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TRAVAUX UE I V UOMTAG.ME 1)E JÉSUS

Xavier achevaient d’y épuiser leurs forces et leur vie dans les travaux d’un pénible ministère, et dans les austérités d’une pénitence rigoureuse, nécessaire elle-nièine au succès de ces travaux, lîcoutons l’un de ces missionnaires nous exposer les ilouleurs, les combats, les épreuves des derniers, mais généraux restes de ces religieux proscrits.

C’est le F. Lichelta, qui écrit des missions du Malabar, en 1778, au P. Fran(^ois Filippi , l’un de ses anciens frères de religion et compagnons d’apostolat :

t( Dès l’an I7ri.'j, dit-il, on cessa de nous envoyer ( du Portugal) les secours oi-dinaires qui servaient à nous entretenir et à soutenir les œu'res de la mission. Mais la peine que nous causa cet abandon ne fut rien en compai’aison de la douleur qui nous perça le cœur, à^a nouvelle (jue tous nos frères de Goa étaient mis en prison et que la compagnie était exterminée de tous les Ktats du roi de Portugal. Don Salvator dos Reys , archevêque de Cranganor, et D. Cb'-ment José , évêque de Cochin , tous deux dignes enfants de notre compagnie , nous consolaient et nous animaient par leurs paroles et leur exemple ; on voulut les forcer à quitter leurs sièges , pour leur donner des successeurs animés d’un autre esprit; ils crurant devoir conserver leurs postes pour le salut de leurs troupeaux; et dès loi-s ils furent privés eux-mèmes de toute subvention, et obligés de vivre d’aumônes jusrju’è leur mort, qui arriva en 1771 pour l’évèque de Cochin, et en 1777 pour l’archevècjue de Cranganor. On nous tendit toutes sortes de pièges pour nous attirer et nous emprisonner avec nos confrères: mais, d’une part, les ruses furent inutiles, et de l'autie, on ne put employer la violence , parce que nous étions sous une ilomination étrangère. Nous resUlmes donc dans la mission. La pensée nous vint un instant de rentrer en Europe ; mais, après avoir rélléchi devant Dieu, nous jugeâmes qu’il serait plus conforme à son bon plaisir de continuer à nous consacrer au salut de ces pauvres Indiens. Notre position n’était pas brillante. Dénués de tous secours humains , en

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proie aux guerres inlcsünes avec nos propres chrétiens rebelles aux décrets du souverain ixmlile, qu’ils nous attribuaient à nous-mêmes ; frapix-s coup sur coup ^>ar les aflligeantes nouvelles qui nous aiTivaient de notre pauvTe compagnie persécutée, et chassée des différents royaumes de l’Europe; tourmentés sans cesse par b^s inquiétudes et la crainte de nouveaux malheui’s , nous portions péniblement le fardeau d’une vie qui était pluU'it une agonie de tous les jours.

a Enfin arriva le 16 mai 1774 : je me trouvais avec 1e P. Pavone; nous avions c.élébré la fête de saint Jean Népomucène, protecteur de la compagnie, et nous faisions ensemble notre lecture spirituelle dans le livre de nos saintes règles, lorsqu’une déjK'che vint nous apprendre la suppression totale de la œnqwgnie par un bref du saiîit-père. Ce coup de foudre noüs atterra. .\près un moment de stupeur mortelle, je fermai ce livre, dont la vue u’a cessé depuis lorede me déchirer le cu*ur; je donnai un libre coure à mes larmes et à mes sanglots, et m’abaildonuai à une douleur profonde, immense, que je ne saurais décrire...

« La compagnie une fois supprimée , nous espérions au moins que, délivrés du faivleau des missions, nous pourrions nous retirer dans quelque coin de la terre, jjour ne plus penser qu'à notre pnqire salut et nous préparer paisiblement à la mort. Elle est désormais notre unique consolation , puisque c’est elle qui nous réunira à la compagnie trionq)hante , que nulle force humaine ne siiurait supprimer. Mais, loin de nous voir déchargés, nous avons été de plus en plus accablés. Personne ne s’est présenté pour nous remplacer ou nous aider ; la charité nous défendait d’abandonner ces pauv res chrétiens ; im oivlre exprès de notre évêque s’y est joint pour nous faire un devoir de rester avec eux. De treize que nous étions dans le Maïssour, la plupart sont morts, l’un après l’autre, d’épuisement et de douleur; et, à mesure qu’ils manquaient, les survivants étaient obligés d’accepter leur

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héritage, c’est-à-tlire un surcroît de fatigues, pour secouiir eu quelque manière les chrétientés laissées sans pasteiu's. Nous ne sommes plus que trois missionnaires chargés d aines, et pleins encore d’infirmités : le P. Xavier Pavone, le P. Timothée Xavier et moi. Chacun de nous est un hèpitat ambulant , et cependant nous nous traînons comme nous pouvons pour reculer la ruine de ces missions, espérant toujoui's que la divine miséricorde enverra quelques prêtres pour nous succéder. Les plus capables seraient sans aucun doute les pères Térésieus de .Saint-Pancrace; mais le gninernement [sirtugais, entiché de sou patronage , ne voudra jamais le permettre...

« De tous les jésuites qui dépendaient des provinces du Malabai' et de Goa, nous ne restons plus ijue vingt et un , savoir : huit sur les cètes de la Pêcherie, du Travancor et du Malabar ; huit dans le Ma<luré ; deux dans la mission de Ratsiour , et trois dans la mission du Maissour. Parmi ces vingt et un missionnaires , il y a douze Portugais, trois Allemands et six Napolitains '. »

Ainsi ces hommes que M. Perrin’, prêtre des Missions étrangères , avait vus si courageux , si infatigables, disparurent peu à peu ; et quelques années plus tard , un religieux carme, le P. Paulin de Saint-Barthélemy, constatait, dans son India orientalis chrMana, la décadence de la religion de

* Histoire du Uaduré, par le P. Bertrand, S. J., l. IV, p. 457 et suit. — Le P. Lirhcttn était ILiIicn, et il .Tpparlenait à la mission ou province du Malabar, occupée par les jésuites portugais. Ia mission du Carnate et d'une portion do Maduré était administrée par des jésuites français. En 1757 elle comptait vingt-neuf prêtres qui furent successivement renforcés , jusqu'en 1773, par d'autres missionnaires venus d'Europe; de ce nombre furent les PP. Ansaido , Arnoud , Busson , Kabry. Garrolfaln , Baignoux , Xavier d'Andréa, etc. De tous ces généreux athlètes, le P. Xavier d'Andréa fut le seul qui vil, en 18U, le rétablissement de son ordre par Pic VII. Octogénaire , il demanda et obtint de rentrer dans l'institut de suint Ignace, et eut ainsi la consolation de mourir avec l'babit et dans les bras de la compagnie sa mère.

’ Voir dans l'ouvrage, chap. iv, p. 60, le religieux témoignage rendu à ces derniers pères de la compagnie dans les Iodes par M. Perrin. — Voyage dans l’Indostan, p. 166-177.

DOCrilENTS. CUAP. IX.

Jésus-Christ parmi ces populations qu’avaient évangélisées les successeurs de l’apiHre des Indes : « Depuis (juc la compagnie de Jésus a été supprimée, dit-il, presrjue toutes ces Églises languisR>nt privées de pasteurs, et les chi-éliens errent sans loi qui les dirige, sans flambeau qui les éclaire »

Les choses suivirent a peu près le même cours dans les autres missions. Le défaut de ressources ou la mort enlevèrent bientôt lem-s p<‘res dans la foi à ces générations désolées. Ainsi arriva-m en Arménie, en Perse, où nous ne retrouvons plus de trac.es des pères Desvignes, Grimod, etc., si ce n’est dans le souvenir des populations reconnaissantes. Un de lem« compagnons, le frère Bazin, qui fut médecin de Thamas Koulikan , abordait à Canton en 1769. Le désir de se rendre utile à ces missions, encore florissantes, l’avait conduit en Chine.

Nous devons mentionner ici , non comme ime consolation au milieu de tant de malheurs, mais comme une contradiction assez étrange, la conduite du gouvernement français. 11 avait aveuglément sui\ i l’impulsion donnée en chassant les jésuites du royaume ; il s’acharnait plus aveuglément encore, s’il est possible, à leur ruine totale ; et néanmoins il ne laissait pas de les favoriser et de reconnaître leur utilité dans les missions lointaines. Presjue chacpie année , les r aisseau.\ du roi très-chrétien transportaient gratuitement dans le Céleste Empire et dans les Indes orientales les religieux de la compagnie que le zèle poussait vers ces contrées infidèles. Voici ce qu’écrit à ce sujet un homme peu suspect de ti'op de bieuveillance envers les enfants de saint Ignace, le cardinal de Demis.

Dans un mémoire adressé au cardinal préfet de la Propagande , il disait :

«I Le roi et messieurs los ministres ont également accordé , ces dernières années , le passage gratis sur les vaisseaux de

> India orientaiis chrisliana, p. 199.

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France , à plusieui’s indi\ idus destinés à la mission française dans les Indes orientales. On croit pouvoir assurer que ces missionnaires n’y sonjt pas inutiles à la nation, et qu’en bien des occasions ils ont rendu des services importants. C’est pour cela que le conseil souverain de Pondichéry prit, il y a quelques années, leur défense contre ceux que l’ancien parlement de Paris y avait envoyés pour y saisir le peu de bien qui leur restait. On se contenta de faire un léger changement à leur habit, et de les faire appeler MM. les missionnaires de Malabar. C’est sous ces lois qü’ils ont continué à exercer leurs fonctions, sous la dépendance des évêques, étant les seuls qui entendent la langue très-difficile du pays, et il ne parait pas qu’il y ait de l’inconvénient ü les y laisser tels qu’ils y sont.

« Outre CCS deux missions , il en subsiste encore deux au« très dans le Levant , l’une en Grèce , l’autre en Syrie. Elles ont toujours été et sont encore sous la protection de la France. M. le chevalier de Saint-Priest, ambassadeur à la Porte, déclara , à son arrivée à Constantinople , que le roi lui avait recommandé lui-même les missions françaises , et il ne cesse de les honorer en conséquence de sa protection. La mission de Grèce a des établissements à Constantinople , à Smyrne, à Thessalonique , dans les lies de Scio , de Santorin et de Naxie; celle de Syrie en a à Alep, à Damas, à Tripoli de Syrie, à Antourah, dans le mont Liban et au Grand-Caire en Égypte. Les missionnaires tâchent partout de se rendre utiles à la nation. Avant de les détruire, ne seiait-il pas convenable de s’assurer que le roi ne juge plus à propos de les tenir sous sa royale protection ‘ ? »

Le chevalier de Saint-Priest, que nous avons déjà cité dans l’ouvrage au chap. ix, p. 25G, confirme le témoignage de Bernis. Dans une note adressée à son gouvernement sur l’in-

* Pombal pensait autrement : il n'omit rien pour faire chasser les jésuites de la Chine, de la Cochinrhinc et du Tong-King; il écrivit même dans ce but, au nom du roi son maître, à l’empereur de la Chine... (Anecdotes sur le ministère de Pombal, 178i, p. 368.)

BOCnrENTS. CHAP. IX.

fluence que le nom français était appelé à exercer en Orient, par la propagation du catholicisme ( novembre 1 773 ), il écrivait : « On doit aux jésuites en très-grande partie le progrès de la religion catholique parmi les Arméniens et les Syriens, ainsi qu’il a été rendu compte ilans le mémoire de l'ambassadeur de l’année dernière. D»‘posilaires de la confiance des sujets du Grand .Seigneur, il importe de conserver des ex-jésuites dans leurs fonctions , pour ne pas compromettre les fruits qu’ils ont semés. » Il avait dit plus haut : « Le nombre des catholiques rayas est considérable à Smyrne ; les jésuites y faisaient, comme aillems. beaucoup de fruits. » [Mamtscrilt (lu P. Brotier.)

Ivcoutons un autre témoin contemporain, l’un de ces missionnaii'es à qui il était encore permis de consacrer sa vie à la conversion des infidèles. Le P. J.-B. Marré, jésuite français, adressait de Saloniipie , vei'S cette époque (l7tU-l 772), une lettre au P. Picot de Clorivièi-e , qui sera plus tard (eu 1811)) le supérieur des jésuites de France. Voici un extrait de cette pièce intéressante :

O Nous sommes ici tranquilles , Dieu merci , quoiqu’au milieu des ennemis de la foi catholique et de notre religion; car nous sommes sous la domination du Grand Seigneur, parmi les Turcs, les Grecs schismatiipies et les Juifs. Pour ce qui regarde les Turcs, qui sont les maîtres de tous ces pays, il nous est défendu de rien entreprendre , ou de leur parler d© conversion. Les Grecs sont des ennemis terribles de l’Église romaine. Les Juifs, vous les connaissez aussi bien que moi. U n’y a presque rien à espérer a l’égard de ces trois nations. Cependant on dit que les Arméniens schismatiques, )|ui sont en grand nombi-e à Constantinople, sont beaucoup plus ais<*s à convertir. Dans la même ville, il y a un grand nombre aussi d’Arméniens calholiciues bien pieux et fervents. A Constantinople demeure le père supérieur général de cette mission de la Grèce , ou île l’Archipid ; car elle est distinguée de celle de la Syrie, qui fait une autre mission à ptul. Nous avons dans

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celle-ci six maisoas , dont la p^emi^^c à Constantinople , la deuxième à Smyrne, la troisii^me à Salonique, où je suis, la quatrième à Scio , la cinquième à Naxia , la sixième à San* torin. Les trois dernières sont en des lies de l’Archipel. Pour ce qui regarde le nombre des missionnaires , vous pourrez le voir dans le catalogue de la compagnie. Je voudrais être un de ceux que Dieu demande pour la conversion de plusieurs de nos ennemis et perst'cuteurs : au moins je désire de tout mon cœur de le devenir; cor mon ministère le demande sur toutes autres choses. Je suis charmé il'entrer à ce sujetdans vos vues et celles de nos pau\Tes pères exilés. Au reste , je n« puis dire autre chose, sinon ce que le P. de la Croix , notre provincial, nous dit à tous dans sa lettre circulaire avant de nous séparer. Il nous marquait ceci ; « Dieu a ses desseins, et c’est A nous à les adorer sans trop vouloir les approfondir. » Rien ne me console tant sur nos malheurs et notre disgrâce que de voir en cela l’Évangile s’accomplir sur nous à la lettre. Ainsi nous pouvons dire avec Notre-Seigneur au Père des miséricoixies ; Pater, si possibile est iranseat n nMs calix iste;non tamen nostra sed tua voluntas fiat; nous pouvons dire à nos ennemis et pei'sécuteurs : Nmc est horn vestra, et potestas tenebrarum. Notre pauvre compagnie est une portion de l’Église; or n’est-il pas juste qu’elle soit traitée comme l’Église sa mère et Jésus-Christ son dhin chef? 11 viendra le temps qu’elle ressuscitera, marqué dans les décrets de la sagesse éternelle. » {Manuscrits du P. de CiORmÈRE.)

Parmi ces ouvriers évaugélirpies, plusieurs ne cessèrent pas d’employer les loisirs que leur lais.«aient les fonctions du saint ministère , aux études et aux recherches scientifiques. Le P. Joseph Tielfenthaler en est tin exemple. Ce jésuite allemand, attaché à la mission du Mogol et du Thibet, composa à Agra la géographie ou Description géographique de r Indoustan, (ju’un savant français, Anquetil-Duperron, cite avec éloge dans scs liecherchesjtisluriques et géographiques sur V Indoustan.

Voici comment le même auteur raconte les relations qu’il

DOCUMXNTS. CHÀP. IX.

avaU eues avec le P. Tieffenthaler lors de son voyage aux Indes orientales ( Discours préliminaire au Zend - Avesta , p. 331 ) : « J’écrivis sur la fin de mars au P. Tieffenthaler, jésuite missionnaire à Agra, par le moyen de qui je croyais pouvoir être instruit des troubles de la cour du Mogol et des antiquités du pays. La réponse de ce jésuite, datée de Narv'as, le i3 mai en IT.'iO, me fut rendue le 13 juillet... La lettre du P. Tieffenthaler ne pouvait que m’engager à entretenir la correspondance qu’il m’offrait. Ce jésuite s’était particulière-. ment appliqué à la physique et à l’histoire naturelle. 11 était du comté de Tyrol, diocè»; de Trente, et avait quitté en 17-40 sa patrie pour se consacrer aux missions de l’Inde, où ii était arrivé en 1743, après avoir passé plus de deux ans en Espagne '. L’examen de la situation des lieux, de leur fertilité, de la température de l’air, des mœui's et du génie des peuples, avait rempli les moments que lui laissaient les fonctions de son ministère; et il avait eu soin de tout mettre par écrit. Les livres indiens, arabes et persans avaient aussi partagé ses soins, toiyours dans des vues relatives à son état. 11 offrait de me communiquer ses recherches , qui pouvaient m’ètre d’un grand secouis, avec un parfait désintéressement , ne demandant en retour (jue quelques-uns des ouvrages nouvellement imprimés sur les sciences et la littérature, mes propres observations géographiques.» »

A la même époque, d’autres enfants de saint Ignace, savants et apcdres tout à la fois , enrichissaient l’histoire et la géographie du fruit de leurs longues et judicieuses obs(‘rvntions. A l’extrémité du monde oriental , le P. Jean Kieftler, médecin du roi de Cochinchine en 47.‘>ü, prépai’ait alors sa Description historique de la Cochinchine , qui, rev ue et abrégée par l’un de ses confrères, Jean d’Eck.u-t, sera publiée en 1803 par Chriistophe de Mürr. D’un autre côté, l’Aniéricain François-Xavier Clavigero écrivait son Histoire antique du

< On ignore l'époque do la mort du P. Tieffenthaler. Il parait qu'en 1771 il vivait encore et travaillait au salutdea âmes daus.rempire du Mogol.

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