O L EXHORTATION AUX GRECS
travaux et leur intelligence. Voilà par quelles voies glissantes et périlleuses les hommes, une fois éloignés du vrai Dieu, se sont laissé entraîner dans l'abîme de l'erreur (1.
Vous voyez d'après cela, Messieurs, que Clément d'Alexandrie n'a négligé dans son analyse aucune des formes principales du polythéisme, telles que nous les avons décrites à propos des œuvres de saint Justin : Tastrolâtrie, la démonolâtrie et l'anthropolàtrie (2). Quant à l'idolâtrie proprement dite ou au fétichisme, il s'en occupera un peu plus loin. A la vue d'une confusion si étrange entre le créateur et la créature, le philosophe chrétien s'étonne que l'intelligence humaine ait pu arriver à ce degré daberration ; et, sous l'impression que lui cause un si triste spectacle, son indignation éclate dans ce beau mouvement :
(( Conçoit-on, s'écrie-t-il, que les hommes aient pu se tromper au point d'adorer l'œuvre de Dieu plutôt que Dieu lui-même, et de prendre pour autant de divinités le soleil, la lune et tout le chœur des astres, ({ui ne servent qu'à m.arquer le cours des temps? Car c'est par le Verbe que toutes ces choses ont été éiablies, et leur force ne découle que du souffle de sa bouche. A l'art humain ses édifices, ses navires, ses villes, ses peintures. Mais comment raconter les œuvres de Dieu? Voyez le monde entier : la voûte céleste, le soleil, c'est Dieu qui lésa faits. Les anges et les hommes sont l'ouvrage de ses mains. Quelle n'est pas sa puissance! Il a voulu, et le monde a existé. Lui seul l'a créé parce qu'il est le seul vrai Dieu, et pour le créer, il lui a suffi de vouloir, parce qu'en lui la volonté est toujours suivie de l'elfet. C'est ici l'erreur qu'ont répétée en chœur tous les philosophes: ils ont parfaitement compris que l'homme est né pour contempler le ciel ; mais ils se sont égarés au point d'adorer ce qui brille et frappe le regard dans ces régions supérieures. Si les astres ne sont pas l'œuvre de l'homme, ils ont du moins été-
(1) Exhort. aux Grecs, ii.
(2) Saint Justin et les opol. chrétiens du deuxième siècle, Leçons VI, VII,
créés pour l'homme. Au lieu donc de se prosterner devant le soleil, cherchez l'auteur du soleil; au lieu de diviniser l'univers, élevez-vous jusqu'à celui qui a fait l'univers (1) ! » S'il est vrai de dire que Clément a bien saisi le fond du polythéisme, la déification des cléments de la nature, nous devons ajouter qu'il s'est attaché davantage à critiquer la forme dont les Grecs avaient revêtu ce panthéisme vulgaire: cette forme, c'est l'anlhropolâtrie. Tous les elîorlsdu philosophe chrétien se concentrent sur ce point capital : il veut détruire l'illusion des païens, en démontrant que leurs dieux sont de purs hommes, dont les écrivains de l'antiquité ont indiqué le lieu de naissance, raconté la vie, et dont les tombeaux sont devenus des temples. Et encore, si ce n'étaient que des hommes; mais quels hommes .' les derniers de tous, des monstres d'impureté, pires que les animaux placés sur les autels de l'Egypte : du moins ne saurait-on reprocher à ceux-ci aucune de ces honteuses dégradations dont la mythologie est pleine. Vous concevez. Messieurs, quel vaste champ s'ouvrait ici à la verve cuuslique de l'auteur. Suivant l'exemple que lui avaient donné saint Justin et Tatien, le prêtre d'Alexandrie flétrit les turpitudes du panthéon hellénique avec une audace de langage qui ne recule devant aucun détail (2). Depuis le Jupiter chasse-mouche des Éléens jusqu'à la Diane tousseuse des Spartiates, il flagelle toutes ces inventions d'un peuple vieilli dans les enfantillages d'un culte sans dignité ni valeur morale. Mais ce que j'aime à relever dans cette critique si incisive et si mordante, c'est le soin que met Clément à s'appuyer d'un bout à l'autre sur le témoignage et sur les aveux de ses adversaires... D'où pensez -vous, dit-il aux Grecs, que nous tirions ces choses ? Des écrits que vous nous fournissez vous-mêmes. Refuseriez- vous de reconnaître vos propres écrivains, parce qu'ils témoignent contre vous (3)? » Cette excellente méthode, il l'emploie particu-
{[) Exhorl. aux Grecs, iv.
(2) Exhort. aux Grecs, ii-iv.
(3) Ibid., 11.