LE CARDINAL MALVEZZI *, VISITE DES JÉSLTTES DE BOLOGNE
Extrait du P. /ioero, Os-servazioni sopra l’Istoria del pontilicato di Clemente XIV, t. II, p. 35 et miv.
Je ne veux pas charger la mémoire du cardinal Malvezzi. Qu’il ait été un des hommes les plus illustres de son temps, un des pasteurs les plus zélés, je n’ai rien à dire de contraire : je dis seulement et je soutiens que sa manière de procéder
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dans la visite de Bologne ne fut ni louable ni même honnête ; et que , de sa propre autorité , il dêpiassa les limites des pouvoirs qui lui avaient été conférés. Nous en avons la preuve fournie par le R. P. Theiner lui-même, dans son Histoire du pontificat de Clément XIV, t. II, p. 326 , où , d’après une dépêche du cardinal de Demis, il nous assure que le pape avait donné à Malvezzi la faculté de visiter les maisons des jésuites de Bologne, et de séculariser ceux d’entre eux qui le demanderaient. Cela posé, comment le cardinal archevêque, de sa seule volonté, et sans aucune raison, a-t-il pu défendre aux jésuites de son diocèse, sous les peines canoniques, tout exercice du ministère spirituel , tel que prêcher, confesser, donner les exercices , etc. Pounpioi leur a-t-il ôté leurs colleges et le droit de garder des élèves? Pourquoi a-t-il employé les promesses et les menaces pour persuader spécialement aux jeunes scolastiques de demander leur sécularisation? et quand il les a vus forts et constants dans leur vocation , pourquoi les a-t-il fait conduire par des soldats hore du collège? pourquoi leur a-t-il arraché, par violence , les vêtements de leur ordre, et les a-t-il renvoyés dans leurs familles? Cela se peut-il appeler séculariser ceux qui le demandent? Soit que le cardinal Malvezzi eût de l’antipathie œntre les jésuites, soit même, comme le veut l’auteur, que cette antipathie ait été fondée «ir me conviction profonde, il ne parait pas avec tout cela qu’il dût agir , d’après son propre jugement , contre les ordres de Rome, ni en aucun cas sans observer les règles de l’équité et de la justice.
L’auteur appuie son récit sur la relation du cardinal Malvezzi. Or cette relation est vraie dans sa substance, mais elle n’est pas entière. Il serait trop long de raconter ici tous les détails de cette visite. Je me contenterai d’indiquer les points principaux que je prends dans des documents authentiques et dans des témoignages non suspects.
Au commencement de mars 1773, le cardinal Vincenzo Malvezzi se transporta de Bologne à Cento , où les jésuites
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avaient une petite résidence avec deux écoles. Il débuta par mettre sous le scellé tous les li\ res de compte, et par ordonner aux pères de ne plus l’econnaltre d’autre supérieur que lui , pas même le général. De retour à Bologne, il appelle près de lui tous les supérieurs des maisons de jésuites, leur annonçant la visite avec de bonnes paroles. Puis se tournant vers le recteur du noviciat, il luijdemanda s’il était vrai qu’on eût aliéné de l’argenterie appartenant à l’Église , et en vertu de quel pouvoir. Le recteur répondit qu’on l’avait fait , pour subvenir aux besoins pressants de la maison , et en vertu d’une autorisation expresse de Clément XIII. Le cardinal reprit, en disant qu’on avait mal agi, qu’on n’était plus aux temps de Clément .XIII; et, sans plus s’enquérir de rien, il ordonna que tous les novices fussent licenciés. Les jésuites > surpris, et ne sachant que dire, obéirent ; les novices furent licenciés; mais plus tard, tous l’un après l’autre se retirèrent au noviciat de Novellara. Peu de jours après, le cardinal envoya commander au recteur de Sainte-Lucie de faire cesser tous les exercices du ministère, au moins public , tels que prêcher et donner des retraites ; de suspendre les classes publiques de Bologne et de Cento, ainsi que les congrégations pieuses et les catéchismes dans les paroisses: les jésuites obéirent. A ces nouvelles étranges, toute la ville s’émut; le magistrat chai gé des études, le sénateur, le corps municipal firent de vives remontrances au cardinal, mais sans aucun succès; alors ils écrivirent au saint-père pour le supplier de ne pas empêcher qu’un si grand bien continuât de se faire po'or le peuple et la jeunesse de Bologne.
Notre auteur , pour se défendre contre ce témoignage d’estime publique doimé aux jésuites , ne fait pas diiliculté de le censurer amèrement , disant que a la noblesse bolonaise s'est toujours distinguée par son opposition systématique et traditionnelle au saint-siège. » Je laisse le lecteur juge de l’opportunité de cette accusation portée contre les Bolonais, et de son exactitude; mais je ne saurais dire jusqu’à rpiel point elle est Ucite.
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Les jésuites, cepenilcuit, étaient accablés de vexations toujours renaissantes. La ^ isite se passait en e.xécutions , ordres, préceptes, menaces de censures et d’exconununications. Pour surcroît d’amertume, le cardinal leur envoya des agents confidentiels pour les pousser à ilemander d’eux-mémes la sécularisation, et pour faire pressentir un recoure à la force , si cela devenait nécessaire. Sur cette étrange intimation , les jésuites résolurent de prier le visiteur de leur montrer le bref d’autorisation de Sa Sainteté; ils voulment juger s'il avait des pouvoirs pour agir ainsi. Lem* requête ayant été mise de a'dé, ils s’adressèrent directement au saint-père dans l’iiumble supplique qui suit ;
Supplique adressée par les jésuites de Bologne à Clément XIV.
Tbè»-8aint-père,
« Les jésuites du collège de Sainte-Lucie et du noviciat de Saint-Ignace à Bologne, prosternés ti'ès-humblement aux pietls de Votre Sainteté et plongés dans la plus profonde affliction , implorent la bonté de son coeur paU'mel, et ces sentiments d'humanité et de justice qui lui sont naturels. Pendant qu’ils étaient occupés aux ministères propres de leur institut avec la satisfaction de toute sorte de personnes, l’éminentissime canlinal archevêque leur a intimé une visite apostolique. Son Éminence n’ayant pas daigné produire ses lettres de délégation ni aucune autre pièce authentique en preuve de ses pouvoirs , ils ont courbé la tête uniquement par respect. Peu de jours après , elle lem’ a enjoint de renvoyer les novices chez leurs parents; de ne plus s’occuper des retraites spirituelles qu’ils avaient coutume de donner tous les ans; de suspendi’e les classes publiques , les congrégations et les catéchismes : tous ces ordres ont été fidèlement exécutés par les jésuites, L’éminentissime archevêque leur a aussi suggéré, et leur a lait proposer par d’autres de changer d’habit et d’in-
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stitut. Un état si pénible et si aQligeant leur donne lieu de craindre des mesures ultérieiu’es; car Son Éminence a déjà fait connaître , à différentes reprises, qu’elle était disposée à leur défendre l’exercice de leur ministère et à renvoyer de la compagnie les religieux étudiants. Elle avait même intimé l’ordre au recteur de Saint-Ignace de faire retourner chez leurs parents les jeunes religieux qui étudiaient la rhétorique ; mais, par suite des représentations respectueuses du recteur, elle s’est contentée de les laisser passer dans un autre collège. Cependant lesdits jésuites n’ont été soumis à aueun examen , ils n’ont eu connaissance d’aucune accusation portée contre eux ; on ne leur a permis en aucune manière de rendre raison de leur conduite et de se défendre. Et pourtant les actes de Son Éminence sont de telle nature, que les jésuites doivent nécessairement passer dans l’opinion publique pour des hommes convaincus et coupables d’énormes délits, au grand préjudice de cette réputation si nécessaire à l’état religieux qu’ils professent. Ils savent, très-saint-pf*re , qu’ils sont tenus de pounoir à leur lionne renommée et à la conservation de leur état; ils savent que c’est là pour eux un droit véritable et rigoureux que Dieu a donné à chacun de nous, et que la nature elle-même a imprimé dans tous les cœurs. C’est pourquoi, prosternés très-humblement aux pieds de Votre Sainteté, ils supplient, dans l’amertume de l’affliction de leur cœur, sa paternelle bonté et sa justice incorruptible de voidoir bien que , selon les canons , et comme il est de droit, l’on présente les accusations, l’on écoute la défense, l’on procède régulièrement à la s<“ntence ; qu’on accorde , en un mot, à un corps de religieux employés depuis bien des années à servir Dieu et à travailler au salut du prochain par l’exercicÆ des ministères propres à l’institut auquel Dieu les a appelés, et dans lequel, avec la grâce divine, ils ont persévéré jusqu’à ce jour; qu’on accorde, disons-nous, à ces religieux, ce qui , d’après les lois et les coutumes de toutes les nations , ne se refuse à personne, quelle qu’ait été sa conduite... »
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Je ne saurais dire si le pape a eu ce mémoire entre les mains ou s’il l’a lu; seulement il est positif que cette pièce fut renvoyée avec les lettres tlu sénatem-, du magistrat et de l’université au canlinal Malvezzi. Les jésuites, l’ayant su, s’adressèrent au même cardinal avec cette autre supplique.
« Tous les jésuites italiens du diocèse de Bologne, prosternés aux pieds de Votre Éminence, implorent d’elle cette justice due par tout tribunal aux suppliants de tout état et de toute condition; justice due surtout par un prince de l’Église, par un pasteur des âmes nommé juge d’une corporation religieuse, uniquement occupée de la culture spirituelle et scientifu|ue du troupeau de ce pasteur. Sans aucune, faute Connue de notre part, nous avons vu nos novices subitement dépouillés de l’habit et renvoyés chez eux , nos écoles fermées alors qu’elles étaient dans l’état le plus llorissant; on nous a enlevé les congregations pieuses dans lesquelles les hdèles de toutes les classes venaient se réunir pour célébrer les fêtes. Votre Éminence a également défendu le catéchisme sur les places publiques, l’enseignement des enfants dans les paroisses, la visite des prisons, le ministère spirituel à l’oratoire de saint Galiriel , et les exercices spirituels de saint Ignace que l’on donnait aux pereoanes de toute classe et de toute condition. Les actes diqà accomplis, et ceux qui sont à craindre, peuvent faire soupçonner au monde que les jésuites du diocèse de Votre Éminence , de môme qu’ils sont distingués par des peines exceptionnelles, quant au nombre et à la qualité, pourraient aussi s’être distingués par des crimes équivalents.
a Quant à nous, examinant notre conduite, nous ne parvenons pas à découvrir notre culpabilité ; mais comme, d’un côté, chacun peut se tromper dans sa propre cause , et que cependant , de l’autre , tout homme a le droit naturel de conserver et de défendre sa réputation, nous implorons de la justice de Votre Éminence île n’être pas punis avant que d’être jugés; nous la supplions de nous faire connaître lés accusations , de
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nous donner lieu de nous défendre et de procéder seulement ensuite h la sentence.
a Nous ignorons jusqu’à présent quels sont les ordi-es et les décisions qui sont venus de Rome. Les protestations réitérées de Votre Éminence nous font croire que tout ce qu’elle fait contre nous s’exécute en vertu d’un ordre du souverain pontife. C’est poun]uoi nous avons jusqu’ici humblement incliné le front; mais nous ne pouvons nier avoir vivement souffert de ce que cet ordre ne nous a jamais été mis sous les yeux avec le bref et les différentes lettres autographes du pape, en vertu desquels Votre Éminence nous assure avoir agi, en nous défendant l’exercice de tant de fonctions du ministère. La haute intégrité de Votre Éminence ne laisse pas de place au moindre tloute ; mais c’est à la fois une consolation et un droit pour celui qui est soumis au pouvoir d’un délégué, de reconnaître de ses propres yeux la volonté supi'rieure de celui qui délègue. Nous demandons donc respectueusement à Votre Éminence qu’elle nous accorde la grâce d’ouvrir une enquête en toute forme sur les fautes dont on nous accuse, afin de pouvoir nous disculper; nous la supplions encore de vouloir bien ajouter un autre acte de justice que nous recevrons à titre de grâce, et de nous faire voir dans les originaux quelle est la pensée précise de Sa Sainteté. Le saint-père ayant transmis ses volontés à Votre Éminence, lui aura encore prolwiblement indiqué les motifs pour lesquels il juge que nous devons être traités aussi sévèrement, et peut-être (jue la simple communication des pouvoirs reçus équi^•audra au procès ; et nous alors ayant reconnu les causes et la source de notre condamnation, nous aurons lieu de protester humblement de notre innocence, puis de nous résigner à la volonté souveraine.
a Nous avons, il est vrai, récemment encore mis nos supplications aü pied du tribunal suprême , et nous en attendons prochainement l’effet ; mais le résultat d’un autre mémoire présenté en notre faveur par la plus respectable corporation de cette ville , nous fait augui-er que le nêtre aura le même
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sort, et que tout est remis à la décision de Votre Éminence. Nous la prions donc avec instance de profiter de cette latitude qui lui est laissée p<iur nous rendre justice comme elle daigna nous le promettre, lorsqu’elle nous réunit pour la première fois. De cette manière , nous attribuerons notre salut h Votre Éminence; et pour correspondre à un si grand bienfait, nous offrirons sans cesse des vœux au Seigneur pour son heureuse conservation ; et si elle nous le |>ermet, nous reiloublerôns de zèle pour le profit spirituel de sou diocèse. »
Je ne crois pas ipie notre auteur veuille taxer les jésuites d’avoir agi en hommes imprudents, irrévérents ou séditieux. Car, après tout, ils ne demandèrent que ce que l’on ne refuse pas en toute rigueur de justice aux plus abominables malfaiteurs. Ils demandèrent à u’èire pas condamnés avant d’ètre jugés; qu’on fit l’enquête, le procès ; ipi’on permit la défense, qu’on les déclarAt alisous s’ils étaient innocents , et qu’on les punit s’ils étaient coupables. Ils demandèrent iju’on ne leur enlevAt pas la réputation et l'honneur par tant d’exécutions arbitraires, ettju’on leur nionlràt enfin tes pouvoirs délégués, puisque le juge attirmait qu’il agissait ainsi par ordre supérieur. Pouvaient-ils procéder avec plus de modération? leurs demandes pouvaient-elles être plus justes?
l.t pourtant ils n’obtinrent rien : le cardinal Malvezzi, le 2.5 mai , envoya pour toute réponse au P. Jacques Belgrade, recteur du collège, la lettre suivante écrite de sa main : o Par ordre de Sa Sainteté et en vei-tu de la sainte obéissance, le P. Belgrade, recteur de Sainte-Lucie, voudra bien intimer aux jeunes étudiants de rhétorique et à tous les élèves de philosophie , de quitter l’habit de la compagnie dans le délai convenable pour le faire avec tranquillité cl décence. Que le père recteur veuille aussi • informer les njèmes étudiants que le cardinal archevêque, visiteur , usant de ses pouvoirs apostoliques, les dispense de tout vœu fait par eux suivant l’institut de la compagnie, et sans qu’il leur soit nécessaire d’être ilispensés d’aucune ’‘autre manière. Finale*
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ment, qu’il défend aux susdits étudiants , sous les peines canoniques, de reprendre en aucun autre lieu l'habit de jésuite , à moins d'en avoir la permission de Sa Sainteté.
« Le père recteur est averti également de ne point admettre à demeure, dans le collège de Sainte-Lucie, aucun religieux outre ceux qui resteront après le départ des susdits étudiants ; le înèine père recteur doit encore déclarer à temps , et après la reddition des comptes , l’épargne qui résultera dans les dépenses de la rrtaison au départ de ces étudiants.
« Tout ceci est enjoint au père recteur de Sainte-Lucie par le cardinal Malveizi, visiteur apostolique, qui écrit et finit en lui souhaitant toutes sortes de biens.
« Au palais archiépiscopal , 25 mai 1773. »
En reCA3vant celte nouvelle uijonction , par laquelle , sans aucune raison et avec violence, on prétendait délier des va-ux de religion des jeunes gens qui n’a\aient jamais demandé à l’être , et qui professaient posili> ement ne pas le vouloir, le P. Uelgrado, ne se fiant pas à ses seules lumières, prit couseil de savants théologiens et canonistes, qui tous répondirent unanimement qu’on ne pouvait ni ne devait en conscience obéir juseju’à ce que le cardinal eût montré les pouvoirs extraordinaires reçus spécialement à cet effet du pape. En conséquence, deux jours après, le père recteur écrivait aucai'dinal , en termes respectueux mais fermes, ce qui suit :
O Le recteur de Sainte-Lucie, humblement prosterné aux pieds de 'Votre Éminence, lui adresse dans cette note la réponse la plus précise et la plus sinc.ère aux deux principaux points de sa lettre, qui m’ont été aussi intimés par l’organe de son chancelier. Par le premier, il est ordonné aux étudiants de rhétorique et de philosophie de quitter l’habit de la compagnie et de retourner dans leiu^ familles ; par le second, ils sont déclarés dispensés de leurs vœux.
0 Le recteur de Sainte-Luoie, avant de répondre à des choses d’une aussi haute importance , a jugé bon de consulter Dieu,
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sa conscience , et ceux auxquels il doit rcnilre compte de sa conduite. 11 a considéi’d que ces jeunes gens se stint faits ndi- >;ieux depuis plusieurs années; qu’ils ont vécu' fermes et constants dans leur vocation, embrassant les conseils é\auf<é‘ iiques de Jésus-Christ, pour fuir les dangers du monde et pour>oir A leur salut éternel; que leurs \œux sont de xéritables Mi'ux ; et, comme l’exprime Grégoire Xlll dans sa bulle , des occux substantiels , desquels , sans de graves causes , on ne i)eut être relcNé, si ce n’est par le souverain pontife lui-mème : In quibus votis nullus jinPlvr Ilomanum Pontificem mnnus potest apponere. Or d’un côté, la validité et l’obligation des vceux étant connues des supérieurs tle la comjMignie, et de l’autre le pouvoir exécutif délégué à Votre hminence ne leur étant pas connu en forme authentique, elle ne s’étonnera pas que lesdits supérieurs ne puissent se résoudra à exécuter les ordres contenus dans sa lettre. Qu’elle daigne donc leur montrer dans l’original la volonté expresst' et personnelle de Sa Sainteté de licencier ces jeunes gens et de les dispenser de leurs n ceux ; qu’elle veuille nous comiuuniijuer, pour tran» quilliser les consciences de ces jeunes gens , les ordres de Sa Sainteté en forme authentique ; ils doivent être appuyés sur des raisons solides et graves, (|ui justifieront devant le monde leur renvoi , et qui absoudront les supérieurs devant Dieu et devant les hommes d’avoir olréi à ces ordi’es. A défaut de cette manifestation des ordres de Sa Sainteté, Voti-e Éminence excusera les supérieurs de la compagnie , s’ils protestent ne pouvoir olréir à ce iju’on exige d’eux. Ils sont prêts à faire le sacrifice de la faveur de Votre Éminence, à laquelle cependant ils attachent tant de prix, pour rester lidèles à Dieu tians une matière importante ; baisant la pourpi'e sacrée, le recteur offre les hommages de la plus profonde humilité. « *■
« Sainte-Lucie, 27 mai 1773. »
Le cardinal Malvezzi ne répondit rien à cette lettre si concluante ; seulement il ordonna au P. Belgrade, par l’entremise du prévôt Natah, sou chancelier, de suspendi-e incon-
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tiDent les prières et les exhortations ipi’on avait coutume de faire dans l’église de Sainte-Lucie. Mais comme ces termes jetaient trop vagues, et que l’ordre n’était signifié que de vive voix, le recteur, par une lettre écrite le l" juin, pria le chancelier de vouloir bien envoyer un ordre précis, dans une lettre signée par Son Éniineucc ; il demandait cela autant pour sa propre J ustilication que parce que plusieurs ibis ses paroles, ditesde vive voix, avaient été altérées, a Kt la règle , ajoutait-il, de recevoir les ordres de Son Éminence, dans une lettre signée par elle, devient toujours plus nécessaire. La voix passe, vole, ne laisse aucune trace, et l’on en perd juscju’au souvenir; à une pai’ole, on en substitue une autre d’une toute différente signification. L’expt-rience nous en a convaincus. Celui qui doit se justifier devant le monde d’avoir obéi, ou non , aux ordres d’une pei'soiine qui commande doit avoir entre les mains les pièces nécessaires , afin qu’il puisse les montrer ou en faire l’usage le plus opportun. »
Le lendemain, la lettre suivante fut adressée au P. Belgrade : a Quoique le cardinal Malvezzi ait sufBsamment manifesté sa volonté expresse , que toutes sortes de prédications, même dans leurs églises , soient défendues aux pères jésuites de par le bon plaisir de Sa Sainteté ; et que néanmoins le père recteur de Sainte-Lucie désire que cette défense soit confirmée par écrit , le cardinal lui accorde ce qu’il demande par cette présente lettre.
« 11 profite de cette occasion, dans un sentiment de pure charité, pour rappeler au père rectem' d’accomplir fidèlement tout ce qui lui a été enjoint par le même cardinal Malvezzi , dans son autre lettrç du 25 du mois passé , touchant la démission des deux jeunes religieux rhétoriciens , et des étudiants de philosophitt. Le cardinal ne doute pas qu’à cette heure on ne leur ait fait connaître les déterminations prises à leur égar-d, lasipielles résolutions doivent être exécutées toutes et sans réplique; Avec quoi il lui souhaite toutes soldes de biens.
« üu palais archiépiscopal, 2 juin 1773. »
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Inutile de dire que cette lettre affligea vivement les jésuites. Ils virent le cardinal peiviévérer dans ses résolutions \ ioleutes, toujoui's au nom de Sa Sainteté , tout en [lersistant ù ne vouloir pas leiu* montrer ces pouvoii-s reçus, ni leui’ c*mmuniquer les causes de femt de vexations illégales : ils virent leurs humides supplications, leiu’s prières, leuis raisonnements traités comme non a\enus. Quelques-uns tomlièrent malades de douleur ; et un des jeunes gens, frappé pai' ces lois ai’hitraires, s’étant rompu un vaisseau dans la jxiitrine, faillit eu luoiuii'. Ou se consulta de nouveau sur la marche à tenir, et non content de prendre conseil des pères de la maison, on s’adressa à des personnes du dehors; et tous opinèrent qu’il fallait en conscience résister jusiju’à ce que le cardinal montrât les ordres prt'cis de Sa Sainteté. Le 3 juin le P. Uelgrado répondit la lettre suivante, que l’auteur, sur le témoignage du cardinal Malvezzi, appelle impertinente.
« Je réponds de la manière suivante à la dernière réquisition qui m’a été faite par Votre Éminence. Dans une matière (le si haute importance, j’ai consulté le directeur de ma conscience , des théologiens , des supérieurs , des prélats , des cardinaux, des avocats; tous m’ont conseillé non-seulement de ne pas céder, mais encore m’ont ohligé en conscience d’empècher le renvoi desdits jeunes gens et de renouveler la demande de voir le bref original de la visite. Chaque jour je me recommande plus aitlemment à l’Esprit-Saint pour (ju’il m’éclaire et qu’il touche le cceur de Votre Éminence. Je suis persuodfi qu’elle ne voudra pas m’obliger à agir contre un sentiment moml , pratique, sûr et appuyé sur l’autorité irréfragable de tant de personnages doctes et pieux , dans une matière aussi délicate que celle des vœux , lesquels , suivant saint Thomas, sont obligatoires de droit divin. Je ne serai jamais convaincu que le renvoi de ces jeunes gens doive contribuer en aucune sorte à la paix de l’Église; je comprends diflicilement comment Sa Sainteté aurait jeté les yeux individuellement sur ces jeunes gens au milieu de plusieurs
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milliei-s de jésuitt^s, et que, sans les connaître du tout, elle les ait destinés au siècle comme étant inutiles et pt^micieux à la religion et à l’Eglise, .le dois bientôt comparattre au tri* bunal de bien, et à caus<; de mon Age avancé, et par suite des atteintes (jue les continuels ennuis de cette \ isile portent à ma santé. Je ne \eux nl)solument pas y paraître coupable d’une l'aiite ilont la- seule pensée me remplit de confusion et de honte. Je suis prêt à tous les sacrilices, sauf celui de ma Conscience et de mon Ame. Voilà, Eminence, mes sentiments inébranlables et à toute épreuve : baisant avec une grande douleur la sainte pourpre , je suis de Son Eminence , etc.
Or, qu’y a-t-il ici d’im/^er/ùient chez un homme accablé d’amertume? Admettons ipr’il se soit trompé dans ses jugements : pouvait-il, malgré son sentiment pratique, mûri par l’oraison et par le conseil des sages, pouvait- il raisonnablement SC faire violence au point d’agir contre sa conscience? Qu’on en juge selon la saine raison et justice.
Lorsque le cardinal reçut celte lettre, il envoya chercher le recteur un peu après midi. Celui-ci se rendit aussitôt chez Son Eminence, et trouva dans l’antichambre le vicaire général , le chancelier, deux chanoines et un notaire. Lors<|u’il fut en présence du cardinal, celui-ci, après quebjues paroles, lui commanda de nouveau de licencier les jeunes gens; le recteur, de son côté, demanda de nouveau à voir le bref. Le cardinal tenait à la main un papier; le montrant, il dit : le bref le voici ; mais je ne veux ni ne dois vous le montrer. Le recteur réjiéta ses raisons, et allégua l’autorité des canonistes, qui alHrment qu’un caixlinal même doit, en pai'eil cas, montrer le bref, spécialement lorsiju’il s’agit d’une mesure préjudiciable pour quelqu’un. U ajouta qu’il avait consulté des avocats et des docteurs, et que tous étaient de cette opinion. Le canlinal fit entrer le notaire, et lui montrant la pièce, il lui dit de voir si c’était le bref. Le notaire l’aDu'ina. « Mais c-ela lie suffit pas, reprit le recteur, il faut le lire en entier et l’examiner. » Alors le cardinal fît entrer le chancelier, le vicaire et