‹ Clement 14. et les jesuitesChapitre 9 sur 22 · ET LES · texte numérisé non relu

ET LES

de loufuiges, et les ^çyclopédistes QKaluieut sou géiii^

' U Enivré, dit Schœll, de l’encens que lés philosophes français brûlaient sur son autel, il ne connaissait pas de plus grande glpire que d'être compté parmi les ennemis de la religion et des trônes, u II marchait donc sous la bannière de l’incréduljté. . Les autres gçuvernants, Grir maldi. Roda, Campomanès et Monino, créatures de* Joachim d'Eleta, plus connu sous le nom de Joachim d'Q^ma, sa patrie, n’avaient rien à refuser au confesseur du Roii Ils mettaient^ son service l’énergie de leur caractère et de leur génie ambitieux. Le duc d’Albe, ancien mi.mslre de Ferdinand VL partageait ces idées; il s’ôtait fait l’apôtre des innovations et l’excitateur de la haine contre les Jésuites (1). Le Portugal et. la France venaient de les écraser; le duc d’Albe et d’Afandâ n’osèrent pau" rester en arrière. ...... . *•..■. • '' • ■ .•

Le prétexte de l’émeute de Madrid pour les capas et lé. sOhibrero avait produit l’elTet que l’on devait en attendre ; il inspirait au Roi des soupçons sur les Jésuites. Le Prince ne ^uvaitpas s’expliquer que là où la majesté souveraine avait, été bravée*, l’autorité mora!? des Jésuite^ eût su si facilement dompter la fougue populaire. Ou aVait massacré ses gardes wallones et accèpié l’intervputipn des Pères de l’Institut. Ce mystète, dont le contact des disciples de saint Ignace avec toutes les cl^es du peü-

(I) An moatent'de BMurir, le Ane d'Àlbe iMpoH ènUe les aidiia'dn Gnod-InnnUtcnr, PkUippe Bcrtnjn, 'Maoe 4e Snlientnqne, nne claraüon )>orlant qu'il duil un de» «utenn de l'àmmile iet Ch^ptnx : qu'en 1766 il J'aTeit romcnllc en haine de» Jésuites, et pour la leur bire, imputer. Il avouait aussi avoir composé en grande partie la lettre supposée do Général de ITnstltul contre le roi d'Espagne. Il reronnaissait encore avoir InvenK la (hMe de l'empereur IVIcolas I*', et être l'nn des Ihbrieatenn • de la tuMMiaie h l'efllgie de oc bnz monarque. Danriu Jmtnuil du protestant Cltntlepte de Murr (l. a. p. ldl),Oq lit que le due'd'Albe donna, en 1776; par écrit, la métuè déclaration A Chailés Ul. . |

108 cLÉMEin: XIV

pie doiln^t si facilement la clef, fut commenté, dénaturé

aux oreilles de Charles III.

; Ce prince s’était entouré d’avocats et d'hommes de naissance obscure, mais qui, par l'étendue de leur mérite, rachetaient aux yeux du Bourbon ce vice originel. Ils les avait tirés du néant pour les façonner comme Tanucci à toutes ses volontés. Le ministère espagnol, dont le comte d’Aranda «t le marquis de Grimaldi étaient l’âme, ne se trouvait en communauté de pensées et de vœux que sur un seul point. A tout prix, ils voulaient, à. l’exemple 'de la France et du Portugal, se débarrasser des Jésuites. Le -confesseur du monarque entrait dans leur complot avec toutes les ardeurs d’une haine que son couvent ne lui avait pas inspirée. Pour saper la Compagnie de Jésus à Madrid, on essaya de la troubler dans sa mission, et dès l’année 1766 ce plan s’exécuta.

Don Nicolas de Azara, que les annales du dix-huiüème siècle ont rendu si célèbre sous-le nom de chevalier d’ Azara et que l’amabilité de son esprit mit en contact avec tous les hommes illustres de* son temps, depuis Voltaire jusqu’à Napoléon, fut envoyé à Rome en qualité de chargé d’affaires du ministère et du confesseur. On ^accrédita auprès des ennemis de la Compagnie ; il devint leur agent ostensible, et ce fut à lui qu’on adressa les instructions les plus délicates. Le comte d’Aranda se croyait trop grand seigneur pour écrire. Roda se mit en relation avec Azara et Azpuru, ministre d’Espagne près le Saint-Siège. C’est dans'cette correspondance inédite, si féconde en révélations de toute nature, que nous allons •puiser à pleines mains.

Dès le 27 janvier 1767, on sent que l’orage s’amoucëlle sur les Jésuites. « La situation du Gouvernement actuel, ainsi i>arle Roda dans une dépêche à Azara, est bien différente de celle de l’année dernière. Seulement les Jésuites et le tiers Ordre sont peu satisfaits. Ils murmu-

rebt.beancoup au sujet des mascarades. Je suis bien sûr que les révérends Pères de Rome, y compris le P. Ricci, ne sont pas du même avis, pas plus que pour les théâtres. Ce qui ailleurs est péché, se trouve vertu à Rome. La négociation du bref que vous m’avez adressé par rapport aux Jésuites des Indes se poursuit et se fortifie dans le Conseil. Les fiscaux regrettent de faire comparaître devant eux les Pères procureurs du Collège impérial, à qui l’on demande des explications dont il résultera mille nouveautés que nous ignorons. Donnez-en copie au Père Général des Augustins, afin qu’il ne tarde pas autant â faire une autre encyclique ; autrement arriverait celle du P. Ricci que les Pères attendent pour la publier ici, ce dont je suis sûr. »

Le 24 février. Roda mande encore : « Au Conseil des Indes, on poursuit la chasse que vous avez entreprise au sujet du bref des Jésuites. Grimaldi ne m’a rien fait connaître là-dessus ; mais j’en ai beaucoup parlé au coi)traire avec le Père confesseur, et ce que vous m’avez écrit sera fort utile. J’aime à croire qu’un jour on viendra à bout de démasquer cette espèce de gens. »

Roda n’est ni un juge ni un ministre, mais un ennemi pour les Jésuites. Cetle espèce de gens a protégé ses débuts dans le monde ; il ne s’en souvient que pour s’écrier, le 1" mars 1768 : « On dit que je hais les Jésuites; •laissez dire. Oui, je les hais, et tous tant que nous sommes dans les divers ministères, nous devons les haïr. Ce sera un jour la gloire de l’Espagne d’avoir eu des secrétaires d’État assez courageux pour en opérer l’expulsion. »

En 1768, il était permis, à Roda de s’enivrer de sa victoire sans combat, du triomphe de sa haine sur la justice, et de se hisser au Capitole. En 1847, si cet homme, qui a laissé l’Espagne riche et honorée, sortait du tombeau, s’il la voyait indigente, efiacée de la carte

ciijaEM XIV

des nations, devenue le jouet de toutes les forfanteries constitutio'nnelles'etne comptant plus parmi les peuples que par la discorde entre les citoyens et par les ignominies de sa famille régnante, nous ne savons trop si Roda se glorifierait d’avoir préparé ce prenüer crime qui en a fait naître tant d’autres. ■ • •

. Mais quand le cabinet de Madrid méditait la perte des Jésuites, on était loin de s'avouer que les fautes des aïeux sont toujours expiées par les descendants. Les espérances de d\^anda souriaient aux méchants, aux crédules, aux. utopistes et aux aventureux ; elles ne tardèrent point à se réaliser. Le Roi était favorable à la Compagnie de Jésus : on parvint à le rendre indifférent; puis, un jour, une trame ourdie de longue main l’epveloppa dans ses réseaux. Les ^inis de Cbolseul et des Philosophes n’avaient pas voulu être accusés d’abrutissement intellectuel; on leur avai.t-dit de secéuer le joug sacerdotal en commençant par anéanüf les Jésuites, l^our se montrer dignes de leurs piaitres,^d’Aranda et le ducd’Albe trompèrent la confiance de Charles 111. Ils lui laissèrent oublier que la cbiite des 'croyances précède de bien près la chute des empires. . Ou les vit abuser de son respect pour la mémoire- de sa mère, et ils calomnièrent la naissance du Roi pour le rendre implacable.

Ici l’histoire ne peut s’appuyer que sur des probabilités. Les fauteurs de la destruction de l’Ordre de Jésus et les partisans de 'Ce même Ordre, tous d’accord sur le résultat, diffèrent essentiellement sur les causes. Les uns prétendent que meule des Chapeaux dessilla les yeux du Roi, et lui fit soupçonner ce qu’était cette Société de prêtres, aspirant à détrêner son protecteur, ou tout au 'moins à s'emparer des colonies espagnoles. Les autres aflirment que d’Aranda ne fut que le metteur en œuvre d’un complot organisé à Paris. Ce complot, disent-ils, eut pour base l’orgueil d’un fils qui ne veut pas avoir à

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LES, j£âUT£S. <71

rougir de sa mère. Dans l’incertilude où, en l’absence de tout document positif, l’écrivain consciencieux est placé, nous avons fait appel aux advm-saires nés de l'Institut. t*uisque les historiens catholiques, sans preuves décisives des deux côtés, se trouvent en désaccord complet,, nous invoquons le témoignage des Protestants. Or voici la version de l’Anglican tioxe : (1)

Dès lors, (en 176ô) k ministère français se proposa d’achever la chute des Jésuites dans les ‘autres pays, il s’occupa suftoùt d'obtenir leur bannissement .complet du territoire espagnol. Choiseul n’épargna à cet elfet aucun.moyeu ni aucune intrigue pour répandre l'alarme sur leurs principes et. leur caractère. 11 leur attribuait toutes les fautes qui paraissaient devoir entraîner la disgrâce de leur Ordre. 11 ne se fit pas le moindre scrupule de faire circiUor de^ lettres apocryphes sous le nom de leur Général (2) et autres supérieurs, et de répandre d’odieuses etdomnies contre quelques individus de la Société. » Coxe va plus loin, et il ajouté (3) : u Des ru-

meùrs'c'irculaieut partout relativeméni à leurs complots

' (1) L*Eipâgmt $ou$ Ut roU tU ta hiotson de Bourbon, t.T, p. h- (S> Les a^lofistfs dü due de Choiseul, le* comte dcSaiiit-PHest entre attires, ont MaU li Déce«Ué de déaienlir les assertions de récrivain anglais, au moiiu désintéressé dans la question. Leur seul motif pour croire que Choiseul est resté étrapgcr à toute cette intrigue, c'est qu'on u'en découvre aucune trace dans la corre^ondancc ofliciellc ou pritéc du ministre avec lé marquis d'Ossun, son parent, ambassadeur de France h Madrid. Celte raleon nous semble peu conelnante, car, au tomev, p. éSO, de Vllittohre de tm éiptoMatie, par Floasatt, nous lisons, à propos des négociations relailves attx Jésttites :

} • Le temps n'a pas encore soflUamment dévcdlé ces négoejations, et ne lêa dé^'oilcra peql-élrc .jamais, parcequc beaucoup de démarches qui les ni^om)>^gIl^rcnt fürent confiées & des $ous*ordn*s, ou opérées par des voles .détournées. Ainsi, le duc de Choiseul ne-cnirespondalt pas pour c«i objet mer Tambtissâdeur du jlof h Madrid, ipais avec ISbbé Beliardv, chargé d'affaireb de la marine et du-commcrcc de France à Madrid. >

(3. VEtpagne tàut (et rots de (a maiton de Boutbon, t v» p. 0.

172, CLfiMENI XIV •

supposés et à leurs conspirations contre le gouvernement espagnol. Pour rendre l’accusation vraisemlilable, on fabriqua une lettre, qu’on supposait avoir été écrite, par le Général de l’Ordre à Rome, et adressée au Provincial en Espagne. Cette lettre lui ordonnait d” exciter des insurrections ; elle avait été envoyée de manière à être interceptée. On parlait des richesses immenses et des propriétés de l’Ordre : c’était une amorce pour obtenir son abolition. Les Jésuites eux-mêmes perdaient beaucoup de leur influence sur l’esprit de Charles, en s’opposant à la canonisation qu’il désirait si ardemment de don Juan de Palafox. Mais la cause principale qui occasionna leur expulsion fut le succès des moyens employés pour faire croire au Roi que c’était par leurs intrigues que l’émeute qui venait d’avoir lieu à Madrid avait été excitée, et qu’ils formaient encore de nouvelles machinations contre sa propre famille et contre sa personne. - Influencé par cette opinion, Charles, de protecteur zélé,devint leur implacable ennemi ; il s’empressa de suivre l’exemple du gouvernement frpçais, èn chassant de ses États une Société qui lui semblait si dangereuse. » Léopold Ranke adopte, lui aussi, l’idée de Coxe.' « On persuada, dit-il (1), à Charles 111 d’Espagne que les Jésuites avaient conçu le plan de mettre sur le trône, à sà place, son frère don Louis. » Christophe de Murr suivit la même version; Sisinoudi la développe. « Charles 111, dit-il (2), conservait un profond ressentiment de l’insuf-, rection de Madrid; il la croyait l’ouvrage de quelque intrigue étrangère; on réussit à lui persuîider. qu’elle était l’œuvre des Jésuites, et'ce fut le commencement de leur ruine en Espagne. Dès bruits de complots, des accusations calomnieuses, des letU'es ajjocryphes destinées

(i) /^is/oirc de (a Papauté, t. iv» p«

^2) Hiêtoire dee Fran^ah, t x\a, p.

I ET tES JéSITTES. 17S

là être Interceptées, et qui le furent en effet, achevèrent [(}e décider le Roi. »

I IJh autre Protestant, Schœll, corrobore cette unanimité, qui sera, aux yeux des lecteurs même partiaux, un singulier 4émoignage en faveur des Pères : «Depuisl70à, raconte le diplomate, prussien (1), le duc de C.hoiseul avmt expulsé les Jésuites de France ; il persécutait cet Ordre jusqu'en Espagne. On employa tous les moyens d’en faire un objet de terreur pour le Roi, et l’on y réussit enfin par une calomnie atroce. On assure qu’on mit sous ses yeux une prétendue lettre du P. Ricci, Général des Jéàuil^s, que le duc de C.hoiseul est accusé d’avoir fait fabriquer ; lettre par laquelle le Général aurait annoncé à son correspondant qu’il avait réussi à rassembler des documents qui prouvaient incontestablement que Charles 111 était un enfant de l’adultère. C.ette absurde invention fit une telle impression sur le Roi qu’il se laissa arrachér l’ordre d’expulser les Jésuites. » L’historien anglican Adam ajoute (2) : a On peut, sans blesser Jes convenances, révoquer en doute les crimes et les mauvaises intentions attribuées’aiux Jésuites, et il est plus naturel de croire qu’un parti ennemi non seulement de leur établissement comme corps, mais même de la Religion chrétienne en général, suscita une mine à laquelle les gouvernements se prêtèrent d’autant mieux qu’ils y trouvaient leurs intér^s. n •

Le texte dés écrivains protestants est identique ; nous ne l’acceptoits pas, nous ne le rejetons pas, nous le donnons dans son intégrité. Il explique naturellement ce qui, sans lui, serait inexplicable .(S), car un homme dé

(1) Court irhii1oire-<let Etait europteni, t. xxxu, p. 163.

(ÏJ Hi»/oire t tr, p. J71\ • -

' 1(3) On trooTe dam an oumge qui parat en ISOPaons ce litre: Du ritaUiutment dct Jinitet et de l’idueaUtn puUique (Emimric):, Lambert Romm), on.Aiit curieux iTeppui de ces direa preiealanta. Le fait nt

174 CLÉMKNT SIV ' ’ • ^

1» trempe de CharlesTIl ne modifie' pas ennin seiil jdiir ' '

les opinions 3e toute sa vie. Restant Chrétien plein de ' ferveur, il né va pas briser uh Institut qui, répandu dans chaque province dè.sôn empire, avait coitqùis plus • de peuples à la monarchie espagnole que Christophe Colomb, Cortez et Pizarre. "Pour décider Charfea lÎT'à . eet acte de sévérité inouïe, il a fallu des motife^extraor-dinaires. Le plus plausible, le seul qui pût allumer son courroux, c’était de jeter sur son royal écuèson le stigmate/le la bâtardise. On avait étudié’à fond son carac-tère, on le croyait incapable de céder â des suggestions philosophiques, on le saisit par le point’v.ulnérable. Hanâ l’impossibilité d’évoquer un autre fait révélateur offrant quelque vraisemblance, il^faqt bien s’attacher à* celai ^ que Iqs écrivains protestants racqntent. Ce fait est avéré » par d’autres témoignages contemporains et par les documents de la Compagnie de Jésus.

conou de tous <^ui qui ont Mjourni à Qomc,-c'es( ufle tradiliou df Calii»- ' tiques; mais elle conHrme pleinement -les rdcits'de Sclioall, de Ranle, de '•

Cote, d’Adàtn et dt Sismondi. ' *

tjl est bon d'ajonter ici une particnlaritd inidressanle t rhistoire des moyens emjrioyds pour perdre la Compagnie de Mus tout eoütre dans l'espril de Cbarles Ul. Outre li prétendue lettre du P. Hicd, ÎT y eut d'autres pièces supposées, et, parmi cet pièces mensongères, une lettre où l'on avait parhilcment imité récriture d’un Jésuite italien, qui contenait des inTec> liyes sanglantes contre le gouvernement esj>agnol. Sur les iostancet que faisait Clément XIII pour avoir quelques pièces de /onvictlbn qui pussqut . l'éclairer, ceUe lettre lui fut envoyée. Parmi cens qnl Ibrent chargés de ' *

l'eiaminer se trouralt Pie VI, alors simple prélaU En y jélant les yeux U ■ .

remarqua d'abord que le.papicr était dé fabrique espognoie, et U lui paTuV extraordinaire que, pour écrire de Hoftie, on eût été éhercher du papier en Espagne. Regardant de plus pris et au gi:and jour, il aperçut que lé papier portait nbn seulement le nom d'une manufacture espagnole, mais' encore la date de l'année qù il a\ait été fabrii|né. Or, cetlc date était de deux tn.< postérieure é celle ’déla lettre, d’où II suivait 'que la lettre aurait été écrite sur ce papier deux ans avant qu'il exisUI. I,'impos(ure,'la bilMlical^ 4avenait manifeste ; nuis le coup était porté an ^pagne, tt CiiartK 111 btélait pas hoovoe é reconnaître et ù réparer un tort I

Eï UK JÉSCITES. 175

• Blessé dans son orgueil et dans sa piété filiale, le Roi, entre les mains de qui les ministres avaient fait tomber les prétendues lettres écrites par Ricci, n’avait plus de conseils à .demander qu’à sa vengeance; Dévoué au Souverain Pontife, enfant respectueu.x de l’Église, il ne songea même pas à recourir à leur sagesse. 11 se croyait outragé, il punissait l’injure tout en l’ensevelissant au plus profond de son cœur.

De ténébreuses enquêtes furent ordonnées pour épîer les démarches des Jésuites et pour encourager les délations. On prit des mesures que la discrétion espagnole pouvait seule couvrir des ombres du mystère. On interrogea la vie publique et privée de chaque membre de la Société. De tous ces dires, salariés par d’Aranda, on •forma un faisceau d’accusations sans unité, et on présenta l’affaire au Conseil extraordinaire assemblé. Le 29 janvier 17d7‘le fiscal de Castille, don Ruys de Campomanès, plaida contre eux, raconte le Protestant Jean de Muller (1). « Il leur fit un crime de l’humilité de leur extérieur, des aumônes qu’ils répandaient, des soins qu’ils donnaient aux malades et aux prisonniers ; il les accusa de se servir de ces moyens pour séduire le peuple et le mettre dans leurs intérêts. » La sentence du tribunal commence ainsi :

• « Supposé ce qui a été dit, le Conseil extraordinaire passe à exposer son sentiment sur l’exécution du bannis^ sement des Jésuites et sur, les autres mesures qui en sont la conséquence, afin qu’il obtienne, dans l’ordre convenable, son entier et plein accomplissement. »

SI ce premier considérant a quelque chojse d’étrange, les' autres ne paraissent pas moins insolites. Oii ne touche à , aucun point de l’Institut, on n'incrimine jamais la discipline ou les mœurs des Jésuites. II y *6st dit, «. qu'il

(1) Buloire wdvenette, ppr Jean de MaHer» t«

sera également très à propos de faire entendre aux Évêques, aux Municipalités, aux Chapitres et autres assemblées ou corps politiques du Royaume, que Sa Majesté se réserve, à elle seule, la connaissance des graves motifs qui ont déterminé sa royale volonté à adopter cette juste mesure administrative en usant de l’autorité tutélaire, qui lui appartient, n On y lit encore : « Sà Majesté -doit imposer de plus à ses sujets le silence sur cette’ afiaire, afin que personne n’écrive, ne publie ni ne répande d’ ouvrages relatifs à l’expulsion des Jésuites, soit pour, soit contre, sans une permission spéciale du gouvernement ; que le commissaire cliargé de la surveillance de la presse ainsi que ses subdélégués doivent être déclarés incomjjiétenls à connaître en cette matière, parceque tout ce qui la regarde doit être entièrement du ressort et sous l’autorité immédiate du président et des ministre^ du Conseil extraordinaire. >> . • .

En faisant la part du prestige de terreur que cette conspiration du silence exerça sur le caractère espagnol, il faut bien convenir qu’un pareil jugement, dont les dispositifs restent un mystère scellé à l’Église, à l’Épiscopat, à la Magistrature et au Peuple, est tout au moins entaché de nullité. Depuis deux cedL vingt ans les Jésuites vivent et prêchent en Espagne. Ils sont comblés de bienfaits par des monarques dont ils étendent la souveraineté. Le clergé et les masses acceptent avec bonheur leur intervention. Tout à coup l’Ordre se voit déclaré coupable d’un crime de lèse-majesté, d’un attentat public que personne ne peut spécifier. La sentence prononce la peine sans énoncer le délit. Dans les badiitudes de la vie, l’assertion qui cache la preuve affirme au moins le fait; ici, preuve et fait, tout est enseveli dans l’ombre, tout dépasse les dernières limites de la crédibilité humaine. Les suppositions, qui décident le. Conseil extcaordinaire ne sont pas justifiées, elles ne sont même

KT LES JÉStlTES. 177

pas énoncées. L’ainbassiuleur qui doit coiuniuniqiier ceUe sentenee au Pajw* « a ordre très exprès de se refuser à toute explication, et de se borner uniqncnienl à la reniise de la lettre royale. » Ainsi le Pontife suprême, qui lie et délie sur la terre, ne connaîtra pas mieux que les Jésuites, que l’Espagne et le inonde entier, les causes du baunisseiuenl. Eu Portugal on fait un scandale d^la publication de ces causes, en France on les motive dans de longs arrêts, eu Espagne elles sont condamnées au secret de la tombe. Tout ce que le gouvernement 'de Ferdinand Vil avoua depuis, c’est que « la Société de* .lésus (1) fut chassée àpcrjiétuité en vertu d’une mesure arrachée par surprise et par les menées les plus artifi-, cieuses et les plus iniques à son magnanime et pieux aïeul le roi Charles 111. » ' ,

Cn crime contre les personnes ou contre la sûreté de l’État laisse après lui des traces. Il y a eu des témoins, des enquêtes, des interrogatoires, des soupçons ; rien de tout cela ne se pratique ici ; et, dans l’impuissance d’expliquer le jugement du Conseil extraordinaire, on est réduit, malgré soi, à revenir à la version des Protestants.

D’Arauda a’admit à ses confidences que Manuel de Kpda, Méuino, Campomanès et d’Osma. Ils travaillaient, ils conféraient entre eux avec tant de mystère que les plus jeunes pages, qile des enfants leur servaient de copistes, iucapidrles qu’ils étaient de comprendre ce qu’on leur faisait transcrire . (2). De senàblables précautions furent employées afin de se dis^ser au coup tragique. Ou minuta dans le cabinet du Roi les ordres adressés aux

(1) EjrpoticioM ÿ dUlamtn deel fiscal deetcoasejoy eamara d, Fr^arisco

Cnitfriet de La ffuerta, en el êspediente eàmuttive Mobre ni eenvendrn o MO permUir que ne rettabU'zen ht Cotnpania de Jenun en etion refnon, y en $u eano bajo de que regian y eatiâades debera verifieuree. * •

(2) et porfroift p. 463.

178 CtÉMENT XIV

' bioitdes. di^tirdH»,

-par III, ^ntrStfgnés par d’AtaAda,

%uftBlft hîiihis des tfois sceaux/ A la seconde dtŸ^dpj^ on lisait : « Sous pelrte de mort.'vous'n’otivrireif ^ jft- ' 'quel que le 2 avril 1767, au déclin du jour. » ^ *

La lettre du Roi contenait ces lignes' : « ri^

vêts de toute mon autorité et de toute nia ptdl^aiieè royale pour sur-le-cbarp^ vous transporter avdéllMinforte à la maison des Jésuites. Vous ferex saisir liàtte les . Religieux, et vous les férêz conduire êomme priMliiiSéts au port indiqué dans les vingt-quatre Keirès. IJRIb s^ lont embarqués sur dés-Vtüsseaui & tes destli|^.'À\i •moment même de l’exécu^én, ydi^ l^n'iîbpli^iÿ lés scellés sur les archive^ de Ia''^j^ii-'^'8âl‘ lra jp|^èrs des individus, sans permettre à TOCufi d^feJSbHi^ soi autre cliose qüé SeSlliffe dé ^i4èrèb''èt le lînte Strictement nécessaire poui' la h'dversée. Si, liprès feÉdiv- 'queme'nl, il existait ènébi'é üli sëül Jésuite, fflèldé n^léd^oii moribond, àâna ttotr» dêjJtrtëmetot," voué ée?w ‘jüiiil’dp mort. - »’*• <i'yrvi - ■; î‘i - ■;

...‘..et ■■ aiàéva* .i .i-v , ^ ta irtfee* le .

PomlMi et Choiseul avaient essayé de donner une appal'ence juridique à leurs mesures. D' Aranda pousse jusqu'à l’incroyable le roman de l'arbitraire. Les navires se trouvaient à l’ancre dans les ports d’Espagne et d’Amérique, tes troupes étaient én mouvement pour que forcé restât à la tyrannie, lorsque le 2 avril, à la chute du joûr, le même ordre fut exécuté, à la même minute, dans toutes tes possessions espagnoles. D’.àranda avait redouté l’indiscrétion de Choiseul, son complice : il ne lui communiqua son plan qu’à l’heiire même où il s'accomplissait.

Le 2 avril, au moment où la Société .de Jésus tombait frappé» par la foudre, le Roi Catholique fit paraître une Pragmatique Sanction destinée à justifier cet acte de

. 4,TTir«l !.»<.TT70-^k

ET lJU JÉSUITES.

Ijannissement général. La Pragmatique est aussi résenée que la semence du Conseil extraordinaire. Elle noffre àuctm éclaircissement sur la nature des crimes imputés •aux .lésuites. On y lit seulement ; « !• rpie le Prince, déterminé par des motifs de la plus haute imporlarice] tels que l’obligation où il est de maintenir la subordination, la paix et la justice parmi ses peuples, et par d’autres raisons également justes et nécessaires, a jugé h propos d’enjoindre que tous les Religieux de la Compagnie de Jésus sortent de ses Étals, et que leurs biens soient confisqués ; 2* que les motifs Justes 'et sérieux qui l’ont obligé de donner cet ordre resteront pour toujours renfermés dans son cœur royal ; »• que les autres Congrégations religieuses ont mérité son estime par leur fidélité, par leurs doctrines, enfin par l’attention qu’elles ont de s abstenir des affaires du grouvernement. »

Cet éloge, adressé aux autres Instituts, était un blâme induit jeté sur les enfants de saint Ignace. Il insinue le crime qù’on reut leur reprocher; mais ce crime d'un sujet, exagéré jusqu’à l’ambition la plus effrénée, n’a ' rien qui soit de nature à rester enfermé dans un cœur royal. 11 fallait le. dénoncer, le prouver à l’Espagne, au Pape et aux Souverains étrangers, afin de ne laisser planer aucun soupçon sur la jnshce de l’arrêt. On s’en tint à cçs aveux ; ils ne suffisent pas pour légitimer une proscri])tion établie sur une aussi vaste écheHe.

Le mandenient du Roi était impitoyable : les autorité militaires et civiles s’y conformèrent sans le comprendre. Il y eut à cette heure-là d’indicibles souft’ranoes, d’amers regrets et de cruels outrages à l’humanité. Oiî s adressait à six mille Jésuites épars en Espagne et dans le Nouveau-Monde. On les enlevait, on les ’msuluit, on les pàrquak, on les entassait sur le pont des vaisseaux on les vouait à l’a^sûsie ou à la mis^, on les .surpre^ nait dans leurs maisons, on les dépouillait de leurs biens;

cuueut xrv .

de leurs œuvres, .de leurs correspondances ; on les arrachait à leurs Collèges ou à leurs Hissions. Jeunes ou vieux, valides ou infirmes, tous devaient subir l’ostracisme'dont personne n’avait le secret. Ils partaient pour un exil inconnu ; sous les Inenaces et les alîronts, pas un seul ne fit entendre une plainte. Dans leurs papiers les plus intimes on ne trouva jamais une ligne qui put faire soupçonner quelque trame.

Ce n’est pas néanmoins un pareil résultat que le ministère espagnol sent le besoin de communiquer à Rome. 11 faut dominer le Saint-Siège par une terreur préparée d’avance, afin d’amortir le contrecoup de ses réclamations. Dans un style où l’énergie de la pensée s’allie au pei'silHage de l’expression. Roda se charge de dicter à .Vaara ce qu’il doit dire et faire. Le 7 avril, il écrit ;

« Du mercredi au vendredi on a exécuté l’opération césaréenne dans toute l’Espagne. Dès le 6 mars, de semblables ordres furent donnés dans toutes les Indes. En conséquence nous vous ferons cadeau à Rome d’un demi- '^million de Jésuites en leur payant leur voyage et la subs- &istancje,.deur vie durant. Je joins ici la note des points d’où ils ont été expulsés suivant l’avis qui en a été reçu pacifiquement et à la satisfaction des peuples. Nous n’avons pas encore de nouvelles des points les plus éloignés. )) • . •

En commençant cette dépêche. Roda s’appuie sur la joie des populations qui se félicitent d’être délivrées des Jésuites ; deux lignes plus bas, le ministre espagnol se donne un démenti à lui-même. Cette contradiction ne l’arrête point : '

« Ou ne se fait pas d’idée, continu^-t-il, de la sévérité avec laquelle ou a jugé cette mesure, tantà Madrid que partout ailleurs. Auparavant on était en révolution à la vue d’un chapeau de Jésuite, aujourd’hui on les regrette. Ces illustrissimes ont beaucoup perdu de terrain

en Europe et dans les Indes. Nous étions au milieu des deux royaumes d’où ils ont été chassés, et nous nous trouvions au centre de leurs intrigues. Le Roi ne Veut point d'explication à ce sujet ; mais si l’on nous provoque, il sera indispensable de la donner, et Torregiani, qui joue un grand rôle dans les découvertes secrètes faites par le Conseil extraordinaire, n’en sera pas quitte à si bon marché. Je plains le pauvre Azpuru, qui doit en porter la nouvelle'au Pape et qui plaidera l’affaire devant . Torregiani. J’en suis ivre de joie d’autant plus que nous avons des armes rassurantes pour notre défense. Ce fatal pontificat, pour vouloir défendre les Jésuites, linira par rompre avec toutes les cours et par se perdre lui-, même, et avec lui la Religion, la doctrine et les bonnes mœurs. >1 ,

Le 14 avril 17(57, le ministre espagnol revient sur son opération césaréenne, et sur ses menaces qû’il étaie par la calomnie.

« Enfin, s’écrie-t-il dans sa dépêche de ce jour à don Nicolas de Azara, l’opération césaréenne est terminée dans tous les collèges et les maisons de la Compagnie de Jésus en E.spagne. Selon les avis qui viennent de nous parvenir, on' les envoie maintenant sur les différents points où ils doivent être embarqués. Nous vous adressons, donc cette bonne marchandise. Il n’y a eu d’émeute nulle part, et l’on a reconnu que les Tertiaires n’étaient pas en aussi grand nombre qu’on le pensait. Les personnes chargées d’embonpoint, les femmes, les niais, étaient passionnés pour cette espèce de gens ; ils ne cessaient (le nous importuner de leur affection pour eux, effet de leur aveuglement. Vous seriez étonné de voir combien ils, étaient nombreux.

« Les Jésuites s’étaient emparés des tribunaux, des administrations, des couvents de religieux et de religieuses, des maisons des grands et des ministres, en

YS2 ^ CUliStlT XIT

sorte qu’ils pppriwaieat tout. Ils conx»ipaieat U}us(ice et ^niÿiaieiit antièrement l’Espagne, Les âocuments se décopvriront dans les archives« biblioth^ues et « ' dans les greniers, les caves, etc. , fourniront m»r-

suffisante pour révéler plus que l'on ne savait jusqu'ipi. ». - -

L’accusation se produit sous toutes les formes ; elle semble, dans la bouche du gouvernement . espagnol, ^n’attendre qu’une provocation pour écraser le Saint-. Siège et la Compagnie de Jésus avec les documents qui se découvriront dans les archives. Ce système de vanterie et d'intimidation se prolonge. Le 28 avril. Roda écrit d’Aranjuez à son correspondant ordinaire : « Tout ce qu'on pourrait dire de Rome pour empêcher le départ "des Jésuites serait maintenant hors de saison et inutile. Il est probable que si la cour de Rome venait à triompher, iPéclatefait quelque scandale, car les matériaux ne manquent pas pour les confondre et les discréditer dans toute l’Europe. De Paris et de Lisbonne, on ne fait ^u’J8>piéudic à l’expulsion des Jésuites. Quant à Rome, l’en affiims que les .\nglais seuls se sont montrés défavQgaÿlpi'^^1^ mesure. Voyez quel appui pour Rome, qui a la bassesse de favoriser Londres et de s’allier à des l#- r i . il''.. .',)v '

.•Leg JteuUes espagnols avaient été partout pris au dépourvu. On les enlev ait de leurs maisons sans leur laisser le temps de mettre un peu d’ordre daüs leurs papiers ; l’exil les attendait, et ils partaient en souriant. On comptait parmi eux des hommes de grand talent ou d'illustre naiss<ance : Joseph et Nicolas Pignatelli, petits-neveux d'innocent XII et frères de üambassadeur d’Espagne à Paris, étaient de ce nombre. D’.Aranda craint de s’aliéner les premières maisons du royaume ; il fait proposer à plusieurs Pères de se retirer dans le sein de leurs familles, où ilÿ seront libres et respectés, A l’exemple des

Digilizéd b>- GoOglc

ET LES jteLTTES.

Pigiiatelli, tous refuseut d’accepter ce compromis avec l’apostasie. Le P. Joseph est malade ; on le presse, ou lu supplie de ue pas s’eml>arquer. Les iustauces le sulveut jusqu’à Tarragone ; il répond toujours : u Ma résoluüou est inébranlable ; peu importe que mpn corps soit la i>àture des poissons ou celle des vers; mais ce que Je désire avant tout, c’est de mourir dans la société des Jésuites, mes frères, u Et le à août 1767, Itoda, le collé-' gue de d’Arauda au ministère, signale lui-méme ce courage qui ne se démetitit jamais. Iloda écrivait au chevalier d’Azara : « Les Piguatelli ont refusé absolument de quitter l’habit de la Compagnie : ils veulent vivre et mourir avec leurs frères. »

Ces frères étaient dispei sés au milieu de tous les continents. Dans l’Amérique méridionale, ils jouissaient, d’une autorité illimitée sm* l’esprit des peuples. Us pouvaient soulever eu leur faveur les Néophytes du Paraguay, et ou avait accusé les Pères d'aspirer à rendre ces liéductions indépendantes de la Couronne, sous le gouvernement de la Compagnie. La fable de l'empereur Nicolas 1" aurait pu se réaliser facilement v. car les Néophytes exaspérés ue parlaient que dp séparation avec la métropole proscrivant leurs Apôtres. Un mot tombé de la bouche des Jésuites cimentait une grande révolution : ce mot ne fut pas prononcé. 11 ne vint à la pensée d’aucun Missionnaire de le jeter aux multitudes éplorées comme un drapeau d’afl'ranchissemeut et de vengeance. Les Pères prévoyaient la chute de leur monument de civilisation, ils avaient la force eu main ; cependant ils se soumirent sans exception, sans résistance, sans murmure, à l’autorité qui parlait au nom du iloi. L’obéissance fut partout la même, et, dans leurs adieux à ces peuples qu’ils avaient faits hommes et chrétiens, les .lésuites ne firent entendre que de.s paroles de Foi et de patience. Aucun écrivain n’a pu saisir, dans une pareille

18A CLÉMERT m

!«pontanéitA« la trace d'une révolte, l'émission d'une pensée coupable. Les uns se taisent sur cette glorieuse et funeste abnégation, les autres la constatent. Le voyageur Pagès, qui alors se trouvait aux Philippines, n'a donc pas évoqué de contradicteurs lorsqu'il a dit (1) :

« Je ne puis terminer ce juste éloge des Jésuites .sans remarquer que, dans une position où l'extrême attachement des indigènes pour leurs pasteurs aurait pu, avec bien peu d'encouragement de leur part, donner occasion aux désordres qu'entraînent la violence et l'insurrection, je les ai vus obéir au décret de leur abolition avec la déférence due à l'autorité civile, et en même temps avec le calme et la fermeté (Jes âmes vraiment héroïques. » Sismondi n'est pas moins explicite. Voici en quels .termes il p^le des Jésuites arrachés à leurs travaux transatlantiques (2) : « Au Mexique, au Pérou, au Chili, enfin aux Philippines, ils furent également investis dans leurs collèges, le même jour, à la même heure, leurs papiers saisis, leurs personnes arrêtées et embarquées. On craignait leur résistance dans les Missions, où ils étaient adorés par les nouveaux convertis; ils montrèrent, au contraire, une résignation et une humilité unies à un calme et à une fermeté vraiment héroïques. »

La probité de Charles III ne faisait pas plus doute que ses talents. Clément XIll aimait ce prince ; le 16 avril 1767, il lui écrivit pour le supplier, au nom de la Religion et de l'honneur, de déposer dans son sein paternel les causes d’une pareille proscription. I.e Pape s'exprimait en ces termes pleins de douleur : n De tous les coupe ' qui noua ont frappé pendant les malheureux neuf ans de notre pontificat, le plus sensible à notre cœur paternel

(I) VagM/e de Pagét, t. ii, IBO.

(Ij jruloire des Fnmfou, t. un, p. 373 ; liegieler, L t,

aimée 1767, chap. t, p. 37, et k Mereure hitlorique de décembre 1767, p. 361, ooalinneni ce» (éits.

ET LES JESCITES.

a été celui que Votre Majesté vient de nous annoucer.' Ainsi, vous aussi, mon fils, tu quoque, fili mi; ainsi le Roi Catholique, Charles 111, qui est si cher à notre cœur, remplit le calice de nos souffrances, plonge notre vieillesse dans un torrent de larmes et nous précipite au tombeau. Le pieux roi d’Espagne s’associe à ceux qui étendent leur bras, ce bras que Dieu leur a donné pour protéger son serx ice, l’honneur de l’Église et le salut des âmes, à ceux, dis-je, qui prêtent leur bras aux ennemis de Dieu et de l’Église. Us songent à détruire une institution si utile et si bien affectionnée à cette Église, qui doit son origine et son lustre à ces saints héros que Dieu a choisis datts la nation espagnole pour répandre sa plus grande gloire par toute la terre. Peut-être, Sire, quelque individu del’Oidre a-t-il troublé votre gouvernement? Mais dans ce cas, ô Sire ! pourquoi ne punissezvous pas le coupable sans étentlre la peine aux innocents? Nous attestons Dieu et les hommes que le corps, l’institution, l’esprit de la Société de Jésus sont innocents ; cette Société n’est pas seulement innocente, elle est pieuse, utile et sainte dans son objet, dans ses lois, dans ses maximes. »

Clément XllI s’engageait à ratifier toutes les mesures prises contre les Jésuites, et à punir ceux qui auraient manqué à leurs dev oirs de prêtres et de sujets fidèles. Le Roi répondit ; « Pour épargner au monde un grand .scandale, je cdnsen erai à jamais dans mon cœur l’abominable trame qui a nécessité ces rigueurs. Sa Sainteté doit m’en croire sur parole. La sûreté de ma vie exige de moi un profond silence sur cette affaire, n

A l’aspect d’une obstination qui se retranchait sous des paroles dénuées de preuves. Clément XI II crut que sa charge de Pasteur souverain lui faisait un devoir d’iii- . lervenir dans un procès terminé par la force brutale, lors même que ce procès n’avait pas été instruit. La colère

1S6 rjJinoiT XIV

des Rois et 4e leurs ministres les avait mal servis et encore plus mal inspirés ; le Pape se contenta d'en appeler à la dignité de la raison humaine. Dans un bref adressé à Charles III, il déclara « Que les actes du Roi contre les Jésuites mettaient évidemment son salut en danger. De corps et l’esprit de la Société sont innocents, ajoutaitil, et, quand bien même quelques religieux se seraient rendus coupables, on ne devait pas les Irappei' avec tant de sévérité sans les avoir auparavant accusés et convaincus. a -i :f.

Nicolas d’Azara n’a point fait mystère, dans la ville do Rome, des documents accablants que son gouvernement lui annonçait. 11 a affirmé que si le Saint-Siège ou le cardinal Torregiani provoquait le ministère, d’ Aranda et ses collègues étaient tout prêts jeter sur l’expulsiou des Jésuites une lumière inattendue. Roda s’est rendu le porteur officiel de ce défi ; Rome l’accepte dans la mesure des bienséances pontificales. Torregiani, Ip se^r crétairc d’État, déclare à Thomas Azpuru et à d’Âzaia, eu présence du corps diplomatique, qu’il somme le cabinet de Madrid de produire publiquement les documents dont il argue, les écrits ou les actes qu’il a découverte soit à la charge du Pape, soit à la sienne ou à celles des Jésmtee.. Azpuru et Azara en instruisent leur cour, et le gouvernement espagnol garde lé silence. Torregiani insiste ; Clément Xlll se plaint avec fermeté de cet outrage gratuit ; on ne répond que par de nouvelles menaces, sans jamais préciser un fait. Aujourd’hui que toutes les dépêches du ministère sont en notre possession, il nous est même impossible d’en évoquer un seul. C’est doue à la postérité à flétrir en dernier ressort de pareilles allégations.

Charles III ne revenait jamais sur une résolution prise. Les larmes du Pape ne l’attendrirent pas ; il croyait é la fable inventée par les ennemis des Jésuites, à ces lettres

ET US «(EDITES. 187

apocryplies qui avaient ulcéré son cœur. U ue se décida jamais à révéler, même au Souverain Pontife, la cause de sa subite inimitié contre la Société de Jésus. Ce fut un secret qu’il emporta dans la tombe; ce secret a transpiré malgré lui.

Les Jésuites, enlevés au même instant sur tous les points du territob e espagnol, ne devaient communiquer avec aucun être vivant jusqu'à leur arrivée à Civita- Vecebia. Le Roi les déclarait sans patrie ; mais, par un reste d’bumanité, en s'emparant de leurs biens, il faisait à chacun d'eux une pension alimentaire de. cent piastres par an. Üne restriction était néanmoins apjmrtée à cet acte. Les Pères exilés devaient s’abstenir de toute apologie de leur Ordre, de toute offense directe ou. indirecte envers le Gouvernement ; et la faute d’un seul, que des mains étrangères ou hostiles pouvaient commettre, entraînait ]X)ur les autres la suppression immédiate de ce secours viager (1) . Il était défendu à tout Espagnol, sous

(1) L'article delà Pragmatique Sanction qui a trait i la peusiou alimentaire est ainsi conçu :

• Je dédtre que',' dam la eondacation des blèm de la Compagnie de Jtaus, Mnt compris tous ses biens et effets, meubles et immeubles, etc., sans préjudice de leurs charges et des portions alimentaires des indiiidns, qui seront : pour les Prêtres, de cent piastres leur vie durant, et de quatrevingt-dix pour les Religieux laïques -, lesquelles portibns alimentaires seront pajabicssurla masse générale, qui sera formée des biens de la Compagnie.

• Je déclare que ceux des Jésuites qui sortiront des Étals du Pape, où ils sont envojés, ou qui donneront quelque juste mntifdc mécontentement à la Cour, par des actes on par des écrits, perdront aussitôt la pension qui leur est assignée. Et quoique Je ne doive pas présumer que le corps de la Compagnie, manquant encore aux obligations les plus strictes et les plus importantes, pennelte qu'aucun de ses membres fasse des écrits ennlraires au respect et 6 la soumission dits ù ma volonté, sous prétexte d'apologie ou de défense qui tendraient i> troubler la paix dans mes rnrmimes, ou que ladite Compagnie sc serve d'émissaires secrets pour parvenir h cetlé^lln, si pareil cas mrivait, contre toute apparence, tous les individus perdraient 6 la fois leur pension. >

CLÉMENT UV

j)eine de liaute uahison, de parler, d’écrire, de réclamer contre ces mesures et de correspondre avec les Jésuites. L’on devait accepter sans examen cette étrange proscription, qui devenait la ruine morale et matérielle de l’Es- |)agne, ainsi que de ses colonies. Il y eut dans le peuple de sourdes fermentations, les grands s’indignèrent; mais d’Aranda avait. pris ses précautions. Il calomniait ses victimes ou il frappait de terreur ceux qui s’apprêtaient à les défendre. Quelques voix libres s’élevèrent pourtant, et Charles 111 entendit un Évêque lui reprocher l’iniquité de son décret. Le 12 mai, Hoda écrivait à Azara : <1 La plupart des Évêques ont décidé d’offrir leur concours au Roi et au comte d’Aranda. Seulement nous savons (pie celui de Tolède et son vicaire, malgré leurs rases, ont envoyé mille sottises à Rome. Nous ne serions point étonnés que ceux de Cuenca, Coria, Ciudad-Rodrigo, Teruel et quelques autres en eus.sent fait autant ; mais nous l’ignorons. »

Quand les premiers bâtiments de tran^ort, qui ne devaient plus, jusqu’à destination, communiquer avec le rivage, furent en vue de Civita-Vecchia, les bannis, dont des marches forcées, des privations de toute espèce, des souffrances de toute nature avaient épuisé le courage, espérèrent enfin. On s’était flatté que les Novices ne voudraient pas commencer leur carrière par l’exil, et qu’ils consentiraient à rester en Espagne. On les tenta par les souvenirs de la famille et de la |>atrie ; il y eut dans plusieurs cités, à VaUadolid surtout, des luttes où l’on chercha à surprendie la candeur de cette jeunesse refusant de se séparer de ses maîtres. Les séductions et les menaces échouèrent; les Novices, saintement obstinés, suivirent leurs ])ères dans la voie des tourments. Ainsi qu’en France et en Portugal, l’Ordre de Jésus, en Espagne, ne vit que très jieu d’apostats. Cette soif de l’exil, sur laquelle d’.iranda n’avait pas

BT LES JÉSUITES.

compté, fut un embarras. Les navires manquèrent, on jeta les uns sur les autres ces hommes de tout âge et de toute condition, dont le ministère de Charles III semblait faire la traite, et on les dirigea sur l’Italie. D’Aranda avait tout combiné à l'intérieur, mais sa sollicitude de prescripteur ne dépassait pas la frontière. En arrivant sur la rade de Civita-Vecchia, « le gouverneur, qui, selon Sismondi (1), n’était point prévenu, ne voulut pas les recevoir, et ces malheureux, parmi lesquels il y avait beaucoup de vieillards et de malades, entassés comme des criminels à bord des bâtiments de transport, furent réduits, pendant des semaines, à courir des bordées en vue de la côte. Beaucoup d’entre eux périrent. »

Cet événement a été si cruellement dénaturé, que nous n’avons cherché à le juger que sur les récits des Calvinistes. Nous publions la version de Sismondi. Le Protestant, dont les .sympathies religieuses et politiques sont si éloignées de la Cour de Rome et de l’Institut de Loyola, n’a pas même l’idée de faire un crime au Pape et au Général des Jésuites d’un incident qu’expliquent les lois sanitaires, la sûreté des États et les exigences de l’honneur, selon les idées reçues en diplomatie. Un Catholique n’a ni cette réserve ni cette équité. Dans son Histoire de la chute des Jésuites (2), le comte Alexis de Saint-Priest ne craint pas, sans aucune preuve à l’appui, sans le témoignage même d’un calomniateur, de torturer les faits et de donner un démenti aux actes les plus incontestables. Il s’exprime ainsi :

U 11 faut en convenir, l’arrestation des Jésuites et leur embarquement se Orent avec une précipitation nécessaire peut-être, msàs barbare. Près de six mille prêtres de tous les âges, de toutes les conditions, des hommes d’une naissance illustre, de doctes personnages, des vieillards

(1) UUtoirt deâ Français, t. xxix» p. 372. (S) Histoirt de (a Chute dre JetuHee, p«

accablés d’infirinités, privés des objets les plus indispensables, furent relégués à fond de cale et lancés en mer sans but déterminé, sans direction précise. Après quelques jours de navigation, ils arrivèrent devant Civita- Vecchia. On les y attendait ; ils furent reçus à coups de canon. Les Jésuites partirent furieux contre leur Général ; ils lui reprochèrent sa dureté et l’accusèrent de tous leurs malheure. »

C’est une triste page que celle-là. La mémoire de Clément Xlll, celles du cardinal Torrcgiani et de Laurent Ricci, Général de la Compagnie, n’en seront pas souillées ; mais, pour répondre d’avance à des outrages sans profit, sans gloire et sans vérité, Sismondi ajoute : « Clément XIII regardait les Jésuites comme les défenseurs les plus habiles et les plus constants de la Religion et de l’Église; il avait un tendre attachement pour leur Ordre ; leurs malheurs lui arrachaient sans cesse des larmes ; il se reprochait en particulier la mort des infortunés qui avaient péri en vue de Civita-Vecchia : il donna des ordres pour que tous ces déportés, qui lui arrivaient successivement d’Europe et d’Amérique, fussent distribués dans les États de l’Élglise, où plusieurs d’entre eux acquirent dans la suite une haute réputation littéraire. »

Le premier navire portait les Jésuites aragonais. Ils étaient au nombre de six cents. Le P. Joseph Pignatelli les animait à la résignation. Dans sa dépêche datée de Saint-lldephonse, le 28 juillet 1767, Roda lui-même la proclame en termes si formels que le doute même n’est plus permis. « Nous savons, écrit-il à d’Azara, ce que les Jésuites qüi se trouvent en route annoncent aux autres ; quelques-unes de leure lettres sont tombées entre nos mains. Dans l’une on détaille les communications antérieures échangées avec la Cour de Rome. On connaît par là les instructions qu’ils en ont reçues. Ils applaudissent à la résolution du Pape de ne point les recevoir

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ET LES JÉSUITES. iQ!

Hans ses États. Ils endurent ces peines comme un niattyre pour le bien de l’Église persécutée. Les Aragonais sont les plus fanatiques, et tous désirent donner leui- vie pour la Compagnie. »

La correspondance de ces exilés sur les mers est interceptée par leurs prescripteurs, qui se racontent tout ce qu’ils y découvrent; puis, comme habitué à trouver un pareil dévouement dans ses victimes. Roda le constate froidement, laconiquement. 11 ignore qu’ après. lui il viendra des écrivains qui, à l’école du comte de Saint- Priest, essaieront de torturer les faits afin d'en extraire quelque lambeau d’accusation contre les disciples de saint Ignace. Roda, sans s’en douter, sans le vouloir surtout, glorifie cette héroïque résignation que d’autres prendront à tâche d’insulter.

Les Jésuites écartés du rivage comprenaient les motifs qui avaient inspiré cette mesure au cardinal Torregi^nl ; ils l’approuvaient. Les États Pontificaux sont peu fertiles, et six mille individus y arrivant subitement devaient provoquer la famine, ou tout au moins des murmures parmi le peuple. Les Jésuites savaient encore que, si Clément Xlll les accueillait sans faire auprès de Chartes lll des démarches officielles, ce .serait encourager les autres cours à imiter Pombal, Choiseul et d’Aranda. Le Pape sç chargeait des enfants de saint Ignace ; on pouvait donc impunément les spolier, les jeter pauvres et nus sur le territoire romain. La charité pontificale veillait à leur entretien : les ministres et les magistrats n’avaient qu’à se partager leurs dépouilles. Ce calcul ayant déjà réussi, d’autres ne demanderaient pas mieux que de le faire. La cour de Rome s’était, à juste titre, montrée fort offensée des termes outrageants de la Pragmatique Sanction de Charles 111. Ce prince improvisait le Pontife geôlier de six mille Espagnols. Sans avoir consulté le Vatican, il insultait à la dignité du souverain temporel

en choisissant un pays ami pour lieu de déportation. Clément Xlll fut irrité de ces procédés insultants, et il ne voulut pas que le domaine de saint Pierre devînt la prison de tous les Religieux qu’il plairait aux gouvernements de bannir de leur territoire, sous prétexte qu’ils étaient dangereux à l’ordre public, mais en réalité parceque leur fortune tentait les cupidités diplomatiques.

Tels furent les motifs qui engagèrent le Pape à ne pas accepter les divers convois de Jésuites qui se succédèrent. Dans l’intérêt et pour l’honneur du Siège apostolique, les Pères ne firent entendre aucune plainte. Les aveux du ministère espagnol le démontrent surabondamment. Us soulfrirent, ne voulant pas qu’à cause d’eux la cour de Rome fût humiliée dans ses rapports avec les puissances. Les Français occupaient militairement les villes maritimes de la Corse, où Paoli poussait le cri de l’indépendance nationale. Ces ports étaient neutres; le Pape obtient qu’ils s’ouvrent aux proscrits. Les proscrits entrent à Ajaccio au moment même où Caffari met le siège devant la ville. Au mois d’août 1767, on les dépose sur le rocher de San Bonifacio. Pendant ce temps, la République de Gènes cède l’ile au gouvernement de Louis XV. Le premier soin de Choiseul est de charger Marbœuf d'expulser tous les Jésuites (1); on

(I) LeproleslanI ScIhcII, dans son Cour$ d’iittaire desÉtati europ<lfns, I. LX, p. 53, raconte avec quelle cruauté le duc de Choiseul fit procéder h ces persécutions. • La manière dont eut lieu celle nouvelle «pulsion montra sous un triste jour la prétendue philantropie des coryphées de la philooophle. On avait été injuste envers les Jésuites français; mais la conduite qu'on tint envers l« Jésuites espagnols, auxquels la république génoise avait accordé asile dans l’ile de Corse, fut barbare. On jeta les religieux dans des vaisseaux, où, par une chaleur élouOante, ils étaient entassés sur le tillac, couchés les uns sur les aulr«, exposés aux ardeurs du soleil. Ce ftit ainsi qu'on les transporta il Gènes, d'où ils tarent envoyés dans l'État ecclésiastique. •

ET LES JËSLITES. 103

les dirige sur Gènes, de là ils se rendent à Bologne, puis enliii ils s'établissent à Ferrare.

Avant de monter sur le trône d’Espagne, r.liarles III avait régné à Naples. Son nom y était respecté, et en partant pour Madrid il donna l’investiture du royaume des Deux-Siciles à Ferdinand IV, un de ses fds. Ferdinand, trop jeune pour gouverner par lui-même, avait eu besoin d'un guide; le jurisconsulte Bernard Tanucci fut nommé son premier ministre. Les Rois de la maison de Bourbon devaient périr ou être emportés dans la tempête que préparait la philosophie du dix-huitième siècle, et, par un esprit de vertige qu’il sera toujours impassible d'expliquer, ces princes s’entouraient des ennemis les plus dangereux de leur trône. Les idées de liberté, qui conduisent si rapidement aux idées de révolution, s’abritaient sous leur sceptre ; elles présidaient à leur 'gouvememeut ; elles s’infiltraient dans le pieuple avec la garantie du pxmvoir. C.boiseul régentait la France ; d’.àranda essayait de modifier les moeurs espagnoles; Tanucci, comme eux imbu des utopies économistes, les faisait triompher à Naples. Avant d’être le favori d’un Roi, cet homme, dont les mœurs étaient pures et dont les talents administratifs sont incontestables, professait le droit à fUniversité de Pise. Ses qualités lui avaient acquis une grande prépondérance sur les ministres ses collègues ; il essayait de l’étendre encore en flattant les Philosophes, qui distribuaient la gloire. Il s'était pris d’une haine mortelle pour le SainUSiége, et il disait souvent qu’il fallait rogner un pieu le manteau papal. Tanucci se trouvait dans les conditions voulues pour faire la guerre aux Jésuites.

Clément XIII suppliait le Roi catholique d'épargner à sa vieillesse et àl'higlise un deuil aussi profond que légitime. « Loin d'y réussir, raconte Sismondi (1), loin de

(1] Hittoin de» Fra»fai$, t. x\u, p. 37S.

14/| faÉMENT XIV

rtétermitier cc i)ionarque à motiver sa: barbarie autrement que par les généralités les plus vagues, il ne put empécher'que t'.harles ifl et le duc de (’.hoiseul n’entrahiassenl dans le même système de persécution les deux autres branches des Bourbons en Itàlie.n Le roi d’Espajgne avait toute autorité sur Tanucci ; il lui écrivit. Aussitôt le ministre napolitain saisit l'occasion de s’attirer quelques éloges des Encyclopédistes. 11 allait braver Rome, complaire à Charles 111, et disposer en tnaltre de toutes les propriétés des Jésuites. Le marquis Tanucci ne se mit pas en frais d’imagination pour arriver à ce triple résultat. llarrachaau roi Ferdinand, à peinfmajeur, un premier édit contre les membres de la Compagnie, et, sahs prendre le temps de couvrir sôn arbitraire de quelque prétexte, il résolut de suivre pas à pas le plan qui avait si bien réussi à d’.\randa. Dans la nuit du 3 novembre 1767, il fit investir simultanément les Collèges et les maisons de la Société. I..CS portes furent enfoncées, les meubles brisés, les papiers saisis, et la force armée escorta, vers la plage de Pouzzole, les Pères, auxquels on ne permit que de prendre leurs vêtements. Ces mesures Rirent exécutées avec tant -de précipitation, que, au rapport du Général Coletta(l), ceux qu’on avait enlévés de Naples à minuit faisaient, au jour naissant, voile vers Terracine.

C’étaient de grands apôtres de la tolérance et de l’égalité sociale en théorie que ces ministres, précurseurs de la philantropie. Ils violent comme à plaisir toutes les lois de l’humanité. Huit Jésuites, courbés sous le poids des années, résidaient à Sora. Pour s’emparer de leurs personnes, Tanucci met en mouvement un corps de quatre cents arbalétriers. Le roi Ferdinand répugnait à signer le décret qui proscrivait les Jésuites de ses royau-

(1) Sloritt (ti Napoli, L I, Ht. ii, J 8, p. 168.

ET tES JESITTE-S. ^95

nies de Naples et de Sicile. Il demandait àTaiiucci quels crimes avaient commis ces religieux, qui lui avaienf donné les premières notions de la foi catholique et dont le nom était ré\éi é dans toutes les classes. Tanucci se rejetait sur la raison d’État et sur la volonté de Cliarles lil d’Espagne. Le jeune prince s’obstinait ; enfin le ihinistrê parvint à gagner l’évèque Latilla, un de ces confesseurs suivant la' cour et qui sé font de la conscience royale un marchepied pour arriver à là fortune et au pouvoir. I..atillà arrache à Ferdinand de Naples ce qui Jusqu’alors avait été si dignement refusé aü père et au tuteur. Le décret de proscription fut signé. A peine les Jésuites étalent-ils abandonnés àans nourriture, presque sans vêtements, sur la çôte de Tefracine, que Tanucci confisquait leurs biens, disposait de leurs maisons, et vendait fours meubles. à 1 encan. .11 faisait fondre les statues en argent d’Ignace et des autres saints dont les églises de la Compagnie étaient ornées ; la hache ou le marteau détruisait le monogramme de l’Institut sculpté sur le bronze ou sur le marbre. Tanucci aspirait à ne laisser aücun souvenir 'vivant du pas.sage des Jésuites dans le royaume. Lés Napolitains s’indignaient comme leur Roi de eef exil sans cause et de ces mutilations sacrilèges. Tanucci essaya de se justifier en calomniant ses victimes dans un pamphlet officiel.

victoire de Choiseul et de d’Arauda- n’àait pas ■ encore complète. Le jeune duc de Parme, petit-fils de France et infant d’E.spagne, fut sollicité par eux d’entrer dans la coalition contre les Jésuites. II avait pour guide Du Tillot, marquis de Felino, agent de la sectè philo.sophique. Au commencement de 1768, les Jésuites se virent chassés de Parme. Pinto, grand-maltre de Malte, était feudata'u-e du royaume de Naples. Les. cours de France et d’Espagne obligèrent celle des Deux-Siciles à poursuivre l’Institut jusque sur le rocher des chevaliers

CtÉMENT XIV

il»! la tUiiétienté. Tanucci s’empressa d’obtempérei'. Le .22 avril 1708, le grand-maître rendit nu décret par lerjiiel, cédant aux sollicitations du Napolitain, il bannissait de l’ile la Compagnie de Jésus.

A ces coups réitérés, qui ébranlaient le Saint-Siège, le vieux Pontife n’avait eu à opposer que la patience, les prières et la raison. Lorsqu’il vit que Ferdinand de Parme s’unissait aux ennemis de l’Église, il se rappela (jue ce prince avait du sang de Farnèse dans les veines, qu’il était vassal de Rome, et par une bulle il promulgua sa déchéance. Rezzonico était le fils d’un marchand de Venise, mais il était prince par l’élection. Souverain Pontife par la miséricorde divine. 11 se trouvait en face de celte royale famille de Bourbon, qui conjurait la ruine des Jésuites, sans songer que quelques années plus tard ces mêmes Bourbons, calomniés, détrônés, fugitifs ou égorgés, invoqueraient l’Église comme le dernier juge sur la terre qui pût leur ouvrir le ciel ou les consoler. Rome revendiquait des droits sur le duché de Parme, dro'its contestés peut-être, mais qu’il était ^litique de faire valoir dans les circonstances. Clément Xlll avait tout souffert ; il n’osa point cependant abaisser la tiare aux pieds d’un de ses feudataiies. Le •20 janvier 1768, il publia une sentence par laquelle il annulait les décrets promulgués dans les principautés de Parme et de Plaisance ; aux teriftes de la bulle In cœna Dmnini, il frappait d’excommunication les administrateurs du duché. C’était porter atteinte au Pacte'de famille et blesser Choiseul dans son orgueil diplomatique. Çhoiseul ameuta contre le Saint-Siège les Bourbons, i|ui alors faisaient servir leur union à humilier la Papauté ; mais en opposant des privilèges surannés à des haines inexplicables, elle n'avait .pas tous les torts, car le calviniste Sismoudi explique ainsi ce différend, né de la destruction des Jésuites :

ET LES JÉSITTES. J97

« Quelque peu fondée, dit-il (1). que fût originairement la^rétention de l’Église à la souveraineté de Panne et de Plaisance, c’était un fait établi depuis des siècles dans le droit public; et, quoique les grandes puissances, en disposant dé l’héritage -des Farnèse par les divers traités du dix-huitième siècle, y eussent eu peu d’égard, elles n’avaient point, par leur silence, aboli un droit constamment invoqué, et par le Saint-Siège, qpi le' réclamait, ét par les habitants de Parme et de Plaisance, qui y trouvaient une gai antie. » ’

Ainsi, le Saint-Siège, même en 1768, était, au dire d’un des écrivains les plus habiles du Protestantisme moderne, la garantie des peuples contre les rois. Choiseul se garda bien d’envisager la question au même jwint de vue. Le fils d’un marchand de Venise avait Taudace de rappeler à son devoir un prince de la maison de IJourbon ; le ministre, protecteur des théories d’égalité philo.soj)hiqae, se trouva froissé dans ses vanités de courtisan. Le 11 juin 1708, la France jmit posse-ssion du Conitat Venaissin ; Naples, à son instigation, s’empara de Bénévent et de Ponte-Corvo. Les Jésuites n’avaient pas été expulsés de .ces’ provinces, relevant du patrimoine de saint Pierre; Choiseul et Tanucci les en cha.ssèrent en confisquant leurs biens.

Les Jésuites, disait-on, étaient repoussés par les nations; 1 esprit public se prononçait contre eu.x dans tous les royaumes, et le premier Jour où il put se manifester, il se déclara en faveur des Pères de l’Institut. Le A novembre 1768 était la fête du roi Charles d’Espagne. Il y avait di.x-neuf mois que les Jésuites, enlevés de la Péninsule, étaient à, tout jamais proscrits ; il n’en existait pas un seul sur le territoire espagnol, mais leur souvenir vivait dans le clergé et dans le peuple. « Le jour de la

(t) Hhioiredc$ Frnn(ait, t. uix, p. J75. '

Saint-C.harles, dit le .protestant "Coxe. (1), lorsque le inonai>que se faisait voir au peupie.sur.le balcon de son palais, on voulut' profiter de la coutume d’accorder ce jour-là quelque demande générale, et, à la grande stupeur de Idute la cour, les tris d!une foule immense firertt entendre d’un commun accord le vœu que les Jésuites fussent réintégrés, et qu’on- leur accordât la pefmis'sion de vivré en Espagne, et déqiorter le costume ■•du clergé séculier. Cet incident inattendu alarma êt contraria le Roi, qui, après avoir pris des. informations, jugea à propos d'exilp r le cardinal-archevêque de Tolède et "son grand-vicaire, accusés d’âvoir été lés fauteurs de cétle demande tumultueuse. »■ On consultait le peuple espagnol, on le laissait libre d’expr'mier sés vœux, il féclîlmaitles4ésuites. Ce désir fut interprété par Charles 111 comme une action coupable. Elle le froissait dans .ses hsimiliés ; il né s’en montra que plus ardent à provoquer l’extinction djî la Compagnie.

f,e Pontife était vieux, affaibli par les travaux, et surtout -par la douleur'; on espéra; vaincre sa résistance en l'effrayant, l.e marquis d’Aubeterre, ambassadeur de France à Rome, fut chargé de ce rôle; il présenta. au P.apc un riiémoire pour demander la révocation du bref contre Parme. Ce mémoire était si- violent que ‘Clément Xlll s’écria d’une voix entrecoupée (2) : « Le vicaire de Jésus-Christ est traité comnïe le dernier des

hommes ! il n’a sans doute m'armées ni canon.s ; il est facile de lui prendre tout , mais il est hora du pouvoir des hommes de le faire agir contre sa conscience. »

Ce généreux cri d’un vieillanl aurait dû émouvoir C.hoiseul ; il lui donna l’idée de poursuivre à outrance la destruction des Jésuites, et, le 10 décembre 1768, d’.âulicterfc, avec une nouvelle note, vjnt l’exiger du Pontife.

(I ) L'Espafjne tons tei Rois de la maison de Bourbon, par Coxe* t.r, p.S5.

Histoire de la Chute des Msuites, par ^ fomte Snint*Pi1e}]U p. 78.

Digilizedt, ^^gle

ET LES JÉSUJES. lüÜ'

Le Portugal s’unissait aux qi^trf cpMra de la maison de Bourbon pour formuler ce vœu. f.e cardinal Torregiani, Etat, j accueillit avéç des paroles, dignes de l’Eglise romaide. « Par la force, répondit-U aux anil»^ sapeurs réuni.s autour de lui, les pripces peitvent lî^c tout ce qu’ils voifdront, mais-par voie de coflcessiom soyez assurés qu’ils n’obtiendront jamais rien. » Une telle fermeté avait toujours été son guide dans les affaires. Le Pape me se démentit pas au milieu de tant de circonstances pénibles. Il luttait avec énergie, quand ùn trépas subit, et depuis longtemps désiré, arracha Clé; ment XI IJ aux tortures morales que les adversaires des Jésuites lui faisaient endurer. Il expira le 2 février 17fi», à l’âge de soixante-seize ans (1). Deux jours après cette mort, que l'ambassadeur de Portugal, Almada Mendozza, retiré à Venise comme en observation, ignomit encore,' ce diplomate écrivait à Nicolas Pagliarini. « Knfm- leâ • trois cours de Bourbon se sont mises en campagne pour extirper une bonne fois de cé monde cette Société ennemie du genre humain. D’après ce qu’on me mande de Rome, on espère que le Pape le fera avec l’assentiment du Sacré Collège, à moins qu il ne veuille tromper encore les souverains par des moyens évasifs. À Rome, les Jésuites marchent tout mortifiés en attendant leur chiite. Nous verrons comment finira cette comédie qui fixe les yeux du monde entier. »

(1) On admire, dans la basilique de Saint-Pierre de Rnme, le tombeau de ClCmeut XIII, l’un des chefs-d'œurre de Canosra. (.'immortel statuaire a placé aux piads du Ponüfe deux lions qui, par leur beauté, attirent tous les regards. Celui qui dort, c'était, dans la |ienséc de l'artiste, le symbole de la mansnétude et de la confiance i celui qui reille et qui semble touloir se défendre en montrant ses grlffres, c’est, toujours d’apri.s Canora, l'image de Clément XJII ne roulant pas condamner la Soclélé de Jésus. Les Jésuites n'eiirtaient plus quand Canora, l’un de leurs derniers éléres, traduisit dans le marbre les résistances caUioliqnes de Clément XIII, ci proclama sa reconnaissance par tine jngcnkuse allégorie.

20a rXÉMENT XIV

D'AImada était dans l’erreur. Les derniers, jours de la vie du Pontife' avaient été dignes de sou règne ; mais ce trépas compliquait la situation ; il ouvrait un vaste champ à l’intrigue. Nous allons 'dire de quelle manière les Cardinaux et les Ambassadeurs des Couronnes l’exploitèrent.

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