‹ Clement 14. et les jesuitesChapitre 10 sur 22 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les Jésuites à IVoiiic.—Sciiièine congr^Uon générale. — Élection de François Rètx. Mesures prises |Mur nnsti tut contre sesécriTains et ses polémistes.— Les coogréga» Hors de procureurs.— Mort du P. Reiz.^gnace Yisconti lui soccUe.— Il expire et le P. Centurloni, nommé Général & sa place, meurt promptement. — Élection de kaurent Rkci. — Son caractère. — Presaeniiment de la Congrégation. — Le Gen> clave de'1760. — Menaces des ambassadeurs de la maison de Bourbon. — Le cardinal Chigi et les Zelanti. — Instructions données par liOuis XV auV cardinanz français. — Les Exclusions. — L’empereur Josepli 11 au Conclave. — Son attitude au Gesb. — De Bemis entre au Conclave. — intrigues des ambassadeurs de France et d Espagne. — Le Berretino du cardinal .Albani et la courtisane. — Propositions faites pour nommer un Pape qui t*cngag<s avant l'éleclion, k détruire la Compagnie de Jésus. — Dufour, agept du Jansénisme et sa coirespondaiMe. — Le cardinal Malvexxl présenté comme Pape. — Il est trop éclairé. — Les fanatiques ' et les politiques. — La corruption dans le Sacré-CoUége. — Intimidation exercée par les mtnlstrcs des trois cours. — Différence entre la prélature romaine et les étrangers. — Intrigues que foos mouverir les puissances. — Moyens qu'elles fdoicni. — Correspondance Inédite et autographe du cardinal de Bemis et du marquis d'Aubeterre. — Don Manuel de Roda et le cbevalier d'Axara. — Propositions de simonie. — Vingt-trois exclusions. — Attitude de GanganeUI. — Ce que pensait de lui d Aubeterre, Bemis et Oufour.-Les Commentaires Inédits du P. Jules de Cordara. — Déplorable situation du Sacré-Collégc. — Scandales dans le Conélare rérélés par Bemis. — Ganganelli et le cardinal de Solls. — Ils s'accusent tous de Jésuitisme. — Bemis tenu k l'écaru — Pacte secret pour supprimer les Jésttites. — GangauelU trompe les deux partb. — Aveux de Bemis. — Election • de Clément XIV.— Incompensés accordées aux cardinaux qui ont bit fléchir leur conscience.— Nicolas PagUarini, condamné aux galères et gracié par CKmeni XIII, est nommé chev alier por Clément XIV, — lyAubctcrrc demande dos proscriptions.

Au moment où la Société de Jésus, dans l’éclat de sa maturité, succombait en Portugal, en France, en Espagne et à Naples, elle semblait n’avoir rien à redouter de la part du Saint-Siège. Elle avait rendu tant de services à la Religion et à la Chaire apostolique que tout portait à croire qu’un Souverain Pontife ne consentirait jamais à détruire l’œuvre de prédilection des Papes dont il ceignait la tiare. Cette pensée consolait la Catholicité, elle inspirait aux Jésuites une dernière espérance : elle leur permettait d’envisager d’un œil serein la tourmente qui les

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géné/’ales appelées à donner de nouveauj chefs à la ^<J- Tciété n’avstîent eu qu’^i constatçr les I\eureux efleis d’une indîssoluble alliance avec le Sainlr-Siége. . , •

Michel-Ange Tamburini, après avoir gouverné l’Institut pendant vingt-six ans, était mort le 28 février 1730, sans désigner de Vicaire. Le- 7 mars les Profés nommèrent à ces -fonctions le P. Frapçois Retz, Assistant d’Allemagne, qui fixa au 15 novembre la seizième assemblée giimérale. .-On y reniarquait les PP. C.harles* Dubois, Martin Tramperinski, Jean îkotti, Aqtokie Casati, Xavier Hallever, François de La Clorrée, François Sieha, Jérbme Santi, Louis La Guille, Xavier de La Grahdvilje et Jean dé Villafànne. I^e .30 novembre, .*Retz, qui réunissait tous les suffrages, obtint, au |)remier tour- de smifin, l’unanimitémoinssavoix. Né à Prague en 1073, le Père avait successivement rempli avec dictinctioii les principaux rectorata de la province de Bohème.

Milan, Venise, Naples, Angleterre, Gailo-Belgique, Rhin iiirc'rieur et les

Cinq de l’assistance (hinçaise, suirirent rciteniple donné par Rome. Le;

Jésuites craignirent de voir )es Jansénistes te fïire nne arme du livre de

Goualést Ils l’attaquèrent avec une Tiracité inexplicable dans des hommes

qu’on nous, repr^nte mus l'œil de leur Général comme pn cadavre ou

comme un bâton entre les mainsslu Vieillard, La III novembre ils se réuni-

rent. Les suffrages se bakinoérmt tellement que le décret pour convoquer l’Assemblée générale fut rendu. Mais bientét des diOicultés s’élevèrent; il n’r avait qu’une demi-soix de mqjorité. Cette majorité mettait clIe-mémc en doute si elle avait atteint son but et réalisé le plura medtclale svffragiii lecommandé par les Constitutions. Le cas n'était paS prévu, on en appela au Souverain Pontire, qui nomma une commission cnnvposée des cardinaux Panciatlirl,- Albani, Carpegna, Mariscolti et .Spada. Le jugement de cette commission i^ida l'insunisâncc de majorité, et la XIV Congrégation générale tranebâ la question en déclarant que la majorité devait an moins #lre de trois voix.

Celte apposition contre les doctrines théologiqiirs de leur chef est nn acte qui sert â -démontrer l'indépendance des Jésuites même en face du Général de l'Imtltut. Si la Compagnie ne l’a pas renouvelé plus toirv-nvi, c’est que roerasion ne l'en est jspviis offerte.

La Congrégation générale termina ses travaux le lî février 1731. Élle porta trente-neuf décrets. Le trentetroisième interdit aux Jésuites auteiirs le droit de traiter avec les libraires pour la publication de leurs oeuvres sans une permission spéciale du Provincial. Dans son. décret Lxxxiv, la septième Congrégation probiliàit tous les actes qui pourraient avoir même l'apparence du négoce. Ce fut pour maintenir cette loi déjà ancienne qu’en 1731 une autre vint la corroborer.

D'un consentement unanime il avait été arrêté dans la précédente Assemblée générale (décret ix) que les écrir vains de la Compagnie ne devaient pas répondre avec aigreur ou vivacité aux attaques de leurs adversaires. LcsProfès déclaraient qu’une polémique passionnée était contraire à l’esprit de l’Institut. Dans leur quinzième décret ils renouvelèrent la défense primitive de la douzième Congrégation (1) , et, à la veille des assauts dont la Société allait être victime, elle prémunit la charité du prêtre contre les emportements de l’écrivain. ILfut décidé que l’oii chercherait à réprimer la facilité que chacun avait peu à peu conquise de publier ses ouvrages.

(1 ) Le Décret xix de )a douzième Codgré^ation est ainsi conçu : t S'il arrÎTait que quelqu'un des nâtres, de vi>c Voix» par écrit ou de quelque autre manière que ce soit» blessât une personne quelconque élraogère à la Compagnie, et spécialement des religieux ou des grands» ou leur donnât un juste motif d'ofTensc, d'ubord que les supérieurs fassent d'exactes re> elierches contre le coupable, qu'ils le cliâtient avec la sévérité exigée par la justice, et que rien en celle matière ne demeure impuni. Ensuite qu'ils fassent en sorte que ceux qui auraient pu avec raison se croire lésés aient le plus promptement possible ta satisfaction qui feur est due. Si jamais ou réimpriniail Iqs livres contenant ccrlatnes choses dont quelqu'un peut se formaliser, qu'on te retranche eniièremciit. Eiinn, de crainte que les su* pêrieurs, que cela regarde, ne soient trop indulgents sur ce point, tes consultcurs» tant loéaux que provinciaux, sont tenus (Tavertir les supérieurs médiats si qudqu'un a commis une (bute, de cette nature, et de déclarer si en lai a Imposé une pénitence ou noft, et quelle pénitence. »

La censure préalable s’était alTaiblie. avec le temps : il fallait la rajeunir. L’ Assemblée voulut que les censeurs,, pour l’examen des manuscrits, fussent inconnus aux écrivains, et les écrivains à leurs juges. Les deraiers avaient ordre de donner leur avis sah» respect humain, sans aucun égard pour les personnes, et le Provincial devait veiller à l’exécution des arrêts théologiques ou littéraires.

• Retz venait dans un temps de calme, précurseur de la tempête. 11 se laissa être heureux avec la Com])agnie. Il fut l’ami de Clément XII et de Benoit XIV. 11 obtint la canonisation de saint François Régis, et par une sage administration il contribua beaucoup à la prospérité de l’Ordre. Plusieurs coHéges, des séminaires et des maisons de retraite furent fondés; et quand, le 10 novembre 1760, il mourat, presque dans les bras de Benoit XIV, il abandonna la Société plus florissante et plus vivt^ que jamais. Le P. Retz avait désigné pour Vicaire-Général Ignace Visconti,'qui fixa la Congrégation au 21 juin 1751. Parmi les profës qui y assistèrent on comptait Louis C.enturioni, Léonard Tschiderer, Joseph de La Grandville, Pierre de Cespedès, Jean de Gusman, ('.lande Frey de Neuville,- .Antoine Timoni, Joseph de .Andrada, Stanislas Popiel, Léouai-d des Plasses et Ignace de Sylveyra, tous /Assistants ou, Provinciaux d’Italie, d’ /Allemagne, de France, d’Espagne, de Portugal et de Pologne. Le A juillet Visconti fut élu général. Issu d’une grande famille milanaise, ce Jésuite avait longtemps

• gouverné la province de Lombardie. Il était aimé du Souverain Pontife, et ses vertus ainsi que ses talents l’avaient rendu cher à l’Église; mais, après quelques .années d’un fructueux généralat, Visconti mourut le A mai 1755. .

En sa qualité de Vicaire, le P. Centurioni convoqua r.Assemblée d’élection au 17 novembre. Quatre-vingt-

206' fXÉMENT SIV

quatre Profès sa réunirent à Roiiie. Ori dislinguatt dahs leurs rangs les PP. Scotli, Anioinè Vanossi, Louis Le Gallic, I.aurent Ricci, Xavier Idiaquez, Thomas Dunin,' Pascal de Mattéis, Gaspard Hoch,' .André AVagher, Mathurin Le Forestrer, Salvator Ôssorio, Autohie GabraPét Henri de Saint-Martin. Le 30 novembre Louis Gentu- rioni fut élu. 11 ne fit que languir au milieu de Ses nombreuses occupations, et le 2 octobre 1757 la mort mit un terme à ses soulTrîtnces. 11 avait ttomméTicairtf le P. Jean-Antoine Timoni, qui donvoqüa pour le A mai 1758 la Gongrégation générale. (Vêtait la di.t-neuviènle et la dernière qui se réunissait au Gesù. On distinguait parmi les Profès assemblés les PP. Garnier, de Maniàco, Philippe d’Elci, Ridolfi, Claude de Jaraé, Jvosminstij Rota, Allanic, Rhomberg, Velasco, dé Sylva, Adalbert Rystronowiski, Trigona, Lindner, Le Ghllic, Ossorio, Juan de Gusman, AVagner et Pierre de Gespedôs". Le 21 mal Laurent Ricci fut élu chef de l’Ordre.

Né à Florence le 2 août 1703, le Père appartenait à une illustre famille; mais les événements qui Allaient se dérouler sous son géoêralat devaient donner à son nom un retenfissement que sa piété et ses modestes vertus n'auràicnt jamais eu. Il ne possédait aucune des qualités propres à soutenir le combat désespéré qui s’engageait. Caractère dont la douceur approchait de la timidité, esprit cultivé, mais complètement étranger au jeu des passions humaines, il avait jusqu’alors vécu de cette vie intérieure que les Jésuites s’arrangeaient au milieu du monde, et à l’âge de cinquante-cinq ans il se trouvait chargé du gouvernail de l’Institut. Ses mains étaient trop faibles pour le tenir en face des tempêtes amoncelées. Aquaviva ne les eût pas conjurées; Ricci devait se laisser emporter par elles sans résistance'. La Congrégation générale pre§sentait des calamités prochaines, et dans sou décret xi, en recommandant l’exécution des

Et LES jêsHte!-.' 207

lois et des règles, elle ajoulâît : r Que les supérieurs etijbîgnent expressément à ceux (juMls gouvernent le soin des choses spirituelles, et qu’fls leur inculcpieiit souvent que c’est de cette fidélité aux devoirs de la piété et de la ^ligion que dépéndent la conservation et la prospérité de la Compagnie ; car. Dieu le permettant ainsi pour des desseins cachés que nous ne pouvons qu’adorer, si nous devions être en butte aux adversités, le Seigneur n'abandonnera pas ceux qui lui demeureront: attachés et unis intimément; et, tant que ntTUs pourrons recourir à lui avec une âme pure et uh cœur sincère, aucun autre appui ne nous sera nécessaire. »

Dans le secret de leur Congrégation, voilà les seules mesures qu’adoptent ces hommes dont le monde diplo- • matique semble prendre à tâche de redouter les intrigues. Les premiers éclairs de l’orage ont cféjà brillé. Tout (levient hostile à la ^ciété de Jésus. Pour rompre cette coalition de haines, de cupidités ou de passions impies, les Jésuites n’ont recours qu’à la Fol et à la patience. Nous avons dit le résultat de cette lutte inégale en Portugal, en France et en Espagne. Les ministres et les cour? de justice, les princes de la maison'de Bourbon et IcJ Philosophes, ennemis de tous les" cultes et de tous les trônes, ont jusqu’alors citconscrit le champ de bataille. Us ont jugé, condamné, exilé et dépouiUé les Itères de l’Institut au tribunal privé de leurs colères, de leurs préventions ou de leurs espérances. La dispersion des Jésuites à Lisbonne, à Paris, à Madrid, à Naples et à Parme, a été le produit d’opinions et de calculs contraires. Dans chaque État, les monarques et les ministres ont agi presque isolément. On les a tentés par l’appât des louanges philosophiques. Us se sont laissé séduire ■ par la pensée qu’une inique spoliation les enrichirait. Maintenant que l’œuvre de destruction est consommée chex eux, ils veulent forcer le Saint-Siège à sanctionner

leurs décrets. Ils se coalisent pour faire subir à la cour de Ronlb la loi qu’ils sentent le besoin de lui imposer afin de légitimer leur arbitraire.

Jusqu’à ce moment les eflbrts, les prières, les menaces des- ambassadeurs avaient été inutiles. La mort de (itément Xlll ouvrit un nouveau champ aux hostilités contre les Jésuites. L’alliance de quatre rois catlioliques sollicitant l’extinction d’un Ordre religieux par tous les moyens possibles devait exercer une étrange influence sur les Cardinaux. 11 fallait savoir si la Philosophie l’emjjorterait sur la Religion, et si l’Église, pressée de tous cétés, consentirait enfin à accorder aux princes le droit de suicide, ({u’ils invoquaient eu aveugles. La guerre ne 'se faisait plus partiellement; les adversaires de l'Ordre avaient combiné leur attaque. Us désiraient anéantir la Société en forçant le successeur futur de Clément Xlll à confirmer ce qu’ils avaient entrepris pour blesser l’autorité du Saint-Siège. Le Conclave qui se réunissait dans ces circonstances difficiles offrait à l’Espagne, à la France, au Portugal et aux Üeux-Siciles une chance inespérée de succès. 11 fallait intimider le Sacré-Collége, l’exciter à immoler les Jésuites par une élection agréable aux puissances, et lui faire éutrevoir dans un prochain avenir la paix que les dernières mesures de Clément Xlll avaient compromise.

Le 15 février l7ttP, treize jours après la mort du Souverain Pontife, dont les obsèques venaient de s’accomplir avec le cérémonial usité, le Conclave s’ouvrit. Les envoyés de la maison de Bourbon ne cachaient ni leurs menées ni leur action. Au nom de leurs cours, ils demandaient, ils exigeaient même que l’on attendit les Cardinaux français et espagnols. Le marquis d’Aubeterre surtout, ambassadeur de Louis XV, s’exprimait avec hauteur. Mais ces menaces diplomatiques n’eA'rayèrent point une partie du Sacré-Collége. On voulait que le

KT us Jt801TJi«.

Sjat-Siéges-hwBiliât devant de» priâces qui „e wtüent môme ^ conserver la dignité de la justice. Le parti des (1) 8 indigna.de voir Louis XV parler- de vertu et Uimseul, d’.Vranda, Pombal ainsi que Taiiucoi pcodi-

SKS.

p^. 11 tenta d en finir avec les intrigues qui s’agitaient à la porte du Vatican, èt l’eiection du wdinjü Ch^i n*é! choua que faute de deui. voi.x de majorité. Chi^ était uu |*|etre qui n’aurait pas reeülé; il n’auraitjamais salifié la (.ompagnk de Jésus à des inimiüés philosophiques ou jansénistes. D Aubeterre et A/pnru^ ministre d Lsj^ne, jettoept Jes bauts ciis. Ils annoncèrent dam a ville que SI le vœu des Louronnes n’était pas' exaucé, y rance. l’^„e, fe Portugal et lés Dei^-sSl“î sépareraient de la communion romaine. Ces violences

nwalmproduisireutl’elfetatte^ : quelques Cardinaot

jugeant de la force du-CàUiolicieme par leur propre fai- Wesse, n osèrent pas exposer à de nouvelles temples- k ^que de samt Pierre, qui n’est cependant jamS^m

affermie sur le» flots que lorsqu’elle bràve fes vente S

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In IhZTZ : Clémeul » V

■b rtnaa-dnii. celui de. ooooMdons. ' ' Tîî’

■ UfiMBNT XIV

l'hérésie ou de l’isiquité. Un consentit k différer l' élection jusqu’à l’arrivée des Cardinaux français et espàgnuls. (’.ette concession, arrachée à de méticuleuses habiletés ou inspirée par un sentiment de pacification toujours respectable, même dans ses erreure, devait laisser la victoire aux mains des puissances temporelles. Dès lors il ne s'agit plus dans le Conclave que de faire surgir un Cardinal acceptant la ligne de conduite tracée par les Couronnes. Cette ligne se réduisait à quelques exigences plus ou moins déplorables pour l’Église. Le 19 février 1769 Louis XV et le duc de Choiseitl les résumèrent dans les instructions données aux ('.ordinaux de Luyues et de Demis partant pour Rome.

« Le régne de Clément Xlil, lit-on dans ce document secret, n'a que trop démontré que la piété la plus sincère, les mœurs les plus pures et les intentions les pins droites ne sdlisent pas pour faire un bon Pape, et qu*il lui faut de plus les lumières et les connaissftnces néc^saires pour l'administration tant spirituelle que temporelle dent il est chargé, et qui manquaient absolument à Clément XllI. De là vient que, certainement sans le vouloir et vraisemblablement sans le savoir, il a fait plus (le tort à l'Église romaine que plusieurs de ses prédécesseuré moins réguliers et moins -religieux que lui. 11 n’avait aucune notion approfondie des cours, des alTaires politiques et des égards qui sont dtis à la personne et à l’autorité indépendante des autres souverains. Conduit par des conseils passionnés et fanatiques, il a formé des entreprises et s'est porté à des démarches deuti'injustke et la violence ont obligé la France, l’Espagne, les Deux- Ikiciles, le Portugal, la République de Venise et quelques autres puissances à réclamer hautement contre les atteintes (ju'il a portées aux droits sacrés et inaliénables de leur souveraineté. »

Le même ton de dédaigneuse pitié ou de misérîible

\wité princiëre perce à chaque ligne de ces instructions. On sent que Louis XV et Choiseul e&saient de Si- , relever des hontes militaires ou diplomatiques qu’ils ont amassées sur la France, et c’est sur l’Église désarmée, sur la Compagnie de Jésus qui ne résiste pas, qu’ils dirigent leurs batteries. L’abolition absolue et totale de la Société est la première dés conditions à obtenir pour réconcilier les puissances avec la Cour romaine - les autres regardent les démêlés du Saint-Siège avec le duc de Parme. Il y en a une qui intéresse directement la France. Choiseul a perdu la Martinique, il a h'ichéineat abandonné le Canada aux Anglais ; pour olli ii: à sou pays une glorieuse compensation, U déclare « que Sÿ M^esté a résolu de réunir à perpétuité à sa couronne la viHe et le comtet d’Avignon. » Louis XV craignait les âmes vigoureuses; ses instructions sur ce point sont .aussi tranchantes que sur les auti es. Choiseul ne veut pas qti un Pontife de cœur et de tète vienne s’asseoir sur la chaire apostolique, et il dit : « Le Roi n’a point personnellement de plan formé, soit pour porter au trône jwntifical, soit pour en exclure tel ou tel membre du Sacré C.ollége. Sa Majesté désire même do ne se point trouver dans la nécessité de donner à quelqu’un d’eux une exclusion authentique. 11 y a cependant un cas où il faudrait encore en user, et ce serait celui où MH. les cardinaux de Luynes et de Remis auraient lieu de penser que les voix nécessaires pour élire uB Pape pourraient se réunir en faveur d’un sujet dont les préjugés personnels, les aifcctions particulières et un zèle aveugle et imprudent ne pourraiebt que rendre son administration dangereuse, et peut-être pernicieuse et fatale k la Religion et à la tranquillité des États catholiques. De ce nombre sont les cardinaux Torregiani, Boschi, Buonacco«i et Castelli. » ,

Ces instructions étaient communes à Luynes et à

Bernis ; mais ee dernier possédait la conliance du Cabinet de Versailles, il était chargé de ses pleins pouvoirs. Bernis avait été le protecteur du duc de C.boiseul, qui, l edoutant en lui un rival, le fit exiler dans son diocèse d’Alby. Là ce prince de l’Église, dont, jusqu’à ce moment, la cour et la ville n’avaient connu que l’élégance poétique, les charmes de l’esjirit et l’aménité du caractère, oublia ses rêves de jeunesse, de plaisirs et d’ambition pour des vertus plus épiscopales. L’ami de madame lie Pompadour, le poète que Voltaire avait surnommé Babet la Bouquetière, se transforma en prélat plein dé magnificence et de charité. Dans son ambassade de Venise, il avait été agréable à Benoit XIV et au Saint-Siège; il n’était hostile à personne; il aimait l’éclat et l’apparence du pouvoir. On accorda à ses spirituelles vanités tout cequ’ elles pouvaient exiger; on le berça de l’idée que son aflàbilité un peu maniérée, que ses talents diplomatiques séduiraient le Sacré Collège; on l’enivra d’encens, on lui promit l’ambassade de Rome s’il parvenait à faire élire un Pa(m agréable aux Bourbons, et par conséquent ennemi des Jésuites. Remis, sans haine ainsi que sans arrière-pensée, accepta le rôle qu’on lui destinait. .

11 s’était flatté que ses grâces toutes françaises, que sa conversation pleine d’atticisme allaient enlever d’assaut les suffrages, et que, pour vaincre, il n’avait qu’à se montrer; En face de ces vieux Porporati italiens, ayant de plus graves intérêts à satisfaire que l’amour-propre du cardinal de Bernis,- il s'aperçut bientôt 'que, pour discuter l’élection future, il fallait autre chose que des paroles de doucereuse conciliation ou de vagues promesses qui ne contentaient personne.

La majorité du Sacré CoHëge était évidemment opposée aux VŒUX des Bourbons ; on essaya de la modifier dans leur sens par la corruption d’abonl, par la violence

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ET LES JÉSUITES. -ju

ensuite. U marquis d’Aubetwre, Thomas Azpnru, Nicolas d’Azarâ et le comte de Kaunitz se chargèrent de ce rtle. Ils avaient des complices dans le Conclave. Ils écrivaient; Us recevaient du cardinal de Remis et du cwdinal Orsini de# communR»tions oflicieuses et officielles. De Paris et de -Madrid, les ministres de Louis \\ et de Charles III leur adressaient des instructions. C’e.st dans cette correspondance autographe, dont personne ne soupçonnait encore l’existence, qu’il faut chercher les preuves de l’acharaement contre les Jésuite^. Cet acharnement réduisit des ambassadeurs, des confesseurs; des ministres du Roi très chrétien et du Roi catholique aux proportions de quelques intrigants de bas étage • et

il força des princesde l’Église à violenter la conscience de

leurs collègues. Par de honteuses transactions, tous, ani-

bas8adeurs,confesseurs, ministres et cardinaux, dirimant

le complot, s’associèrent à une culpabilité préméditée' Jusqu’à présent, il a été impossible à l’histoire de déchirer le voUe qui couvrait les événements dont ce Lonclave,fut le théâtre. La vérité avait plus d’une fois essayé de se faire jour; mille soupçons s’étaient égarés tantôt sur l’un, Untôt sur l’autre. U conscience puWil que accusait; mais elle accusait sans preuves. On attribuait donc ses inquiétudes Ji une malveillance svstémati- <fue ou à de pieuses frayeurs mal fondées. C“étaient’ les catholiques les plus fervents qui, malgré eux, se sentaient dominés par un instinct de répulsion ; ils n’osaient ^ s arrêter aux rumeurs étranges dont les murs du Vatican laissaient transpirer le secret. Par un intervertissement de rôles trop significatif, on entendait les adversaires de l’Église proclamer que tout, dans ce Concis^, avait été digne de la philosophie et de la raison imblique. Les annalistes ont vécu sur ces données contradictoires, et jamais ils ne purent sonder les pi-ofoiideurs de ce mystère. - ..

rxtüENi xn

Cne série d’incidents, qui n’auraient de l’attrak que pour les curieux, niais qui en réalité intéressent peu l’histoire, a fait tomber entre mes mains les documents autographes relatifs au Conclave de 1769. A l’aide de cette lumineuse découverte, il nous a été possible de .suivre pas à pas, minute par minute, la trame que de grands coupables ou des hommes d’une merveilleuse imprévoyance ourdirent contre la dignité de l'Église en haine de la Société de Jésus. Cette trame que les ministres de France, d'Espagne, de Portugal et de Naples ne prennent même pas la peine de dissimuler dans l’inthnité de leurs correspondances va se développer sur un théâtre ecclésiastique. Ce ne seront plus seulement des rois dissolus, imbéciles ou trompés par leurs maîtresses ou par leurs diplomates qui vont agir ; des cardinaux, des prélats se jettent dans la mêlée. C’est cette conspiration qu’il importe de révéler au monde catholique sans ménagements pusillanimes, mais aussi sans pa.ssion, car la justice pour tous devient la véritable, la seule charité de l’histoire. Et, selon la parole de saint François de Sales (1) : « C’est charité que de crier au loup quand il est entre les brebis, voire où qu'il soit, u Dans ce labyrinthe de scandales que nous allons explorer, il y aura sans aucun doute de crueOes leçxms pour les Monarques et pour le Sacré Collège. Les Monarques y verront quel abus on peut faire de leur autorité, de leur faiblesse ou de leurs erreurs. Le Sacré Collège y apprendra à braver les menaces que les cours osaient lui prodiguer ; il se défiera des promesses ou des séductions qui entravent sa liberté. Ainsi qu’il l’a déjà fait, il saura user de son droit pour se soustraire à tout j.omais à l’action des puissances, et pour n’écouter que

M) Jntrôduction n la Vit Att aft, par saint Français de Salea, ehap. im (de la Médisance), page 374»

* ET U» JtelTTES. 215

riioDaeur si^erdolal. dont lot> calculs d'une misérable politique u’étQuderont pips la voix.

Comme le grand cardinal Baronius, au moment où il va raconter dans ses Amudfs les crimes de quelques l’oDtifes au neuvième siècle, nous avons besoin de protester de notre respect envers le Siège Apostolique, tout en fai^t la part des hommes et des fautes. Comme lui, nous devons répéter pour rassurer notre foi (1) : u Avant de pénétrer plus loin, nous croyons nécessaire de prémunir le lecteur contre le scandale qu'un esprit faible pourrait accepter en voyant l'abomination de la désolation dans le Temple. Mais que plutôt il soit dans l'étonnement et qu'il reconnaisse que la divine puissance veille ^ la garde de ce Temple, puisque sa ruine n'a pas comme autrefois suivi une pareille abomination. Que le lecteur comprenne que ce Temple repose sur de^ fonde.-: ments plus solides, c'est à dire -sur les promasses du Christ, promesses plus inébranlables que le ciel et la terre, car le Seigneur a dit lui-mème : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ue passeront pas. »

Après avoir indiqué le but que nous nous proposons, il faut entrer dans le Conclave avec le cardinal de Beruis. Ce prélat arrivait à Home dans l'intention bien pro noncée de complaire à tous les désirs de la cour de France; c'était son intérêt, car le délabrement de sa fo(tune ne lui laissait aucune chance de réparer ses affaires. A peine est-il admis au Conclave, où l'attend le cardinal Orsini, ambassadeur de Naples, qu'il viole toutes les loLs protégeant le secret des déübérations intérieures, pour se mettre en correspondance quotidienne avec d’Aubeterre. Les ambassadeurs des puissances intriguent au dehors, Bernis, Orsini et le parti des Cou-

(I) Àniule» éeelêêia$tià, ayetore Casart tarante, I. t, p. 647 (Roms, « tjqpographia V^icaut, 1601,!.

ronnes suivent leur exemple au dedans, comte de Kaunitz, ambassadeur de l’impératrice Marie-Théi èse, a ordre de soutenir oITiciellement la Compagnie de Jésus. 11 oublie ses instructions pour flatter le Philosophisme naissant de Joseph II, et sèrvir la cause de l’incrédulité. Les lettres de cés diplomates racontent, jour par jour, presque heure par heure, les péripéties du complot. A les entendre tous, on croirait que ce n’est pas de l’élection d’un Vicaire de Jésus-Christ qu’il s’agit, mais d’un de ces marchés politiques où l’honneur est toujours trahi par la corruption. D’Aubeterre a besoin du cardinal français. 11 connaît son faible. 11 lui raconte de petits bons mots, il l’entretient des inconvenances impériales que le jeune empereur Joseph 11 a cru devoir se permettre pour gagner les bonnes grâces de Voltaire et se montrer esprit fort en face du Sacré Collège et des Jésuites. Le 28 mars 1769, d’Aubeterre commence ainsi sa correspondance avec de Bemis :

« Son Éminence verra dans le billet que j’ai écrit à M. le cardinal de Luîmes les intentions de l’empereur sur l’élection future que ce prince m’a communiquées dans une conversation de près d’une hetire que j’ai eue avec lui tète à tète, dans sa chambre, où il m’avait fait dire de me rendre. Il a ajouté qu’il avait vu Votre Éminence à la fenêtre et qu’il aurait bien désiré de la voir de plus près. Il est très instruit de ses droits et connaît fort bien ce pays-ci. Sur les Jésuites, il m’a dit que l’im- |)éralrice sa mère, qui était très religieuse, ne croyait pas devoir faire de démarches pour solliciter leur destruction, mais qu’elle ne s’opposerait à rien, qu’elle la verrait même avec plaisir, et que lui pensait tout de même. En allant visiter la chapelle de saint Ignace dans l’Église du Jésus, il a demandé au Général quand il changerait d’habit. Ce prince a du caractère, un fonds de principes et un très grand désir d’acquérir des connaissances. Ges

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petites anecdotes sont pour Votre Éminence seule. J’ai pensé qu’elles pourraient lui faire plaisir, a

La nouvelle donnée par d’Aubeterre produit le même sentiment à la cour d’Espagne. Roda en adresse l’expression au chevalier d’Azara le 17 avril : « On n’avait pas encore vu de nos joiirs, dit-il, l’empereur à Rome et beaucoup moins encore admis au Conclave. Nos cardinaux sont pleins de joie de ce que l’empereur se soit expHqué avec tant de clarté sur les Jésuites et sur les affaires pendantes à cette cour. C’aura été chose bien pénible pour les fanatiques attendant de Vienne leur salut, et espérant que la protection impériale leur servirait à subjuguer les Bourbons. Jamais Conclave ne fut plus froid que celui-ci, selon les rapports qui nous en arrivent. On voit la frayeur qu’ont toutes ces Éminences de déplaire aux cours. Ce n’est pas mauvais signe. Il serait bien dommage qu’à l’entrée des cardinaux étrangers les rusés Albani se moquassent d’eux. »

Comme Choisenl, Roda a été ambassadeur à Rome; il prend texte de son séjour dans la ville pontificale pour prémunir Azara contre les Zelanti. Le 25 avril, il s’exprime en ces termes : « Je vois qu’au Conclave tout se passe en discours; et il paraît certain qu’il n’y a pas de parti dominant. Si Bernis n’a pas à son aide quelquesuns de ses tours ordinaires, je crains bien que les Tertiaires et les Rezzoniciens ne le trompent, parceque Jean- François Albani en sait plus que tous les autres, et qu’il est maître consommé en fait d'intrigues et de manèges. Notre cardinal Orsini sera dupe de tous les partis sans pouvoir former le sien, n

D’Aubeterre n’est pas si franc avec le cardin.al de Bernis. Le l"avril, l’ambassadeur de France le prend par la flatterie. Il lui écrit : « Il n’est bruit dans toute la ville que de l’estime générale du Sacré Collège pour la personne de Votre Éminence. Elle a su s’en faire aimer et s’en

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faire aauidre. Le public voudrait que Votre ^io^e fût faite secrétaire d’État. Je doute qu’elle fût de cet avis. Quant k eux, ils auraient grande raisou, et c'est la première fois que je leur ai vu souhaiter une chose raisonnable. »

Ce vœu étajt impossible, cette insolence à l’égard du Sacré Collège devenait un outrage gratuit. Bernis accepte l’un et l’autre sans témoigner aucun mécontentement Le lendemain, 2 avril, d’Aubeterre, qui a pris ses précautions avec la conscience du Cardinal, commence à démasquer ses batteries. « 11 y a apparence, lui mandet-il, que vous ne serez que quarante-cinq cardinaux dans le Conclave. Seize nous sullisent pour une exclusive (1) . Quand nos troupes seront rassemblées, nous en aurons dix bien sûrs. Six Napolitains, deux Français et deu-V Espagnols. 11 faut espérer que npus parviendrons encore; à nous en assurer quelques-uns parmi les Cardinaux d’York, Lante, les deux Corsini, Ganganelli, Guglielmi, Malvezzi, Pallavicini, Pozzobonelli et les deux Colonna. Ces deux derniers sont dans le cas d’avoir beaucoup d’égards pour- la cour de Naples. Outre les biens personnels qu’ils ont dans ce royaume, la plus grande partie de la fortune de leur frère y est, et en leur parlant un peu ferme, s’il est nécessaire, je ne doute pas qu’on ne les enipècbe d’aller pour un sujet qui ne conviendrait pas à Sa Majesté sicilienne. » I ^

(1 ) On appelle exclusive des Cardinaux, dans le Conclase, l’oppmilion comianle d’ane partie des membres du Saerd Collège contre l'autre dans le but d'enpècher rexallalion an pootMIcat d'un cardinal dont ils ne veulent pas. L'esclusion des cours est, au dire des Romains, un avis pacifique que les cours devienne, de Paris et de Madrid souuieUent an Conclave pour un seul cardinal, en déclarant que son élection ne serait point agréable pour des motits particuliers. Cet avis pacifique était devenu une espèce de droit. Au Conclave de 1769,11 a tellement dégénéré en abus que ce scandale enfin dévoilé doit néoesaairement araoner l'Église à rester dans son indépendaDce primitive.

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Le roi Ferdinand de Naples, malgré sa faiblesse de caractère, résistait autant que possible aux captations ; le marquis de Tanucci, son ministre, se portait fort pour lui, et, créature de (iharles 111, il secondait activement les vœux des autres cours, car sa fortune politique et privée se trouvait attachée à l’entière suppression des Jésuites. D’Aubeterre avait tendu ses filets autour de Bernis ; il le savait besogneux et prodigue : le (i avril, il lui propose le moyen qui doit d'un seul coup, selon lui, amener des résultats heureux pour leur intrigue : « tie qu’on ne fait pas avec tous, lui dit-il. Votre Éminence pourrait le faire en particulier si la circonstance était f^avorable avec celui qui devrait être élu, avant que son élection fût décidée et en faire une condition. Ln Cardinal, avant d’être Pape, se prête volontiers poui- le devenir, et il y a plusiem s exemples de ces sortes de marchés. 11 faudrait alors se réduire à la destruction des Jésuites uniquement, et réserver le reste, en tirer une promesse par écrit, ou, s’il s’y refusait absolument, une promesse verbale devant témoins. »

Tel était le plan des Couronnes. Elles se déliaient du Sacré Collège, et plies voulaient que le Pape futur signât l’engagement de séculariser la Société de Jésus. Bemis, combattu entre le premier de ses devoirs et sou intérêt personnel, repousseavec force un pareil projet. Le 1 1 avril, d’Aubeterrc essaie de calmer des scrupules qu’il ne comprend pas. 11 répond à ses objections : u Je suis véritablement ainigé que Votre Éminence répugne â l’arrangement particulier que je lui ai proposé, qui est désiré pai' l’Espagne, et qui le serait infailliblement par la France si ou avait touché cette question. La circonstance d’un nouveau Pape était celle qui pût arriver de plus favorable à nos vues. Ne rien arranger avec lui d’av^cq, c’qst tout manquer et laisser échapper la plus bellq occasion ainsi que le meilleur moyen, bien plus

sûr que tous ceux qui pourraient être employés dans les suites par les Cours. Je ne connais de théologie que la naturelle, et je ne comprendrai jamais qu’un pacte qui n’a pour but que la sécularisation d’un Ordre religieux qu’on ne saurait nier devoir entretenir la division et le trouble dans l’Église tant qu’il subsistera, puisse être regardé comme un pacte illicite ; au contraire, une telle démarche ne saurait être envisagée que comme méritante et tendante au bien de la Religion. Je sens bien que je ne suis pas fait pour être le casuite de Votre Éminence; mais qu’elle s’en ouvre confidemment au cardinal Ganganelli, nn des plus célèbres théologiens de ce pays-ci, et qui n’a jamais passé pour avoir une morale relâchée ; j’espère que peut-être il se rapprocherait de mon sentiment. 11 ne s’agit ici d’aucune temporalité, mais absolument d’une pure spiritualité. Rien de plus douteux que ce que fera un Pape, quel qu’il soit, quand il sera élu, si on ne l’a pas lié auparavant. »

La question ainsi posée ne laissa aucune incertitude à l’esprit même le plus dégagé de scrupules. Le Conclave est évidemment placé sous le couj) de quelque manœuvre tendant à déshonorer l’Église. Les ambassadeurs des puissances ont déjà pris la haute-main avec le Sacré Collège ; ils commandent dans Rome. C.ependant, moins de vingt-quatre heures après avoir reçu ces confidences. Remis fait part au duc dé C.hoiseul de ses craintes et de ses espérances sur les (’.ardinanx ; puis il ajoute à cette lettre, datée du Conclave 12 avril ; « On peut dire que, dans aucun temps, le Sacré C.ollége n’a été composé de sujets plus pieux ni plus édifiants. Les exceptions que l’on peut faire à cet égard se réduisent à un petit nombre ; mais il faut convenir que jamais la cour de Rome n’a été moins au fait des grandes all'aires ni plus dénuée des connaissances des Cours. Cette ignorance est un des plus grands obstacles au succès des négociations ulté-

rieures. Ces gens-ci ne se doutent seulement pas de ce qu’il faut faire ou éviter pour ne pas compromettre le Saint-Siège avec les puissances. Toute leur politique se renferme dans l’enceinte de Monte-Cavallo. L'intrigue journalière est leur véritable occupation et, malheureusement pour la paix de l’Église, leur seule science, n

Bemis s’était rendu compte de l’état des esprits. Malgré ses vaniteuses préoccupations, il s’avouait que ses caresses, que ses flatteries n’aboutissaient à rien ; et au lieu d’admirer cette fermeté sacerdotale, il la transformait en ignorance, il l’immolait à son amour-propre froissé. Nous venons de l’entendre exprimer à Choiseul .son opinion sur le Sacré Collège ; le voilà qui, le là avril, appelle d’Aubeterre à désespérer avec lui de ne pouvoir trouver un Pape selon le vœu des Couronnes. C’est une cruelle leçon dans l’histoire de l’Église, que ce Conclave où tous les souverains catholiques se liguent avec quelques cardinaux pour asseoir la simouie sur la Chaire de Pierre. Mais cette leçon doit s’y trouver; elle y restera comme uu monument de la force d’àme des uns et de la perversité des autres. Beruis écrit donc le là avrU au marquis d’Aubeterre :

« 11 ne sera plus question entre votre Excellence et moi d’un arrangement auquel l’état que j’ai se refuse.; car pour le fond de la chose il y a longtemps que je pense qu’ après ce qui s’est fait il est politique et presque nécessaire d’achever; il n’y a que les moyens qui répugnent. Je ne laisserai aucune erreur ui soupçon à ce sujet daus la première lettre que j’écrirai à M. le duc de Choiseul. Je puis vous assurer que le cardinal de Luyues pense comme moi, et qu’il est persuadé (depuis que je suis ici) qu’il serait à souhaiter que l’on pùt achever ce que l’on a commencé par des moyens convenables. Le plus grand de tous est de choisir un Pape qui ait la tète assez large et assez bien faite pour sacrifier les petites

fXʫBNT XIV

considérations aux grandes. Mais où est-il ce Pape 7 Où est le Secrétaire d'État supétieur aux misères locales de ce pays-ci? Je le cherche en vain. Je ne trouve «pte quelques nuances de plus ou de moins dans la médiocrité des uns et des autres ; Car il ne faut pas s’y tromper, on gagnerait plus sur l’objet intéressant des Jésuites avèc un homme fort qu’avec un homme faible, pourvu qu’il ne fût pas fanatique.

« Cavalchini nous a avertis que le parti de FantuîTi réiinissait les autres partis. Si cela est vrai; Fanluzri a transigé secrètement avec les Jésuites. Je me sois serti de cet argument, qui a éclairé André Corsini, et je m’en senirai encore, (lavalchini, à qui j’ai parlé, 9 promis qu’il ne donnerait pas sa Voix à Fantuzri i s’il avait dix ans de moins, nous en tirerions un grand parti. Les Espagnols arrivant par terre, voilà l’élection suspendue', il est cependant possible de soutenir encore plus d’un mois l’inaction du Conclave. Vous voyez bien que je" nç m’oublie pas pour rompre les mesures dé Fantuzzi avec son parti: c’est plus qu’un épouvantail aujourd’hui i mais si ce n’était qu’un fantôme pour cllrayer, il h’en faudrait pas moins être sur ses gardes; Nous assurerons notre exclusive par les voix, et nous nous garderons de hasarder les exclusions formelles qu’à l’extrémité. Tous nos amis sont des bavards, et n’ont point de tête'; je suis à plaindre. Si Ganganelli n’avait pas tant de peur de se nuire en paraissant lié avec les Couronnes, il y aurait pour moi plus de ressources en lui qu’en tout* autré ; mais cela ne se peut plus : à force de finesse il gâte sès affaires plus il se cache, plus on soupçonne son ambition ; mais il a été accoutumé à cette conduite dans son cloître, et il a peur de son ombre ; c’est dommage. Toüt mon plan porte sur notre exclusive. Je n’effarouche personne, et j’ai. Dieu merci, persuadé au cardinal dfe Lhynes de ne point trop agir ni trop parler. Dans lé

fond c'est un honnête homme, et qui sera toujours cê que le Roi voudra, excepté ce que nous ne pourrons pas faire sans nous déshonorer in seecula tueculoritm.

^ a t> Dieu I que je suis à plaindre de trouver si peu d hommes ici I J assure le ministre de mon respectueux attachement, et l’ami de ma fidélité.

« Le retard des Espagnols a causé la plus grande sensation : on s en occupe ; on a raison. Les vieux souffrent ; tous murmurent, mais assez bas. A la longue l’impatience prendra : et nos voix formant l’exclusive se détacheront. Voilà ma grande crainte; car alors nous né ferions ni le Pape ni le Secrétaire d’État, et nous en sérions pour la honte. » ,

Le lendemain, 16 avril. Remis continue ce métier de tentateur : « J’ai vu le vieux Corsini, mande-t-il à l’am- Iwssadeur de France; je lui ai parlé. Cet homme est rond et ferlne. Je l’ai flatté, et il est content du rôle que je Xéux lui faire jouer. Lante m’a promis affirmativement sâ voix. J’ai TU le vieux Conti; le peu qu’il m'a dit est ttês bien; tfiais je suis jusqu’ici (car je suis défiant ën Italie) enchanté de Malvezzi. »

«Cependant tout n’allait' pas au gré des désirs dfe la inaiwn de Bourbon. Plusieurs cardinaux résistaient Silehciensetnent aux obsessions; d’autres S’élevaient avec énergie contre ces trames insolites dont on essayait d’envelopper le Conclave. 11 y avait des murmures, des plaintes; la discorde éclatait parmi les Princes de 1 ^lise ; et pour peindre avec vérité la position de médiateur que Remis acceptait dans ces conflits nés au ' souille de l’intrigue, il écrivait à d’Aubeterre le 17 avril :

« Je suis le savetier dü Sacré Collège. Je raccommode les .souliers mal faits. »

Le cardinal français devait avoir fort à faire, car les listes sur lesquelles on partagea le Sacré Collège enbons, en douteux, en mauvais et en indifférents, prou-

22& CLtiaUlT XIV

veut que la majorité du Couclave était bien éloignée de condescendre aux vues de la éiaison de Bourbon et aux Intrigues de ses cardinaux ou de ses diplomates. Heruis établissait des catégories; le gouvernement espagnol, son ambassade à Borne et la faction quelle dirigeait avaient aussi les leurs. Ou répartissait les suilrages de cette manière : Quatre classes avaient été formées. Onze cardinaux se trouvaient dans la première. L’Espagne les regardait comme bons (ùue/u) , c’est à dire qu’à ses yeux ils étaient tout disposés à sacrifier les Jésuites et à se faire les courtisans des Puissances. Voici leurs noms ; Sersale, Calvacbini, Negroni, Durini, Neri Corsini, t’.onti, Branciforte, Caracciolo (1), André Corsini, Ganganelli et Pirelli.

Six sont désignés comme très mauvais (pesinii). Le nom de ces très mauvais est un titre de gloire aux yeux de la Chrétienté. Les cardinaux Torregiani, Castelli, Buonacorsi, Chigi, Boschi et Bezzouico ont mérité cette exclusion, que, sous la distinction seulement de mauvais [tmlos), partagent avec eux Oddi, Alexandre Albani, de Bossi, Calini, Yeterani, Molino, Priuli, Bufalini, des Lanze, Spinola, Paracciani, Jean-François Albani, Borrqmeo, Colonna et Fantuzzi. . .

Trois composent la classe des douteux {dudoios). Ce sont Lante, Stoppani et Serbelloni. Neuf entrent dans celle de rien ou indifférents {nuda o iiidifereiUet). ils Se nomment Guglielmi, Canalp, Pozzobonelli, PecelU, .Malvezzi, Pallavicini, York et Pampbili.

Les Cardinaux espagnols et français, de Solis et de La

(<) Dans le manuscrit espagnol de ceUe liste, ndrfssée par le marquia de Orimaldi, ministre des affaires étrangères sous Charles lU, h M. Azpuru, ambassadeur d'Espagne^ liste dons nous ne garantissons qne ranthentleilé, aux noms des cardinaux Carraciolo, Ganganelli et Pirelli, se trouvent trois notes ainsi conçues; Carraciolo (ngnor Tanucci diee mato), OanganelU CAap cariai qne iictn Hr Jetnita). Pirelli (Tanncei dieemalo), -

■■ , Ctwjflt'

BT LES JBSDITKS.

('<erda^' Bernis et de Luynes, avec Orsini, sè spnt exclus eux-niémes dè ces catégories ; mais leurs suffrages ne feront jamais défaut à celui qui se présentera pour abaisser l’Kglise sous les concessions qu’exigent impérieusement les trois Cours. Cette statistique du Conclave, révélée par les adversaires les plus implacables de la Compagnie de Jésus, donne une- majorité évidente aux Cardinaux qui veulent conserver J’Institut. La suite de ce récit montrera dans quel piège on fit tomber cette majorité. Mais pour l’honneur de l’Église, il est bon d’enregistrer les aveux de ceux qui ont reçji mis.sion d’avilir le. Sacré Collège. « Nous avons quatorze vois assurées pour l’exclusive, et quatre douteuses, mande Remis k Choiseul le S mai. On ne. pouvait compter que • sur dix voix quand M. le cardinal de Luynes et moi .sommes entrés au Conclave ; ainsi nous n’avons pas perdu notre temps. 1)

Parmi les personnages les plus influents du Conclave, on remarquait 'deux porporati du nom d’Albani. Justes et intrépides, riches et honorés, ils se présentaient comme les ctiefs de ceux qui n’humiliaient pas la dignité de l’Église devant une aveugle colère contre les Jésuites. I.es agaceries de Remis avaient glissé sur leurs âmes, ét ils-tenaient tète à l’orage. Le Cardinal français sentit qu’il devait par tous les moyens possibles vaincre cette résistance: il fit demander aux deux Italiens une conférence avec quelques Cardinaux. L’entrèvue eut lieu le 18 avril, elle, fut vive. Alexandre et Jean-François Albani discutèrent les allégations dont Remis, au nom des Cours, se faisait l’interprète. Jean-François déclaia que la cause des Jésuites portée devant le C.onclave était la cause de l’ Église elle^même, que les Parlements de F rance et les Gouyeraements portugais et espagnol avaient bien pu commettre un suicide moral; mais que le Sacré Collège ne se prêterait jamais à un pareil crime;' qu’à

CLÉmmT XIV

Home , pour condamner un accusé , il fallait d’autres preuves que la colère inexplicable d’un Roi ou les calculs dévots d’une femme perdue de nvnurs. Les deux Albani et leurs adliérents demandaient qu’on spécifiât les imputations, qu’on lès appuyât sur d’honorables témoignages, (|u’on établit d’une manière logique' la culpabilité des Jésuites. Ces (Cardinaux détruisirent pièce à pièce l’écliafaudage de promesses et de terreurs que bâtissa'ient les- trois Cours, ils défendirent là Compagnie de Jésus avec éloquence ét fermeté ; ils se plaignirent de voir les droits et l’indépendance de l’Église' offerts en holocauste à d’inqualifiables préventkms. Accablé sous leurs reproches, Remis cherche à se relever en mettant en jeu une question de {lersonnes, et il dit L’égalité doit régner parmi nous ; nous sommes tous ici au même titre. »

A ce met le vieil Alexandre Albani (1) soulève sa ca-

A celte époque, comme dans tous les temps où les Cours étrangères ont essayé d'avoir action sur le Saint-Siège, il y avait i Rome, outre les agents diplomatiques, des intrigants de seconde main qui coiitrAlalent nu secoodaient les démarches de leur ambassadeur, selon le salaire qu’ils en ncevaieni. La ï'rauoe tenait alors dans ta ville pontificale un de ces calomnialcuis patentés que l'on pale et qu'au méprise. Cet homme, qui se nommait Dulour, était ù la solde du Jansénisme, qui l'avait placé là sous l'aile du cardinal Passionci et qui servait de correspondant au cardinal de Bemis, au procureur général Joly de Fleury, à d’Alcmbert et à tous ceux qui avaient besoin d’étre mal renseignéa. La volumineuse correspondanoe de Pufour est seaa nos yeui. Nous la percouroDs, nous l’étudions le rongeur au Iront, car jamais peut-être le meosoDge n's pris des allures phss cyniques. Elle commence en 1766, et voici ce qu'il mande nu cardinal de Reriiis sur le compte de son futur antagoniste au Conclave, le cardiiwl Alexandre Albani : «Son caractère se maniresla tout à coup. Ou le vil lourbc, sans que les plus rusés s'en Inssent aperçus, bypocrilc sans quc'les Jésuites même t'en dontassenL et vlndicatil implacable. Cependant, malgré de telles diapatiliont, il aeutit le beaoin qu'il avait de se rendre anx praposiüons que les Jpsuites lui faisaient depuis longlemps. U fit donc son marché avec eux, se vendit argent sur table cl ac livra sans réserve à ces Pères. Ces nouveaux maitres donnèrent à leur noovcl esclave des preuves de leur puissance ; ce qui réveilla en loi tonte l'avarice dont il portait le

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ET. tES JÊ«WTK.«. 227

lotte rouge, le berirtino des Cardinaux, et d'une voix pleine d’autorité : « Non, Éminence, s’écrie-t-il, nous ne sommes paa tous ici au même titre, car ce n’est pas une courtisane qui m’a placé ce berretiho sur la tête. »

Le souvenir de la marquise de Pompadour -évomié dans le Conclave ferma la bouche au cardinal de Hemls. I.’allusidn avait porté coup. Le lendemain de cette scène, 10 avril, la correspondance de Remis avec d’.\ubeterrè garde une trace du cruel reproche d’.\lbanf : « Sur qiioi mande Remis à son confident diplomatique* nous avoris jugé à propos qu Orsini dit k ce vieux renard que la cour de Naples, comptant sur son attachement h tous égards et aussi à cause des abbayes que lui et son neven ont au royanine de Naples, désirait d’être instroite de sa façon de penser et d’agir xlans les affaires du Conclave, et qu’ainsi il eût à dire' ses vues et ses intentions, afin que Sa Majesté Sicilienne en fût instruite. Cela donnera à penser à ce chef intrigant. » . ‘

C était répondre à une dure leçon par un coupable système d intimidation. Les Cardinaux aux gages des Couronnes lé pratiquaient sourdement. D’.Aubeterre qui

leur a offert cet exemple, ne prend même pas la p^ine de déguiser ses démarches. Le fl février il a mandé au

daM MB c»ur, el ih n'ont pas manqué d’entretenir une passion dont 11, ont retiré, du moin, en apparence, de ,i grands aerviees. Alesandre •a&fau «omprrt que tou, ms ,uooès dépend«ent de Ip reeon.alaa.nee qull aurait eovco la Société. Aus.1 u'a4-a janai. manqué il mo tonie, ayprt.

I CS Généraux de celte Compagnie^ qui peut »c naUer d'élre la seule au monde pour qui le eardinal Alewndre Albani n’a jamais eu la moindre ingratitude.

• Alaandre e>l de tant les Oardinanx, dit encore ce Dutour derenn le pai^xiato du duc de Choitoul, de, GalBca». et d« J.»aéni,le^ celui qui est le.pliM imbu des ridicule, maumci de la Cour roBUÜnc wu la puùaaMie rovale. Il ignore tout, eiceplé le, prélenUou, qu’on nomme ultramonUine,;

II le, Mit par emur cl le, pouwerail plus loin que ne le fit jadis Grégoire VII, ,’il avait la pnbsance en main. ,

duc de Choiseul : « Nous devons parler au cardinal d'York. U est probable que ce prince, tant par sa façon de penser, qui s’est même fortifiée depuis qu’il s’est entièrement détaché des Jésuites, que par sa reconnaissance pour les bienfaits qu’il reçoit de la France et de l'Espagne, suivra entièrement le parti des Couronnes. Je dois, aussi parler au cardinal Lante. J'îii lieu de croire qu’il n'est pas rempli de bonne volonté à notre égard. D’ailleurs, dans le dernier Conclave, il se conduisit très mal. Je compte lui dire très nettement que, s’il continuait de se conduire de même dans celui-ci, le Roi ne regarderait plus sa maison comme lui étant attachée et retirerait la protection qu’il lui accorde ; que de plus j’ignOre ce qu’il arriverait peut-être des revenus qu’il possède en France. » . -

Le cardinal Lante n’eut pas assez d’énergie pour résister à l’intimidation. D’Aubeterre lui adressait ces menaces avant l’ouverture du ('.enclave. Le 8 mai. Remis, écrivantau duc de Choiseul, délivre un satùfecit à Lante, et toutes ces hontes cardinalices ou gouvernementales doivent enfin être mises à nu. « Je peux, raconte Becnis. rendre justice au cardinal Lante. Il s’est conduit à merveille dans ce Conclave, et je ne doute pas que, lorsqu’il sera doyen du Sacré Collège, il ne mérite que le Roi accueille avec bouté les prières qu’il fait en faveur du duc I.antev .son neveu. » . * , ■.s

■ ~ Remis avait pour mission de gagner à la cause des puissances ou de neutraliser tous les Cardinaux dont le vote ne lui était pas connu d’avance. On lit dans sa lettre du 20 avril à d’Aubeterre : « (ianganelli, avec lequel j’ai une petite galanterie sourde, m’a fait assurer que sa voix était à mes ordres. En attendant, il la donne à nos ennemis, et c’est pour mieux les tromper. 11 n’aime pas la façon de négocier de mes collègues; mais il prétend avoir beaucoup d’estime pour moi. »

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Dajis ces conllits ambitieux, l’atiaire des Jésuites avait ^ l'ait un pas. immense. On la rattachait à la liberté même du Saint-Siège, et Azpuru, écrivant au comte d’Aranda, |M)uvait se permettre de lui dire le 21 avril : « Plus beureiLx que le gouvernement du Roi très chrétien. Votre Excellence u'a pas eu besoin de torturer les faits et la loi pour frapper la Compagnie de Loyola. Sallajesté a prononcé, et l’arrêt a été exécuté sans appel. Le'silence vaut mieux pour nous que toutes les procédure, car Remis s’embarrasse pour les défendrey et moi je n’ai besoin que de me taire. L’accusation muette se traduit de toutes les manières. La France a eu tort de dire son dernier mot sans apporter de preuves. On les demande dans le Conclave ; nous, nous pouvons empêcher toute discussion, et cela est préférable. En effet, nous u’avous pas à démontrer la culpabilité des Iguatiens sur tel ou tel point. Le secret du Roi répond à tout, et il pose la mort des Jésuites comme une condition aine qm non. Peu importe que le crime soit ou ne |ias soit prouvé, si l’accusé est condamné. On résistera, mais enfiu on arrivera à consommer le sacrifice. »

L’Église refusait de s’associer à. l'iniquité préméditée des trois Cours. La corruption ne faisait faire aucun progrès à l’intrigue ; les ministres des puissances pensèrent qu’ils seraient plus heureux s’ils employaient les moyens de terreur. Ou ne parie plus de simonie pour le moment. Remis et le cardinal Orsini prennent à tâche d’elTrayer le Conclave. Les villes d’Avignon, de Bénévent, de Ponte-Corvo étaient militairement occupées par les troupes de la maison de Bourbon ; elle menace de pousser plus loin les hostilités. Les monarques de France et d’Espagne jouissaient de deux voix d’exclusion dans le Sacré Collège. Une lettre du cardinal de Remis, du 22 avril, va nous initier au scandale que ces princes laissèrent propager en leur nom. U s'exprime eu ces

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terme:» : u üü U. Az^mni veut faire attentien que les listes d'Kspaqne et de France réunies donnent l’exclusion à vingt^ trois sujets et que le C.onclave ne sera composé (|ne de quarante-six après l’arrivée des Espagnols, et que de ces quarante-six il faut én retrancher neuf ou dix rpd ne sont pas papables, où trouvera-t-on un Pape ? Mv Azpuru répondra qu’il restera Sersale, dont on ne veut pas ici; Stoppani, dont on ne veut pas davantage; Malvezzi, qu’on a en horreur <depuis qu’il parle |>our nous; les Napolitains, qui sont trop jeunes; Perelli et Rrelli, auxquels peu de voiX' se joindront; Ganganelli, qui est craint et pas assez considéré. M. Azpuru répondra que la la.ssitude forcera à en venir à Sersale ; mais la lassitude, jointe aux bruits qu’on sème déjà contre la tyrannie des (iours, dérangera à la fin le système de notre exclusive ; les Rois nons abandonneront, on fera un Pape malgré nous.... C’est pour l’honneur ‘des Couronnes que je parle. Jamais elles n’ont voulu fairè un l’apc, en excluant plus de la moitié du Sacré Collège ! (’.ela est sans exemple. 11 faut être raisonnable, et ne pas mettre le Sacré (’.ollége dans le cas de se séparer et de protester de la violence. 11 est impossible de former un plan de conduite sur un plan d’exclusive si général qu’il ne comprend à pe'me que quatre ou 'cinq sujets, dont quelques-uns sont trop jeunes. En un mot, les bras tom* l»ent toutes les fois qu’il faut prendre la lune avec les dents OH pourrir en jirison. » 1

D'Aubeterre ne concevait pas ces lenteurs et ces délicatesses de conscience. Les Rois parlaient ; son égoïsme philosophiqne était d’accord avec eux ; il fallait que l’Église cédât, u Je crois bien, inande-t-il-à Remis, que le Sacré Collège craint- nos exclusions, mais ce n’est pas une raisort pour nous priv'er de ce moyèn. En excluant les fieillards, nous Avons certainèrhent, wnt daùs là élasse des béas que daiié celle deâ dduténx ét des ii^if-'*

ET Utt» JtMjlTES.

lérentii, au uioius douze sujeUt pour lesquela uous irons. Aiusi, ce n'eât pas de notre côté qu'est la tyraiiuie, mais bien de celui du parti opposé, qui voudrait uous faiiv la loi, et uous donuer un Pape Jésuite ou dépendant des Albaui, ce qui est tout un. 11 est aisé de sentir les sujets qui peuvent convenir ; il n'y a qu’à se concèrter de bonne ' foi, et alors ils ne trouveront aucune oppositiou de notre part. Au reste, il n’y a point de mal qu'ils aient uu peu de peur. L’expérience que J'ai de ce pays-ci m’a fait connaître que c'était le meilleur moyen |)our déterminer les esprits. 11 faut absolument leur eu imposer, sans quoi ils nous foulent aux pieds. D'après ce principe, U n’y a pas de mal non plus qu'ils sachent que, si ou élisait uu Pape malgré les Couroun^, il ne serait pas reconnu par elles. Qu'on craigne les Cours, qu'on aune et estime Votre Éminence, voilà ce qu’^1 nous faut. »

Ce qu’il fallait à l'ambassadeur de Louis XV c’était l'abaissement du Siège apostolique au proQt des uovar teurs du dlx-buitiëme siècle. Ün y tendait par toutesdes voies, et Dern'u», trop évêque de cour, ne sut pas comprendre qu’il se déshonorait eu acceptant, eu suivant cette politique d'intimidation. Ou aurait encore rencontré dansle ^ré Collège plus d'un caractère indépendant (|ui, appréciant les devob s du Pontificat à leur juste valeur, aurait répété à ces nouveau.\ Henri II d'.laigletecre ce que le cardinal Gratien (1) disait au Hoi qui fit tuer .saint ‘.Thomas fieckett : « Seigneur, dispensez^vous dp vos menaces ; elles ne uous éliraient point, car nous ap- (lartenons à un pouvoir qui est habitué à commander aux Empereurs et aux Princes.» Mais les Cardlnau.\ des Counmnes ne signifiaient pas hautement la terreur; Us l'insinuaient. A Home, c'est le meilleur moyen pour endormir la vigilance et pour paralyser les courages.

raré-i -j- -f' m :• 17 ; [■

CLtMKMT XIV

Nolu avoua déjà dit que le duc de C.hoiseùl avait, de roiicert avec les Jansénistes et les Philosophes, un agent, un espion, un calomniateur qui faisait tous les métiers |K)ur avilir Te àaint-Siége et le déshonorer aux yeux de la Chrétienté. Ce Dufour, que les Jésuites doivent s’honorer de compter au nombre de leurs ennemis, professait sur la dignité du Sacré Collège la même opinion que le marquis d'Aubeterre, à la différence près de Tésprit et de la forme. Avec cet instinct qui fait flairer la corruption aux corrompus, il avait pressenti que l’on ne reculerait devant aucune honte pour abattre les Jésuites. 11 avait Sondé leurs adversaires à Rome, ses complices par conséquent. Dés le 0 avril 1766, trois années avant la mort de Clément XlII, il prit ses précautions et traça un plan pour marchander, acheter et livrer une majorité dans le Sacré Collège. . •

« Sans que personiîé puisse soupçonner la moindre chose, écrit ce Dufour, on arrivera au point de se rendre maître du futm' Conclave. Les Cardinaux français auront la liste des amis et ne feront que les observer. On pourrait ajouter au marché fait avec eux que l’argent ne sera délivré qu’ après le Conclave, et que sur la parole du Cardinal chargé des intructions de la Cour; que, de plus,

la somme de sera ajoutée à la somme principale

pour chaque suffrage que ïumi aura procuré, mais avec cette condition que le Cardinal chargé des instructions de la Cour en sera convaincu et que celui qu’on aura ptocuré n’aura pas été auparavant a.s.suré. •

« Ainsi, en gagnant cinq eu six Cardinaux, on peut les avoir presque tous, du moins, parmi les Romains, car pour les étrangers on s’en peut assurer par le moyen de leurs Couis respectives. Ou doit en général comprendre parmi les Romains tous les Italiens. ^

« Au moyeu du projet ci-dessus, on pourrait se flatter de donner à l'État ecclésiastique un prince temporel di-

-ET US JÉSCmS. 233

gne de régner et de rendre ses sujets heureux, car ici le correspondant fait abstraction du Souverain Pontificat, et il serait au désespoir de se prêter à la moindre simonie. Le spirituel ne doit être regardé que comme une conséquence, laquelle ne doit entrer pour rien dans toute t»tte intrigue. Celui qui serait capable de régner le serait de gouverner l’Église, et on procurerait deux biens à la fois ; mais l’achat des sufi'rages doit tomber que sur le Prince et non sur l’Évêque. »

Cette théorie de l’achat des votes, qui aurait transformé le Conclave en un champ de foire parlementaire, avait été jugé impraticable par Chqiseul lui-même. On récompensa l’auteur de sa bonne intention, et d’ Aubeterre chercha des moyens moins honteux daus la forme, mais aussi coupables dans le fond.

Néanmoins le plan de Dufour allait si bien aux pensées secrètes des diplomates, qu' Azpuru et don Nicolas d’Azara, son rival, s’emparèrent de ce projet pour en extraire une ignominie. Us le reprirent en sous-ordre, ils le soumirent à l’approbation du roi Charles 111 d’Espagne. C.e prince qui, dans le même temps, faisait construire des églises à Rome, comme pour cacher sous le marbre du parvis les iniquités dont il ailligeait la Chaire de Pierre, autorisa ses plénipotentiaires à agir dans ce sens. Azpuru obéit ; mais Azara, pour contrarier son ministre en titre, ou par probité peut-être, fit prévenir le cardind de Remis du scandale qui allait être offert. Ce dernier comprit que l’indignation du Sacré Collège éclaterait au premier mot, et le Itf avril il mande à d’Aubeterre : a A l’égard de C idée abandonnée, vous avez assurément réfléchi qu’on ne confie ces sortes de mesures qu’à un seul boniiiie (quand on sait déjà qu’il ii’y répugne {)as) et uoii à cin(| ou six ministres différents, ]>ar conséquent à cinq ou six secrétaires; à cinq cardinaux dont plusieurs oui été ou sont encore amis des gens qu’oii

cUmkni xiy

nu

\ eut détruire. Quel est le prêtre assez imprudent (<juawl il croirait le moyen légitime) de confier son honneur à la discrétion de tant de personnes 7 Voilà (euUe nous) sur ce point, comme sur quelques autres, la grande faute de ce Conclave. 11 est impossible que tant de cousuls égaux gouvernent également bien une République. Pour ce qui me regarde, j’en suis bien aise, parcéqu’on n’est ))as responsable. Mais sans un miracle les allaires ne |>euvent pas avoir un grand succès avec cette inétliode. » Le miracle ne vint pas ; mais Bernis, aux prises avec sa conscience d’ évêque et sa servilité de courtisan, essaya de concilier ces diverses exigences en portant la (juestion de simonie devant le Roi de France. Le 19 avril, il s’explique ainsi, dans une dépêche au duc de Cboiseul : « Sa Majesté a vu que MM. les cardinaux de LuyneSi üi-sini, Néri et moi pensions que l’arrangement propesé par le ministère de Madrid pour obtenir du Pape futur une promesse par écrit (comme condition sine gua lUfn) ' ne peut s’accorder avec les règles canoniques adoptées sur ce point par les tribunaux séculiers et conlirmées par plusieurs ordonnances de nos Rois. M. le cardinal de Luynes a communiqué ses réflexioi^ sur cette matière délicate à M. le marquis d’Aubeterre dans plusieurs Mémoires, qui nous ont paru aussi sensés que théologiques. On doit louer le ministère d’Espagne d’avoir soumis cet arrangement au jugement qu’eu porteront les Cardinaux des trois Couronnes. Un leur recommande expressément de ne hasarder cette démarche qu’ autant que le succès en serait assuré et qu'elle paraîtrait eu même temps Imnorable aux Cours et utile à leurs vues.

« I..e Roi ne nous ayant remis aucune instruction à ce sujet, sa religion et celle de son Conseil nous est trop connue pour craindre que Sa Majesté nous donne jamais des oixlres coutrairos aux règles de la conscience. L’os- ])éraac« de procurer atn Etats cathoUques un repos

ET us JUmTES. 3S,i(

assuré par la sécularisation des Jésuites'a pu l’aire croire au ministère de Madrid que cette intention satisferait l’irrégularité d’un pareil pacte. Cette même raison a pu frapper aussi M. le marquis d’Aubeterre et M. Azpuru ; mais il est de principe qu’on ne doit jias violer des règles positives dans l’intention de procurer un bien. S'il était permis de se mettre ainsi au dessus des lois canoniques, on rendrait leur observation arbitraire. Lés intentions jusüfieraieiit toujours les nifractions, et les abus prendraient la place des règles. Les exemples qu’on peut tâter de pareils engagements prouvent seulement que 1 ambition est bien forte et les hommes bien faibles. Clément V, en détruisant l’Urdre des Templiers, n’a pu dérober aux yeux de la postérité, malgré l’appareil des procédures juridiques et la tenue d’un Concile, le secret de cette aflaire. Mais au reste. Monsieur le duc, le Hoi doit être assimé que si nous pensons qu’on ne peut mettre à exécution l’arrangement proposé par la Cour de Madrid, nous sommes bien convaincus, d’après la conduite que les trois Monarques ont tenue à l’égard des Jésuites (conduite dont ils ne doivent compte qu’à euxmèmes), qu’il serait très avantageux au repos des États catholiques et à la tranquillité du Saint-Siège que le Pape futur se décidât à séculariser les Jésuites, et nous n’oublions rien (sans manquer à la prudence) et conformément à nos instructions de tout ce qui peut en faire sentir l’avantage et la nécessité.

« La politique exige en effet qu’on cou|>e la racine de 1 arbre dont on a cru devoir couper les branches. »

Les semaines s’écoulaient au milieu de ces trafics indivuluels, de ces complications dont la |M>litique embarrassait la morale et des sériouses-diilicultés que l’intrigue rencontrait ou provoquait Les candidats à la |>apauté étaient ejudgs par la probité des uns ou déclarés trop honnêtes par 1 injustice des antres. U y avait scission

336 üLtHBHT XIV

entre les deux camps; les ministres de France, d'Espagne et de Naples présentent tout à coup le cardinal Malvezzi. Favori de Benoît XIV et de Passionei, cet archevêque de Bologne dont le nom retentira si tristement dans cette histoire, s’était plutôt fait connaître par sou ambition que par ses vertus. Doué de talents peu ordinaires, mais impétueux dans ses volontés et s.acriliant tout pour arriver à son but, il avait à. peine atteint sa cinquante-quatrième année. Passionei lui avait inculqué la haine du nom de Jésuite; Malvezzi la portait au plus haut degré. Ce fut cette hostilité éclatant dans ses paroles et dans ses actes qui le désigna au choix des puissances. 11 était ouvertement ennemi de la Compagnie, il fut dès lors le Pape que les ambassadeurs proposèrent. Sa candidature est annoncée aux Cardinaux du parti des Couronnes ; un cri de répulsion sort à l’instant même de toutes les bouches. Le 24 avril, Bemis se chaîne de traduire ce cri à d’Aubeterre : a Vous avez très bien fait d’insister pour Malvezzi. Plût au cid qu’il pût réussir ! 11 s'est trop expliqué sur l’article des Jésuites pour pouvoir reculer ; seulement il y mettrait des formes, et cela ne peut être autrement, quand on est chef de l’Église. Mais on n’en voudra pas; il est trop jeune et troj) éclairé. » ' ■

Malvezzi était, au dire de Bernis, trop éclairé pour uii Souverain Pontife ; deux jours après, le 26 avril, le Cardinal français déduit au duc de Choiseul les motifs qui militent en faveur de l’arcbevéque de Bologne. Leur seul exposé l^itime les répugnances du Conclave. Nous lisons dans cette lettre : « Si le cardinal Malvezzi a pris le parti de soutenir la maxime de faire un Pape agréable aux Couronnes, c’est parceqii’il est intimement |)ersuadé que les affaires ne peuvent s’arranger que de cette manière ; c’est par attachement au Saint-Siège plus que par inclination pour les Cours. 11 pense de même qu'il vaut

ET LES JilVrrES.

mieux sacrifier les Jésuites, en suivant cependant les formes convenables, que de s’exposer au ressentiment des puissances catholiques. Le langage ferme qu’il tient à ce sujet lui fait beaucoup d’ennemis ici et lui ferme peut-être pour toujours la porte du pontificat. Il ose ' (lire hautement qu’on doit par esprit de religion [nous proposer un Pape qui nous soit agréable, et un secrétaire d'État en qui nous ayons confiance. Nous tirons parti d'un langage si conforme à nos instructions. Malvezzi est celui de tous les (Cardinaux qui me parait le plus affranchi des idées ultramontaines. »

Dans son billet quotidien au marquis d’Aubeterre, Bernis, le 17 avril, avait professé une doctrine qui, pour un évêque et un prince de l’Église, devra paraître aussi peu canonique que possible aux yeux de Rome. « Je suis, dismt-il, fort dans la maxime que l’élection du Pape peut être valide quand elle a été faite dans les formes, mais quelle a besoin d’être reconnue pour telle par les Souverains pour avoir son plein effet. » , .

Le Gallicanisme, s’exprimant par la bouche des protecteurs de l’impiété au dix-huitième siècle, adoptait cette théologie que Malvezzi aurait développée sur le Siège romain. La diplomatie avait intérêt à l’élection d’un pareil successeur de saint Pierre. Iæ 25 avril, d’Aubeterre et Azpuru, qui viennent d'exclure les cardinaux Golonna et Pozzobonelli, ne cachent plus- le vœu des trois (^ours. 11 leur faut un Philosophe pour remplacer tous ces immortels Pontifes qui préparèrent la gloire de l’Église et le bonheur de l’humanité. « Je pense, continue d'Aubeterre dans la lettre déjà citée, qu’un Pape de cette trempe, c’est à dire sans scrupule, ne tenant à aucune opinion et ne consultant que son intérêt, aurait pu convenir aux Couronnes. »

A des Rois comme ceux qui étaient alors sur le trfnie, ou à des ministres tels que Choiseul, d’Aranda, Pombal,

nLiMBNT XIV

Roda, Monino, Oampomanës et Tanucci, tous admirateurs par calcul ou par légèreté de la secte encyclopédiste, un Vicaire de Jésus-Christ taillé sur ce modèle aurait convenu sans aucun doute; niais les Cardinaux qui prêtaient les mains au complot n’auraient jamais osé couvrir leur robe de pourpre d’une semblable tache. C’était un beau rêve des Sophistes ; d’ Aubeterre lui-méme sentit qu’il fallait y renoncer pour se placer dans la réalité des choses. Cn Pape philosophe était une anomalie impossible ; l’ambassadeur de France se rejette sur son idée fixe de la simonie. Le 25 avril, il présente à Remis sa théorie de corruption sons un jour nouveau.

« Quoiqu’il ne soit plus question, lui écrit-il, de pror ines.se particulière au sujet de la destruction des Jésuites, et que, dès que. Votre Éminence y a eu répugné, rehe matière ait été abandonnée, je crois pourtant devoir lui envoyer la copie de l’avis d’un des célèbres théologiens de cette ville, non pour convaincre Votre Éminence, je sais bien, d’après la façon dont elle s’est expliquée, que je n’y parviendrai pas; mais au moins pour lui faire voir que mon opinion n’est pas si déraisonnable, et qu’il y a de vrais théologiens qui pensent comme moi. »

Le lendemain, Remis lui mande t « Le mémoire théologique que vous ni’avex envoyé porte tout entier sur ce principe : 11 est inconte,stable que la destmction des Jésuites est le plus grand bien que l’on puis.se faire à la Religion. Ce principe dans les circonstances peut être vrai ; mais il est contesté par la moitié du Clergé au moins, par un grand nombre de Cardinaux, d’Évêques ot de gens de tous pays et de tous états. Ainsi le principe fondamental est une supposition et non un principe. »

A ces raisons si concluantes, d’ Aubeterre réplique le 27 avril : « Je conviens avec Votre Éminence que l’atis tbéologique porte en entier sur le principe que l’extinction des Jésuites est un grand bien pour la Religion, et

ET U» JlSOlTES.

c’est aussi le fondement de mon opinion. Je conviens encore que beaucoup de monde n’en convient pas ; mais je demande à Votre Éminence où se trouve l’unanimité ? Ne faut-il pas séparer ce qui est esprit dé parti d’avec ce qui est esprit de raison, u

L’esprit de raison et la théologie naturelle invoqués par d’Aubeterre, c’était aux yeux des ministres de 1a famille de Bourbon la simonie organisée, la corruption pénétrant dans le (ionclave sous le manteau de la philosophie diplomatique. Bemis, dans un mémoire daté du 12 avril, et adressé au duc de Cholseul, avait dit : « Demander au Pape futur la promesse, par écrit ou devant témoins, de la destruction des Jésuites, serait exposer visiblement l’honneur des Couronnes par la violation de toutes les règles canoniques. Si un Cardinal était capable de faire un tel marché, on devrait le croire encore plus capable d’y manquer. Un prêtre, un évêque instruit ne peuvent accepter ni proposer de pareilles conditions. » Iæs Rois, celui d’Espagne surtout, tendaient à violenter la conscience de l’Église ; le 3 mai, Bernis écrivait : « On m'a dit aujourd’hui que les Cardinaux espagnols étaient dans le principe que cette démarche ordonnée par le Roi d’Espagne intéressait sa conscience seule si elle était mauvaise. En France, nous croyons que, dans ce genre, c’est aux Évêques à éclairer les Rois sur les règles canoniques. »

D’Aubeterre n’est pas de cet avis, qui froisse ses intérêts. Le A mai, il se retranche derrière sa raison individuelle, et il écrit : « Si j’étais évêque, je ne penserais pas du tout que les Rois eussent besoin d’être éclairés sur cette matière, dans laquelle je ne reconnais pour juge que la droite raison. » Deux jours sont à peine écoulés qu’il a de nouveaux arguments k opposer au Cardinal : «r La simonie et la confidence ne sont d’aucun état, lui mande-t-il, mais elles ces.sent pour tous là où parle la

2&0 CLÉMENT EIV

droite raison. Peut-il y avoir une règle de l’Église qui empêche qu’on ne lui fasse du bien ? »

Afin de venir d’Alby à Rome représenter la France dans ce Conclave, et de se mettre aux ordres des adversaires de la Religion, Remis a déj<\ touché cent trente mille livres (1) ; il a la promesse de l’ambassade viagère prè; du Saint-Siège ; tout cela ne suffit pas à ses yeux poui le récompenser du service qu’il rend à l’incrédulité dominante. Le Cardinal s’est chargé d'intriguer contre Is Société de Jésus; mais ce complot, dont il sera le chei nominal^ ne l'empêche pas de songer aux malheureux détails de ses affaims. Il est au Vatican dans le but avou^

(Ij Nous arons entre la maii» tout ]a papiers du Cardinal jusqu'à te passeports français, sarde et milanais pour le Conclave, jusqu'aux minute! meme de sa dépêcha In plus secréta, et nous reproduisons la lettre que h banquier Lahorde lui adressa de Paris, le 15 février 1769. ■ Monseigneur, jr lie sais pas la dispositions qu'on prendra ici pour tous mettre en état di partJrpour Rome ; mais je préviens l'embarras où Votre Eminence pourrai se trouver en lui adressant deux lettres de crédit ; l'une de trente mille livra pour Turin, et l'autre de cent mille pour Rome. Je prie Votre Emineno de vouloir bien me marquer si cela suffit. Je profile du courrier de M. Ii doc de ChoisenI pour vous Ihire cet hommage ainsi que celui du profond respect avec lequel, etc. ■

Il parait que le Cardinal trouva que le banquier agksait plus en Roi qo< Louis XV lui-même, car à peine est-il arrivé à Ljon que, le à mars, i transmet au duc de Choiseul la réclamation suivante : • M. de Laboide, ei m'envoyant da lettra de crédit pour Turin et Rome, me dit que ne sa. chant pas quels seront la arrangemcnls de la Cour pour mon voyage e ne voulant pas me laisser dans l'embarras, il m'adresse da lettra de crédit Vous me fhites l'honneur de m'envoyer ca méma lettra ooverta en m< disant que c'est pour pourvoir d met àesoMs. Il est nécessaire que je aoctu si c'est le Roi qui a la bonté de fournir aux dépensa ruineusa d'un voyagi fait par sa ordra et pour son service, ou une obligation nouvelle que ji contracte envers M. de Laborde. Dans le premier cas, je dois de tréi bnmbla actions de gréca à Sa Majalé d'avoir bien voulu me donner In moyens de reropilr sa vues. Le mémoire ci-joint de mes detta, que je tou prie de mettre sous sa yeux, lui prouvera combien il râ'était nécessain d'étre secouru. •

Digitizect Bÿ't: n

. ET LES JÉSCITES.' ' . 241

de conquérir des suffrages par la captation ou par les menaces ; il n’entend parler autour de lui que de promesses et de transactions pécuniaires ; Bernis se lance dans cette voie qu’il a ouverte. On croirait qu’il veut donner raison à Boda, qui, le $) mai, dit de lui dans une lettre à Arara' « U ne faut pas se fier au fameux Beruis, qui est dans le secret. C’est un négociateur et un intri- >gaut de première l'orcq; c’est. ainsi qtfil a fait fortuné. S’il se réunit h Jean-François Albani, ils feront' le Pape ' qu’il leur plaira de créer.- u Le 28 .avril, le Cardinal français ôse", pour ainsi dire, mettre le marché à la main :

« Je n’ai fait aucune demande injuste ui déraisonnable, . écrit-il à d’Aubeterre. Ainsi iL sera aisé de m’ennMer. Mais je demaiKle de la sûreté pour mes dettes et un point qui touche à l’honneur. Si l’on satisfait à ces deux choses, je reste ; sjnon, je rejoindrai avec plaisir mes moutons. »

. Les dettes, dont Bcmis, avant son départ pour Rome, a fait passer le chiffro à Louis XV, s’élèvent à la .somme de deux cent sept mille livres, et ce. n’est pas la dernière demande qu’il datera du V.atican.

Puis continuant son billet de ce joiir-là, il di.scute l’affaire des Jésùites avec une hnpartialité théologique qui ne le cède’ en rién à la délicatesse des sentiments qu’il vient d’étaler: « 11 n’est p.as que.stion, ajoute-t-il,' d’examiner si; les choses étant où elles en sont, il faut supprimer un Ordre dangereux au moins s’il n’est pas coupable. Tout honjme sans passions doit le penser, et je le pensé très fort.; Mais il s’agit de savoir si, jiour-y parvenir, des évêques peuvent agir contre les.rè.gles de J’Kglise? D’ailleurs cette dispute entre noua est de. la chappe à l’év^ue. Nous ne serons pas a.ssez, forts pour faire le Pape à notre choix. -Il faut .avoir de la foi pour être sûr que 4e cardinal Ganganelli est jwur nous. 11 s’eiivelopi>e, de mystères qui échappent à la raison. »

Rien n’avançait cependant, D’.Vubeterre ét A/pum à . ■ \ • !«•

2/|2 CI,fe«ENT XIV

l'extérieur, Beriiis et Orsini à l'intérieur accumulaient promesses sur promesses afin de capter quelques suffrages. l/e cardinal de Luynes, qui, dans sa corres|>ondance toute gastronomique, se tient à l'écart, est enfin entraîné par la lièvre de l’intrigue. 11 sort du rôle passif qu'on lui a tracé, et tous ensemble livrent un nouvel assaut à la Compagnie de Jésus. Ils cherchaient dans les divers Collèges 'de la prëiature romaine les caractères malléables ou susceptibles de se laisser corrompre. En les attachant à leim cause, ils espéraient déterminer les Cardinaux irrésolus, mais probes, à courber la tète sous le joug d'une terreur organisée.

La plupart des Prélats nés sur les terres du patrimohae ecclésiastique, et qu'on désigne sous le uom’de Statistes, résistèrent aux séductions dont ils étaient entourés. Il n'en fut pus de même de ceux quu de tous les coins du monde et de l'Italie priucijialeinent, viennent chercher fortune k Home. Pour quelques-uns de ces derniers, la carrière cléricale est une profession comme une autre. Ils y entrent sans vocation déterminée, et, quand ils sont parvenus à poser le pied sur le premier degré de l'échelle, ils aspirent à* les franchir tous le plus rapidement possible. Habiles à dissimuler leur ambition, concentrés dans la seule jieusée d'écarter les ol)stacles, ils marchent, ils se croisent, ils rampent à travers mille imperceptibles détours, vers le but qu'ils se proposent. 1/es refus et les mécomptes ne lassent Jamais leur ])eraévérance. Us ne froissent personne; mais ils s'estiment assez téméraires pour allicher un suprême dédain envers le pouvoir déchu, lis ont été, ils sont, ils seront toujours la dernière pierre jetée à l'arbre qui est tombé. Le bien et le mal, la religion et la politique, les dehors de la piété ou une vie mondaine, l’art de flatter les puissants du jour et de se ménager des protecteurs dont le crédit commence à poindre, la reconnaissance et l'ingratitude.

la- franchise et la duplicité, tout est {mur eux un moyen, ils ne s’occupent des autres que pour les faire servir au triomphe de leur éRoïsme.

A Uonic, ce sera toujours sans aucun doute le plus |>etit nombre, rexcefHion, qui agira de celle sorte. Mais c’est ce petit uombre qui se ré(>and dans les salons, qui s’insinue auprès des femmes, qui se constitue le .cpurtiermarron de la diplomatie, qui a.ssiège les antichambres du Pa{>e, qui s’établit le commensal des serviteurs de tous lës Cardinaux, et qui, aboutissant à chaque avenue, arrive {>eu à pipu à intercepter toutes les voies. Celte in- Huence délétère s’est plus d’une fois fait sentir à Home. Lorsque les adversaires de l’Église sont audacieux et que le Souverain Pontife craint d’engager une lutte d’jù la ('.bairea{K)stolique doit nécessairement sortir victorieu.se, il vient des jours où l’on ne {)arle dans la cité d’innocent ill et de Sixte-Quint que de sacrifices à la {laix. L'ambition individuelle agite au de.s.sus de toutes les tètes le drapeau de la peur; l’on tremble devant les cauteleuses menaces d'un ambassadeur étranger comme sous les rancunes parlementaires d’un vieux Janséniste de bazoche.

1)' Aubeterre et Azpuru, qui écrivait peu afin de garder sa bberté d'action, ne cachaient pas leurs sinistres pro-, jets contre l’indépendance de l’Église. Ils trouvèrent dans les rangs de la prélature des mousiguori {mur les seconder. Le système des concessions aux couronnes {jortait déjà ses fruits. Les Papes prédécesseurs immédiats de Clément Xlll n’avaient pas cru pouvoir ou devoir maintenir la suprématie de l'autorité morale qui avait si .souvent tourné au bonheur des peuples. Par un sentiment mal entendu de {)aix et de charité envers les Monarques, on avait vu ces Pontifes se départir peu à peu d&s prérogatives du Saint-Siège. Ils sacrifiaient ses droits à une vaine apparence de concorde. De protecteurs qu’ils avaient été jusque là, ils se laissaient rabaisser au rôle

244 ■ tLÉMENT XIV

de protégé. Les princes les reconnaissaient encore pdiir leurs guides spirituels ; mais le pouvoir des clefs était hii-méme battu en brèche. On ne lui portait plus que cette espèce de respect sans conséquence que des ènfaïUs parvenus à la maturité témoignent k la vieillessè décrépite de Jeurs pèrés. Rome s’était volontairement aribrv hilée, les scandales de ce Conclave loi révélaient l’immensité du mal ; mais le principe des concessions avait • été posé. Dans tous les rangs de la hiérarchie ecclésiastique, il se rencontrait des hommes qui l’adoptaient comme la dernière planche de salut laiesée à l’Église. L’intérÇt particulier affaiblissait les courages, il tuait les dévouements. Aux yeux même dequelques Cardinaux et Prélÿts, on était fanatique par cela seul qu’on répugnait . à immoler les droits de la vérité sur Taiitel de la philosophie. On a’avait à Rome ni l’audace du devoir ni la résignation du martyre, (in obéissait aiix lois que prétendaient dicter les coqronnes, parcequecés lois-, fatales ' au Saint-Siège, permettaient h l’égoïsme de se déveloph per plus à l'aise en se mettant au service dés agents diplonialiques. Ces agents parlaient de révolution imminente, Us rencontraient des esprits timides ou coupables . qui grossissaient de pareilles menaces, car c’est tou joiu^ par la crainte d’un mal k venir qiie l’on entraîne les ^ faibles à comrfiettre des injustices présentes. ~

Les .Jansénistes suppléaient au nombre par l’adreMe. Ainsi que toutes les sectes, ils s’ attribuaient les honneHrs delà pei-sécution pour arriver plus vite k persécuter. Ils niaient même leur existence à Rome comme dans le reste . du monde, afin d’efidormirles lièdeset de ne pis etTnfyef les. peuireilx.; mais au fond de‘cea|yq)ocrisies que chaque . parti, ^le la révolution surtout prend plaisir à rendUT- • 'veler tantét sous le manteau politique, tantôt sous «la .forme religieuse, il eiristait un principe dissolvant dont jiersonne ne se ilissimulait les tendances. D’Aubeterre

DigiTizC;; h.

ET UiS JË8U1TE.S.

et Azpure coniprenaieat admirablement cette position ils la mettaient à profit contre les Jésuites. ‘La destruction de l'Institut, sanctionnée par un Souverain Pontife, était la consécration la plus solénnelle qui pùt être accordée à la doctrine novateurs du dix-buitiëme siècle. Ou ne poursuivait pb,is dans les enfants de Loyola des ennemis de l’impiété ou des régicides systématiques ; les cou(>s remontaient déjà plus haut. Les Jésuites étaient ' proscrits de tous les royaumes ; on voulait, en abaissant la Chaire apostolique jusqu'à un trafic honteux^ l'isoler du monde chrétien après. avoir donné à tous les -fidèfes le spectacle de sa. dégradation.

Ce plan, auquel travaillèrent -à leur insu peut-être certains hommes dont jusqu’alors la conscience était restée pure, ceplàn allait être mis en œuvre. La Société de Jésus était la proie que se disputaient les ennemis de l’Église. Afm de voir renaître l’àge d’or, catholique, il ik'y avait qu'à briser le dernier heu qui attachait les Jésuites à la vie. Les couronnes exigeaient ce sacriiiee ; ])Our l'obtenir, on essayait d'avilir dans le présent et dans l'avenir la tiare ((ue tous promettaient d’e.xalter après par un sentiment de reconnaissance unanime. Roda làisse néamnoins, dans l’intimité de sa correspondance, transpirer la pensée qui agite toutes ces âmes de sophistes, d’acheteurs ou de vendus. 11 aimerait mieux, lui, un Pape dont la résistance serait avouée, et voici les motifs qu’il allègue de cette préférence. Ces motifs doivent être un grave enseignement pour le Saint-Siège.

U C’est de notre gouvernement que dépend le maintien de la régale et de savoir se moquer de Rome. Car c’est encore un problème de décider si, pour une telle fin, il . vaudiait mieux avoir un Pape contraire et fanatique, plutôt qu’un Pontife ami, propice et èonciliaut, pareeque )>ar égard nous devrions céder à ce dernier quelques-uns de nos droits. »

ClÉSreNT XIV

Le projet des Bourbons et de leurs diplomates n’êtait plus un mystère. Le cardinal Orsini sent le besoin de mettre sa conscience à l’abri. Il est ambassadeur du Roi de Naples, mais à peine âgé de trente-quatre ans, il ne veut pas souiller toute sa vie par un acte coupable. 11 prête les deux mains à la destruction des Jésuites ; néanmoins il répugne à ce que ses collègues exigent de lui. Pour fortifier les cardinaux français dans leur résolution, il adresse du Conclave le billet suivant à Demis :

.« Éminence, le courrier d’Espagne est arrivé, et j’ai reçu une lettre de M. Azpuru avec la copie ci-jointe. Je l’envoie â Votre Éminence pour qu’elle y réfléchisse. Aujourd’hui, après.le scrutin, nous en parlerons. Je pérsiste dans nos premières conventions. Vous êtes archevêque ; moi je suis prêtre. Nous ne pouvons concourir à faire un pape simoniaque. Je ne doute point queTÉminentissime cardinal de Luynes, également archevêque, ne soit du même avis. Je joins encore un billet de l’ambassadeur pour que Votre Éminence le lise et le fasse lire au cardinal de Luynes. Le vaisseau qui porte les Cardinaux espagnols a mis â la voile, d’Alicante, le 18 mars. »

Le Conclave souffrait de ces tiraillements. Les cardinaux s’indignaient de se voir les jouets d’une conspiration qui ne prenait plus la peine de taire ses espérances; et Demis, le 1" mai, annonçait au marquis d’.Vubeterre: (I Orsini nous a dit qu’on lui mandait que le cardinal de Solis n’avait aucun scrupule d’exiger du pape futur une promesse par écrit de la destruction des Jésuites. Nous attendrons qu’il nous en parle; et nous lui déclarerons que. Convaincus comme lui de la nécessité d’éteindre cet Ordre, nous pensons différemment sur les moyens à y employer ; que nous ne nous opposerons pâs à ce qu’il exige cette pràinessé, si le cas arrivé dé pouvoir l’exiger, et que nous travaillerons dans le plüS grand concert pour en obtenir l’effet toutes les Ibis et i^ùâiid nous

ET LES JteUnES.

peuiTons le faire sans croire blesser les règles. Au surplus nous ne pouvons pas leur dissimuler que si le Sacré Collège venait à être Instruit d’une piireille pro- ])osition, nous serions infailliblement abandonnés par les voix qui forment notre exclusive que nous avons eu tant de peine à réunir et à assurer, et qu’on nous donnerait malgré nous un pape, un secrétaire d’État et un dataire à la volonté des fanatiques. »

Dans la bouche d’un prince de l’Église, (jui, le 18 avril 17(59, disant en parlant de lui-méine ; « Je ne suis point dévot; je suis décent et j’aime à remplir ma place d’éréque. J’ai éteint le fanatisme dans mon diocèse et rétabli la décence extérieure de mon clergé; » ce langage n’est que trop intelligible. Le mot de fuitatù/ms qui revient à chaque phrase, s’applique aux Cardinaux voulant la sincérité des sulfra^es du Sacré-Collégo. On était fanatique par cela seul qu’on ne se prêtait pas aux importunités de l’hypocrisie ou aux calculs de la bassesse. (Quelques années auparavant, d’ .Aleinbert avait mis< après Voltaire, cette accusation à la mode : r 11 faut être juste, disait-il dans une brochiu-e (1), le fanatisme n’a aujourd’hui que trop de sujets de montrer de l’humeur dans l’état détresse et d’avilissement où il se trouve. I,e triomphe de la raison s’approche, non sur le chnstianisme, qu’elle respecte et qui n’a rien à craindre, mais sur la superstition et l’esprit persécuteur, qu’elle combat avec avantage et quelle est près de terrasser. »

Les cardinaux dévoués à la maison de Bourbon et qui se faisaient par courtisanerie, par frivolité ou par ambition les ennemis de la Compagnie de Jésus n’étaient pas encore aussi avancés ; mais, sous la main de fer qui les étreignait et les poussait à immoler leurs droits, ils

(1) Lettre à itf. ***, conseiller au Parlement de •**, pour servir de sm^ément à Courra ffe a pour titre: Sur la destruction des Jésuites

en PraricÈ.

CUlIBNT XIV

sentaient de temps à autre la honte de leui' position. l)s pâlissaient de colère, ils s'effrayaient, ils menaçaient d’être équitables enfin,, et, le 3 mai, Bernis fait part au dite de Choiseul de ce singulier état de chqses ;• il se plaint de l’ ostracisme que les exclusives trop ueinhreuses font peser sur le conclave.

« La proscription, dit-il dans sa déjièche, a été trop. . forte : nous exerçons ici un ministère de rigueur qui ne nous sauvera de rien, pareeque les sujets sont à peu près également médiocres. On nous reprochera loqgtemps notre tyrannie, qui n’est adoucie ni par des bienfaits ni . paf des espérances; il faudra finir enfin, et l’on s’arrêtera , sur un partisan secret dés Jésuites, ou sur un honniie faible à qui les amis de la Société, dominant dans le Sacré Collège , feront peur. Je crois devoir parler au . Iloi et à son conseil avec cette véàté ; malgré tous nos’ inént^ements et la douceur que nous mettons, nous ne jMHivons manquer de devenir odieux en attentant d’une manière trop forte et trop générale à l’indépendance et à la liberté du Sacré Cpllége. Nous avons beau lui dire que l’indifférence que les autres Princes marquent pour l'élection d’un Pape prouve qu’ils ne seraient pas fâchés, qu’on fit un mauvais choix pour profiter comme ils font, de la brouillerie des cours de la maison de France avec celle de Rome. . Cette raison qui -est vraie ne fait qu’ef-’ fleurer des esprits attachés à l’idée de la liberté et de la souveraineté. Je sais bien, M. 'le Duc, que ce n'est pasla France qui est la plus rigoureuse des trois, cours, mais il est à craindre que cette rigneur ne jette dans le désespoir au lieu de conduire - à la complaisance ët à la conciliation ; il est aussi à craindre qu’à force d&prosr' cription, nous ne perdions les voi.\ qui foi'meut notre exclusive. » i •

Bernis voulait triompher à tout prix. Les deux Cardinaux français se sont opposés autant que leur faiblesse

ET 1£S jeStHTE8. 249

le leur a permis, à ce pacte que l’honneur avait fait répousser. De guerre lasse, ils l’acceptent enfin. Les Cardinaux de Solis et dé La Cerda n’auront plus qu’à chercher au nom de leur inaltre, Charles 111 d’Espagne, celui qui osera transiger avec eux. Le h mai, ils sont dans les cellules du Vatican ; tout aussitôt l’intrigue, qui n’a cessé de rouler sur elle-même; prend une consistance plus déterminée. Ce jour-là même Bernis mande à d’ Aubeterre :

((^ous avons coulé à fond Ca/falre de la promesse, et nous avons délibéré, 1" que nous croyons la destruçtion de la Société de Jésus nécessaire; 2° que nous n’avions aucun ordre particulier sur ce moyen ni votre excellence non plus ; 3* que nous avions supplié le Roi de ne pas vous en donner, parceque nous ne pourrions les exécuter contre les règles de l’Église ; 4° que nous ne prétendions gêner le sentiment de personne, encore moins de nos confrères, si respectables à tous égards, et qu’ ainsi après avoir pesé les inconvénients de toute espèce que nous avons démontrés, si MM. les Cardinaux espagnols persistaient à employer ce moyen, nous ne nous y opposerions pas, intus que nous y participerions encore moins. » . • .

Le 6 mai-, le Cardinal écrit encore : ’ ’

« Je suis averti que le parti de Pozzobonelli grossit. 11 faut se décider sur cela. Nous ne pouvons sans un ordre exprès lui. donner l’exclusion. Ce qui le sert, c’est qu’on voit bien que nous n’en voulons pas. Au surplus vous voyez que nous lui faisons faire tant que nous pouvons les fonctions d’un ministre de la cour de Vienne concerté avec les trois Couronnes. Il est de maxime de ne pas choisir un Pape ministre, et nous ne manquerons pas . d’en faire ressouvenir. »

D’Aubeterre et Azpuru avaient besoin d’intimider le Sacré CoUégé; ils feignent de vouloir se retirer de Rome,

250 GlÉUlENT XIV

si le Conclave n’obtempère pas à leurs ordres. D’ Aubeterre pousse Bemis à agir dans son système de terreurj et le 7 mai il lui répond : « Que Votre Éminence parle haut. La plus sûre façon, pour qu’il n’y ait pas de schisme, est d’en parler souvent et avec assurance. Qu’elle se mette en colère, s’il est nécessaire. 11 faut les épouvanter. »

Cette contrainte morale, surgissant à chaque mot de la volumineuse correspondance qui est sous nos yeux, lie laisse plus aucune incertitude à l’histoire. Jusqu’alors 011 avait douté ; maintenant les faits sont irrécusables. Les ministres de France, d’Espagne et de Naples conspirèrent contre la liberté de 1 Eglise ; par des moyens que la Religion réprouvera toujours autant que l’ honnêteté, ils ont tâché d’égarer le Conclave et de le rendre injuste, afin de pouvoir faire amnistier l’iniquité de leuis cours, flans les pays catholiques, on a jugé et proscrit ainsi les Jésuites; on espère que le Saint-Siège, gapié d’avance ou intimidé, ne pourra pas refuser sa sanction à l’œuvre des Bourbons.

Les jours se passaient en stériles efforts ou en intrigues qui n’aboutissaient pas toutes à la porte du Conclave, Les ambassadeurs s’agitaient au dehors; l’empereur Joseph II et Léopold de Toscane, son frère, prenaient au dedans une déplorable revanche. On les avait vus braver et humilier, plutôt par leur attitude que par leur langage, ces électeurs de l’Église, qui résistèrent si souvent aux vœux et aux empiétements des monarques germaniques. Le Conclave éprouvait le besoin de mettre fin à ces agitations se produisant à Rome sous mille aspects divers. Le marquis d’ Aubeterre demandait â hante voix un Pape qui ne fût que le docile instrument de la Philosophie ; on parlait dans la ville de ses arrogances concertées avec .loseph 11 et Chdiseul, arrogances qui allaient jusqu’à l'intimidation et à la vénalité. Bernis avait épuisé toutes

T;- -ihyCoOglv

18# fgfeotiféüiè ée és pôlilique de bons mots et de vanit^Ses îîédtictlotis; il n’obtenait aucun résultat. On avait dAlBné le Sàcré Collège par de continuelles exclusions; m<üs quand les deux Cardinaux espagnols, qui semblaient rStàfdëf' létif arrivée à Rome, pour trouver le Conclave fttigué, se pirêsentèrent enfin, les choses changèrent subitement de face. 11 ne resta plus à Remis (jue les appéfèDces du pouvoir. Solis l’effaça par l'élasticité de sa cofficiente et par son audace dans les moyens à mettre en jèü.

té chrdhial de Solis, archevêque de Séville, était le 'confident de Charles 111 et du comte d'Aranda. Ami des Jésifîtes jtisqu’aU moment où le roi d’Espagne leur fut ho‘stilé;"tltf l'avait vu écrire, le 19 juin 1759, à déifient Xnt Iwür le suppfier de soutenir l’innocence de la Compagnie dans la tourmente (1). Puis, renonçant à la fermeté sàterdotale pour s’improviser le courtisan d’une &âdne dont personne n’avait le secret, Solis abandonna sêS anciens j^rotfecteurs. 11 se fit l’organe de son maître contre éuî. Ce prince de l’Église n’était pas homme à /enîvter comme Remis de flatteries étudiées. Sa taciturnhé espagnole ne lui permettait pas de consacrer son t^npé'à des correspondances aussi futiles alors qu’instrtr^es pour nous; il avait mission de faire nommer un Pkpë s’èngageant d’avance et par écrit à la destruction dés lésuites. Cette mission, il était dans son caractère de la remplir sans égards et sans pitié. Mais il arrivait à Rome sous le poids de ses actes pa.ssés, et, le 8 avril, d’Aubeterre prévenait Remis contre lui, en l’accusant de Jésuitisme, impuUtion qui alors tuait un homme philosophiquement et diplomatiquement, n Je n’ai jamais connu le cardinal de Solis, mandait l’ambassadeur; j’ai oui dire que lui et son confrère étaient très peu de

(t; èhlüiiitHo H fHiiitiihe, dcl cévâtiert! Maroni, t. ni, p. 143.

cUment mv.

chose, il' passe pour être attaché aux Jésuites, et son confrère péur leur être contraire. J'ignore entièrement , quels sont ceux .qui ont sa confiance ni jqui entre avec ■ lui. » . • .

Le plénipotentiaire français ne connaît pas Solis ; le ministre espagnol va en quelques mots insultants tracer son portrait à Nicolas d’Azara : « Je me réjouis, Jui écrit-il d’Aranjuez, le. 16 mai, de savoir que nos deux - Cardinaux sont enfin ai'rivés. J’esj)ère qu’à part leur ligure, ils ne seront pas des plus imbéciles. Carj eu égard aux hommes qiii composent le Sacré Collège, ils peuvent ■ se distinguer parmi plusieurs de leurs confrères, a ..

Bernis passait en Espagne pour, un affilié des Jésuites,

Solis était inculpé en France d’être leur ami. Ce-deraier prouvera Inentôt à d’Aubelerre’ qu’il est digne de s’as- ; .

socier à ses projets. • \ •

, Ou remarquait au sein du Sacré Collège un bommoqui se' tenait à l’écart des intrigues et qui, placé entre* lès Zelanti et le parti des Couronnes, comme dans uil juste milieu pacificateur, ne laissait rien transpirer de ses pensées ou de ses espérances, ("était le cardinal Gauganelli. . .

Quelques années avant la mort de Clément Xlll, le Gouvernement français demanda à ses agents diplomaL- ' tiques à Home une Notice sur les cardinaux composant le Sacré Collège. Cette Biographie, manuscrite, qui se trouve aux archives de France, est comme toutes ces sortes d’ouvrages une oeuvre de mauvaise foi et de passion. Les Cardinaux y sont jugés par des bruits de ville ou-dc salon, line anecdote plus ou moins apocryphe fait passer à pieds joints sur des vertus que les annotateurs ne prennent même pas la peine d’apprécier ou de consi- -guer. La plupart de ces princes de l’ÉgKse sont accusés d’ignorance ou de despotisme, d’hypocrisie ou d’avidité parcequ’ils ne veulent. pas exaucer les. menaçantes prières

qne font entendre les ministres et les ambassadeurs des ('.ours de la maison de Bourbon. Ganganelli, dont les opinions étaient énéore incertaines, ne àera pas mieux traité que les autres, et il est curieux de voir avec quelsans façon l'ambassade française à Rome, devenue bio- ^phe cardinalice, peint le Pontife à qui elle remettra le soin des vengeances posthumes de la marquise de Pompadour.

Voici le portrait du futur Clément XIV. (Page 22 du manuscrit.) '

«■On dirait que ce moine Franciscain qui est parvenu au cardinalat par son adresse, marche sur lés tracés de Sixte V. On ne connâîfson "penchant ni-"pour la France ni ponr les autres nations. 11 se trouve toujours du cAté'

• lé plus utile à ses vues, tantôt Zelartte et tantôt anti- Zelante, selon le vent le plus favorable. 11 ne dit jamais ,ce qu’il pense.’. Sa grande étude est de plaire à tout le

mondé et de faire voir qu’il est du parti de telui.qu'i . lui parle. Il n’ose pas s’opposer aux désirs des souverains; il craint les Cours et les ménage. Le Pape a poiir lui beaucoup d'estime, et il obtient ce qu’il veut par mille manœuvres secrètes. Mais comme il s'esf mêlé de trop d’aflairés, ses intrigues ont diminué son crédit dans le Sacré Collège, qui, au premier Conclave, barrera vrai-:, sémblablement son ambition quelque masquée qu’elle soit'sous le froc. 11 est nécessaire de gagner ce Cardinal

• potir tous les objets qui ont rapport au Saint-Office, parceque son vœi; attire la plupart des autres. Quant aux .affaires ecclésiastiques qui concernent là France, on fie peut pas se fier entièrement à lui ; mais la crainte du méeontentehTeilt du Roi peut seule ‘le ;<féterminpr .à seconder les vues toujours justes et' pacifiques (fe î>a Majesté pour Te maintien de la Religion. »

A peine entré au Conclave, le cardinal de Remis rç- - prend en sous-œuvre le travail de ses coibprtces, et à sort

25^ (XfiKKNT XIV

tour il ^es9e au Gouvernetnent fronças un,e Notice sur tous les Gardij)au\. Bernis paile ainsi de GanganeUi.:

« Il affecte beaucoup d'égards pour les Français, et être fort bien à la cour d’ Fspagne. 11 a succédé au célèbre Passionei dans l'ollice de rapporteur du procès de canonisation du vénérable Palafox. Tout le monde a admiré son courage d’accepter cette commission dans les temps présents. 11 ne parait point ami de la Société de Jésus. Fn général on le croit capable des démarches les plus hardies pour parvenir à ses fins. »

Renchérissant sur les imputations de ses maîtres h l’égard du cardinal Ganganelli, Dufour, qui dans chacune de ses lettres mendie d’une main pour diffamer de l’autre, ne s'arrête pas en aussi beau chemin. i< Ganganelli, dit-il dans sa correspondance secrète, est un vérilaljle intrigant; mais il est connu pour tel, et dès lors on en fait le cas ordinaire que méritent ceux qui font un pareil métier..C’est encore un grand parleur, un très mauvais théologien, un homme avare, ambitieux, vain et présomptneux. Si son vote, au reste, vous était nécessaire, il y aurait moyen de l'avoir; mais il serait nécessaire dè Jui ôter auparavant la folie d’être Pape, et* il serait facile de le guérir de cette maladie en lui parlant sincèrement. üu doit toutefois se méfier sans cesse de sa duplicité, car U se livrera certainement au plus offrant et dernier enchérisseur. » - » ,-j-

Ganganelli n’était pas sorti de sa dignité sacerdotale, il n’avait pas encore donné aux ennemis de l’Église le droit de le flétrir par leurs louanges ; et c’est en ces termes que parlent de lui les hommes qui vont l’élever à la Papauté. Le P. Jides de Cordara, l’un des Jésuites qui travaillèrent tpute leur vie aux Annales de la Compagnie, et dont le talent, comme historien, est apprécié, des savants, a tracé, dans ses Commentau'cs inédits sur Ut suppressiop 4c Itt Société de Jésus, un portrait de ce

ET LES j£6aTF,<!.

même Ganganelli. Le rapprochement sera aussi curieux qu’instructif. Nous avons publié ce que pensaient le cardinal de liernis, Uufour et le marquis d’Aubeterre du Pape futur qui détruira l’Institut; voyons maintenant ce qu’en dit dans le silence de l’étude et de la réflexion un des Jésuites que Clément XIV proscrivit : (1)

U Ganganelli mena dans son intérieur une vie telle qu'il fut toujours regardé comme un bon religieux et un homme rempli de la crainte du Seigneur. 11 était naturellement jovial, ne se refusant pas à quelques jeux de mots dans Ip cours de la conversation ; mais ses mœurs étaient pures. C’est le témoignage unanime que rendent de lui ses amis et ses confrères les Franciscains. - Non seulement sa vie fut sans tache, mais son application aux études sérieuses avait été telle qu’il se distingua entre tous par l’éminence de son savoir. J’ajoute qu’il aima toujours beaucoup la Compagnie. C’est ce qu’avouaient naguère les Jésuites de .Milan, de Bologne et de Rome, villes où Ganganelli en-seigna la tliéologie aux siens et où il s’était fait connaître aux Pères de la Compagnie. C’est un fait constant que partout où Ganganelli rencontra des Jésuites, il se lia avec eux et tint à être regardé comme leur ami.

« Lorsque le Pape Rezzonico l’appela aux honneurs de la pourpre, il déclara qu'il faisait cardinal un Jésuite revêtu de l'habit des Franciscains, et les Jésuites eux-mêmes en furent convaincus. Je ne nie |>as qu’alors Ganganelli apparut contraire aux nôtres, et que la plupart l'acceptèrent comme mal disposé envers la Compa- ' giiie ; car, dès ce jour, il rompit tout rapport avec nos Pères et prit à cœur le patronage de la cause de Palafox,

itj Juin Cordara de euppressioiie Societalù Jetu commenlarii ad fra»cisevm fralrem romitem Calamandrana,

Le maniinrrit latin de cet oumi|[e a ÿ(ÿ trnuré dam la biblinibètiiie du satant abbé Cancellieri.

256 CLÉMEIST XIV • ■

et s'unit d’une étroite amitié avec Roda, ambassadeur du roi d’ Espafçne. Sous la pourpre, il commença à porter ses . regards vers le suprême Pontificat. En homme perspicace^^ il comprit que celui qui se déciderait pubüquenient favorable aux Jésuites serait . difficilement choisi pdUr ebef de l'Église. Aussi .suivit-il une ligne dé conduite diamétralement opposée. Toutefois ce changement ne fut qu’extérieur. Son cœur, sa volonté detpeuraient inébranlables, et c’est avec raison que le cardinal Otsini he cessait de l’appeler un Jésuite déguisé- » .

• .Ganganelli, si diversement apprécié, était, jusqu’à l’heure décisive, resté' dans ce caractère. Chaque fraction dp Conclave l’avait entendu jeter quelques-uns de ces ’ .mots significatifs qui prêtent beaucoup à l’interprétation.

Leurs bras sopt bien longs, disait-il en' parlant des ' princes de la maison de Bourbon, ils passent par dessus les ,\lpes et les Pyrénées. » Aux cardinaux qui n’immo- ' laient pas les Jésuites sous de chimériques accusations, il répétait avec un accent plein de sinéérité : « U ne faut pas plus songer à tuer la Compagnie de Jésus qù’à ren' verser le dôme de saint Pierre, n

Ces paroles , cette attitude , dont l’art n’écliâppaât point à la sagacité romaine, et qu’Azpuru comme d'Aubeterre avaient signalées depuis longtemps, firent comprendre aux Cardinaux espagnols qoe Ganganelli ambitionnait la tiare. C’était le seul moine dans le Conclave ; ils crurent que des rivalités d’institut pouh'aient être un nouvel élément de succès. Le Caractère de Bernis,dout exubérant de présomption, .n’avait rien de sympathique avec celui de Ganganelli, Bernis souda le Cordelier ; il

• le trouva c,ilme et froid, ne promettant rien, ne s'engageant jamais ; néanmoins dans les fine^essi déliées* de la langue italienne, cherchant à ne rien refuser. Ganganelli Jui pai'ut peu sûr, et l’archevôque d’Alby se mit en quête 'd'un autre candidat. '

ET LES JtSUrrES. S57

Ce candidat était introuvable. Les uns voulaient un honnête homme pour Pape, les autres, en plus petit nombre, cherchaient à introniser sur la Chaire de Pierre la faiblesse ou la vénalité. Le 8 mai après midi, Bemis rend compte à d'Aubeterre de ses tentatives.

« L’intrigue d’hier au soir. Monsieur l’ambassadeur, ]Mralt avoir été le dernier eflbrt de la faction contraire, qui a voulu nous arracher une exclusion, en ébranlant une partie de nos Napolitains (gens très suspects), et nous faire craindre une inclusive forcée. Je pris le parti de parler si fort hier au soir de la sortie des ministres de Rome et du renouvellement de la déclaration déjà faite, il y a huit jours, dont on prétendait cause d’ignorance, parceque Cavalchini ni Lante n’en avaient point ou peu parlé, que la peur a pris à nos adversaires. Fantuzzi n’a eu que peu de voix au scrutin. Nous avons renouvelé la déclaration tous ensemble à Jean-François Albani, qui fait l’oflice de sous-doyen, et qui nous a répondu comme un ange, et en même temps très positivement. Fantuzzi est tombé, je crois, pour la dernière fois; et l’on travaille sérieusement pour Pozzobonelli, qui me fait actuellement quatre fois par jour de fausses confidences. Colonna, Paracciani, Spinola, De Rossi peut-être, vont être mis sur les rangs. 11 est certain que Fantuzzi réunissait tout le monde. Il a renoncé en homme sage ; et cette renonciation a augmenté son mérite aux yeux de ses partisans. Peut-être, et je vous prie de vous en souvenir, que nous aurons à nous repentir de l’avoir détrôné, comme il est arrivé à l’occasion de Cavalchini. Tout ce que je puis vous dire, c’est que dans la liste de ceux qu’on peut choisir, il y a des Jésuites aussi Jésuites que j’en connaisse; et que, pour trouver ici de vrais ennemis de cette Société, il faudrait être Dieu et lire dans les cœurs. Nous allons rentrer dans le silence, cultiver nos créatures, en augmenter s’il se peut

258 CLËHKNT XIV '

le nombre. Elles sont toutes prévenues, avant d'engager leurs voix, de nous demander s’il n’y a point de difficultés sur les sujets proposés. Par où cela finirait-il ? Je n’en sais rien : car il n’y a de vrai homme d’esprit ici qui entende et qui saisisse que Jean-François Albani, et il est contre nous, m

Quatre ministres des Cours pesaient donc sur le Conclave de tout le poids de leurs menées. Les Cardinaux portaient leurs sufirages sur Fantuzzi, qui, selon Bernis, réunissait tout le monde ; Fantuzzi succombe parceque sa probité était incontestable. Les autres échouent comme lui ; mais, dans les conditions données, il devenait impossible aux Couronnes d’en évoquer un qui fût papable. Bemis s’irrite des obstacles, et il en arrive à déclarer que si satisfaction n’est pas accordée aux Rois de France, d’Espagne et de Naples, un schisme éclatera en Europe. A ce mot d’Aubeterre, dont Azpuru guide la main, saisit sa plume et, le 10 mai, il répond à Bemis : U Votre Éminence a posé deux principes fondamentaux dont il ne faut plus sortir. Savoir de ne parler que quand nous le jugerons à propos, et que toute élection faite sans le concert des Puissances ne sera pas reconnue. »

Là tendaient les vœux secrets des Sophistes ; mais quoique leurs œuvres immorales ou littéraires eussent gangrené une partie de la noblesse de France et d’Allemagne, tout porte à croire qu’une séparation avec l’Église catholique, apostolique, romaine n’eût pas été acceptée par les peuples. La menace fut faite cependant : elle resta inutile. Alors le Cardinal change de batterie ; et c’est encore un outrage qu’il adresse à la Cour de Rome sous le pli diplomatique. Bernis parle à d’Aubeterre des Cardinaux espagnols ; puis il ajoute, le 11 mai : O Comme ils ne font que d’arriver, ils ne sont pas pressés d’en finir. D’ailleurs la patience est la grande vertu de leur nation. Solis me fait toujours dire qu’il a

Digiwcc I: .

ET LES JiSinTES.

toute confiance en moi. Les Albani cultivent beaucoup les Espagnols. Leurs présents réussissent très bien. 11 est certain que nous ne sommes pas magnifiques, et il faudrait au moins donner de temps en temps des dragées à ceux à qui on donne si souvent le fouet; mais ce n’est pas la manière de la France. »

Le 18 mai on flottait encore dans l’incertitude; car à ce moment même Bernis écrivait à d’Aubeterre : « Le pauvre cardinal Caracciolo a eu une scène de fanatique au sujet de Colonna, avec le cardinal d’York. Il avait déclaré auparavant au cardinal de Solis qu’en conscience il croyait devoir donner sa voix à Colonna, à moins que les Couronnes ne fussent contraires. Le cardinal Torregiani et le vieux Perelli l’échauffent. Je sais de plus qu’il est lié avec les Jésuites. Ce serait un bien mauvais Pape, quoique ce soit un bon et honnête garçon. »

Le lendemain, un billet du marquis d’Aubeterre 4 Remis révèle dans un inqualifiable langage les discordes intestines dont le Conclave devenait le théâtre. Le cardinal Rezzonico avait déclaré publiquement que le marchandage des votes et la tyrannie des Couronnes était une insulte que le Sacré Collège ne supporterait pas longtemps. Il avait dit que, malgré le bon plaisir des Princes, sa conscience ne se prêterait jamais à leur honten* trafic. D'Aubeterre répond à Bernis : n Je vous avoue que le propos qu’a tenu Rezzonico à Votre Éminence et au cardinal de La Cerda est bien extraordintdrè ; quelque imbécile qu’il soit, je ne l’aurais pas cru aussi insolent. Il faut qu’il ait été tancé ces jours-ci par le Général des Jésuites. J’admire la modération de Votre Éminence; pour moi, je conviens que je n’en aurais pas eu autant, et je l’aurais traité comme un polisson qu’il est. »

Ce jour-là même, 14 mai. Remis ne partage pas les violences de l’Ambassadeur. 11 se berce d’espoir, et il

CLÉMENT nv

écrit : u Malgré cela, nous acquérons des forces, et je crois que nous sortirons du Conclave sans avoir déchargé nos armes. Le grand point est de ne pas tomber malade ; j’ai des chiiTonnages ; je ne dors pas bien ; mais j’espère m’en tirer. »

Huit jours s’écoulent encore dans de pareils conflits; on touche enfin au dénouement de ce drame d’où la Religion et la probité sortent aussi blessées l’une que l’autre. Bernis avait renoncé à s’entendre avec Ganganelli ; Solis a sur les principes du Cordelier des notions plus exactes. De concert avec le cardinal Malvezzi dans le Conclave et les Ambassadeurs de France et d’Espagne au dehors, l’Archevêque de Séville veut qu’on exige du candidat des Couronnes une promesse écrite de supprimer l’Ordre de Jésus. Cette promesse est la condition irrévocable des Puissances : Solis négocie mystérieusement avec Ganganelli : il en obtient un billet adressé au Roi d’Espagne. Dans ce billet, Ganganelli déclare « qu’il reconnaît au Souverain Pontife le droit de pouvoir éteindre en conscience la Compagnie de Jésus, en observant les règles canoniques, et qu’il est à souhaiter que le futur Pape fasse tous ses efforts pour accomplir le vœu des Couronnes. »

Cet engagement n’est pas très explicite. Le droit invoqué n’a jamais été contesté, et, dans d’autres circonstances, Solis se serait bien gardé de l’accepter comme obligatoire. Mais il savait que le caractère de Ganganelli ne tiendrait pas à la lutte, et qu’une fois pris entre le double écueil de son honneur et de son repos, il n’hésiterait pas ù seconder la violence des désirs de Charles III. En le menaçant de publier cet acte, on devait faire du Pape futur tout ce que l’on voudrait ; cette oppression morale restait pour les trois puissances une garantie dont le texte même du billet n’était que l’occasion. D’ailleurs l’Italien, qui refusait d’aller au-delà par écrit, ne cachait pas à l’Espagnol ses plans ultérieurs. Il ouvrait

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son âme à l’espoir de réconcilier le Sacerdoce et l’Empire ; il aspirait à les réunir dans la paix sur le cadavre de l’Ordre de Jésus, et à recouvrer ainsi les villes d’Avignon et de Bénévent.

line fois le pacte secrètement signé, Solis communique le mot d’ordre aux Cardinaux du parti des Couronnes, et le 16, au malin, Bernis, qui ignore le traité, fait part de ses appréhensions à d’Aubeterre. « On va , proposer Ganganelli, lui mande-t-il. Je ne serais pas

étonné que les Albani fussent pour lui. 11 n’est pas aisé I . de déchiffrer ses véritables sentiments. Je sais c[ue M. Az- ‘ puru et vous, M. l’ Ambassadeur, en avez bonne opinion.

Il ne s’est pas soucié de me donner la même idée, et c’est de tous les sujets papables celui dont je me hasarderais le moins à faire l’horoscope, s’il est élu. »

Les Albani, les premiers protecteurs de la jeunesse de ' Ganganelli, se croyaient sûrs de lui. Avec eux, il s’était

montré à cœur ouvert autant qu’un pareil caractère pou- ^ vait le faire. 11 leur avait parlé de ses vieilles relations

avec la Compagnie, du besoin qu’avait l’Église de cette milice toujours prête à combattre et à mourir. Les Albani,

I entraînés par leurs convictions, votaient pour lui. Le

cardinal Castelli, l’un des hommes les plus vénérés du , Sacré Collège, et qui avait toujours été opposé à Gaji-

ganelli, entend ce dernier dire à haute voix : « Je ne donnerai jamais mon suffrage à Stoppani, car, s’il était Papa,

I - je suis certain qu’il opprimerait les Jésuites. » Ce mot, prononcé en face du scrutin où deux suffrages, isolés et inconnus, s’obstinaient, depuis l’ouverture du ('.enclave, à proclamer le nom de Ganganelli, est une révélation pour les Cardinaux de bonne foi. La faction de Rezzonico, neveu du Pape défunt, se range à l’avis de Castelli (1). Ce brusque chaugetnent de front inquiète Ber-

t (i^Daiik la mioutc d'une lettre du cardinal de Beniis, au duc de Cbuiseul,

k la date du 17 mai 1787, nous lisons : r Comme aussi nous derons la vé-

rXËMBNT nv

nifl, et dans l’après-midi du 16 mai, il écrit à d’ Aubeterre : « 11 est évident que Ganganelli est Jésuite et qu'il a transigé avec eux, et alors les Cours seront la dupe de ce religieux. Je sais que nous avons nos ordres et que nous serons disculpés de l’événement; mais au moins faut-il prendre des précautions pour que Ganganelli nous ait obligation de sa papauté. »

Quelques heures après, Bernis était mis au courant de la négociation suivie entre le Cordelier italien et l’ Archevêque de Séville. Dans un post-scriptum ajouté à cette lettre, il mandait ; « Messieurs les Espagnols ne nous disent pas tout. S’ils avaient parlé, nous n’aurions lait aucune réflexion sur Ganganelli. Nous l’avons vu porté par les Albani, cela nous a paru suspect. 11 paraît qu’on s’est arrangé avec lui, tout est dit. »

soir de ce même jour, Bernis ne laisse plus aucune incertitude à l’ambassadeur de France. Il lui raconte de quelle manière il a été joué.

« J’étais si pressé lorsque j’eus l’bonneur d’écrire à Votre Excellence, avant et après dîner dans le même billet, que je crains de m’être mal expliqué et que vous n’ayez cru que je me plaignais de votre réserve, tandis que je n’avais à me plaindre que de celle des Espagnols. Ils ont négocié avec Ganganelli : il n’était pas nécessaire

rilé au Roi, nous ne pouvons lui cacber que ce cardinal (Ganganelli), par sa rie mystérieuse, nous a donné des soupçons, et quMI est impossible non reniement de répondre aOimintirement de ses principes, mais même de deviner quel serait le système de son gouvememcot, tant sa marcke eat obscure. Sa liaison arec Jean^Prançois Albaoi est certaine. >

Les phrases qui suivent ont été eilacées sur rorigioal par Bernis. Nous les rétablissons parcequ'elles indiquent la nouvelle position du Conclave. Bernis ajoute donc en parlant de Gnnganelli : ■ Le cardinal Castelli, chef des fanatiques, ne lui est pas opposé non plus. Tl est qisé de conclure qu*i) y aurait plusàeraindre qu’à espérer de son pontificat. Un moine qui est parti de si loin, qui a aba ndonné ses protecteurs toutes les fois que cela lui a paru utile a se« intérêts, est au moins bien suspect, s’il B’ast pas dangereux. *

qu’ils nous dissent le fond de cette négociation, mais ils auraient dû nous dire seulement qu'ils étaient sûrs des sentiments de ce Cardinal. Ce mystère nous a mis dans le cas de soupçonner Ganganelli, nous avons remarqué des pourparlers de ce Cardinal avec Castelli : tout cela formait la preuve la plus complète du Jésuitisme de Ganganelli { nos amis et surtout les Corsiifi en étaient effrayés, et je vous avoue que je croyais trahir le Roi en secondant son élection ; d’autant plus que dans la liste des bons, il n’était que le sixième ; voyez quel danger ce mystère faisait courir à la négociation des Espagnols. 11 faut qu’ils se soient assurés des Albani, que je voyais depuis longtemps liés avec eux par le moyen du conclaviste de Solis, Ignace d’Aguirra : le cardinal Orsini et moi avions fréquemment averti Solis de la corre.spondance de cet bomme avec les Albani. Nous craignions qu’il ne le trahit ; et nous étions de bonnes dupes. Ce matin le cardinal de Solis, k qui j'ai montré mou étonnement sur la liaison des Albani avec Ganganelli, m’a dit qu’il fallait dès le premier scrutin aller pour lui. Je lui ai fait sentir que ce sujet me paraissait suspect pai' ses liaisons, et que je croyais qu’il fallait le voir venir et nous assurer de lui, en ne lui donnant nos voix qu’à propos. 11 a pris ces réflexions pour un refus. Alors le bandeau fut levé, et j'ai rapproché les allées nocturnes de sou secrétaire chez Ganganelli. Les pistoles d'Espagne m’ont paru un bon moyen pour avoir gagné les Albani, sans lesquels toute élection est impossible. J’ai donc déclaré aux Espagnols, après leur avoir fait apercevoir légèrement que je voyais tout, que nous les suivrions dans la forme qu’ils désiraient, que tous les soupçons étaient dissipés dès qu’ils étaient assurés de Ganganelli et des négpciateurs .Albani. Solis est convenu qu'il avait espérance que Qanganelli ferait PaUaviciui secrétaire d'Etat; j’en ai été d’accord avec Ôrsini, ainsi que de coh-

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server la secrétairerie des brefs à Negroni, et la daterie à Cavalchini, en reconnnandant pour cette place Malvezzi après la mort prochaine de Cavalchini. Tout cela a été convenu, et j’ai ajouté qu’il fallait nous avertir à l’avenir pour que nos idées, notre langage et nos démarches fussent uniformes. Voilà, Monsieur l'Ambassadeur, tous les mystères éclaircis ; il n’est pas croyable, mais il serait possible que vous n’en fussiez pas instruit. La did^rence de nos opinions sur la promesse à exiger a pu nous rendre suspects ; mais ce serait à tort. Nous avons toujours dit que notre sentiment ne devait pas régler celui des autres. Nous sommes bien aises de n’avoir rien su des moyens ; mais il était nécessaire de nous instruire de la négociation en général pour régler notre conduite. »

11 ne reste plus qfu’à voter pour Ganganelli ; Bernis en prend son parti. Malgré la blessure faite à sa vanité, il s’apprête à triompher et à persuader à ce naême Ganganelli que c’est à la France qu’il devra la tiare. « Je ne dois point me plaindre du mystère, puisqu’on vous en fait, écrit-il à d’Âubeterre, le 17 mai. Dieu veuille que cette intrigue réussisse 1 11 est fâcheux d’y être mêlé sans savoir comment elle est menée ; mais il faut suivre ses Instructions. Les événements justifieront ou condamneront les moyens qu’on a pris. En général, il est certain que les Albani se sont jetés cent fois à ma tète. Mais comme je n’avais point d’argent à leur offrir et que vous vous défiez avec raison de la fidélité de ces gens-là, je me suis contenté de bien vivre avec eux et de m’en faire ménager. L’argent comptant vaut mieux que toute chose. Si l’Espagne s’attache les Albani par de bonnes pensions, elle sera la maîtresse de ce pays-ci. Nous ne savons que déchirer nos ennemis et leur faire des tracasseries au lieu de les gagner. Mais si M. Azpuru n’a pas assuré son affaire par des sommes fortes et par l’espérance de plus grandes, je ne serais pas étonné que

ET LES JÉSCTTES. *265

les Espagnols fussent joués, d’autant plus que les Albani n’abandonneront jamais les Jésuites et qu’ils ne porteront Ganganelli que dans le cas où il aura donné les assurances les plus fortes du maintien de la Société. Quand on fait de certaines lettres, il n’en coûte rien de faire des contre-lettres, et l’on ne doit pas plus se fier aux unes qu’aux autres. »

('.es insinuations à l’adresse de Ganganelli et qui tombent sur lui de tout leur poids ne se réalisèrent point. Personne n’exigea de contre-lettres, car les Zelanti, qui qui se décidaient à voter pour le Gordelier, ignoraient le traité conclu. Ils ne le soupçonnaient même pas, et l’on en faisait un tel mystère que Bemis le devina plutôt qu’il ne le sut. C’est ce qui le poussait à ajouter dans ce même billet : « Je bénis Dieu de n’être pour rien dans tout cela. Je serais même bien fâché de voir ce que je ne puis m’empêcher d’entrevoir. Au reste je ferai savoir à Ganganelli dès ce soir que, sans notre concours, rien ne réussirait pour lui, et qu’ ainsi il doit être attaché à la France. Il faut qu’il nous craigne un peu, mais pas trop. Je crois cette précaution essentielle, sans quoi notre rôle serait absolument passif et ridicule. »

D’Aubeterre a trempé dans le complot des Espagnols; mais il sent le besoin de consoler le cardinal de Bcrnis, dont l’amour-propre saigne encore. Pour entrer dans les amertumes de son dépit, il lui mande, le 17 mai : « Par mon billet (n* 51), Votre Éminence aura vu que j’ignorais entièrement le traité des Espagnols pour Ganganelli. A en juger par les réponses que m’a faites M. Arpuru, il parahrait qu’il n’en était pas plus informé que moi. Reste à savoir s’il a eu à mon égard la même bonne foi que j’ai pour Votre Éminence. C’est ce dont je doute. Au reste il n’y a qu’à désirer que celte élection réussisse a\ec tous les arrangements convenus vis-àvis de Votre Éminence. Elle est au gré des Cours. Et les

266 CJUÜONT Xtv

Couronnes auront eu tout l’avantage du moins aux yeux du public. S’il arrive que par les suites on ne soit pas content du Pontificat, on n’aura rien à nous dire. S’il est bon, nous en profiterons comme les autres. Tout ceci est au hasard. Ganganelli vaut autant que les autres, et les autres ne valent pas mieux que lui. On ne peut se fier à aucun. »

C’est sous de pareils auspices, c’est avec de tels outrages au Sacré Collège que la diplomatie fait un Pape ; et, renchérissant encore sur tout cela, Bernis ne craint pas de répondre, le 17 mai après midi, à cette insolente déclaration ; « J’ai reçu le billet dont Votre Excellence m’a honoré ln° 52) , il est si raisonnable, si net que c’est pour moi l’Évangile. En conséquence nous irons pour Ganganelli à pleines voiles au scrutin, et la patience nous acquerra les voix qui nous manquent ; car il me parait que le conseil de Rezzonico ne veut point de ce religieux. Nous avons cru, d'après les apparences, que les Espagnols avaient formé un grand plan en s’assurant des Albani, moyennant quoi tout était fini en deux fois vingt-quatre heures. Mais ils se sont simplement ' arrangés avec GanganeUi, lequel est devenu riant et accueillant. 11 dit partout qu’il ne veut pas être proposé ; nous le proposerons malgré lui. i>

Ganganelli devait se laisser faire; mais sans le vouloir, Bernis vient de détruire les odieux soupçons que la veille il laissait planer sur la prétendue vénalité des Albani. Au moment où il traçait ces lignes, il avait sous les yeux une lettre de Voltaire. Le patriarche de Femey forçait lui aussi les portes du Conclave, et, dans son style étincelant de spirituelles railleries, il rappelait au Cardinal les poésies de sa jeunesse. Cette épitre (1) fut pour

(1) La lettre de Voltaira est datée du B nai 1769. La voici telle qu'on la trouve dans set Oiîuvr^s campUU» :

> PuiM|ue vouh éleft encore* Mooacigmar, daoa votre eaisae de plancbea,

ET LES JÉSCTTES. 267

lui un baume qui calma ses blessures. Il la lut aux Cardinaux de sa couleur ; il en tira vanité, et, fort des encouragements de Voltaire, U se crut destiné à l’immortalité.

Le 18 au soir, Bernis écrit encore à d’Aubetene : « La chose s’avance. Dieu veuille qu’elle ne culbute pas au port ! J’ai averti les Espagnols pour leur faire sentir que, quand on est de concert avec la France, il faut qu’elle joue le rôle qui lui convient. L’abbé de Lestache (1) va à une heure de nuit chez le futur Pape. Il y porte un Mémoire par où il démontre que c’est à la France qu’il doit la tiare. »

Malheureusement Ganganelli savait. trop à quoi s’en tenir.

Les réticences du cardinal de Solis et le traité conclu

CQ atteodant le SaioUEcpril, il est bien juste de tàeh^ d'amoser Votre Eminence.

c Vous aves lu sans doute actclicmcnt les Quatre Saisons de M. de Saint' Lambert. Cet ouvrage est d*autant plus précicui, qu'on le compare ft un poème qui a le même titrer et qn! est rempli d'hnages riantes, tracées du pinceau le plus léger et le plus ibdle. Je les ai lus tous detis avec un plaisir égaL Ce sont deux jolis pendants pour le cabinet d'un agriculteur tel que j'ai l'bonneur de l'élre. Je ne sais de qui sont ces Quatre Saisons, A côté desquelles nous osons placer Je poème de M. de Saim-Lambort. Le titre porte, par M. le C. de B.... ; c'est apparemment M. le cardinal Je Rembo *. On dit que ce cardinal était l'homme du monde le plus aimable, qu'il aima la littérature toute sa vie, qu'elle augmenta ses plaisirs ainsi qne sa considération, et qu'elle adoucit ses chagrins, s'il en eut. On prétend qu'il n'y a actueiieroeut dans le Sacré Collège qu'un seul homme qui ressemble à ce Bembo, cl moi je tiens qu'il vaut beaucoup mieux.

« II y a un mois que quelques étrangers étant venus voir ma cellule, nous nous mîmes ù jouer le pape eux trois dés : je jouai pour le cardinal Stoppani, et j'amenai rafle; mais le Saint-Esprit n'étnit pas dans mon cornet ; ce qui est sûr, c'est que l'un de ceux pour qnî nous avons joué sera pape. SI c'est vous, je me recommande à Votre Sainiclé, Conserver, sous quelque titre que ce puisse être, vos bontés pour le vieux laboureur V. t Forianatus et ille deos qui novit agrestes. •

(I) L'abbé de Lestacbe était le conclaviste du caréii.al de Bemis. **

* Le cardinal de Bemia avait fait un petit poème sur les Saisons. ,

avec Ganganelli plaçaient Bemis dans une fausse position. 11 essayait d’en sortir avec celui qui allait s’asseoir sur la Chaire apostolique. Quelques heures auparavant, il tentait la même chose auprès du duc de Choieeul. <1 On peut dire, lui mandait-il le 17 mai, que jamais les Cardinaux sujets de la maison de France n’ont montré plus de pouvoir que dans ce Conclave (1) ; mais leur puissance se borne jusqu’ici à la destruction. Nous avons le marteau qui démolit, mais nous n’avons pu saisir encore l’instrument qui édifie. »

Vingt ans plus tard, la révolution française, à son tour, trouva le marteau qu’elle avait mis aux mains des Rois pour abattre la Compagnie de Jésus ; ce fut contre les trônes qu’elle le dirigea.

Le 19 mai 1769, le cardinal Camerlingue de la sainte Église éomaine annonçait à la ville et à l’univers que la Chrétienté avait un nouveau chef. Le Conclave était terminé; le cardinal Ganganelli montait sur la Chaire de Pierre. 11 se nommait Clément XIV, et cette année 1769, qui enfanta tant d’intrigues, qui vit naître tant d’hommes destinés à la célébrité, enregistrait sous quels déplorables auspices il parvenait au suprême Pontilicat. Entrant dans une lutte éternelle avec sa conscience, tantôt mise à l’aise par les caresses des Cours, tantôt intimidée par leurs menaces, le Cordelier sous la

(i) D'après le texte des lettres inédites que nous Tenons de publier, U est de toute évidence que Clément XIV a été élu en dehors de Bemis et presque malgré lui ? mais U est d'usage qu'oprès l'élection du Pape chacun s'en attribue l'honneur. Bemis se donne bien de garde de manquer à ce rO'e. A 8olsante-dix>sept ans de distance un autre agent français à Rome ne craint pas de publier snr les toits qu'il a eu le même avantage. Les ambas* sadeurs étrangers sont complètement restés en. dehors de la nomination de Pic IX ; ils n'y ont pris aucune part Ce qui n'empéche pas M. Rossi de proclamer dans des correspoiiduuccs qu'il fabrique en son honneur pour les journaux, que c'est ù sou inler\euUon seule que le souverain Pontife actuel doit la tiare*

ET LES JÊSCTTES. 369

tiare va enfin se trouver aux prises avec les difficultés que son génie astucieux espéra de conjurer. Le marché qui le donna à l’Église catholique, pour nous servir des expressions de d’Aubeterre, ce marché a toujours jusqu’ici été nié par les Jésuites et par plusieurs annalistes. Toutes les relations du Conclave qui se trouvent aux archivés du Gesii et ailleurs, tous les écrits contemporains ou postérieurs composés par les Pères de l’Institut sur ce sujet sont unanimes comme les lettres particuliët«s émanées d’eux. Tous repoussént l’hypothèse d’une transaction entre Ganganelli et les Cardinaux espagnols.

Nous avons jeté sur ce point historique une lumière inattendue. En face des documents que nous venons d’exhumer, le doute n’est plus possible. Il ne nous reste plus qu’à suivre Ganganelli dans la voie qu’il s’est tracée. Mais afin de rendre la démonstration plus absolue et de prouver jusqu’à quel degré ceux qui présidèrent à l’élection du nouveau Pape paraissent avoir perdu le sens moral, il sera bon d’entrer un peu plus avant dans le secret de leurs manœuvres. Nous avons montré les Cardinaux hostiles à la Compagnie et dévoués à l’abaissement du Saint-Siège, patronés par les ambassadeurs et récompensés par les Rois. Le duc d’York, le cardinal Lantc, Corsini et quelques autres ont reçu le prix de leur soumission au vœu des Couronnes. Pallavicini est secrétaire d’État, Negroni sera celui des brefs, Malvezzi a la survivance de la daterie. Le jour même de l’élection de Clément XIV, le marquis d’Aubeterre se rappelle une dette qui date de deux ans. Le cardinal Branciforte a été un des meneurs dë l’intrigue qui vient de se dénouer, et, le 19 mai 1769, l’ambassadeur de France écrit à Bernis: « M. le duc de Choiseul m’ayant recommandé, par sa lettre du 28 septembre 1767, les intérêts de M. le cardinal Branciforte, je prie Votre Éminence, de vouloir

bien les appuyer dans les différents objets qui, selon les circonstances, peuvent se présenter et nommément pour la légation de Bologne, si le cas arrivait que le cardinal Pallavicini, qui en est aujourd’hui pourvu, vint à obtenir quelque autre place qui fît vaquer celle-là. »

Le partage des hautes fonctions de la Cour romaine <;st fait par la diplomatie. Le Franciscain dom Joachim de Osma, confesseur du Roi d’Espagne, ne s’oublie pas. Charles 111 demande pour lui un évêché in partibus. Il est nommé archevêque de Thèbes, dans le Consistoire du 18 décembre I76t). Azpuru, qui prétend au chapeau de cardinal, est appelé à l’archevêché de Valencia, et le libraire Nicolas Pagliarini, qui, sous la protection de Pombal, inondait l’Europe et même Rome de ses pamphlets contre le Saint-Siège et les bonnes mœurs, obtient par le bref cum siail arcepimus la décoration de l’Éperon d’or. Clément XIV comble d’éloges, il anoblit celui que Clément XIII avait justement condamné aux galères, et Pombal demande un chapeau de cardinal pour son frère.

Chacun cherchait à se faire escompter la part qu’il avait prise à la nomination de Ganganelli. On exigeait de hauts emplois ; on trafiquait de son suffrage pour s’imposer au gouvernail de l’Église. On eût dit que le sy.stème constitutionnel faisait invasion dans le Conclave, tant étaient pressés les rangs des besogneux, des intrigants et des protégés. C’était le jour où l’on songeait à soi, le jour des .salaires. L’Ambassadeur de France l’inaugure par des proscriptions. On récompensait les hommes qui s’étaient vendus; d’Aubeterre propose de faire exiler ceux dont la conscience n’a pas fléchi. « Quant aux deux prélats Antonelli et Garampi, mande-t-il le 19 mai à Bernis, il est bien essentiel qu’ils soient chassés de Rome. Le premier est à présent au Saint-Office, et je crois que la place est du nombre de celles qui subsistent

ET LEâ JÊSUfTES.

toujours; mais le Pape est le maître de le chasser de Rome et de faire exercer son emploi par un autre. Le second était ci-devant Secrétaire du chiffre, et son emploi a cessé avec le Pontificat passé ; de façon qu'il n'est plus rien. Je crois qu'il est essentiel de faire sentir à ces deux sujets, qui sont très mauvais, l’indignation des Lours. Votre Éminence sent aisément combien un tel exemple influe pour les suites. »

La position est nettement dessinée : les dignités aux corrompus ou aux timides, la proscription aux forts. Le cardinal de Remis, qui a contribué au développement de cette impudeur, veut bien songer aux autres ; mais il ne s'oublie pas lui-même. A quelques jours d'intervalle, il adresse à Choiseul deux lettres qui prouveront que ce Cardinal savait mieux faire ses affaires que celles de la Catholicité. 11 vient d'être désigné comme ambassadeur du Roi très chrétien près le Saint-Siège ; c'est la récompense promise à son zèle ; il sollicite de l'argent pour tenir maison, puis U ajoute à cette dépêche, datée du 7 juin : a Je vous ai envoyé l’état de mes dettes anciennes, montant à deux cent sept mille livres. 11 faut que je délègue une somme considérable sur mes revenus pour les acquitter : voilà un point important à ma tranquillité. En voici un autre qui intéresse mon bonheur : c’est le rétablissement de ma pension de Ministre d'État. Le Roi m’en donne le titre ; il voit que j’ai eu, à la face de l’univers, la plus grande part à l’élection du Pape ; n’est-il pas de sa bonté de ne laisser aucune trace qui en affaiblisse l'idée? Je ne serai jamais heureux sans cette faveur. Donnez une compagnie à mon neveu, qui sort des pages, et vous me comblerez et m’attacherez à vous par la reconnaissance autant que je le suis déjà par l’ancienne amitié. »

Après avoir mendié avec tant de grâce. Remis, le

28 juin 1769, écrit au duc de Choiseul, qui a tout ac-

cordé par une lettre du SO mai : « H y a longtemps que je sais qu'on se défie de moi en Espagne. Les cardinaux de Solis et de La Cerda, avant d’entrer au Conclave, avaient déclaré imprudemment qu’ils ne seraient pas la dupe des Français. Us ont voulu que nous fussions la leur : le contraire est arrivé. L’écrit qu’ils ont fait signer aq Pape n’est nullement obligatoire; le Pape lui-même m’en a dit la teneur. Sa Sainteté craint le poison ; eUe se défie de tout ce qui l’entoure et ne se fie à personne. Le confesseur du Roi d’Espagne est moine et ennemi des Jésuites. Il souille la haine monastique, et croit que tout doit céder à son impulsion. Mais le Pape n’a pas fait de marché, et il veut procéder en homme sage et attaché à la vie. »

Son pontificat s’inaugurmt sous de déplorables auspices. Les Cardinaux des Couronnes faisant cause commune avec la diplomatie avaient marchandé ou conquis par la crainte quelques suffrages. Ganganelli s’en était attiré un plus grand nombre en trompant leur bonne foi. La simonie, la terreur et l’intrigue venaient de créer un Pape ; une solennelle injustice devait sortir de cet ensemble de hontes. Nous avons raconté l’origine de la conspiration, suivons-la maintenant dans ses développements, car à l’exemple de Didier, abbé du Mont-Cassin, puis successeur immédiat de Grégoire VII sous le nom de Victor III, nous devons indiquer la source du mal afin d’en prévenir le retour. « Loreque la foule des ecclésiastiques inférieurs, dit ce Pape honoré comme un saint (1) , marchait dans les voies de la licence la plus effrénée, sans que personne songeât à y mettre obstacle, bientôt les prêtres et les diacres qui étaient obligés d'expliquer les mystères du Seigneur purs et chastes de corps et d’âme, commencèrent eu.\ aussi à s’unir à

(1) Dialoÿ, in Mliolk, pairmn, U xnil, lib. S.

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ET LES JtSlTITES. 27S

des femmes comme s'ils eussent été séculiers et à faire leur testament en faveur des enfants nés de ce commerce sacrilège. Il y eut même qvêlques évêques tellement éhontés qu’ils gardèrent leurs femmes dans leur propre maison. Ce fut surtout à Rome que cet exécrable et scandaleux usage s’enracina. Ainsi, après que quelquesuns curent seulement de nom occupé le siège pontifical, Kenoit lui aussi, tel ]>ar son nom et non point par ses œuvres (1), Benoit donc, fils d’un certain .\lberic, sénateur, marchant sur les traces de Simon le magicien plutftt que de Simon Pierre, j>arvint au sacerdoce suprême au moyen de sommes considérables que son père lit distribuer parmi le peuple. I, 'horreur qu’elle m’inspire ne me permet pas de raconter quelle fut sa conduite déshonorante lorsqu’il se fut ainsi emparé de la papauté. »

Ce n’est point une allusion que nous faisons aux Cardinaux électeurs et à l’élu de 1769, c’est un témoignage que nous invoquons pour soutenir nos forces et pour prouver que l’Église n’a jamais reculé devant la vérité.

(Il C'»t de Benoll IX dont'il s'igU dam ce texte de Victar III.

CUMENT XIV

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