L EXHORTATION AUX GRECS
partisans de ce singulier progrès s'efforcent de prêter un sens métaphysique et une couleur morale aux fictions de la mythologie. L'essai n'est pas nouveau : les néoplatoniciens du deuxième et du troisième siècle avaient agi de même; et à quoi avaient abouti leurs efforts ? à montrer que le polythéisme, dépouillé de son appareil poétique, était au fond la déification des forces et des éléments de la nature, une vaste confusion de Dieu avec le monde, ce qui est l'exacte vérité. 11 va sans dire que nos modernes païens sont pleins de mépris pour la critique des Pères de l'Église qu'ils accusent d'avoir méconnu le sens et la valeur des religions anciennes. Cette prétention de se croire mieux au courant des faits d'une époque que les contemporains est chose vraiment curieuse, ^'e dirait-on pas que les apologistes des trois premiers siècles ont surgi mille ou quinze cents ans après la chute du paganisme ? Mais, Messieurs, ils en sortaient pour la plupart : ils avaient pratiqué ces rites qu'ils décrivent ; la première moitié de leur vie s'était. passée au milieu de ces superstitions dont ils tracent le tableau. Oii trouver des témoins plus compétents pour nous apprendre si les païens adoraient réellement des statues, si leurs fêtes orgiastiques et les scandaleuses aventures de leurs dieux favorisaient ou non la corruption des mœurs? Saint Justin et Tertullien constatent l'influence pernicieuse des fables dont leur jeunesse avait été imbue; Tatien s'était fait initier aux mystères, lui-même nous l'apprend; Clément d'Alexandrie avait fouillé le polythéisme dans tous ses coins et recoins (1). Qu'on ne l'oublie donc pas, ces hommes étaient de grands érudits, d'infatigables chercheurs ; et d'ailleurs ils parlent
(1) Dans son Agîaophanus (1" partie, p. 197), un mythologue allemand, Lobeck, prétend qu'aucun apologiste ne s'était fait initier aux mystères, ni même n'avait habité l'Attique, ac ne in Atlica quidem commoratum. Celte distraction ne fait guère honneur à Lobeck. Tatien dit formellement qu'il avait été initié aux mystères {Or. ad Grœcos, c. xlvi). Si Clément d'Alexandrie n'est pas né à Athènes, il nous apprend du moins qu'il avait séjourné en Grèce {Strom., i, 1). Tous les manuscrits de l'apologie d'Athénagore portent en tète le titre de philosophe athénien.
de ce qu'ils avaient sous les yeux ; ils analysent des croyances qu'ils partageaient autrefois. Si leur critique a pu se trouver en défaut sur l'un ou l'autre point, ces erreurs de détail ne détruisent point leurs conclusions. Ainsi, tout en mérilant le blâme sévère que jetait Clément sur les mystères d'Eleusis, tels qu'ils se pratiquaient de son temps, ces fêtes de l'agriculture n'avaient probablement pas dans l'origine le caractère d'immoralité que le sensualisme mythologique leur imprima par la suite. Le sens le plus relevé qu'on puisse leur prêter, c'est que la germination printanière y passait pour un symbole de la vie future. Mais, d'autre part, il est hors de doute que des obscénités révoltantes se mêlaient à ces représentations nocturnes. L'un des panégyristes les plus enthousiastes du drame éleusinien avoue « que le culte de Déméter reposait, comme celui de toutes les autres divinités païennes, sur la personnification des forces de la nature adorées dans leurs manifestations (1). » En vérité, il n'y a pas de quoi s'extasier devant une doctrine si monstrueuse ; et l'on conçoit que, parmi les païens eux-mêmes, des écrivains sérieux aient préludé sur ce point aux attaques des Pères de l'Église. Si quelques rhéteurs tels qu'Isocrate et Aristide prennent texte de là pour grossir le panégyrique d'Athènes, l'école socratique, la plus morale de l'antiquité païenne, n'a pour les mystères que de l'indifïérence, sinon du mépris. Platon voit la ruine du sens moral dans les promesses qu'on y faisait aux initiés (2). Plutarque s'appuie sur les scènes burlesques ou immorales qui se passaient à Eleusis, pour refuser le caractère de la divinité aux personnages dont on y représentait les aventures (3). Denis d'Halicarnasse félicite les Romains de n'avoir point de pareilles fêtes, qu'il envisage comme un mal (-4). Varron réduit ces mystères tant
(i) M. Alfred Maury, IJist. des religions de la Grèce antique, t. II, p. 339.
(2) République, ii, 8, 17.
(s) De oracul. defec.,yii] de Iside, vu. (4) Anliq. rom., 11, 19.
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vantés à des cérémonies commémoratives de l'invention de l'agriculture ; et dans Cicéron, l'académicien Cotta et le stoïcien Gornutus ne tiennent pas un autre langage (1). L'auteur des Tusculanes va même jusqu'à prouver par là que les dieux des Grecs, y compris ceux du premier ordre, sont de purs hommes (2). Ou je me trompe fort, ou ces témoignages de savants païens confirment à merveille le jugement qu'a porté Clément d'Alexandrie sur les prétendus arcanes du polythéisme.
Je ne connais pas d'outrage plus sanglant à la raison et au bon sens que ce retour de certains esprits vers le paganisme après dix-huit siècles de loi et de vie chrétienne. Un livre récent vient de nous montrer à quel degré d'aberration la haine de l'Évangile peut conduire un homme de talent. Il est vrai qu'on ne discute plus avec cet écrivain, depuis qu'il a transporté aux insectes et aux oiseaux une estime qu'il refuse aux chrétiens. Mais enfin il est bon de signaler le châtiment que la révolte contre la foi trouve dans le dévergondage d'une imagination abandonnée à elle-même. Mécontent, du livre divin qui est devenu le code religieux des peuples civilisés, l'auteur dont je parle s'est cru la mission de composer la vraie Bible de lliumanité. Alors le voilà qui prend sa course à travers les peuples païens. Dans l'Inde, il se prosterne devant Agni, ou le feu. Il découvre « la Bible de bonté (3) » chez un peuple dont les croyances religieuses ont leur expression sociale dans le régime des castes. Quant à la polygamie, à la polyandrie, aux sacrifices humains, à ces superstitions frénétiques qui, encore à l'heure qu'il est, précipitent chaque fois des centaines de victimes sous les roues du char des idoles, ce sont là de petits détails que
(1) s. Àugusl., de Cio. Dei, vu, lo; — Cicéron, de Xat. deorum, i, 42 ; lll, 21, 22.
(2) Tuscul., I, 13. 11 est vrai qu'ailleurs l'avocat de Verres célèbre le culte secret de Gérés et de Proserpine; mais ici il parle en philosophe el donne sa vraie pensée.
(3) M. Micheler, la Bible de l'humanitf^ p. 3.
l'auteur n'a pas le temps d'examiner, tout occupé qu'il est à méditer sur la rédemption des vaches et des singes. De l'Inde où il a trouvé « le peuple de la lumière », le voyageur cosmopolite passe dans la Perse où il cherche « l'agriculture héroïque. » Là, nouvelle génuflexion devant « la Terre, la sainte femelle qui porte l'homme », devant « le robuste Homa » (1), devant le feu en présence duquel «le chef de famille prononce les mots qui vivifient le monde. )> Dans son enthousiasme pour le Homa, le nouveau révélateur oublie que si la religion oe Zoroastre se distingue par quelque endroit, c'est précisément là où elle se rapproche de la religion mosaïque ; et que pour le reste, la doctrine des deux principes, la divinisation de la matière, un rituel qui s'occupe surtout des devoirs envers les chiens, sans compter la polygamie et l'inceste, forment un système religieux et moral devant lequel reculeraient les Peaux-Rouges. Arrive le tour de la Grèce, et alors l'admiration déborde devant « la Terre, la bonne mère nourrice, si naturellement adorée de l'humanité reconnaissante », devant « le culte vénérable de l'âme de la Terre », devant « le charmant Hermès, l'aimable Apollon, et le bon, le grand Hercule, etc., etc. » Voilà ce qui s'est imprimé, et ce qu'on a pu lire en l'an de grâce 1864 ! Vous concevez fort bien qu'il ne peut pas me venir en esprit de vouloir réfuter une pareille thèse. L'adoration des dieux de l'Olympe ne saurait constituer de nos jours qu'un cas pathologique qui n'est pas du ressort de la faculté de théologie. Je me contenterai de vous lire une page de Clément d'Alexandrie, en vous avertissant que l'éloquent écrivain ne s'adresse dans cette admirable péroraison qu'au vieillard Tirésias :
« Il me semble voir deux soleils et une double Thèbes, s'écriait un ancien agité par des transports idolâtriques et <?nivré d'une pure chimère. Pour moi, une pareille ivresse
(1) Liqueur enivrante formée du suc de la plante appelée asjlépiade, et à laquelle les anciens Perses attribuaient une vertu magique.
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m'inspire de la compassion, et je ne puis qu'exhorter un esprit ainsi égaré à demander le calme de la raison à la doctrine du salut; car le Seigneur veutla conversion du pécheur et non sa mort. Viens donc, ô insensé, non plus le lliyrse à la main, ni la couronne de lierre sur la tête. Jette là ta mitre, quitte ta peau de faon, et reprends ta raison. Je te dévoilerai le Verbe et les mystères du Verbe, en me servant de tes propres images. Voici la montagne chérie de Dieu : elle n'a pas, comme le Cithéron, fourni matière aux fables tragiques, mais elle est consacrée aux drames de la vérité. Montagne où réside la tempérance! chastes ombrages qui abritent la pudeur! Là ne s'égarent point, dans les transports de Bacchus, les sœurs de Sémélé jadis frappées de la foudre, ces Ménades initiées par l'impure dilacération des victimes. A leur place, tu trouveras les filles de Dieu, belles de leur innocence d'agneau ; tu les trouveras célébrant les augustes mystères du Verbe et formant des chœurs d'une sobriété pudique. Ici, le chœur se compose des justes ; le cantique est un hymne en l'honneur du Roi de l'univers. Les jeune filles font résonner le luth sacré ; les anges entonnent leurs chants de gloire ; les prophètes proclament leurs oracles ; d'harmonieux concerts retentissent de toutes parts; on poursuit le thiase d'une course rapide; les élus volent, désireux de recevoir le Père. Approche, vieillard, laisse là et Thèbes et la divination et les orgies de Bacchus, laisse-toi conduire par la main vers la vérité. Voici que je te présente le bois sur lequel tu pourras t'appuyer. Hâte-toi, Tirésias, aie confiance, tes yeux se rouvriront à la lumière. Le Christ qui rend la vue aux aveugles, brille plus éclatant que le soleil. La nuit fuira ta paupière, la Ilamme n'osera te toucher, et la mort reculera devant toi. Tu verras les cieux, ô vieillard, toi qui ne peux même plus voir Thèbes. 0 mystères véritablement saints! ô clartés pures et sans mélange! Heureux épopte, je contemple les cieux et Dieu lui-même, au flambeau que porte le dadouque céleste. En recevant l'initiation, je reçois la sainteté. Le Seigneur est ici l'hiérophante; il marque de
son sceau le mystc qu'il illumine, et il recommande au Père l'adepte fidèle, afin que le Père le conserve dans la suite des siècles. Voilà mes mystères et mes bacchanales. Faites-vous donc initier, si bon vous semble. Alors, de concert avec les anges, vous prendrez part à l'hymne du Verbe Dieu, et vous formerez un chœur autour de celui qui n'a pas eu de commencement et qui n'aura pas de fin, autour du Dieu unique et véritable (1). «
Quelle belle et quelle haute éloquence! Comme on aime à se reposer dans les écrits des Pères de l'Église, au sortir d'une lecture (lui ne laisse après elle qu'une impression de tristesse et de dégoût! S'il est pénible de voir que le sensualisme païen trouve encore parmi nous des panégyristes, on se console par la pensée que ces produits d'une littérature malsaine resteront ensevelis dans un profond oubli, tandis que le monde continuera de lire et de méditer les immortels discours où les apologistes des premiers siècles ont porté aux erreurs du polythéisme des coups dont elles ne se sont pas relevées.
(1) Exh. aux Grecs, xii.
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