L EXHORTATION AUX GRECS
montre la fausseté. Cette partie de son ouvrage lui a valu l'admiration d'Eusèbe et de saint Jérôme; et, par le fait, elle ne peut se comparer qu'aux livres de Tertulien contre les Nations. Si le prêtre d'Alexandrie n'égale pas celui de Garthage pour l'éloquence, il le dépasse par une érudition plus variée et plus sûre. Tl a observé davantage et mieux saisi certains côtés du paganisme, les mystères, par exemple. Je vais résumer, avec toute la brièveté possible, celte argumentation si substantielle, si pleine de faits, si nourrie de citations qui ne laissaient aux païens d'autre alternative que de confesser la vérité ou de récuser le témoignage de leurs propres écrivains. Dépouillée des ornements du discours, et réduite à une simple analyse, elle vous paraîtra bien nue, bien décharnée ; mais ce que nous cherchons avant tout, ce sont les éléments d'une appréciation, et un court résumé suffira pour nous les donner.
Clément commence par constater le silence et la cessation des oracles. Le chêne de Dodone est desséché; la fontaine de Castalie est muette; celle de Colophon se tait: leurs ondes prophétiques se sont écoulées, et avec elles toutes leurs fables (1). Ici, l'ouvrage de Plutarque sur le Silence des oracles venait de confirmer le discrédit dans lequel était tombé depuis longtemps ce commerce de mensonge et d'imposture. Des oracles, le chef du Didascalée passe aux mystères d'Eleusis qu'il décrit dans tous leurs détails, avec une liberté d'expressions que la nature du sujet et les exigences de la polémique expliquent suffisamment, mais qui, pour me servir du mot de Boileau, brave l'honnêteté sans le moindre scrupule. Ilénumère les rites et les emblèmes de cette espèce de franc-maçonnerie païenne, en révèle le mot d'ordre, et dévoile les turpitudes qui accompagnaient les orgies de Cérès et de Bacchus. Niaiserie et impureté, ces deux mots résument pour lui toute la fantasmagorie à laquelle se réduisait le drame éleusinien ; et il ne me paraît guère possible
(1) Exhort, aux Grecs, ii.
d'en juger autrement, lorsqu'on songe que ces réprésentations tournaient autour du plus obscène des symboles (1). Dans son Histoire des religions de la Grèce antique^ M. Alfred Maury s'est gravement trompé en supposant que les reproches de Clément n'ont rapport qu'aux mystères de l'Egypte et de la Phrygie; il s'agit tout aussi bien, dans l'ouvrage que nous étudions, des fêles qui se célébraient à Eleusis en l'honneur de Cérès (2). Devant de pareilles extravagances, le prêtre d'Alexandrie s'étonne à bon droit que les Grecs aient accusé d'athéisme des hummes dont l'œil pénétrant avait démêlé tout le faux de ces superstitions, tels qu'Évhémère d'Agrigente, Nicanor de Chypre, Diagoras, llippone de Mélos, Théodoi'e de Cyrène: s'ils n'ont pas découvert la vérité, ils ont du moins signalé l'erreur. Ceci l'amène à rechercher l'origine de ces longs égarements de l'esprit humain. Il indique sept sources dilïérentcsde ridolàliie. Les uns, frappés d'admiration par les astres, leur ont rendu les honneurs divins. D'autres ont transporté leur admiration à la terre et à ses produits. Ici, la vue des maux que lecrime entraîne après lui a fait déifier lescalamilés et les châtiments ; là, l'empire qu'exercent sur l'âme certaines affections, telles que l'amour et la crainte, a porté les hommes à y voir autant de forces divines. D'autres êtres moraux ont pris un corps dans l'imagination du peuple, qui s'est plu à les associer au reste des dieux. Sont venus les poètes avec leurs théogonies et leurs classifications, avec leur élite de douze grands dieux dominant la foule des divinités inférieures. Enfin la reconnaissance pour des bienfaits signalés a déterminé l'apothéose ou la déification de certains personnages célèbres par leurs
(1) Exhort. aux Grecs, n.
\2i Histoire des religions de la Grèce antique, tome II, p, 34G. Malgré son admiration naïve pour Jes céiéinonies païennes, cet érudit est bien obligé de convenir « que plusieurs des rites pratiqués dans les mystères ouvraient la porte à de graves désordres, et que, comme Ta observé Sainte-Croix (Recherches sur les mystères, i, p. 90), après avoir été purs dans le principe, ils flairent par être souvent un théâtre d'obscénités ». En voilà assez, ce me semble, pour justifier les reproches des Pères de l'Eglise.