‹ Clément d'AlexandrieChapitre 10 sur 44 · l'exhortation aux grecs · texte numérisé non relu

l'exhortation aux grecs

faire observer qu'il ne s'agit point ici d'une préexistence réelle des âmes, mais d'une existence purement idéale dans la pensée divine. Quelque hardies que soient les expressions de l'auteur, le contexte indique clairement le sens qu'il faut y attacher (i\ Si donc, continue Clément, j'appelle le Verbe un cantique nouveau, c'est parce que dans ces derniers temps il a paru sous le nom si saint et si auguste de Christ. « Oui, il est apparu sur la terre, ce Verbe, seul tout à la fois Dieu et homme, source de tous les biens pour l'humanité... Le voilà, ce cantique nouveau du Verbe qui était dans le commencement et avant le commencement; sa lumière vient de briller sur nous. Il est apparu, il n'y a pas longtemps, ce Sauveur qui existait auparavant; il est apparu, Celui qui est r£tre dans l'Être; il est apparu comme notre maître, ce Verbe qui était auprès de Dieu, et par qui toutes choses ont été faites. Créateur, il nous a donné de vivre ; Maître, il nous a enseigné à bien vivre ; Dieu, il nous procure les moyens de vivre éternellement ^2). »

Remarquons, en passant, ce magnifique hommage rendu à la divinité du Verbe. Clément ne se contente pas d'affirmer l'existence des deux natures dans le Sauveur, qu'il appelle Dieu et homme à la fois, mais encore il exclut, par la vigueur de son style, toute espèce d'infériorité du Fils relativement au Père. Cet écrivain, dans lequel on s'est plu quelquefoisà chercher les traces d'un arianisme anticipé, a employé l'expression la plus forte que puisse fournir la langue humaine, pour rendre l'égalité des deux personnes divines. « Le Verbe, dit-il, est l'Etre dans l'Etre. Celui qui est dans Celui qui est (3). » Le terme de consiibstaniiel dont se servira le

(1) ExJi. aux Grecs, c. i. « Nous existions en Dieu, dit Clément, tôj ti'y z'siqOix'., ratione futurœ productionis, parce que nous devions un jour être appelés à l'existence. » Ces paroles signifient uniquement que le Verbe renfermait en lui l'archétype de toutes choses, Ta Àoyi/.à nAa^yata, comme parle Tauteur. Il n'y a pas trace dans ce passage de la doctrine de Platon sur la préexistence des âmes.

(2) Exhorl. aux Grecs,, c. i.

(3) '0 ÈV TOJ OVTl tiJV.

concile de Nicée n'est, certes, pas plus énergique que la formule de Clément; car ces mots : « Celui qui est, » désignent le caractère suprême et absolu de la Divinité, l'existence par soi ou Vaséité. Si je me permets d'appeler, dès maintenant, votre attention sur un point que nous devrons discuter plus tard, c'est pour vous montrer que la pensée du docteur alexandrin se produit sans la moindre hésitation dans le premier de ses ouvrages. Cela dit, je reprends le tildes idées interrompu par celte courte réflexion. Entre l'œuvre de la création et celle de la rédemption, vient se placer cet intervalle de temps pendant lequel le Verbe préludM nu cantique nouveau par la voix des prophètes de l'ancienne loi. Clém.ent ne pouvait manquer de passer en revue cette période préparatoire. 11 peint d'un trait le misérable état auquel l'idolâtrie avait fini par réduire le monde païen. « Semblable à ces rois barbares qui enchaînent leurs captifs à des cadavres; les laissant pourrir ensemble dans cet affreux embrassement de la vie et de la mort, le démon, ce cruel tyran, attache les hommes aux idoles par le lien de la superstition, afin que les vivants, accouplés aux morts, se corrompent à leur contact et périssent avec eux. » L'image est de toute beauté. A ce travail de corruption que poursuit l'esprit du mal, Clément oppose le ministère du Verbe préparant d'âge en âge l'économie du salut, et proportionnant ses remèdes aux besoins de l'homme. « Le Verbe emploie tantôt le reproche, tantôt la menace ; il donne des larmes à ceux-ci, il charme ceux-là par ses chants. Médecin habile, il traite les malades, les uns par de douces onctions, les autres par des lotions salutaires. Souvent il lui suffit d'un baume pour soulager la douleur, quelquefois il a besoin de recourir au fer; ailleurs il taille la plaie, ici il la brûle. Que ne fait-il pas pour guérir le membre qui souffre? Le sauveur emploie tous les langages, essaie de tous les moyens pour le salut de l'homme : il avertit par ses menaces, corrige par ses reproches, pardonne par ses larmes, exhorte par ses chants ; il fait entendre sa voix du milieu d'un buisson, quand il

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faut le langage des prodiges ; il épouvante par le feu de la colonne suspendue dans les airs, signe tout à la fois de colère et de grâce, flambeau qui éclaire l'homme docile, foudre qui écrase le rebelle. Mais comme la bouche humaine est un interprète du ciel plus noble qu'un buisson ou une colonne, les prophètes élèveront la voix à leur tour : le Seigneur lui-même parlera par Isaïe, il parlera par Élie, il placera sa doctrine sur les lèvres des prophètes. Si vous refusez d'ajouter foi aux prophètes, si vous traitez de fictions elles hommes et le feu de la colonne ou du buisson, le Seigneur vous parlera lui-même, lui qui, étant dans la forme de Dieu, n'a pas cru qu'il y eût usurpation de sa part à s'égaler à Dieu, et qui s'est anéanti. Dieu de miséricorde, pour sauver l'homme. C'est donc le Verbe lui-même qui vous parle à haute voix pour confondre votre incrédulité. Oui, je vous le dis, le Verbe de Dieu s'est fait homme, afin que vous appreniez d'un homme comment l'homme peut devenir Dieu (i). »

Ce n'est là, sans doute, qu'une ébauche du règne de Dieu sous l'ancienne loi : Clément se contente ici d'esquisser à grands traits un tableau qu'il retouchera tant de fois dans la suite. Parmi ses vues les plus originales, nous devrons compter celles qui ont pour objet les manifestations du Verbe dans l'ancien monde ; mais il ne s'agit pour lui, en ce moment, que de résumer brièvement l'histoire des révélations divines pour incliner l'esprit des Grecs vers ces hautes doctrines. C'est pourquoi il termine son prologue par un appel chaleureux où nous trouvons ces allusions aux mystères du paganisme, si fréquentes dans les écrits du maître d'Origène :

« Voulez-vous le voir, ce Dieu de vérité? Prenez part aux seules purifications qui soient dignes de lui. Il ne faut ici ni couronne de lauriers, ni bandelettes de laine et de pourpre ; que la justice vous serve de couronne, la tempérance de

(1) Exhort aux Grecs, c. i.

ceinture, et vos efforts vous feront trouver le Christ. Je suis la porte, dit-il quelque part : voilà ce qu'il faut apprendre à ceux qui cherchent Dieu, s'ils veulent voir s'ouvrir devant eux toutes les avenues du ciel. Les portes du Verbe sont spirituelles, et c'est la foi qui donne la clef. Personne ne connaît Dieu, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils l'aura révélé. Nul doute qu'après nous avoir ouvert la porte, auparavant fermée, le Christ ne nous découvre dans la suite les secrets de l'intérieur : ceux qu'il introduit peuvent seuls les connaître; c'est uniquement par lui qu'on arrive à la contemplation de Dieu (1).

Nous venons de parcourir ce qu'on peut appeler le préambule de VExIioriation aux Grecs. Si l'on excepte la péroraison du môme discours, où Clément va s'élever à la plus haute éloquence, il n'est aucun endroitde ses œuvres où son style ait autant de mouvement et de vivacité ; en même temps, les images gracieuses qu'on y rencontre, des comparaisons frappantes de justesse, donnent du relief aux idées et prêtent à la diction une couleur vraiment poétique. Ajoutons de suite, pour être juste, que les défauts de l'écrivain s'y trahissent avec les qualités : la même pensée* y revient trop souvent, et, malgré son habileté à en varier les formes, Clément ne parvient pas toujours à rompre la monotonie qui résulte de ces répétitions. D'autre part, il ne craindra pas de poursuivre une métaphore jusqu'à cette limite extrêm.e où le rapprochement se perd dans la subtilité. Enfin, comme vous avez pu vous en apercevoir, les idées ne se déroulent pas chez lui dans un ordre qui permette facilement d'en saisir la liaison. Ce manque de régularité n'est guère sensible dans la suite du discours, où 1 e chef du Didascalée fait la critique des religions anciennes. Ici, le sujet commandait plus de méthode dans l'arrangement et la distribution des matières. Après avoir pressé les Grecs d'accourir à l'école du Verbe, Clément se tourne vers le polythéisme, dont il dé-

(1) Litléralemenl « à l'époptie, » lr,o-zv!itzxi.

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