‹ Clément d'AlexandrieChapitre 9 sur 44 · QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LEÇON

La synthèse théologique de Clément. — Premier écrit ; L'Exhortation aux Grecs. — Le chef du Didascalée cherche d'abord à détacher les gentils des erreurs et des vices du paganisme.— Préambule de la pièce. — Pour amener les païens à l'Evangile, Clément puise à pleines mains dans les trésors de la littérature ancienne. — Couleur poétique du morceau. — Après avoir pressé les Grecs d'accourir à l'école du Verbe fait chair, Clément se tourne vers le polythéisme dont il démontre la fausseté. — Critique des religions anciennes. — Vaste érudition de Clément dans cette partie de ses œuvres.— Appréciation de ses vues sur le caractère et les différentes formes du polythéisme.

Messieurs,

Il est un fait que nous avons observé chez la plupart décès hommes qui, dans la primitive Église, passaient du paganisme à l'Évangile. Le premier mouvement de leur esprit consistait à se tourner vers ceux dont ils avaient partagé les erreurs, pour les amener dans le droit chemin de la vérité. Il ne leur suffisait pas de garder fidèlement le trésor de la foi; mais ils cherchaient à répandre autour d'eux la lumière qui venait d'éclairer leur intelligence. Encore sous l'impression du changement qui s'était opéré en eux, ils se hâtaient d'adresser aux païens une de ces exhortations vives, pressantes, chaleureuses, où l'autorité de l'expérience s'ajoutait à la force du raisonnement. Nous ne devons pas vous paraître suspects, leur disaient-ils, car ces fables auxquelles vous ajoutez foi, nous les admettions comme vous ; mais, après un examen sérieux, nous en avons reconnu la fausseté. Vos-

maîtres étaient les nôtres : nous avons fréquenté leur école, étudié leurs systèmes; mais leurs variations et leurs contradictions nous laissaient dans le doute, sans lumière pour l'esprit, sans force pour la volonté. Enfin nous avons trouvé, sous la conduite d'un meilleur maître, le courage de la vertu avec les clartés de la foi. Entrez donc dans la voie qu'il nous a été donné de suivre, si vous voulez jouir du bonheur que procure la certitude de posséder la vraie doctrine, et, par elle, les moyens d'arriver au salut. Tel est le langage que faisaient entendre, aussitôt après leur conversion, les Juslin, les Tatien, les ïertullien, : de là ces pièces qui, sous le nom de Discours aux Gentils, ù^ Exhortations aux Grecs, de Livres aux nations, forment une littérature à part où l'ardente conviction du néophyte éclate dans un premier sentiment de reconnaissance envers Dieu, et de compassion pour des frères encore éloignés des sources de la véritable vie.

C'est par là qu'allait débutera son tour Clément d'Alexandrie. Nous avons dit la dernière fois que sestroisprincipaux ouvrages embrassent les divers moments de la vie chrétienne suivant une gradation déterminée. V Exhortation auxGrecs^ a pour but de détacher les gentils des erreurs et des vices du paganisme; le Pédagogue les assujettit aux règles de la discipline évangélique, et les Stromates leur enseignent la voie qui conduit au sommet de la perfection chrétienne. En d'autres termes, pour exprimer ma pensée sous une forme moins moderne, et qui conserve à l'œuvre de Clément sa couleur particulière, je dirai que cette trilogie si complète et si originale correspond aux trois actes des mystères de l'antiquité. Et ne soyez pas surpris de ce rapprochement : il n'est pas d'écrivain qui, pour s'insinuer plus sûrement dans l'esprit de ses adversaires, ait adopté avec moins de scrupule leur terminologie. De là ces mots mystères, initiés, hiérophante^ mystagogue, épopte, etc., qui fourmillent sous la plume de

(1). Ao'yo; TrpoTperTixdç. C'est le yériiable titre de Touvrage, comme l'auteur l'indique lui-même dans le VII» livre des Stromates.

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Clément et qu'il transporte dans la langue chrétienne. Lorsqu'il voudra désigner le parfait disciple de l'Évangile, il ne craindra pas de l'appeler le vrai gnostique. Or, vous le savez, les mystères de Samothraceet d'Eleusis, qu'on peut envisager comme l'expression la plus élevée de la vie religieuse chez les païens, comprenaient trois degrés bien distincts : la purification, l'initiation, la contemplation (i). Tel est aussi le plan que suit le catéchiste Alexandrin, semblable à l'artiste qui trouve devant lui un cadre préparé par une main étrangère et qui le remplit des créations de son génie. Il s'applique avant tout à purifier Pâme des païens, en l'affranchissant des ténèbres et des souillures du passé ; puis il l'initie peu à peu aux secrets de la vie surnaturelle et divine ; entin il ouvre devant elle l'horizon illimité de la science et de la perfection chrétiennes. Clément esttout entier dans cette synthèse théologique, dont nous allons étudier l'un après l'autre les trois éléments. Lorsqu'on a bien saisi l'idée d'une œuvre, il devient plus facile de la suivre dans ses développements. Je commence par VExhortation aux Grecs.

Rien de plus poétique, Messieurs, que le préambule de cette pièce. Pourincliner l'esprit des Grecs vers la doctrine chrétienne, Clémentla représente sous la forme d'un cantique nouveau que le Verbe est venu apprendre à la terre. On raconte, dit-il, d'Amphion de Thèbes et d'Arion de Méthymne que, par la puissance de leurs accords, l'un attirait les poissons, l'autre élevait les murs de Thèbes. Plusieurs fables, analogues à celle-ci, ont cours parmi les nations. On raconte du chantre de laThrace, d'Orphée, qu'aux seuls accents de sa voix les bêtes sauvages déposaient leur férocité, tandis que les arbres des forêts marchaient à sa suite. Ailleurs, c'est Eunone de Locres qui charme par les sons mélodieux de sa lyre la cigale de Pitho. Toute cette vaine mythologie, les

(1). 'A-o/aOapaiç, lJ.■Jr^a•.;, i7:Q--v.<x. — Les mystes, les initiés, les époptes.

Grecs l'ont adoptée sans la moindre peine; il n'y a que la vérité qui rencontre parmi eux des incrédules.

« Eh bien I continue l'éloquent écrivain, voulez-vous m'en croire? Et ces drames, et ces poètes ceints du lierre de Bacclms au milieu de leurs orgies, sans frein dans leur ivresse comme dans leur délire, et cette troupe de satyres, et cette multitude de bacchantes furieuses, enfermons-les avec tout le chœur des dieux dans l'Hélicon et dans le Cithéron déjà surannés. A leur place, faisons descendre du ciel sur la sainte montagne de Dieu, avec le chœur sacré des prophètes, les splendeurs de la sagesse et de la vérité. Oui, que la vérité inonde les hommes de sa lumière, et dissipées ténèbres où ils sont ensevelis. Qu'elle leur tende une main secourable, c'est-à-dire qu'elle leur donne Tintelligence pour les retirer de Terreur et les remettre dans la voie du salut. Que les hommes à leur tour lèvent les yeux vers elle, qu'ilsdésertent l'Hélicon et le Cithéron, pour ne plus habiter désormais que les hauteurs de Sion. Car c'est de Sion que viendra la loi; c'est de Jérusalem que sortira le Verbe du Seigneur. Le Verbe céleste est le véritable athlète couronné sur la scène du monde entier. Mon Eunone à moi ne prend pour règle ni le mode de Terpandre ni celui de Capiton, ni le mode lydien, ni le mode dorien, mais l'éternel mode de l'harmonie nouvelle, le mode qui tire son nom de Dieu. C'est \k le chant nouveau, ce chant lévitique dont on peut dire qu'il dissipe la tristesse, désarme la colère et fait « oublier tous les maux{*). » Doux et véritable remède qui s'insinue dans l'homme avec ce chant persuasif (2)»

On conçoit. Messieurs, l'impression que devaient produire sur des hommes nourris de la poésie grecque ces discours si colorés où la vérité s'empare des formes antiques pour les rajeunir par un esprit nouveau. Ces réminiscences d'Homère, appliquées à un autre ordre d'idées, ce rapprochement ou

(1) Vers d'Homère, Odyssée, v. 220.

(2) Exhort. aux Grecs, c. i, édit. Migne.

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plutôt ce contraste entre rHélicon, séjour des Muses, et la montagne de Sion, d'où descend le chœur sacré des prophètes, entre les modes de la musique humaine et le mode éternel du cantique divin, toute cette haute poésie de langage élait de nature à captiver les auditeurs de Clément. Car il n'est pas douteux que nous n'ayons devant nous, sous la forme particulière au discours écrit, la substance des leçons que le savant catéchiste donnait au Didascalée. Nous saisissons de la sorte, dès le premier pas, ce que nous pouvons appeler la manière du docteur alexandrin : il parle le langage de ceux qu'il veut convaincre, et se place sur leur terrain, pour les amener peu à peu sur celui de la foi. Initié lui-m.ême aux secrets et aux ressources de l'art grec, il puise à pleines mains dans les trésors delà littérature profane, pour ajuster cette riclie parure à la doctrine chrétienne. C'est ainsi que, poursuivant sa comparaison entre la musique grecque et l'œuvre du Verbe, il montre dans le poème de la création la première partie de ce qu'il appelle le chant divin :

« IS'est-ce pas le Verbe, ce chantre céleste, qui a ordonné l'univers avec nombre et mesure, qui a forcé les éléments en désaccord à former un admirable concert, afin que le monde entier devînt tout harmonie? Il a déchaîné la masse mobile de l'océan, mais en lui défendant d'envahir la terre. Celle-ci flottait au hasard : il l'a fixée à jamais, en lui assignant la mer pour limite. Semblable au musicien qui sait adoucir les modes doriens par ceux de la Lydie, il a calmé la violence du feu au moyen de l'air, et le froid rigoureux de l'air par le feu qui l'enlace, tempérant ainsi l'un par l'autre les éléments du monde, comme des tons extrêmes qui se fondent ensemble pour produire l'harmonie. Tel est ce chant immortel dont l'univers répète l'accord parfait, concert divin oii tout se lie et correspond, la fin avec le milieu, le milieu avec le commencement. Ce n'est plus la musique du chantre de la Thrace, semblable à celle qu'inventa Tubal ; ce sont les accents qu'imitait David, interprète des volontés divines. Le Verbe de Dieu, né de David, bien qu'il fût avant lui, a re-

jeté la harpe, la lyre, tous les instruments inanimés. Mais il a mis en harmonie avecl'Esprit-Saint le monde et l'homme qui est un monde en abrégé ; il a, dis-je, accordé avec TEsprit-Saint le corps et l'âme de l'homme, lyre vivante, instrument à plusieurs voix, destiné à célébrer le Seigneur : il chante, et l'homme, principale voix du concert, lui répond (1). »

Je tenais, Messieurs, à vous lire ces lignes par oii débute Clément, parce qu'elles nous font connaître immédiatement le milieu où notre sujet nous transporte. Certes, nous voilà bien loin de la littérature occidentale, du style sévère et précis des Tertullien et des Cyprien. Ce ton pindarique et cet enthousiasme de la poésie religieuse nous avertissent que nous sommes sous le ciel de ia Grèce, de la Grèce ranimée et vivifiée au souftle de l'Orient. Le préair.bule du discours que nous étudions est un hymne plutôt qu'une dissertation. Musique, chant, harpe, toutes ces images se pressent et se suivent dans ces élévations de l'esprit qui tiennent de l'ode par le transport lyrique qu'elles révèlent. Et ne croyez pas que la doctrine se trouve noyée dans ce flot de métaphores, sans que l'idée surnage, haute et transparente. Non, comme dans les dialogues de Platon, la pensée éclate à travers le voile qui la couvre, et le métaphysicien reparaît derrière le poète. Clément vient d'appeler l'œuvre du Verbe un cantique nouveau. Mais, reprend-il en s'adressant aux Grecs, ne vous imaginez pas que ce cantique soit nouveau à la manière d'un vase qu'on façonne, d'un édifice qu'on élève : car au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Nous-mêmes, avant la production du monde, nous existions en Dieu, par cela seul que nous devions un jour être appelés à l'existence. Le Verbe, ou la Raison divine, renfermait en lui l'idéal de ces créatures que nous sommes. De là notre antiquité, car le Verbe était au commencement. Je n'ai pas besoin, Messieurs, de vous

(1) Exhorl. aux Grecs, c. i.

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