le public. Ils m’ont trouvé très-sensible à l’outrage qui leur est fait, et partageant véritablement toute leur peine. Ils m’ont paru désirer que j’eusse l’honneur dejvous écrire. Monseigneur, pour vous fau-e connaître , et par votre canal faire passer au roi l’estime que je fais de leur ordre , et la confiance avec laquelle je les emploie dans le saint ministère. Je me rends très-volontiers à leurs souhaits , et je pense m’acquitter d’un devoir de justice et de reconnaissance en leur donnant la satisfaction qu’ils demandent.

aie

DOCUVENTS. 6HAF. lY.

Les jésuite? que j’ai -employés dans le ministère ecclésiastique dans mon diocèse , sont estimables par la conduite la plus régulière et la plus décente; les congrégation^ qu’ils ont chez eux, les missions qu’ils font , prouvent un zèle digne d’éloge. Je n’ai rien vu dans les congrégations que d’édifiant, et leurs missionnaires font presque toujours de grands fruits. Je ne sais pourquoi on a voulu les dépeindre comme des gens nuisibles à l’État et à la religion , et dangereux au souverain même. La confiance dont nos rois les ont honorés semblait les mettre à couvert de pareils reproches , et nous ne les avons jamais vus soutenir l’hért'*sie avec opiniâtreté, ni liés avec ceux qui se sont révoltés contre l’Église et les souverains.

Je ne dois parier qu’avec reconnaissance de l’éducation qu’on donne dans leure collèges; j’y ai appris à respecter la reUgion , à suivre les enseignements de l’Église et à être soumis au roi.

Je ne puis donc que souhaiter ardemment qu’il plaise à Sa Mejestfe de leur rendre la justice qu’ils réclament, et d’effacer, par des marques publiques de son estime et de sa bienveillance, les traits dont on a tâché de les noircir. Ne me serait-il pas permis de joindre mes très-humbles supplications à celles de plusieurs de mes confrères , pour obtenir de Sa Majesté une protection particulière et éclatante en faveur d’une société do'nt les lumières ont souvent été utiles à l’Église , dont les talents ont honoré et honorent encore aujourd’hui la chaire, et dont on ne peut suspecter avec justice l’attachement pour la personne sacrée de Sa Majesté.

Je suie, etc.

Sigtié : Atmard, évêque de Verdun.

Ijettre de Michel de Verthamon de Chnvagnac , évêque de Montauban, au chancelier. ( -i octobre 1761. )

Monseig.neur,

11 n’est pas possible que, le premier magistrat, et l’homme le plus élevé en dignité dans ce royaume, et rempli de reli-

ACTES SES ÉTtODES SE niANGE. 247

gion comme vous l'êtes , vous soyez indifférent siur ce que souffrent aujourd’hui les jésuites; ce sont^âons contredit, les religieux les plus sains de l’Église , puisqu’ils ont pour règle de ne rien souffrir d’impur parmi eux , les plus savants en tous genres et en nombre , et les plus nécessaires à l’Église et à l’État; à l’Église dans laquelle ils remplissent les fonctions les plus hautes et les plus basses avec tant de suffisance ; à l’État, où les seuls collèges les rendent absolument nécessaires , ne pouvant être suppléés par aucim autre ordre. Je vous supplie donc. Monseigneur, de présenter au roi que je ne puis dans mon particulier me passer de leur secours, qu’ils ont toujours été le fléau des protestants et des novateurs dont je suis environné; accordez-leur. Monseigneur, une prompte et puissante protection. Peut-on les accuser d’avoir de mauvais sentiments, parce qu’autrefois quelques auteiurs ont enseigné, après saint Thomas et presque tout le monde, ce qu’ils ilétestent comme de bons Français? Peut-on attaquer des instituts qu’on a l'egardés jusqu’ici comme un mirarie de sagesse et de prudence , et que le grand carilinal de Richelieu étudiait continuellement?

Je suis, etc.

■ Signé : Michel, évêque de Montauban. .

Lettre de Joseph-Bruno de Beausset de Roquefort ^ évêque de Béziers, au chancelier. (4 octobre 1761.)

Monseigneur ,

U n’est pas étonnant qu’une compagnie comme celle des jésuites , qui a eu pour berceau le tombeau des martyrs, ait pour partage les humiliations et les croix. Ils y sont destinés, ils doivent s’y attendre ; leur saint fondateur l’a prédit; mais ne serait-il pas inouï qu’un corps religieiu si utile à l’Église, qui l’a défendue avec tant de force par ses écrits, qui la sert avec tant de zèle par ses travaux, qui l’a constamment édifiée par ses vertus, ne trouve point de protecteur dans un royaume

D0CÜ1IEN18. CBAP. IV.

catholique , et auprès d’un prince qui a toujours aimé la religion? A la bonne heure, que ce corps respectable soit en butte à la persécution et qu’il se trouve sans appui dans des pays protestants , c’est là sa glorieuse destinée depuis qu’il existe, c’est là ce qu’on a toujouis vu , ce qu’on ne cessera de voir dans tous les lieux où l’hérésie dominera. Mais ce qui serait nouveau dans le monde , ce qui se trouve sans exemple dans les annales de l’Église, et que la postérité aura peine à croire, c’est que , dans un État où la foi régne , on traite de scélérats ses plus fidèles domestiques ; que la puissance séculière poimsuive sans ménagement ceux de ses sujets qui sont les plus soumis à l’autorité ecclésiastique , et qu’elle tombe sur eux de tout son poids pour les écraser.

Il n’en sera pas ainsi. Monseigneur; vous viendrez au secours de ces innocentes victimes avec tout le crédit que vous donne votre place, avec tout le zèle que vous inspire votre piété. Vous ne pouvez guère rendre de service plus important à l’Église et à l’État, que de leur conserver des hommes si précieux à l’im et à l’autre; ce seul motif doit vous engager à devenir leur ange tutélaire. Répétez dono au roi ce que tous les évêques de France vous diront sur leur compte d’une voix unanime ; je ne doute point qu’une voix si puissante ne fasse impression et ne dissipe l’orage qui se forme contre eux.

Le témoignage imiversel de l’épiscopat. Monseigneur, a par lui-mème une très-grande force ; il en a d’autant plus dans l’affaire des jésuites, que cette affaire intéresse la religion : s’il est favorablç à ces pères ; que pourra peser dans la balance de la justice tout autre témoignage qui leur sera contraire î qui osera les regarder comme coupables, après que tant de bouches, organes de la vérité, les auront déclarés innocents. Pour moi , Monseigneiu' , je suis pleinement convaincu , intimement persuadé qu’ils le sont de toutes les noirceurs qu’on leur impute.

Je mets en fait, et j’en fournirais la preuve s’il le fallait,

ACTES nES ÉViODES DE PEANCE. 21 d

que leurs théologiens n’ont rien écrit en matière de morale qui n’eût été communément enseigné dans les écoles avant la naissance de leur société. Je mets en fait que la doctrine qui a donné lieu aux arrêts terribles de leur proscription a été la doctrine de saint Thomas, de saint Antonin, de saint Raymond de Pennafort, de Geition et de bien d’autres docteurs de tous les oi-dres, av:ant qu’il y eût des jésuites au monde; je mets en fait que cette doctrine, qui a été soutenue par quelques-uns de leurs auteurs, a été vigoureusement combattue par d’autres , et notamment par im de leurs derniei-s écrivains, le P. Antoine ; si cette doctrine est pernicieuse et détestable, elle l’est également partout où on la trouve; elle a le même venin dans les écrits d’un dominicain que dans ceux d’im jésuite ; elle mérite donc la même censure, et ceux qui l’enseignent la même animadversion. Par quelle fatalité arrive-t-il donc qu’on épai’gne les uns, et qu’on sévit contre les autres? Ne seraitee pas parce qu’on n’en veut qu’aux personnes, et qu’on s’embarrasse fort peu peu des écrits? Je serais tenté de le soupçonner, mais la charité m’interdit ce soupçon.

Cependant, Monseigneur, je ne vous cache point que quand je me demande à moi-même d’où vient que dans la foule de tant de différents auteurs qui ont traité la même matière , les jésuites sont les seuls qu’on poursuit à main armée, je ne trouve la cause de cette cruelle préférence que dans leur mérite , dans leur vertu , dans leur zèle pour l’intégrité de la foi, et dans leur attachement à l’Église. Je la trouve dans leur mérite, qui fait beaucoup de jaloux, ce qui leur suscite autant d’ennemis; je la trouve dans leur vertu , qui est assez grande pour mériter d’être éprouvée, qui sans cette épreuve aurait moins de solidité que d’éclat , et serait peut-être moins digne de Dieu si elle était plus respectée des hommes ; je la trouve dans leur zèle pour l’intégrité de la foi , ce zèle redoutable à toutes les sectes les rend odieux à tous les sectaires. Nous en avons la triste preuve sous nos yeux; nous sommes témoins tous les

DOCÏTMENTg. CHAP. tV.

2iO

jours que ces humiliations font le triomphe des libertins de mœurs et de créance, et des hérétiques de toutes espèces. Je la trouve enfin dans leur attachement à l’Église ; ils sont battus de la tempête , parce qu’ils sont dans la barque de Pierre et qu’ils écoutent avec docilité la voix du pilote qui la conduit.

Serait-il possible , Monseigneur, que le fils atné de la mère commune de tous les fidèles abandonn&t ceux-ci à la merci des flots, et les vit périr sans leur tendre une main secourable? Nous n’avons pas lieu de le craindre; tout nous rassure à cet égard. L’augiiste monarque qui nous gouverne ne porte pas en vain le nom de roi très-chrétien : il parlera dans le fort de l’orage , il commandera aux vents et à la mer, et le plus grand calme succédera à la plus viidentc agitation. Cet acte d’autorité , que les premiers ministres de la religion lui demandent avec instance , attirera sur lui des bénédictions abondantes; il y trouvera sa gloire, l’Église son bonheur, et ses sujets les plus fidèles la seule consolation qu’ils désirent.

Je la désire , Monseigneur, avec d’autant plus d’ardeur que je connais les biens infinis que les jésuites font dans mon dlooèse : point de bonne œuvi-e qu’ils n’embrassent, quelque pénible qu’elle soit : missions, retraites, confessions; visites des malades , des hôpitaux , des prisons , rien n’échappe à leur zèle; ils saisissent, ils se prêtent à tout, et je puis dire avec vérité que je n’ai pas de plus fidèles coopérateurs dans le ministère , et je ne trouve nulle part h placer ma confiance avec tant de satisfaction. J’en ai assez dit , Monseigneur, pour vous marquer le vif intérêt que je prends à la conservation d’une société que j’honore ; j’en dirai toujours trop peu pour vous exprimer le profond respect avec lequel je suis, etc.

Signé : Jos. Br., év. de Béziers,

ACTES DES ÉVtOtTEE DE FHAMCE.

ini

Lettre de Jean-Baptiste de Bellay, évêque de Marseille, au chancelier. (5 octobre 1761.)

MoNSBtONElK,

Quoique j’aie déjà donné aux RR. PP. jésuites de mon diocèse l’attestation la plus propre à faire connaître l’estime que j’ai poui' eux, et le cas que je fais de leur mérite, je prends encore la liberté de vous adresser particulièrement mes vœux en leur faveur ; et , pour donner plus de force à ma faible voix , je la réunis à celle île nombre de prélats respectables qui ne s’intéressent pas moins que moi à leur conservation.

Je vous déclare avec vérité que je n’ai que du bien à dire d’eux ; ils vivent avec toute la régularité et l’édification possibles; ils travaillent avec zèle et succès dans les fonctions du saint ministère ; ils élèvent parfaitement bien la jeunesse qui leur est confiée ; leurs congrégations n’ont rien que de louable et de très-utile à l’a\ancement spirituel de ceux qui les fréquentent; ils n’ont jamais enseigné, et il ne m’est jamais revenu qu’ils aient inspiré à persomie en aucime manière les maximes pernicieuses que l’on impute à leur société; je vous supplie donc de les aider de votre autorité et de vos bons offices dans les circonstances critiques où ils se trouvent.

Je suis, etc.

Signé : J.-B., évêque de Marseille.

Lettre de M. de Sainte-C (Jambe , vicaire générai d’Apt, au chancelier. (6 octobre 1761.)

Mon.seignecr ,

Permettez, je vous supplie, qu’en l’absence de Mp l’évêque d’Apt, j’aie l’honneur de vous informer que, comme témoin du bien qu’opèrent les RR. PP. jésuites dans cette ville, je me suis empressé de leur accorder un certificat qui ne fait

UOüPMENT». t^AP. IV.

que leur rendre la justice la plus exacte; la Ixinne doctrine qu’ils enseignent , la saine morale qu’ils pn'chent , l’édification de leui*s t'.ongrégations et les fruits de leure missions les rendent infiniment utiles dans ce diocèse. Au surplus, leurs enseignements, unicpiement fondés sur les maximes évangéliques, ne peuvent être propres qu’à y inspirer aux sujets du roi le plus inviolable attachement et la soumission la plus parfaite pour leur souverain. Votre zrde pour la religion est si connu, Monseigneur, qu’il m’assime déjà l’honneur de votre protection poui’ ces religieux. Le bien de l’Église, et ce témoignage que je dois à la vérité , ((ui sont les seuls motifs qui m’engagent à agir dans cette circonstance, me font espérer que vous voudrez bien ne point désapprouver la liberté que je prends.

Je suis, etc.

Signé: Sainte-Colombe, vicairt général.

Lettre de Louis-Henri de Jtoclie fort-Dali y , évêque de Chalonsur-Saône, au chancelier. ( 8 octobre 1 7ül . )

Monseigneur,

L’intérêt bien sincère que je dois prendre à la gloire de la religion et de l'État ne me permet plus de garder le silence sur l’arrêt du 6 août dernier; on y rend suspects les sentiments de fidélité et de soumission au souverain des première pasleurs , on les dégrade et on les avilit en les dépouillant d’une pai-tie essentielle de leur autorité, qui consiste à veiller et à commettre pour l’instruction de la jeunesse, et on les y rend coupables d’avoir confié ce soin aux jésuites; il n’y a eu jusqu’à ce jour aucune loi qui leur ait interdit ce choix, et par quel crime aurions-nous perdu cette prérogative, qui est liée nécessairement au caractère dont nous sommes revêtus î Nous sommes plus à portée que personne. Monseigneur, de connaître les sentiments des jésuites, et nous les voyons de plus près que bien d’autres; la confiance que je leur donne

ACTE8 l)Ëi> ÉTÊOCXS DE FRANCK. S33

avec tous mes confrères prend sa source dans la pureté de leur doctrine et de leur fidélité au roi.

Je vous supplie de faire entendre au pied du trône les justes alarmes (jue nous concevons, si les secours qu’ils nous procurent venaient à nous inanqvier.

Signé : L. H. , évêque de Chàlm-sur-Saàne.

Lettre de François de Saint-Jean de Prunièies, évéquè de Grasse, au chancelier. (12 octobre 17G1.)

MONSEIGNEIH ,

L’arréf du paidement île Paris rendu contre les jésuites a paru si vif et si éloigné des sentiments qu’ils enseignent dans nos provinces, qu’on s’attendait à en voir la cessation ou du moins la révocation presque aussibU qu’il a paru. Il subsiste cependant, et nous voici bienb’it an terme fatal de son exécution; quel mal ne va-t-il pas causer à la religion , et quel préjudice ne portera-t-il pas à l'éducation de la jeunesse , si vous n’av ez la bonté de la représenter à Sa Majesté qui, accablée par la multitude des affaires, ne peut faire attention à toutes les autres ! Je n’ai nulle relation particulière avec aucun membre de cette société; la force de la vérité , et ce que j’ai vu dans trois villes, où ils ont des collèges considérables , m’oblige à vous assiu'er que c’est un des ordres religieux où les mœurs sont les plus pures, la doctrine la plus saine, et où j’ai connu le plus de soumission à la pei-sonne sacrée du roi. Serait-il possible ({ue, dans tant de chaires qu’ils remplissent, et (pie dans toutes leurs instructions particulières , personne ne se fût aperçu des sentiments que leur impute l’arrêt du parlement de Paris?

Vous êtes. Monseigneur, trop zélé et trop équitable pour ne pas travailler à leur faire rendre justice.

J’ai l’honneur, etc.

Fraîîç., évêque de Grasse.

DOCUMENTS. CUAt. IV.

iU

Lettre de Joseph de Saint-André Mnniays de Verset, évêque de

Couserans, au chanceliei'. (10 octolire 1761.)

MonseioneüH,

Je vois avec autant de douleur que de surprise l’orage prêt à fondre sur les jésuites de ce royaume. Je n’étais point étonné jusqu’à présent (pie les impies et les hérétiques se déclarassent contre eux, que les suppôts de Satan leur déclarassent la guerre, (pie l’enfer en furie cherchât à anéantir leur société. Je les trouvais heureux de souifrir la persécution pour l’amour de notre Maître, et je trouvais dans les bonnes œuvres (pie je leur voyais faire journellement la cause naturelle de la haine que leur portaient des gens sans mœurs et sans religion, dont le royaume n’est que trop malheureusement rempli. Mais qu’une cour resp(*ctable, dépositaire de l’autorité du fils aîné de l’Église , veuille proscrire une compagnie si utile depuis longtemps à l’Église et à l’État, voilà ce que je ne pourrais me persuader, si je n’avais vu depuis peu de jours les arrêts surprenants que vient de rendre cette même cour.

Tous les évê({ues de Frauce rendront avec plaisir le témoignage le plus vrai du Z('*le (ju’ils ont remarqué dans ces pères pour le bien de la religion. Combien de travaux pénibles n’ontrils pas entrepris dans nos diocèses ! Missions, retraites, prédications, confessions ; rien ne les a rebutés, ni la rigueur des saisons, ni l’horreur des lieux, ni la grossièreté .des habitants, ni les calomnies, ni les railleries, ni les persécutions qu’ils ont eu à essuyer : tout a été poim eux un sujet de mérite et un nouveau motif pour travailler avec plus d’empressement à la vigne du Seigneur. Nous les a\ ons vus prêcher la morale la plus saine et la plus orthodoxe, exhorter les fidèles à se soumettre aux puissances, réprimer même les murmures des habitants de la campagne lorsiju’ils se plaignaient des impôts multipliés, et leur apprendre en chaire (}ue la religion exige d’eux la soumission la plus entière, le dévouement

le plus inviolable, l’amour et le respert le plus sincèi-e pour l’au^ste monaiYjue (jui nous gou\eriie. Pourquoi donc imputer aux jésuites de ce royaume une morale aussi corrompue, des sentiments aussi pers ers que reux dont on les accuse aujourd’hui? Il n’en est aucun parmi eux qui ne les condamne hautement, qui ne proscrive mémo d’esprit et de coeur les livres (le quebjues-uns de leui'S anciens confrères, qui contenaient des maximes si fausses et si abominables. Si on excepte un de leurs membres qui a pu dire sur cette matit’TT quelque chose d’é(|uivoque et sujet à une mauvaise interprétation, nul jésuite français n'a rien dit ni écrit qui peut tendre à le faire ss'upçonner d'avoir eu de pareils sentiments. Faut-il donc imputer aux jésuites de ce royaume des maximes avancées par des étrangers qui n’ont (icrit que siu' la foi de saint Thomas, de saint Antoniii, de saint Raymond, de Gerson et de plusieurs autres doctcui-s dé tous les différents ordres Religieux ; et qui, en adoptant leurs sentiments, ou en les rendant mal, ont avancé (b(s propositions qui fout horreur aux jésuites français comme aux autres sujets du roi? Aussi plusieurs d’entre eux ont-ils enseigné dans leurs écrits la réprohation d’un pareil systimie. Mais on veut les perdre, et les perdre seuls ; car on pourrait accuser du même crime, et peut-être avec plus de vraisemblance et plus de preuves, d’autres corps religieux moins utiles à l’Église. J’ajoute que les jésuites rendent service à l’État , et c’est aussi ce qui me les rend chers dans l'ordre de la société. J’ai éprouvé par moi-môme la bonté et la solidité de l’éducation qu’ils donnent à la jeunesse. Combien de grands du royaume n’ont pas éprouvé la même chose 1 et si nombre de ceux qui veulent aujourd'hui les proscrire voulaient rappeler le temps de leur jeunesse, et se rendre à la justice et à l’éridence, ils conviendraient que, loin de leim avoir entendu débiter des maximes pernicieuses, ils ne les ont entendus débiter que les vrais principes de la religion et de l’attachement le plus parfait pour le roi.

Daignes, Monseigneur, faire |>arvenh- au pied du tnine

2Î6 DOCLMERTS. CHAP. IV.

le témoignage unanime des évtVjues de France en lavem’ des jésuites. Nous regardons ces pères comme nos plus fidèles coopérateurs dans l’œuvre de Dieu; nous avons plus de confiance en eux , parce que nous sommes plus sùi-s de l’orthodoxie de leurs sentiments et de leur soumission sincère à toutes les décisions de l’Église; parce qn’enfin nous trouvons chez eux plus de gens de mérite , de vertu et de talents que dans les autres ordres religieux. Accordez votre protection à ces victimes innocentes que l’on veut sacrifier, soyez leur ange tutélaire , inspirez au roi de suivre les seuls sentiments de son cœur pour la religion , et de n’écouter aucune autre voix; bientôt l'orage sera dissipé , le calme renaîtra, et nous ne cesserons de bénir le monarque qui aura exaucé nos prières, et le ministre fidèle qui lui aura fait passer nos vœux.

Je suis, etc,.

Signé : Joseph , évêque de Couscram.

Lettre de Bonaventure Bauyn, évêque d'Uzès , au chancelier.

( 12 octobre 1761. )

Mo.vsEiGNEcn ,

Je ne puis refuser à la vérité et à mes sentiments sur la situation désolante, où se trouvent les jésuites par les arrêts portés contre eux le 6 août dernier, de leur rendre le témoignage qui leur est dù au sujet des imputations oïlieuses dont on les accable; et je ne crois pas pouvoir mieux l’adresser qu’au chef respectable de la justice , pour le faire passer jusqu’au roi. J’ai été élevé ilans leur collège , et depuis ce tempslà je ne les ai pas perdus du vue dans tous les endroits où j’ai été. Je les ai employés dans mon diocèse dans les préilications, dans les retraites , dans les missions ; et je les emploie journellement dans cette ville , où ils ont une maison de mission destinée à remplir l’avent, le carême et la dominicale ; ils confessent, ils dirigent, ils ont soin d’une congrégation dans

ACTES DES ÉTÉOCES DE FRA-NME. 227 ,

tous les temps. Non seulement Je n’ai rien vu qui puisse donner atteinte à leur réputation sur la lidélité due au souverain , mais J’ai été témoin, et Je le suis tous les jours, de leur dévouement à la personne saci-ée du roi , et de leur soumission sans réserve à tout ce qui porte le caractère de son autorité.

Surpris au dernier point des accusations les plus graves qui n’avaient été Jusipi’ici que dans la bouche de leurs ennemis déclarés, je ne l’ai pas été moins qu’on ait cherché les sentiments des jésuites de France dans des a'.iteurs anciens et oubliés , auteurs étrangers à la nation , et tant de fois désavoués par leur société. Il était plus naturel de consulter le témoignage que peuvent rendre de toutes paids ceux qui ont été élevés chez eux. En effet , en est-il im qui se soit plaint des maximes qu’ils ont entendues de leur boucJie sur la soumission due au prince? Mais puisqu’il faut les juger pm' leure auteurs, et que contre toute sorte de justice on fait retomber sur la société entière des jésuites le sentiment de quelques particulière, quoique désavoués par le corps, je puis avec bien plus de raison faire valoir en faveur des jésuites français qui ont donné de nos jours, dans des écrits de notre langue répandus partout, des témoignages de leur éloignement d’une doctrine qu’ils détestent. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à lire ce que peusent les pères Cntrou ‘ et Rouillé des parricides qui ôtèrent la vie à César ; le père d’Avrigny *, de l’exécrable attentat sur la vie d’Henri IV ; le père Berthier •, sur l’affaire de Jean Petit. Les bornes d’ime lettre ne permettent pas de rapporter les textes des auteurs, mais je ne puis m’empèchei de rappeler im fait qui prouve que les jésuites n’ont pas attendu à ces derniers temps à traiter de doctrine détestable celle qui enseigne le tyrannicide. L’arrêt même

• Biliaire romaine, t. XVII, p. S67. ^

* Mim. chr. et dogm. 1. p. 116, sous l'an 1610.

> Hiat. de VÈglise gallicane, liv. XLIV, p. t37 et ttltr.) et Ut. IILV, p. 897 cl SUIT.

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