‹ Clément d'AlexandrieChapitre 15 sur 44 · CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LEÇON

Conclusion de l'examen critique des religions anciennes. —Du polythéisme vulgaire. Clément passe à l'enseignement des écoles philosophiques. — Trois classes de philosophes. — Les matérialistes, les semi-matérialistes et les spiriiualistes. — Jugement de Clément sur Platon et sur sa philosophie, — Mérite et défaut de cette appréciation. — Comment une thèse extrême en appelle une auire. — Clément soutient que les philosophes grecs ont pillé les livres saints. — Il prétend retrouver de^ emprunts analogues chez les principaux poètes de l'antiquité païenne. —Discussion des textes sur lesquels il appuie son sentiment. — L'école juive d'Alexandrie l'a induit en erreur sur ce point, par la fabrication d'écrits apocryphes sous le nom des poètes grecs. — Le monothéisme dans l'antiquité païenne.

Messieurs,

Clément avait débuté par la critique des religions de l'antiquité. Cette première partie de V ExJiortation aux Grecs devait être, dans l'enseignement du Didascalée, le point de départ de toute démonstration ultérieure. Car, pour amener les païens à l'Évangile, il fallait leur faire comprendre le néant des doctrines auxquelles ils avaient adhéré jusqu'alors. Cet examen préliminaire formait une excellente introduction à l'étude du christianisme. D'ailleurs, les apologistes du deuxième siècle avaient tous suivi cette marche indiquée par la nature même des choses. A leur exemple, le chef de l'école d'Alexandrie s'était tourné tout d'abord vers ce panthéisme grossier qui faisait le fond de la mythologie grecque. Oracles, mystères, origines de l'idolâtrie, aventures des dieux de la fable, adoration des statues, voilà autant de

sujets qu'il avait discutés avec non moins de verve que d'érudition. Il résultait clairement de cette analyse que le polythéisme était, au point de vue doctrinal, une vaste confusion de Dieu avec le monde, et, au point de vue moral, la consécration de tous les vices. Le bon sens le plus ordinaire suffisait pour tirer ces conclusions; mais telle est la force de l'habitude que l'évidence elle-même n'en triomphe que difficilement. Les écrivains des premiers siècles de l'Église le sentaient fort bien : victorieux de l'erreur par le raisonnement, ils venaient se heurter contre l'obstacle qui surgissait d'une coutume invétérée. Les croyances et les institutions païennes avaient de profondes racines dans le passé; elles s'identifiaient pour ainsi dire avec l'histoire nationale des Grecs et des Romains. Nourrie de ces fables dès le bas âge, l'imagination en conservait l'empreinte avec d'autant plus de fidélité que les passions n'y trouvaient aucune gêne. C'était un héritage qui se transmettait de père en fils, et le respect des ancêtres semblait colorer d'un prétexte spécieux cet attachement à des erreurs traditionnelles. On s'étonne quelquefois de voir se prolonger pendant plusieurs siècles des opinions qui ne soutiennent pas un examen sérieux : la surprise serait moindre si l'on réfléchissait à l'empire qu'exercent sur le grand nombre les préjugés de naissance et d'éducation. Après les passions qui sont toujours de connivence avec Terreur, rien n'arrête davantage le triomphe de la vérité dans le monde. Cet obstacle, saint Justin l'avait combattu en montrant que le respect des ancêtres ne doit pas nous faire préférer la coutume à la vérité (1). Clément signale à son tour la folie qu'il y aurait à vouloir se retrancher derrière une opinion préconçue et des habitudes acquises, pour résister à une doctrine qui s'appuie sur des preuves manifestes :

c( Mais je vous entends, dit le philosophe chrétien : il vous

(i) Les apologistes chrétiens au deuxième siècle, saint Justin, leçon IX% [K 1G6 et suiv.

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en coûte de renverser les coutumes qui vous ont été transmises par vos ancêtres ; c'est un sacrifice qui répugne à votre raison. S'il en est ainsi, pourquoi ne vous en tenezvous plus au premier aliment de votre enfance, au lait que vos nourrices vous offraient à votre entrée dans la vie ? Pourquoi augmenter ou diminuer l'héritage de vos pères, au lieu de le laisser scrupuleusement tel qu'il vous a été^ légué ? Pourquoi ne vous vois-je plus sauter sur les genoux de vos pères, ni vous livrer à ces jeux puérils qui excitaient le riie des spectateurs quand vous étiez dans les bras de vos mères? Pourquoi vous êtes-vous corrigés des défauts du jeune âge, même en l'absence d'un bon maître? Si donc nous regardons comme un devoir de modérer toute affection excessive, malgré la joie que nous pourrions en ressentir, pourquoi n'abandonnerions-nous pas une coutume vicieuse, des habitudes de désordre et d'impiété, pour incliner notre âme vers la vérité? Dussent vos pères s'en irriter, vous trouveriez le véritable père, en rejetant de pareils usages comme un poison funeste (1). »

Un peu plus loin. Clément, toujours plein des souvenirs de la poésie grecque, compare la coutume à ces sirènes de l'antiquité qui essayaient d'attirer par leurs chants Ulysse et ses compagnons. Fermez l'oreille à ces voix séductrices, ditil aux païens : c'est loin de cette île, séjour d'une volupté homicide, qu'il faut diriger votre navire; le Verbe de Dieu sera votre pilote, et le souffle de l'EspritSaint vous conduira au port (2). Avant de leur adresser cet appel final, l'éloquent écrivain avait placé la vérité en regard de la coutume, et résumé l'enseignement des livres saints sur la nature et les perfections de Dieu (3). Chez tous les apologistes chrétiens, cette partie positive de l'argumentation, empruntée de préférence à l'Ancien Testament, vient compléter la critique des religions païennes.

(1) Exhorl. aux Grecs, x.

(2) Ibid., XII.

(3) Ibid. , VIII.

Jusqu'ici le catéchiste alexandrin n'avait attaqué que le polythéisme vulgaire, celui qui trouvait son expression dans les Tables de la mythologie et dans les cérémonies du culte. Mais à côté de ces croyances populaires et de ces pratiques superstitieuses, le monde païen pouvait montrer quelque chose de plus élevé, l'enseignement des écoles philosophiques. Pour convaincre les esprits de la nécessité d'une révélation divine, il s'agissait de prouver que les sages de la Grèce, eux aussi, avaient échoué dans la solution des grands problèmes de la destinée. Aucun apologiste, nous l'avons vu, n'a manqué à cette tâche; mais c'est le mérite de Clément d'avoir étudié le rôle de la philosophie grecque avec une élévation et une largeur de vues que nul n'a surpassées. Ce travail est l'un des côtés saillants de son œuvre. Ici, Messieurs, comme j'ai eu soin de vous en avertir, il nous faudra anticiper quelque peu sur l'analyse des Stromates ; car mainte proposition formulée dans V Exhortation aux Grecs ne trouve son développement et son entière application que dans l'ouvrage dont je viens de prononcer le nom.

Pour ne pas envelopper dans un même blâme des systèmes de valeur très diverse. Clément distingue trois classes de philosophes. Dans la première il range les savants qui, depuis Thaïes jusqu'à Heraclite, ont divinisé un ou plusieurs éléments de la nature : ceux-ci , l'eau ; ceux-là , l'air ; d'autres, le feu ; plusieurs enfin, la terre, ou telle substance physique qu'il leur plaisait d'envisager comme le principe des choses. Cela posé, il constate, et à bon droit, l'identité de ces doctrines matérialistes avec le naturalisme panthéislique auquel se réduisait la mythologie grecque. Que le vulgaire adore Neptune, ou que les philosophes divinisent l'eau, peu importe : il n'y a de différence que dans les noms. Les savants ne révèrent peut-être pas le bois et la pierre, comme la multitude des païens, mais ils déifient la terre d'où sortent la pierre et le bois : encore une fois, où est la différence, quant au fond des doctrines (1)? L'observation que

(1) Exhort. aux Grecs, v ; — Stromates, 1, I, c. xiv.

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fait ici Clément est de toute justesse. Je regrette, Messieurs, d'être obligé de dire qu'elle ne s'applique pas moins aux matérialistes modernes. Leur théorie n'a rien qui l'élève au-dessus du fétichisme païen. Car, suivant leur manière de voir, l'univers se compose de forces et d'éléments subsistant par eux-mêmes, en dehors de toute puissance créatrice. Or, l'Être subsistant par lui-même est précisément ce qui s'appelle Dieu dans la langue ordinaire. Donc, pour être conséquents à leur principe, les partisans du matérialisme devraient se joindre aux fétichistes païens pour rendre les honneurs divins aux éléments de la nature. J'ai beau chercher à mon tour une différence entre le paganisme le plus grossier et les théories matérialistes qu'on affiche de nos jours, je ne parviens pas à en trouver; s'il y en a une, elle est tout à l'avantage du premier : le nom de Neptune est fort poétique, tandis que l'oxygène et l'hydrogène portent des noms qui ne leur permettent pas de sortir des limites de la prose.

Clément traite avec sévérité cette classe de philosophes, qu'il accuse d'athéisme ; et si l'école d'Ionie ainsi que celle des physiciens d'Élée n'ont réellement pas dépassé les conceptions de nos matérialistes modernes, ce qu'il est assez difficile de décider en l'absence de tout écrit, nul doute qu'elles ne méritent ce reproche. Lors donc que le prêtre d'Alexandrie ne craindra pas d'assigner à la philosophie grecque un grand rôle dans le plan de la Providence, nous devrons nous rappeler que l'éloge ne s'étend nullement aux écoles dont il vient de parler. A ce premier groupe de philosophes en succède un second, formé de ceux qui ont admis un principe supérieur aux éléments de la nature, soit l'indéfini, comme Anaximène, soit une intelligence, comme Anaxagore, soit le plein et le vide, à l'exemple de Leucippe et de Métrodore, soit enfin des esprits animant les astres, selon l'opinion de Xénocrate et d'Alcméon. Clément joint à cette catégorie de penseurs les stoïciens qui mêlent Dieu à la matière, et les péripatéticiens qui bannissent la Providence de ce monde

terrestre (1). Tout en ne les rangeant pas sur la môme ligne que les matérialistes de l'école d'Ionie, il ne laisse pas de leur adresser de graves reproches, et les accuse d'avoir méconnu la vraie nature de Dieu. Cette critique repose sur une analyse exacte des doctrines. Il est incontestable, en elTet, que les anciens stoïciens n'avaient pas su s'élever jusqu'à la notion delà spiritualité divine : ils se figuraient un Dieu répandu dans l'univers comme l'âme dans le corps humain ; et encore cette âme du monde ne di(Tère-t-elIe du reste de la matière que par des qualités plus subtiles et plus déliées. Quant à Aristote, Clément a parfaitement saisi le vice capital de sa métapliysique ; le Dieu d'Aristote n'est pas une Providence ; il n'agit en rien sur le monde qui subsiste sous la forme actuelle de toute éternité ; il ne le connaît même pas, puisque, dans l'opinion du philosophe de Stagyre, une pareille connaissance serait une marque d'imperfection. En répétant avec Tatien qu'Aristote limite la Providence divine aux régions sublunaires, l'auteur de VExJiortalion aux Grecs mitigé l'erreur de ce grand esprit, bien loin de l'exagérer (2); car toute action providentielle est impossible dans un système qui exclut de Dieu la connaissance du monde. D'autre part, cependant, je dois reconnaître que Clément s'est mépris sur la pensée d'Aristote, quand il l'accuse d'avoir divinisé l'univers. Si le Dieu d'Aristote n'est pas et ne saurait être une Providence, si on ne peut l'envisager d'aucune façon, ni comme le créateur, ni même comme l'organisateur de la matière, il n'en reste pas moins distinct du monde, dont il est le premier moteur et la cause finale. Cette double restriction empêchera toujours de confondre Aristote avec les philosophes dont Clément vient de résumer les systèmes; et l'on est obligé dédire que le docteur alexandrin n'a pas r^ndu complètement justice au chef de l'école péripatéticienne. Il aurait trouvé la vraie mesure de l'éloge et

(1) Exhorl. aux Grecs, v: — Stromates, i, 14; v, 14.

(2) Talien, Or. ad Grœcos, ii. — Théodoret a émis la même assertion, Thérapeutique, v.

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du blâme, s'il avait su éviter un excès de rigueur envers Aristote, et un excès d'indulgence à l'égard de Platon.

C'est, en etîet, pour Platon et pour les philosophes plus ou moins rapprochés de lui, que Clément réserve ses sympathies et son admiration. Il range dans cette troisième classe, outre le chef de l'Académie, Antisthène, Xénophon, Cléanthe le stoïcien, Pythagore, et tous ceux qui ont possédé quelques notions saines sur le Dieu unique et véritable (1). Ce n'est pas qu'il s'attache exclusivement à la philosophie platonicienne : non, Clément est un éclectique, et nous verrons plus tard dans quel sens il prend ce mot. S'il met Platon au-dessus de tous les penseurs de l'antiquité, c'est qu'il trouve dans ses écrits le plus de conformité avec la doctrine chrétienne. Il cite d'abord les passages où le disciple de Socrate professe le monothéisme, et il en conclut que ce philosophe n'admettait qu'un seul principe des choses (2). A l'exemple de saint Justin et d'Athénagore, il signale un vestige du dogme de la Trinité dans la deuxième lettre à Denis de Syracuse(3). Il va jusqu'à inférer d'un endroit du Timée que Platon enseignait le dogme de la création ex nihilo (4). Il rapproche de l'Évangile la doctrine platonicienne sur le souverain bien (5). Immortalité de l'âme, peines et récompenses dans la vie éternelle, petit nombre des élus, nécessité d'un secours divin pour pratiquer la vertu, action du démon sur le monde, voilà autant de vérités que Clément découvre chez celui qu'il appelle, avec Numéniusd'Apamée, «un Moïse athénien, un philosophe hébreu (6), » Il n'y a pas jusqu'à l'opinion de Platon sur la comm.unauté des femmes qu'il ne cherche à interpréter dans un bon sens (7). Assurément, ces

(1) Exhort. aux Grecs, v; — Stromates, 1. V, c. xiv.

(2) Ibid., [jLiav -rjv ovtco; ojaav àp/ry.

(3) Stromates, \. V, c. xiv ; — S. Justin, l" apologie, lx; — Athénagore, Icg. xxiii.

(4) Ibid., £/ [i.r] ovTo; O-oaTavTO;.

(5) Stromates, 1. II, xxii.

(6) Stromates v, 2, H; i. 19; v, 3, 13, U; i. 1, 2?.

(7) Ibid., m, 2.

nombreuses citations, empruntées à la plupart des dialogues du philosophe grec, dénotent une vaste et forte érudition ; mais l'on peut se demander si l'auteur des Stromates et ûeV Exhortation aux Grecs, tout à l'heure si sévère à l'égard d'Aristote et des stoïciens, n'a pas poussé l'admiration pour Platon jusqu'à la partialité.

Certes, Messieurs, personne plus que moi n'est disposé à rendre hommage au génie de Platon. Je ne crois pas qu'il ait paru dans le monde un esprit philosophique plus élevé que le sien. Jamais homme n'a mieux montré jusqu'où peut parvenir la raison humaine privée des lumières de la foi. Mais, par le même m.otif, on ne saurait désirer une meilleure preuve de lanécessité d'une révélation divine pour mettre l'âme en possession de la vérité. Car enfin il ne faut pas perdre de vue les graves erreurs qui défigurent l'enseignement de Platon. Sa théodicée, supérieure à celle des autres philosophes de l'antiquité, n'en reste pas moins entachée d'un vice radical, car elle place à côté de Dieu une matière éternelle que Dieu n'a point créée, qu'il se borne à former et à organiser, c'est-à-dire en réalité un second principe des choses. Le monothéisme de Platon se résout de la sorte en vrai dualisme, par la raison bien simple que le dogme de la création, point capital pour la saine notion de Dieu, lui était aussi étranger qu'au reste du monde païen. Le texte sur lequel s'appuie Clément d'Alexandrie pour démontrer le contraire, ne prouve absolument rien. L'auteur du Timée dit « que le monde a été engendré par Dieu », et « qu'il est difficile de trouver le Père de toutes choses. » Ces paroles n'expriment pas la création proprement dite ; et s'il fallait suivre la métaphore de la génération jusqu'au bout, on arriverait plutôt à la théorie orientale de l'émanation ou au panthéisme. Quant au dogme de la Trinité, il n'y en a pas trace dans ce passage cité par Clément : « Tout est autour du Roi de tout, et tout existe à cause de lui : il est la source de toute beauté. Ce qui est du second ordre est autour du principe second, et ce qui est du troisième ordre autour du troi-

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sième principe. » Cette phrase est un véritable logogriphe, où l'on peut voir tout ce qu'on veut, sans compter que la seconde lettre à Denis est d'une authenticité fort suspecte. Qu'on puisse découvrir chez Platon une sorte de triade composée du Bien, de l'Intelligence et de l'Ame, ou trois sphères comprenant les idées, les divinités astrales et les hommes, je ne voudrais pas le nier ; mais je demande ce que de pareilles conceptions ont de commun avec la Trinité chrétienne? Il ne faut rien moins qu'une bienveillance extrême pour y trouver, avec Clément d'Alexandrie, le Père, le Fils et l'Esprit-Saint.

J'en dirai autant de quelques autres points de la doctrine platonicienne. Aucun philosophe grec n'a enseigné l'immortalité de l'âme, et la sanction de la loi morale dans une vie future, avec autant de clarté que le chef de l'Académie. Mais que d'erreurs sur lesquelles le catéchiste alexandrin aurait pu insister, s'il n'avait trop cédé au désir de montrer aux Grecs l'accord de leur philosophie avec le christianisme! Est-ce que les théories de la préexistence des âmes et de la métempsycose, qui occupent une si grande place dans le système de Platon, ne dénaturent pas d'une façon étrange la doctrine de l'immortalité de l'âme, jusqu'à détruire la vraie notion du mérite et du démérite? Il est vrai que l'auteur du Timée ne fait point passer les âmes humaines dans les plantes, comme Empédocle; mais il n'en assigne pas moins à quelques-unes d'entre elles les corps des animaux pour théâtre de leurs migrations, ce qui est toujours une conception très grossière (1). J'admire avec Clément d'Alexandrie la doctrine de Platon sur le souverain bien : c'est la plus haute qu'on puisse rencontrer dans Tantiquité païenne. En disant que la ressemblance avec Dieu doit être le but de nos efforts, ce grand homme écrivait une sorte de préface à la morale évangélique. Mais, ici encore, nous trouvons un excellent principe mêlé aux plus funestes méprises. Suivant

(1) Timée, p. 42, édit. in-folio (p. 27ô, édit. Astius.)

le philosophe grec, le mal moral ou le péché ne provient pas d'un abus du libre arbitre ou d'une direction perverse de la volonté, mais d'un simple défaut de connaissance. Pour lui, le savoir se confond avec le vouloir, et le philosophe est l'homme vertueux par excellence, car du moment qu'on voit le bien à la lumière des idées, l'on s'y porte nécessairement (1). D'oii il suit que, pour arriver à la perfection morale, l'homme n'a besoin que de s'élever de plus en plus sur l'échelle de la contemplation. Grave erreur qui absorbe la vertu dans la science et met la fatalité à la place du libre arbitre. Disons-le dès maintenant, nous retrouverons chez Clément d'Alexandrie lui-même quelques traces de cette estime exagérée pour la science ou la gnose, au détriment de la foi active et de la vie pratique.

Enfin, Messieurs, les théories sociales de Platon achèvent de montrer à quel point le paganisme avait altéré dans les âmes ridée de la justice et afîaibli le sentiment de la dignité morale. Clément soutient que Carpocrate a mal compris le philosophe grec en voulant lui prêter son opinion sur la communauté des femmes. Mais le texte du v' livre de la République est formel, et n'admet pas d'équivoque. Dans la législation dont Platon a tracé le plan, « toutes les femmes doivent être communes à tous les hommes et aucune ne peut habiter avec un seul ; les enfants à leur tour doivent être communs, de telle sorte qu'aucun père ne connaisse son fils, ni aucun fils son père (2) «. Il est impossible de détruire la famille et la moralité publique avec plus de sang-froid : tout essai d'interprétation bénigne échoue devant la clarté du texte. D'ailleurs, cette détestable maxime n'est qu'un détail au milieu de tant d'autres prescriptions non moins immorales. Si Platon s'est réellement proposé d'organiser sa république sur le modèle de la cité céleste, comme le prétend Clément d'Alexandrie (3) on peut dire que jamais cité

(1) Lois, p. 831 ; République, p. 618, 619; cf. 4l3, 589. i (2) République, 1. V, p. 655 (édit. Aslius, (p. 268). (3) Stromates, 1, IV. c. xxvi.

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terrestre n'a mieux réalisé l'idéal de l'injustice et de la perversité. D'abord, le législateur philosophe mérite en tout point le reproche que saint Paul adresse aux sages de la Grèce, « de n'avoir poi-nt glorifié le Dieu qu'ils connaissaient (1) : » dans son traité des Lois encore plus que dans sa Béiniblique, il établit comme base de son État modèle le polythéisme grec, l'adoration des dieux de l'Olympe, auxquels il ne croyait pas, avec tout l'attirail des superstitions païennes (2j. Si l'on voulait pousser l'indulgence jusqu'à ses dernières limites, on pourrait trouver des circonstances atténuantes dans le désir de ménager les opinions reçues, bien qu'une telle conduite ne soit rien moins qu'héroïque; mais il est d'autres points sur lesquels Platon me parait inexcusable. Non seulement il absorbe l'individu dans l'État, et laisse peser une main de fer sur tous les actes de la vie privée du citoyen, qui abdique ainsi son droit personnel pour devenir un rouage passif dans le mécanisme artificiel de TÉtat, mais encore il condamne à l'esclavage la masse des habitants, et fait dériver, comme Aristote, la condition servile du droit naturel. Sa division de l'État en trois castes, dont la première seule est capable de parvenir à la connaissance, tandis que les deux autres en sont réduites à se contenter de l'opinion, cette division si odieuse répond exactement au régime social de l'Inde ; et il faut en vérité porter le goût de l'allégorie à un degré rare, pour trouver dans ces trois castes, avec les interprètes dont Clément semble adopter l'opinion, les Chrétiens, les Juifs et les Grecs i3). Est-il besoin d'ajouter à cette liste déjà si longue des erreurs de Platon, l'avortement, l'infanticide et la pédérastie érigés en maximes d'État ou du moins en pratiques utiles pour arrêter l'accroissement trop rapide de la population (4)? Lorsqu'on

(2) Ep. aux Rom , i, 21.

(^3) lîépub., IV, 437; v, 461 ; vu, 540:— Lois, 717,653.

(3) Stromates, v, 14.

(4) Voir l'excelleate analyse du système de Platon dans Dœllinger, Heidenthum und Judenthum, Ratisbonne, 1857, p. 276-304.

voit un si grand esprit méconnaître à un tel point les lois essentielles de l'ordre moral, on se demande à quel abaissesement devait en être arrivé le reste du monde païen. Non, jamais je ne me suis mieux convaincu de la nécessité d'une révélation divine qu'en étudiant les écrits de Platon, et en particulier ses deux traités de la République et des Lois.

Clément d'Alexandrie me semble donc avoir excédé la mesure de l'éloge dans son appréciation de la ttiéorie platonicienne. Sans doute, l'on s'explique sans la moindre peine dans quel but il s'efforce de prêter un sens favorable à certaines opinions du philosophe athénien. Rien ne pouvait l'aire meilleure inîpression sur l'esprit des païens que ces analogies entre les doctrines du plus grand de leurs maîtres et le christianisme. En voyant que déjà Platon avait préludé à l'Évangile sur bien des points, ils devaient perdre de leurs préjugés et se sentir attirés vers la foi chrétienne. Je me hâte de le dire, Messieurs, au fond, et dépouillée de toute exagération, la thèse de Clément est incontestable : ses vues sur le rôle de la philosophie grecque, prises dans leur généralité, sont aussi justes qu'élevées, comme nous le montrerons bientôt ; mais, dans le détail, il n'a pas su éviter ce que nous appellerons un excès d'indulgence. Il laisse dans l'ombre les erreurs de Platon pour ne mettre en lumière que le côté vrai de son système. Une appréciation qui repose sur de telles bases devient nécessairement exclusive et partiale. Puis, à force de vouloir découvrir dans les écrits du philosophe grec les vestiges d'un christianisme anticipé, Clément y place quelquefois des doctrines qui ne s'y trouvent pas. Bref, il agit à l'égard de Platon comme le moyen âge fera pour Aristote, à qui les scolastiques ont fort souvent prêté des principes et des idées dont le chef de l'école péripatéticienne ne se doutait guère. C'est l'écueil naturel de ces tentatives de rapprochement ou de conciliation, qui dénotent en général une certaine largeur d'esprit, mais qui, n'étant pas contenues dans de sages limites, ont pour résultat ordi-

100 l'exhortation acx grecs.

naire d'altérer la physionomie d'un auteur et de faiîsser le caractère de ses œuvres. Il peut même arriver qu'en voulant trop atténuer ou excuser les erreurs d'un écrivain, on finisse par en adopter l'une ou l'autre : l'histoire de l'école d'Alexandrie n'est pas faite pour témoigner du contraire. Et voyez, Messieurs, comme une thèse extrême en appelle une autre. S'il était vrai que Platon eût enseigné le dogme de la création, celui de la Trinité, et tant d'autres vérités dont Clément lui attribue la connaissance, on pouvait se demander où donc le philosophe grec avait puisé un ensemble de doctrines si parfait ? La réponse du docteur alexandrin est toute prête et je vous prie de bien la remarquer. Les philosophes grecs, dit-il, sont des voleurs ; ils ont pillé les livres saints, en prenant grand soin de dissimuler la véritable source de leur enseignement. Telle est la solution du problème ; et Clément consacre près d'un tiers de ses écrits à la développer jusque dans ses moindres détails. Mais, avant d'en examiner la valeur, il nous faut jeter un coup d'œil sur les poètes dont il invoque le témoignage, parallèlement à celui de Platon et d'autres penseurs de l'antiquité païenne.

Nous avons vu que le chef du Didascalée partage les philosophes grecs en trois classes, suivant le degré où ils se rapprochent de la vérité. Au bas de l'échelle il place les matérialistes, qui ont identifié le principe des choses avec les éléments de la nature, comme Thaïes et Heraclite. Au-dessus d'eux, il range ceux que l'on pourrait appeler les semispiritualistes, cette catégorie de savants qui ont admis un principe supérieur aux forces physiques, sans parvenir cependant à le dégager de tout élément matériel : les stoïciens et les péripatéticiens occupent cette place intermédiaire. Enfin, au sommet de l'échelle, apparaissent Platon, Pythagore, et tous ceux qui, à leur exemple, ont professé la doctrine dun Dieu unique, d'une intelligence suprême gouvernant l'univers. Or, ce monothéisme spiritualiste. Clément veut le trouver aussi chez des poètes tels qu'Eschyle, Sophocle, Euripide, Ménandre, Diphile, etc. Il cite avec con-

fiance, et dans le même but, les poésies orphiques, les livres sibyllins, et cherche le dogme de l'unité de Dieu jusque dans Homère et dans Hésiode (1). C'est exactement la thèse que soutenait saint Justin ; et devant une telle ressemblance, il me paraîtrait peu raisonnable de supposer que le prêtre d'Alexandrie, si familier avec toutes les productions de la littérature tant chrétienne que païenne, n'eût pas connu et mis à profit les ouvrages de son devancier. Il est vrai qu'on observe quelques variantes dans les fragments poétiques cités tour à tour par les apologistes : Clément met sur le compte de iMénandre et de Diphile certains passages que saint Justin attribue à Euripide et àPhilémon (2). Mais ces divergences prouvent fout simplement qu'il y avait doute sur la provenance des textes, et qu'il circulait différentes copies des ouvrages mentionnés de part et d'autre. Ce qu'il y a de certain, c'est que les morceaux de ce genre recueillis par le premier des apologistes chrétiens reparaissent à quelques mots près dans Clément d'Alexandrie. Or, Messieurs, nous ne pourrions que répéter, à ce propos, ce que nous avons dit en analysant le traité de la Monarchie de saint Justin, et son ExJiortation aux Grecs [Z). Parmi ces fragments poétiques, destinés à prouver que la doctrine d'un Dieu unique avait surnagé au naufrage des croyances primitives du genre humain, il "en est dont l'authenticité paraît bien établie ; mais il y en a d'autres, et en bon nombre, qui sont évidemment apocryphes. Nous avons cité, à ce sujet, une longue tirade de Sophocle, qui aurait fait lapider sur la scène l'auteur d'OEdipe à Colone, s'il s'était réellement permis, devant le peuple athénien une pareille attaque contre le culte national (4). Dans un hymne attribué à Orphée, nous avons trouvé l'éloge d'Abraham et la mention des deux

(1) Exhort. aux Grecs, vu; — Slromates, v, 14.

(2) Clément. Stromates, v, 14 ; — S. Juslin, de Monarchia, 2, 3, 4, 5.

(3) Saint Justin et les apol. chréiiens au deuxième siècle, leçon X*, Ze monothcisme dans Vantiquité païenne.

(4) Ibid., p. 194.

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tables de la loi, ce qui trahit la main d'un auteur juif, et non celle d'un écrivain grec (1). Pour compléter la preuve, permettez-moi de placer sous vos yeux un prétendu fragment d'Eschyle, où Clément signale une description poétique de la puissance du vrai Dieu :

« Distingue Dieu des mortels, et ne pense pas qu'il ait un corps semblable au tien ; car tu ne le connais pas... La mer lui est soumise ; les rochers sont sous ses ordres, ainsi que les fontaines et les réservoirs d'eau. Les montagnes, la terre, l'abîme sans fond des mers, le sommet des collines, tout tremble devant lui, quand l'œil redoutable du Maître contemple l'univers, tant est puissante la majesté du Dieu très haut (2). »

Clément a raison de voir dans ces vers une paraphrase des paroles du Psalmiste : « La terre tremble devant la face du Seigneur; » mais cette analogie, trop frappante pour être fortuite, prouve précisément qu'on ne doit pas les placer dans la bouche d'Eschyle. Ce n'est pas ainsi que s'exprime dans les tragédies qui nous restent de lui, l'un des poètesles plus dévotement attachés aux fables du paganisme : cesmots (( l'œil du Seigneur, le Dieu très haut, » appartiennent à une langue qui lui est étrangère, et qui n'est autre que celle de l'Ancien Testament. D'ailleurs, comme l'a fort bien montré un savant philologue allemand, Bœck, dans ses études sur Eschyle, l'auteur de ces vers fait usage du parallélisme qui distingue la poésie hébraïque; et son style, qui rappelle le grec des Septante, n'est nullement celui du grand poète tragique (3). 11 est donc permis de conclure que le philosophe alexandrin a été induit en erreur par l'artifice d'un Juif helléniste. J'en dirai autant de ce second fragment qu'il attribue au poète comique Ménandre :

« Si quelqu'un, ô Pamphile, croit se rendre Dieu favorable en immolant une multitude de taureaux, de chevreaux ou

(1) Saint Justin, p. 261 .

(2) dénient, StromateSy l. V, c. xiv ; — S. Justin, de Monar., iv.

(3) Boeckius, Grœc. ragic. j£sch. Soph. Eurip., p. 153-156.

d'autres victimes semblables ; en tissant d'une main habile des chlamydes d'or ou de pourpre ; en façonnant des figurines d'ivoire et d'émeraude, il s'abuse étrangement, et son esprit est bien léger. Le devoir de l'iiomme, c'est d'obliger son semblable, de respecter la pudeur des vierges, de ne point souiller par l'adultère le lit conjugal, de ne pas chercher la richesse dans le vol ou dans le meurtre. Ne convoite pas même le fil d'une aiguille qui ne t'appartiendrait pas : car Dieu te voit, il est près de toi. Dieu se plaît aux actions justes ; il déteste l'iniquité. 11 accorde une vie heureuse à celui qui travaille la terre nuit et jour. Sacrifie à Dieu jusqu'à la fin, en pratiquant la justice... (1) »

Ce n'est encore pas sans motif que Clément prend ce morceau pour le développement d'un passage du Psaume IV, où il est dit : « Offrez à Dieu un sacrifice de justice : » le verset du psalmiste y est même reproduit à la lettre. Gomment ne pas se rappeler, en outre, avec l'auteur des Stroinaies, la célèbre apostrophe d'isaïe : « Que m'importe la multitude de vos victimes? Je suis rassasié du sang de vos boucs et de vos taureaux... Purifiez-vous de vos souillures, ôtez l'iniquité de vos cœurs (2). » Enfin ces mots : « Dieu qui est près de vous ; il vous voit, » ne sont-ils pas la répétition de celte phrase de Jérémie : « Je suis le Dieu qui est près de vous; l'homme pourra-t-il faire quelque chose en secret et sans que je le voie (3)? » Clément a fort bien saisi ces ressemblances trop manifestes pour être Teffet du hasard ; mais ce qui lui échappe, c'est la faute du Juif helléniste caché sous le nom du vrai Ménandre. Dans le texte, tel que le cite saint Justin, la ruse du faussaire est encore plus apparente, et par suite plus maladroite. Là, nous trouvons toute une phrase du Deutéronome : « L'homme juste ne doit convoiter ni la femme du prochain, ni sa maison, ni son champ, ni son esclave, ni sa fille, ni son bœuf, ni ses trou-

(1) Stromates, v, 14; — S. Justin, de Monarchia, iv.

(2) Isaïe, I, 11, IG.

(3) Jérémie, xxiir, 23. «

104 L'EXHORTAirON AUX GRECS.

peaux {i). » Il suffit de jeter un coup d'œil sur cet endroit pour voir que ce n'est point là une maxime de Ménandre, mais un précepte du Sinaï en vers.

Nous pourrions soumettre à la même critique une quantité d'autres citations que le catéchiste alexandrin emprunte aux poètes de l'antiquité païenne, dans le but d'établir qu'ils ont professé la doctrine de lunité de Dieu ; mais c'en est assez pour fortifier les conclusions que nous avions tirées des écrits de saint Justin. Clément n'a pas recherché avec tout le soin nécessaire l'origine de certains ouvrages qui circulaient autour de lui sous le nom des grands écrivains de la Grèce, et que l'on regardait généralement comme authentiques. En cela, il a été victime d'une mystification, dont l'idée remonte à l'école juive d'Alexandrie. C'est, en effet, dans Aristobule, contemporain de Ptolémée Philométor, que nous trouvons pour la première fois une partie de ces fragments qui forment un si étonnant contraste avec les vraies productions des poètes grecs 2 . Clément d'Alexandrie nous apprend lui-même qu'il a puisé le fameux texte de Sophocle sur l'unité de Dieu dans un ouvrage de Hécatée, intitulé Abraham et les Égyptiens (3). Or, il ne peut être question ici du véritale Hécatée d'Abdère, qui vivait sous Alexandre le Grand et qui connaissait à peine les premiers éléments de l'histoire d Israël. Le biographe d'Abraham est encore, de l'aveu de tous les critiques, un Juif helléniste qui aura exploité la réputation du célèbre Abdéritain pour faire valoir ses propres écrits ^4). Il ne saurait donc y avoir le moindre doute sur la source de ces erreurs involontaires où sont tombés les premiers chefs du Didascalée. En acceptant de confiance les textes que leur fournissait l'école juive d'Alexandrie, ils ne se sont pas tenus suffisamment en garde contre

(1) s. Justin, de Monar., v; — Deutéronome^ v, 21,

(2) Aristobule cité par Eusèbe, Prépar. évanc/., I. XIII, c. xi.

(3) StromaLes, v, 14.

(4) Origèae a très bien vu après Phiion que le faux Hécatée ne pouvait être qu'un Juif {contre Celse, II}. C'est aussi lopinion de tous les critiques

cette officine de livres apocryphes. Nous avons dit dans nos études sur saint Justin quel but Aristobule et ses successeurs se proposaient d'atteindre à l'aide de ces stratagèmes (1). Ils voulaient attirer les Grecs vers la relic^ion mosaïque, en leur persuadant que déjà leurs pliilosoplies et leurs poètes s'étaient inclinés devant l'enseignement des livres saints. De là ces professions de foi monothéistes qu'ils plaçaient sans scrupule dans la bouche d'Orphée, de Linus, d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, etc. Si leurs tentatives de prosélytisme n'obtinrent pas grand succès auprès des païens, elles eurent du moins pour résultat de tromper quelques Pères de l'Église, qui donnèrent trop de crédit à ces pièces fabriquées par d'habiles faussaires. Malheureusement, ce n'est pas la seule fois que nous aurons à constater l'intluence fâcheuse de l'école juive d'Alexandrie sur l'école chrétienne de cette ville.

Est-ce à dire. Messieurs, que la thèse de Clément sur le monothéisme dans l'antiquité païenne soit fausse de tout point ? Non, certes; elle reste vraie dans l'ensemble, malgré les erreurs de détail qui sont venues s'y mêler. On peut n'accorder aucune valeur à ces textes apocryphes, sans affaiblir pour cela une conclusion qui ressort de toutes les littératures anciennes et que le progrès des études historiques a mise en pleine lumière. La doctrine d'un Dieu unique s'était maintenue, en dépit des altérations que le polythéisme lui avait fait subir. Les conceptions les plus bizarres la dénaturaient d'un peuple à l'autre, mais on la retrouve chez tous derrière l'amas de fables dont leur imagination se plaisait à la recouvrir. Que l'Inde admette trente mille dieux dans son panthéon, et la Grèce davantage encore, peu importe, il y aura toujours au sommet de la hiérarchie céleste une divinité su-

qui se sont occupés de celte question, tels que J. Scaliger {Ep. ad Cas., xv), Richard Bentley {Ep., ad 3Jill.,^. 530), Richard Simon {Hist. critique du iV. Test., 1. II, c. Il), Valckenaër {De Aristob. Jud., p. 72), Hodius {Cont. Arist. dissert., c. xii, 36).

(1) Saint Justin, leçon X*.

106 l'exhortation aux grecs.

prême, comme pour témoigner de la croyance primitive du genre humain : ce sera le Brahma de l'Inde, l'Ormuzd de la Perse, le Ra de l'Egypte, le Baal de l'Assyrie, le Tien ou le Tao delà Chine, le Jupiter des Grecs et des Romains. Que de fois les philosophes, et même les poètes de la Grèce n'emploient-ils pas, au lieu de la formule polythéiste, le mot 0£o; au singulier, pour désigner la Divinité ? C'est donc avec raison que le prêtre d'Alexandrie pouvait dire : « Allez de l'Orient à l'Occident, du Septentrion au Midi, vous trouverez chez tous les peuples une seule et même 'prénoiion au sujet du Monarque suprême (1), » En se servant du moi prénoiion, il a très bien indiqué ce qu'il y a d'instinctif et de spontané dans cette croyance générale. « Tous les êtres, avait-il dit un peu auparavant, ont naturellement, et sans qu'on le leur enseigne, quelque sentiment de • l'existence de leur Père et Créateur commun (2. » Enfin, dans V Exhortation aux Grecs, il exprime encore mieux -ce mouvement naturel qui porte l'homme vers son Créateur, cette influence secrète par laquelle Dieu se fait sentir à l'àme humaine. « Il y a dans tous les hommes, mais principalement dans ceux qui s'appliquent à l'étude des lettres, quelque influence divine en vertu de laquelle ils sont obligés de confesser, même malgré eux, qu'il existe un seul Dieu, sans commencement ni fin (3). » Nous retrouvons ici, sous une autre forme et avec des expressions différentes, la doctrine que développait Tertullien, quand il en appelait au témoignage de Vùme naturellement chré-

(1) Slromates, v, l4 : -ooÀr/yiv, pnenotionem, opinionem praeformatam preejudicatani. Ailleurs Clément se sert du mot -covoiav, pra^sensionem.. (Eœhort. aux Grecs, ex).

(2) Stromates, l4, £[X'yjToj; y.aî ào-.oà/.Tco:. Il ne s'agit point ici d''une counaissance pleine et entière de la divinité, mais de cet instinct naturel qui porte rhomme vers un Etre supérieur, toj -/.zzi—rr/o; -l'aT-.;, comme s'exprime Clément dans le même endroit.

(3) Exhort. aux Grecs, vi, -'.^ à-o'ooo-.a O:-//,, quidam influxns, quidam emanatio divina. — Ces mots désignent Taction de Dieu éclairant l'homme par les lumières naturelles de la raison. Clément emploie celte métaphore, parce que Dieu est en effet la source de toutes nos connaissances tant natu-relies que surnaturelles.

tienne, et qu'il désignait, par le mot expressif d'éruptions, ces élans spontanés de Thomme vers Dieu, ces cris de la conscience qui dominent la voix des préjugés (1). Il ne faudrait pas s'imaginer, cependant, que l'auteur des Stromates fasse dériver de la raison seule la somme de connaissances religieuses et morales dont le monde païen était en possession ; il n'est pas d'écrivain, au contraire, qui ait mis plus de soin à signaler la révélation divine ou la tradition comme la deuxième source où les sages de l'antiquité ont puisé ce qu'il y a de vrai dans leurs doctrines. Ceux qui exaltent outre mesure les forces naturelles de la raison doivent renoncer à chercher un appui dans Clément d'Alexandrie; car si on peut lui adresser un reproche, c'est d'avoir exagéré l'influence de l'enseignement traditionnel sur la philosophie. A ce propos, nous allons examiner la singulière thèse qu'il a soutenue touchant les emprunts faits par les écrivains du paganisme aux livres de l'Ancien Testament. C'est l'un des plus curieux problèmes de critique littéraire que l'on puisse étudier.

(1) Tertullien, Cours d'éloquence sacrée, IX« leçon.

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