‹ Clément d'AlexandrieChapitre 13 sur 44 · l'exhortation aux grecs · texte numérisé non relu

l'exhortation aux grecs

lièrement, lorsqu'il reproche aux Grecs d'avoir converti le meurtre en pratique religieuse par l'abominable coutume des sacrifices humains : c'est à leurs historiens qu'il demande la preuve d'un crime consacré par les religions anciennes (1), Puis il termine cette revue satirique du polythéisme en s'attaquant à la lorme la plus grossière de l'idolâtrie, à l'adoration des statues et des simulacres (2). Après avoir rappelé comment, informes d'abord et sans art, les idoles finirent par prendre la forme humaine. Clément n'a pas de peine à faire ressortir l'absurdité d'une croyance qui attribue le caractère de la divinité à une pierre insensible et muette. Bien loin d'être des dieux, vos idoles, dit-il aux Grecs, ne partagent pas même avec les animaux le don de la vie. « Elles ne peuvent ni agir, ni se remuer, ni sentir; on les lie, on les cloue, on les perce, on les fond, on les lime, on les coupe, on les taille, on les polit. » Vousavez reconnu peut-être dans cette réfutation aussi spirituelle que sensée le genre d'argument qu'emploieront plus tard Minucius Félix et saint Cyprien (3) : la ressemblance est frappante jusque dans les détails. Ah ! sans doute, continue Clément, vos Phidias et vos Praxitèle ont produit des chefs-d'œuvre : j'admire leur art, mais la matière dont ils ont formé vos dieux n'est toujours que de la terre. « Pour moi, j'ai appris à fouler aux pieds la terre, et non pas à l'adorer (4). » La littérature chrétienne a peu de morceaux plus éloquents que cette page où le prêtre d'Alexandrie porte aux artistes de la Grèce le défi d'égaler l'œuvre divine par ces vuins simulacres auxquels manquent la vie et la vérité :

« Approchez, vous aussi, Phidias, Polyclète, Praxitèle, Apelle, vous tous qui exercez des arts mécaniques, terrestres artisans de la terre... En est-il un seul parmi vous qui ait jamais façonné une image vivante, ou qui, avec de l'ar-

(1) Exhort. aux Grecs, m.

(2) Ibid., IV.

(3) S. Cyprien, leçon III, page 60.

(4) FrjV û£ éyo-) T^aTStv, où -poaxuvelv (i.ep.£ÀeTr^)ca.

gile, ait assoupli une chair délicate et flexible ? qui de vous a liquéfié la moelle des os? qui de vous a consolidé la charpente ? qui de vous a tendu les nerfs? qui de vous a enflé les veines ? qui de vous a infusé le sang ? qui de vous a enveloppé le corps d'une peau? qui de vous a jamais placé le regard dans des yeux formés par sa main ? qui de vous a soufflé une âme dans cette muette effigie? qui de vous l'a imprégnée des sentiments de la justice? qui de vous enfin a pu lui dire : Tu seras immortelle. Seul, le créateur de toutes clioses, le Père, l'artiste par excellence, a pu former cette statue vivante et animée qu'on appelle l'homme. Quant à votre dieu olympien, image de cette in:iage, ombre lointaine de la vérité, il n'est que le sot ouvrage d'une main attique. En effet, fimage de Dieu, c'est son Verbe, Fils véritable de l'intelligence, Verbe divin, lumière archétype de la lumière; et l'image du Verbe, c'est l'homme (1) ! »

C'est ainsi que l'éloquence vient se joindre à l'érudition pour faire de \ Exhortation aux Grecs une grande et belle œuvre. Vous vous rappelez ces mots heureux, ces images pittoresques que nous rencontrions pour ainsi dire à chaque pas dans les écrits de Tertullien : Clément n'est pas moins riche en traits de ce genre. Quelle superbe métaphore pour mettre en relief la noblesse de notre origine : c L'homme est une plante céleste (2) ! » Quelle originalité d'expression pour rendre le bienfait de la venue du Verbe : « Dieu vous permet désormais d'envoyer de la terre des colonies dans le ciel (3) ! » Quelle richesse de couleurs dans cette peinture de l'œuvre de la Rédemption : « Le Verbe a transporté le couchant au levant ; il a élevé la mort en croix pour nous faire revivre; divin agriculteur, il a transplanté la corruption pour en faire germer l'incorruptibilité, et converti en ciel la terre

(1) Exhort. aux Grecs, x,

(2) $uov oùpâviov, Platon dans rÉpilogue du Timée, et Plutarque dans le traité de la Fuite, s'étaient servis d'expressions équivalentes,

(3) Ibid., XI.

8 ) l'exhortation aux grecs.

retournée dans tous les sens (1) ! » Quelle vigueur dans ce style, sous lequel on sent si bien le mouvement de l'âme : <( Enfants légitimes de la lumière, osons la regarder en face, de peur que le Seigneur, comme l'aigle qui éprouve ses petits au rayon du soleil, ne surprenne en nous la marque de la bâtardise. — Que l'Athénien suive les lois de Solon, que l'habitant d'Argos obéisse à Phoronée, et le Spartiate à Lycurgue ! Pour vous, qui vous êtes enrôlé au service de Dieu, le ciel est votre patrie, et Dieu votre législateur. — 11 en est qui suspendent à leur cou des amulettes, espérant y trouver leur salut; et vous refuseriez d'attacher à votre poitrine le Verbe céleste, le Verbe Sauveur (2)! » Quelle poésie de langage dans ces comparaisons que je prends çà et là, et qui sont d'une grâce charmante : « la foule des mortels attachée au rocher de ce monde comme l'algue des mers à l'écueil qui domine les flots, dédaigne l'immortalité. — Dieu soutient l'homme dans sa miséricordieuse bonté, pareil à l'oiseau qui accourt vers sa jeune couvée quand elle tombe du nid. Qu'un reptile cruel vienne à dévorer la jeune famille, la mère voltige à l'entour, pleurant ses chers petits. Dieu fait plus dans son amour de père. Il cherche sa créature, la guérit dune chute fatale, chasse la bête féroce, et reprenant la couvée, il l'excite à voler vers le nid (3). » Cette image appliquée à la conduite de Dieu envers les païens, est pleine de délicatesse. Du reste le cœur est à la hauteur de l'esprit dans ces exhortations chaleureuses qui témoignent d'un amour sincère pour les frères encore éloignés de la voie du salut.

J'ai prononcé tout à l'heure le mot érudition, et non sans motif; car si le discours de Clément se distingue par ses qualités oratoires, la science qu'y déploie l'auteur mérite l'admiralion. Saint Jérôme en était émerveillé, et vous savez s'il avait le droit de se montrer difficile en pareille matière.

(1) Exhort. aux Grecs, ii.

(2) Exhort. aux Grecs, x, xi.

(3) Ibid., IX, X.

VExIiorlation aux Grecs est un document précieux pour la critique des religions anciennes; et les pages consacrées à la description des mystères du paganisme renferment une quantité de détails qu'on chercherait vainement ailleurs. Aussi, depuis Sainte-Croix jusqu'à Greuzer, tous les mythologues modernes ont-ils largement puisé à une source de renseignements si féconde. Clément avait porté dans l'étude du polythéisme une application d'esprit dont l'histoire offre peu d'exemples. Pour vous donner une idée de ce vaste labeur, il me suffira de vous dire qu'il emprunte ses citations à près de six cents écrivains de l'antiquité païenne. Parmi ces auteurs ne figurent pas seulement ceux dont les œuvres sont ari'ivées jusqu'à nous en tout ou en partie, mais encore une foule d'autres, dont l'obscurité même prouve que le chef du Didascalée s'était donné la peine de lire les moindres productions des siècles passés. Nous trouvons là des ouvrages tels que les Merveilles de Monime, les Retours d'Anticlide, la Concorde de Pythocle, les Aventures tragiques de Démarate, \e?> Italiques de Dorothée, les Antiquités de Samos d'Olympique, les Livres à Timée de Polémon, les Arrjoliqiies de Démétrius, le Cycle de Denis de Milet, Vltinéraire d'Eudoxe, les Mystères d'Icésius, les Persiqties de Diogène, les Mœurs étrangères de ^ymphodove, etc., etc. (1). Tout cela suppose un travail de recherche vraiment prodigieux. Or, Messieurs, de cette érudition incontestable, je tirerai une conclusion dont vous apprécierez, je l'espère, la justesse.

De nos jours, une certaine école qui s'attribue le privilège de la critique, a pris à tâche de réhabiliter le paganisme. Cette tentative s'explique d'elle-même : lorsqu'on déserte la religion chrétienne, il est tout simple qu'on recule de dixhuit siècles, et que les dieux de l'Olympe chassés par la croix reprennent leur empire sur des âmes auxquelles l'Évangile paraît trop sévère. A l'appui de leur thèse, les

(1) Exhort. a IX Grecs, ii-iv.

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