‹ Clément d'AlexandrieChapitre 16 sur 44 · SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SIXIÈME LEÇON

Théorie de Clément sur les emprunts faits par la philosophie grecque aux livres de l'Ancien Testament. — Raisons qu'il allègue pour motiver son opinion. — L'antériorité des livres saints. — Les communications des philosophes grecs avec l'Orient. —Les emprunts qu'ils se sont faits réciproquement. — Les ressemblances qu'où observe entre leurs écrits et ceux des prophètes. — Examen de ces divers ordres de preuves. — Limites dans lesquelles Clément aurait dû se renfermer pour déterminer l'influence de l'enseignement traditionnel sur la philosophie grecque. — Tout en faisant la part trop large à l'élément traditionnel dans la philosophie grecque, Clément n'en reconnaît pas moins à la raison le pouvoir de s'élever par elle-même à certaines vérités de l'ordre naturel. — Analyse des textes qui prouvent qu'il a tenu compte du travail de la réflexion en indiquant les sources des connaissances religieuses et morales de l'antiquité païenne. — Comme saint Justin, son devancier, Clément d'Alexandrie n'est ni rationaliste ni traditionaliste.

Messieurs,

L'histoire des religions et des systèmes philosophiques de l'antiquité païenne oiïre à la science un des plus vastes champs d'étude que Ton puisse parcourir. Si, à la distance où nous sommes d'un passé déjà lointain, nous éprouvons néanmoins un vif intérêt à nous rendre compte de l'état du genre humain avant Jésus-Christ, vous concevez sans peine que ces recherches avaient un but plus plus sérieux encore dans les premiers siècles de l'Église. Alors ces écoles, aujourd'hui disparues, étaient debout; ces cultes, tombés désormais dans le domaine de larchéologie, comptaient de nombreux adhérents. C'est autour des uns et des autres que s'agitait la polémique du temps, et cette polémique était

vive, ardente : il s'agissait de faire comprendre aux païens dans quel abîme de vices et de superstitions le polythéisme les avait plongés, et combien la philosophie s'était montrée impuissante à les en retirer. Or, cette tâche, pour être fructueuse, demandait un examen attentif des doctrines dont il fallait dévoiler les conséquences funestes ou prouver la stérilité : sinon, au lieu d'atteindre le but qu'ils se proposaient, les défenseurs du christianisme eussent gâté leur cause en fournissant à leurs adversaires une réponse bien facile. Voilà pourquoi les écrits des premiers Pères de l'Église sont des documents si précieux, lorsqu'on veut apprécier à leur juste valeur les religions et lesphilosophies du monde païen. Ces hommes, dont le talent et l'érudition sont d'ailleurs incontestables, parlaient en pleine connaissance de cause; et ils avaient tout intérêt, pour le succès même de leurs efforts, à ne point prêter aux Grecs ou aux Romains des opinions que ceux-ci auraient pu repousser comme une calomnie. D'autre part, cependant, l'on ne se ferait pas une idée exacte des difficultés de l'entreprise, si l'on exigeait qu'aucune erreur n'ait dû se glisser dans l'appréciation d'un fait aussi complexe que le polythéisme, soit vulgaire, soit scientifique. Ce sujet d'étude, qui se présentait pour la première fois au regard d'une critique sérieuse, n'embrassait rien moins que l'histoire d'une grande partie du genre humain depuis deux mille ans ; et dans ce cadre historique d'une si vaste étendue, venaient se ranger une foule de questions, telles que l'origine et les formes multiples de l'idolâtrie, la mytliologie avec son dédale de fictions, la naissance des écoles philosophiques, leurs opinions, leurs rapports entre elles et avec les cultes nationaux, etc. Si l'on considère qu'aujourd'hui encore, après tant de recherches et de discussions, la science est loin de s'accorder sur tous ces points, on ne devra pas s'étonner que les premiers écrivains du christianisme aient donné à quelques-uns de ces problèmes une solution contestable. Parmi ces thèses hasardées sans preuve suffisante, je place en première ligne celle de Clément d'Alexandrie sur

les emprunts faits par la philosophie grecque aux livres de l'Ancien Testament.

Cette proposition, déjà énoncée dans VExJiortation aux Grecs, l'auteur des Stromates la reproduit en ces termes : « On peut appeler les philosophes grecs des voleurs et des larrons, parce qu'ils ont pris dans les prophètes hébreux, avant la venue du Seigneur, quelques parcelles de la vérité, sans convenir du fait, et qu'ils se les sont attribuées com.me des dogmes leur appartenant en propre (1). » Telle est l'assertion qu'il répète en plus de vingt endroits de ses œuvres. Pour la prouver, il s'appuie tour à tour sur l'antériorité des livres saints, sur les communications des philosophes grecs avec l'Orient, sur les emprunts qu'ils se sont faits les uns aux autres, et, enfin, sur les ressemblances quon observe entre leurs écrits et ceux des prophètes. Nous allons examiner ces divers genres de preuves.

Clément attache une grande importance à l'argument tiré de l'antiquité des livres saints. En cela, il se rencontre avec saint Justin, Tatien et Théophile d'Antioche, qui avaient mis tout leur soin à faire ressortir cette marque de supériorité. Aux yeux des Grecs, qui aimaient à reculer dans la nuit des temps l'origine de leur culte, et qui adressaient à la religion chrétienne le reproche de nouveauté, des calculs de ce genre avaient une valeur toute particulière. C'est pourquoi l'auteur des Stromates trace un tableau chronologique de Ihistoire du monde, depuis la création jusqu'à la fin du deuxième siècle de l'ère chrétienne (2). Tatien et Théophile d'Antioche avaient entrepris le même travail, et leur supputation s'ac corde, en général, avec celle du prêtre d'Alexandrie (3). D'ailleurs, ce dernier nous apprend lui-même qu'il avait sous les yeux l'ouvrage de Tatien. QudinikV Apolocfie de Théophile, Clément ne paraît pas en avoir eu connaissance, car il ne serait pas fait faute delà mentionner, lui qui cite à cette

(1) Stromates, i, il; — Exh. aux Grecs, y i.

(2) Strotiiates i, 21.

(3) Voyez \e^ Apologistes chrétiens du deuxième siècle, leçons II* etXVIP.

occasion une louled'écrivains moins remarquables. Toujours est-il qu'en adoptant, comme l'évêque d'Antioche, la chronologie des Septante il aboutit à peu près au même résultat final. Tandis que l'auteur des Livres à AiUolycus place 5518 ans entre la création et la naissance de Jésus-Christ, le chef du Didascalée en compte 5538 : la différence est minime (1). Pour établir son calcul sur des bases certaines, Clément ne se contente pas de dresser la liste des juges et des rois d'Israël, mais i^. met en regard la série des rois d'Argos, des souverains de la Perse, de l'Egypte, et même le catalogue des empereurs romains avec la durée de leur règne. 11 arrive ainsi à démontrer que Moïse est antérieur, non seulement à tous les écrivains de la Grèce, mais encore à la plupart des dieux adorés dans ce pays ; et que les plus anciens d'entre les philosophes grecs, Thaïes etPythagore, sont postérieurs aux derniers des prophètes hébreux, à Zacharie et à Malachie. Ici encore, on ne peut qu'admirer l'érudition du maître d'Origène : il sait les noms des soixante devins les plus renommés delà Grèce; il connaît onze opinions sur l'époque où vivait Homère ; et tous ces détails, il les emprunte à des historiens profanes dont les œuvres, aujourd'hui perdues, existaient de son temps. Aussi tous les chronologistes anciens et modernes, à commencer par Eusèbeet Le Syncelle, ont-ils puisé dans ce chapitre des Stromates comme à une source de renseignements utiles. On ne peut pas dire néanmoins que, dans une matière si vaste et si épineuse, Clément ait su éviter toute erreur de détail : il omet l'un ou l'autre nom dans la succession des juges d'Israël et des rois de Perse ; il abrège quelques règnes, et assigne trop de durée à d'autres ; il prolonge à tort les soixante-dix semaines de Daniel jusqu'à la destruction de Jérusalem sous

(1) Clément varie quelque peu dans sa supputation: tantôt il porte le chiffre à 5590, tantôt jusqu'à 5624; mais en calculant la série des règnes qu'il indique lui-même, on arrive au nombre que nous avons donné. — Nous renvoyons pour cette question à l'ouvrage cité plus haut, XVII» leçon, la chronologie et l'histoire au deuxième siècle.

Vespasien et Titus. Mais ce qui est de nature à surprendre davantage de îa part d'un écrivain si versé dans la connaissance de l'Écriture, c'est qu'il réduit à une seule les trois années de la prédication du Sauveur, contrairement au témoignage formel desÉvangiles. Nous trouvons ici l'un de ces abus de l'interprétation allégorique, trop fréquents chez les Alexandrins; car c'est pour avoir appliqué mal à propos un texte d'Isaïe, que le savant catéchiste est tombé dans une erreur dont la simple lecture du récit évangélique aurait pu le préserver. Quels que soient le mérite et les défauts de ce tableau chronologique, la conclusion de l'auteur reste inattaquable. Il eût été difficile de démontrer avec un plus grand appareil d'érudition que Moïse et les prophètes avaient précédé de plusieurs siècles les premiers écrivains de la Grèce. Mais, Messieurs, quelque solide que soit cette thèse, vous penserez sans doute comme moi qu'elle ne justifie en rien l'opinion de Clément sur les prétendus vols de la philosophie grecque. Il ne suffit pas de prouver qu'un écrivain est postérieur à un autre, pour avoir le droit de conclure à un emprunt quelconque. Comment les sages de la Grèce auraient-ils pu s'inspirer d'une classe d'écrits qu'ils ignoraient entièrement, et qui étaient composés dans une langue dont ils n'avaient aucune connaissance ? Les livres de l'Ancien Testament ne furent traduits en grec qu'au troisième siècle avant Jésus-Christ; or à cette époque-là, comme le fait observer saint Augustin, Platon était mort depuis soixante ans (1). Clément a bien senti la difficulté; aussi se rejette-t-il sur l'autorité du Juif Aristobule, qui prétendait que la version des Septante avait été précédée d'une autre traduction antérieure au règne d'Alexandre (2). Mais cette assertion de Tadroit péripatéticien est insoutenable, et doit être rangée parmi les artifices à l'aide desquels l'école juive d'Alexandrie cherchait à relever aux yeux des Grecs la gloire de la nation sainte. Peut-on supposer, avec une ombre de

(1) Cité de Dieu, I. VIII, c. xi.

(2) Stromales, i, 22.

vraisemblance, que les Juifs aient songé à traduire les livres saints dans une langue qui, avant l'expédition d'Alexandre, était presque inconnue en Egypte et en Palestine ? Un pareil acte de leur part serait inexplicable, surtout si l'on considère avec quel soin jaloux ils cachaient aux idolâtres les mystères de la Loi. Même sous les Ptolémées, alors que l'oubli de l'idiome hébraïque parmi le peuple obligea les Juifs d'Alexandrie de traduire les livres saints en grec, il ne fallut rien moins qu'une impérieuse nécessité pour les décider à entreprendre cette version ; et encore le reste de la nation ne laissa-t-il pas d'envisager comme un sacrilège cette tentative de faire passer la Loi dans une langue profane. (1) Aristobule a donc commis un anachronisme étrange, en affirmant que ses coreligionnaires avaient traduit en grec les divines Écritures antérieurement à l'époque de Pythagore et de Platon, c'est-à-dire au sixième ou au cinquième siècle avant Jésus-Christ. Mais, lors même que l'existence de cette antique traduction serait démontrée par l'histoire, il n'en résulterait pas que les philosophes grecs aient puisé une partie de leurs doctrines dans les livres de l'Ancien Testament. Resterait toujours à prouver qu'un fait possible en soi s'est réellement accompli. A cet effet. Clément s'appuie sur les communications fréquentes des sages de la Grèce avec l'Orient ; c'est le deuxième argument qu'il avance pour défendre sa proposition.

11 en est. Messieurs, de ce raisonnement comme du précédent ; l'auteur des Stvomates part d'un fait incontestable, mais la conclusion qu'il en tire est à tout le moins fort risquée. Déjà Tatien avait énuméré les divers genres de connaissances et les arts dont les Grecs étaient redevables à ceux qu'ils appelaient des barbares. Clément ne pouvait

{\) Les traditions talmudiques nous apprennent que Ton avait, institué à Jérusalem, levai du mois de Thebeth, un jeûne solennel en expiation de racte coupable qu'avaient commis les Septante en traduisant l'Écriture sainte dans une langue profane. —Voyez J, Scaliger, Animadvers. in Eusebiuniy num. 1734.

manquer d'établir à son tour que la civilisation grecque était relativement récente. Nous retrouvons sur ce point, comme ailleurs, sa merveilleuse érudition. Il prend l'une après l'autre les différentes branches de la science et de l'industrie, telles que l'astronomie, la géométrie, la médecine, la grammaire, la musique, etc., et fait à chaque nation sa part dans les inventions et les découvertes de l'esprit humain (1). Il constate l'influence des doctrines de l'Egypte, de la Perse, de l'Inde sur la philosophie grecque, et rappelle à ce sujet les pérégrinations de Pythagore et de Platon dans les pays de l'Orient (2) Quoi qu'il faille penser de quelques détails qui me paraissent peu authentiques, Clément ne s'éloigne pas de la vérité dans l'ensemble de ses appréciations, et devance même, à certains égards, les résultats de la science moderne. En effet, l'étude des mythologies comparées ne permet plus d'attribuer au polythéisme grec ce caractère d'originalité absolue qu'on lui reconnaissait avec trop de facilité. C'est aux religions orientales qu'une critique plus attentive est allée demander l'origine ou l'explication des rites et des croyances qui avaient prévalu dans cette branche de la grande famille des Aryas. Pour se rendre compte d'une pareille filiation, il suffit de songer aux colonies africaines ou asiatiques, qui, sous la conduite de Gécrops et de Cadmus, étaient allées s'établir au milieu des Pélasges, venus eux-mêmes de l'Asie. D'autre part, il n'est pas douteux que le commerce des philosophes grecs avec l'Orient, leurs voyages dans cette partie du monde, n'aient exercé une très grande influence sur le développement de leurs idées : on n'a pas de peine à s'en convaincre quand on rapproche leurs systèmes des doctrines de la Perse et de l'Inde (3). Le premier de tous dans l'ordre des temps. Thaïes, était originaire de la Phénicie^ comme le rappelle l'auteur des Slromates. Platon fait l'éloge de la philosophie des barbares en maint endroit de ses.

(1) Slromates, i, 16.

(2) Ibid. 1, 15 ; VI, 4.

(3) Brucker, Jlist. de la phil., t. I, p. 36i-4ô6.

œuvres (i). Diogène Laërce et Cicéron affirment également que Pythagore avait parcouru l'Egypte et conversé avec les mages de la Perse (2). On ne saurait donc contester les données générales sur lesquelles le savant catéchiste appuie son argumentation.

Mais plus je suis disposé à faire une large part aux communications des philosophes grecs avec l'Orient, moins j'incline à penser qu'ils ont connu les livres saints et puisé à cette source divine le Tond de leur enseignement. L'école juive d'Alexandrie et Clément après elle me semblent avoir méconnu un trait caractéristique dans l'histoire du peuple de Dieu, c'est l'isolement où il n'a cessé de vivre, avant que le Christianisme vînt renverser le mur de séparation qui existait entre les Juifs et les Gentils. Même en dehors de la Palestine, dans les différentes contrées où l'ennemi victorieux les avait dispersés, les descendants d'Abraham évitaient soigneusement tout contact religieux avec l'étranger. Ils se seraient bien gardés de livrer la connaissance de l'Écriture sainte à des idolâtres que la loi leur défendait de fréquenter; et d'ailleurs ceux-ci méprisaient trop une nation si chétive pour être tentés de s'instruire auprès d'elle, ou de lui emprunter une doctrine quelconque. Plus tard sans doute, et notamment à Alexandrie, des scrupules de ce genre n'arrêtèrent point les successeurs d'Aristobule, jaloux comme lui de faire des prosélytes parmi les Grecs ; mais remarquez bien qu'il s'agit en ce moment de l'époque des Pythagore et des Platon, c'est-à-dire du sixième et du cinquième siècle avant Jésus Christ, où rien n'autorise à supposer de pareils rapports avec la race grecque. Ce qui prouve, Messieurs, combien peu l'antiquité classique connais sait le peuple juif, ses croyances, son culte, ses livres saints, c'est qu'on n'en trouve aucune mention chez les écrivains antérieurs d'un siècle à l'ère chrétienne. Et encore à cette

(1) Phédon, p. 59; — Banquet, p. 1193; — Timée, p. 1043.

(2) Cicéron, De finibus, v : Car ipse Pythagoras et ^gyptum lustra vit a Persarum magos adiit?

époque-là, les auteurs grecs et latins que leur sujet oblige d'en parler, témoignent à cet égard d'une ignorance vraiment surprenante. Il serait difficile d'être plus mal renseigné sur l'histoire d'un peuple, que ne le sont, relativement aux Juifs, Diodore de Sicile, Trogue Pompée ou son abréviateur Justin, Pline l'ancien, Strabon et Tacite (i). A lire leurs narrations, les unes plus étranges que les autres, on voit clairement que nul d'entre eux n'avait jeté un coup d'œil sur les livres de l'Ancien Testament, dont peut-être ils ne soupçonnaient même pas l'existence. Et, devant une ignorance si générale et si invétérée, l'on voudrait soutenir que, déjà cinq siècles auparavant, poètes, historiens, philosophes grecs, tous avaient puisé à pleines mains dans ces mêmes livres, en dissimulant avec soin l'origine des documents qu'ils mettaient à contribution ? La thèse de l'école juive d'Alexandrie, adoptée par Clément, est l'une des moins vraisemblables que je connaisse. Il importe peu qu'Aristote ait eu des entretiens avec un Juif, comme le rapporte l'auteur des Stromates sur la foi du péripatéticien Gléarque : tout ce qu'il faudrait en conclure, c'est que le précepteur d'Alexandre n a guère profité de ces relations ; car son Dieu, qui n'est pas une Providence, ne ressemble guère au Jéhovah de la Bible. En tout cas, l'on donnerait à ce fait une importance exagérée si l'on voulait en induire que la philosophie grecque est une émanation directe des livres saints. Non, quoi qu'en disent Aristobule et Philon, dans leur ardeur à exalter le rôle du peuple juif, Israël n'avait pas pour mission de convertir les gentils à la loi mosaïque, mais de conserver fidèlement et de transmettre, avec la promesse d'un Rédempteur, la croyance au Dieu unique, jusqu'au moment où le Messie réunirait les peuples sous l'empire d'une loi plus parfaite. Il est vrai que la dispersion d'une partie des Juifs, dans les siècles antérieurs au christianisme, devait avoir

(1) Diodore, 1. XL; — Justin, 1. XXXVI, c. ii; — Strabon, Geogr.. \. XVI, en; — Pline, llist. nat., 1. XXX, en;— Tacite, Hist. 1. V. c. 11 et suiv.

pour résultat de préparer les nations infidèles à ce grand événement, en fortifiant parmi elles l'attente d'un libérateur; mais il ne faut pas oublier d'autre part que l'école de Socrate était constituée avant que l'expédition d'Alexandre eût mis pour la première fois les Juifs en contact avec la race grecque.

Pour soutenir son thème favori de l'influence des livres saints sur la philosophie grecque, Clément d'Alexandrie fait valoir une troisième considération. Le penchant des Grecs à se dérober mutuellement le fond de leur pensée est pour lui une nouvelle preuve des emprunts qu'il signale. « Appelons, dit-il, les Grecs en témoignage contre eux-mêmes pour les convaincre de vol. Des écrivains qui se prennent si ouvertement l'un à l'autre ce qui est particulier à chacun, confirment par là qu'ils sont des voleurs ; ils attestent de même, et malgré eux, qu'ils ont transmis furtivement à leurs compatriotes, pour se l'attribuer en propre, la vérité qui leur venait de nous. En les voyant porter la main sur leurs biens respectifs, comment imaginer qu'ils aient respecté les nôtres? Laisons de côté leurs opinions en philosophie. Les sectes les plus opposées confessent elles-mêmes dans leurs écrits, sans doute pour prévenir le reproche d'ingratitude, qu'elles ont tiré de Socrate leurs dogmes principaux. Je me bornerai à citer en témoignage quelques-uns des écrivains les plus renommés parmi les Grecs, pour montrer combien cette habitude du vol s'est manifestée à différentes époques (1). »

Partant de là, l'érudit écrivain rapproche entre elles une foule de sentences émanées d'auteurs grecs, et dont la ressemblance trop frappante accuse, selon lui, un plagiat manifeste. Il prétend démontrer par ces comparaisons de textes qu'Homère a emprunté des maximes à Musée, Archiloque et Gratinus à Homère, Euripide à Eschyle, Sophocle à Euripide, Théognis à Solon, etc. Bien plus, ce sont des

(1) StromateSf 1. VI, c. ir.

ouvrages entiers qu'il reproche à certains poètes ou historiens grecs d'avoir dérobé à leurs véritables auteurs, pour les publier sous d'autres noms. La plupart des auteurs qu'il cite à ce propos nous sont inconnus, et, par conséquent, il nous est impossible de décider si l'accusalion est fondée ou non. Quant aux fragments poétiques qu'il met en parallèle, je dois dire que le plagiat ne me paraît guère démontré. Parmi ces maximes énoncées en vers ou en prose, il s'en trouve qui reproduisent la même pensée, mais sous une forme différente. Encore ne suffit-il pas que deux écrivains se rencontrent dans l'expression d'une idée, pour qu'on soit en droit de conclure à un emprunt formel. Ainsi, pour me servir d'un exemple allégué par l'auteur des Stromates, Sophocle et Euripide ont pu dire également « que le sommeil allège la soulfrance », sans que l'un ait copié l'autre : c'est un fait que l'expérience apprend à chacun. Je ne veux pas nier que l'imitation ne soit plus ou moins sensible dans quelques-unes des nombreuses phrases recueillies par Clément d'Alexandrie ; mais l'imitation par elle-même n'est pas un larcin. Quoi qu'il en soit, le maître d'Origène n'est pas le seul qui ait dénoncé les plagiats des Grecs : Porphyre formulera des griefs analogues dans son livre sur l'Art (Vécrire (1). Je crois que l'un et l'autre se seraient moins éloignés de la vérité, s'ils avaient réservé leur indignation pour un métier plus coupable, qui consistait à fabriquer des vers ou des poèmes entiers sous le nom des grands maîtres de la littérature grecque. Voilà le reproche que méritaient ces membres du Musée et ces chefs de l'école juive d Alexandrie qui, par leurs contrefaçons littéraires et leurs écrits apocryphes ont mystifié tant de fois la critique. Mais enfin les Grecs auraient-ils été enclins au plagiat plus encore que ne le supposent Clément et Porphyre, il n'en résulterait pas que leurs philosophes ont pillé les livres saints. Resterait toujours à établir qu'ils ont connu ces

(1) Eushhe, PréparaHon évang., 1. X, c. m.

livres, et que, les connaissant, ils en ont réellement profité. Jusqu'à preuve de ce double fait, nous en sommes réduits aune simple possibilité, qui elle-même disparaît devant les invraisemblances que nous signalions tout à l'heure. Clément croit avoir donné à sa démonstration le caractère de l'évidence, par les analogies qu'il prétend découvrir entre les productions de la philosophie grecque et les écrits de l'Ancien Testament. Vous allez juger si cet argument est plus solide que les précédents. Ou la ressemblance n'existe pas, ou elle s'explique tout naturellement et par d'autres causes-

En général, Messieurs, dans des recherches de cette nature, la critique littéraire est tenue à une grande réserve, si elle ne veut pas se laisser dominer par la fantaisie. Avant de conclure à un rapport d'origine ou de filiation, il faut avoir soin d'étudier le véritable sens des doctrines, pour voir si l'analogie est réelle, si elle ne réside pas seulement dans les mots, mais encore dans les idées. Il y a souvent un abîme entre deux propositions qui offrent une certaine ressemblance verbale. Ce n'est pas tout: la similitude serait-elle exactC; qu'on ne doit pas se hâter de supposer un emprunt ni d'un côté ni de l'autre. Lorsqu'une cause bien plus simple et plus rationnelle suffit pour rendre compte de ces analogies, il serait peu logique de vouloir chercher ailleurs une explication moins satisfaisante. Or, si l'on applique ces deux règles à la thèse de Clément sur les vols de la philosophie grecque, on est obligé de convenir que le savant catéchiste ne les a pas suivies avec une rigoureuse fidélité.

Et d'abord, il compare l'une avec l'autre des doctrines qui ne se ressemblent pas. Déjà nous avons vu que les passages de Platon, où il croit découvrir le dogme de la création et le mystère de la Trinité, n'ont pas le sens qu'il leur prête. Il en est ainsi d'une quantité d'autres textes dont l'analogie est purement verbale. D'après l'auteur des Stromates, les stoïciens, en disant que Dieu est répandu dans la nature,

auraient mal compris ces paroles du livre de la Sagesse : « Elle pénètre et atteint partout à cause de sa pureté (1) ». Mais quel motif de supposer une allusion quelconque lorsqu'il s'agit de deux doctrines qui diffèrent du tout au tout? Y a-t-il le moindre rapport entre le Dieu de la Bible, distinct du monde qu'il a créé, et le Dieu des stoïciens, qui se confond avec le monde dont il est l'âme et le principe igné? Clément abuse des mots lorsqu'il appuie sa théorie sur des comparaisons telles que celles-ci :

« Ce texte prophétique : la terre était invisible et sans forme, a donne occasion aux philosophes d'imaginer une matière éternelle. Qui a pu suggérer à Épicure sa conception d'un monde livré aux caprices du hasard? Ces paroles qu'il lisait sans les comprendre : Vanité des vanités, tout n'est que vanité ! D'où vient qu'Aristote limite l'action de la Providence à la lune? Il a mal interprété ce mot du Psalmiste : Seigneur, votre miséricorde est haute comme le ciel, et votre vérité s'étend jusqu'aux nues. C'est qu'en effet, avant l'avènement du Seigneur, le sens des mystères cachés dans les prophéties n'était pas encore manifesté (!2). »

Voilà, sans contredit, des rapprochements forcés. Pour arriver à de pareilles conclusions, il ne faut rien moins qu'un parti pris de vouloir trouver dans les philosophes grecs des allusions aux livres saints. Vous aurez jugé, comme moi, que l'œil le plus exercé ne saurait découvrir une analogie réelle entre les textes du Psalmiste ou de l'Ecclésiaste, et les opinions d'Aristote oud'Épicure. Clément d'Alexandrie doute si peu du commerce des Grecs avec les écrits de l'Ancien Testament, qu'il étend sa théorie des emprunts jusqu'à la stratégie ; il prétend sérieusement que Miltiade,le vainqueur de Marathon, a étudié la tactique dans les livres de Moïse (3). C'est l'c^sprit de système poussé à un degré où les faits

(1) Sapient , yii, 24: — Stromates, v, 14,

(2) Str omîtes, v, 14.

(3) Ibid., I, 24.

perdent leur véritable caractère sous Tempire d'une opinion préconçue.

Hâtons-nous de le dire, Messieurs, le savant écrivain a saisi sur d'autres points des ressemblances moins contestables. On ne peut nier, en effet, que les philosophes grecs n'aient mêlé à leurs erreurs de hautes et d'utiles vérités. Clément a raison de comparer le texte du livre de la Sagesse sur l'oppression du Juste par les méchants, avec le célèbre passage où Platon, voulant retracer l'idéal du Juste persécuté, semble en quelque sorte décrire à l'avance la passion du Sauveur (1). Quand le disciple de Socrate place la perfection morale dans la ressemblance avec Dieu, il se rapproche, sans nul doute, de la doctrine des livres saints (2). Lorsqu'il fait dire à son maître, dans le Phédon, que le sage est le seul riche, il exprime une idée qui revient fort souvent dans les divines Écritures (3). J'admets bien volontiers l'analogie que signale l'auteur des Stromates entre la maxime de Pindare : « Sonder les conseils de Dieu est une entreprise difficile pour rintelligence humaine, » et cette phrase d'Isaïe : « Qui a connu la pensée du Seigneur ! Qui a été son conseiller *7 9 » Ici, la similitude est réelle. Mais la question est de savoir s'il faut en rechercher la cause dans un emprunt fait aux écrits de l'Ancien Testament. Pythagore avait-il besoin de puiser dans la loi mosaïque sa douceur envers les animaux, et les règles qu'il prescrivait à cet égard? (5). Est-on autorisé à conclure que Platon s'est inspiré du législateur des Hébreux, parce qu'il recommande de pratiquer la justice dans son traité des Lois? (6). Pour expliquer ces points de contact de la philosophie grecque avec l'Écriture sainte, il n'est pas nécessaire de recourir à l'hypothèse de Clément; il suffit de se rappeler que la révélation primitive ou la tradition d'une

(1) Stromates, v' 4 ; -- Sagesse^ ii, 12; — République de Platon, 1 II.

(2) Ibid,. II, S2.

(3) Ibid., II, 5.

(4) Ibid., V, 14.

(5) Ibid., II, 18.

(6) Ibid. , II, 25.

part et la raison humaine de Tautre constituaient deux sources de connaissances auxquelles on peut rapporter toute la somme de vérités éparses dans le monde païen.

Telle est, en effet, la conclusion à laquelle le docteur alexandrin aurait dû s'arrêter, pour ne pas se perdre dans des conjectures arbitraires. 11 fallait abandonner à l'école juive d'Alexandrie, à Aristobule et à Philon, cette singulière prétention de transformer les personnages les plus illustres de l'antiquité païenne en disciples et en imitateurs de Moïse : rien ne sert moins la cause de la vérité que des exagérations de cette nature. Mais, après avoir rejeté une assertion qui ne résiste pas à l'examen de la critique, il fallait appuyer avec d'autant plus de force sur le secours que trouvait la philosophie grecque dans les traditions primitives du genre humain, conservées à travers le polythéisme, bien qu'altérées et affaiblies. Voilà le côté vrai de la thèse soutenue par Clément ; et, renfermée dans ces limites, elle est incontestable. En discutant l'opinion analogue de saint Justin, nous avons démontré par le témoignage de Platon, d'Aristote et de Cicéron, qu'ils rapportaient à l'antique tradition, à une communication originelle de Dieu aux hommes, la meilleure partie de leur enseignement (1). En présence de pareils aveux, le doute n'est guère possible. Clément dAlexandrie n'a pas manquer de signaler quelques-uns de ces passages où Platon invoque l'autorité de Vancienne tradition, de la parole antique (2) ; mais au lieu d'en restreindre le sens à la révélation primitive, il y voit une allusion à la loi de xMoïse. Par là, sa proposition cesse d'être d'une exactitude rigoureuse. Non, ce n'est pas de la révélation du Sinaï que provenaient ces lumières répandues aans le monde païen à l'époque de Platon : ni l'histoire du peuple juif, ni ses livres sacrés, n'étaient connus des Grecs au vi' ou au vji*^ siècle avant Jésus-Christ. C'est à une époque plus reculée, bien anté-

(1) Saint Justin et les apologistes chrétiens au deuxième siècle, leçon XI% p. 215 et suiv.

(2) Exhort. aux Grecs, vi. — Stromates, ii, 22.

rieure à la mission de Moïse, qu'on doit faire remonter l'origine de ces traditions qui avaient survécu aux ancêtres du genre humain. En se dispersant après le déluge, les descendants de Noc emportèrent avec eux dans les diiîérentes contrées où ils allaient se fixer, la doctrine d'un Dieu unique, la croyance à l'immortalité de l'âme, aux récompenses et aux peines de la vie future. Cette source primordiale est également celle où les anciens peuples ont puisé le souvenir d'une déchéance originelle, la promesse d'un Rédempteur, l'usage des sacrifices expiatoires, tout cet ensemble de doctrines et de rites que l'on retrouve, sous les formes les plus diverses, dans les annales de chaque nation de l'antiquité. Si Ton rapportait ces connaissances à la loi écrite, avec Clément d'Alexandrie, on n'expliquerait jamais qu'elles eussent pu parvenir jusqu'à des peuples comme les Mexicains et les Péruviens, qui ne soupçonnaient pas même l'existence des livres de l'Ancien Testament. Une diffusion si universelle prouve évidemment que ces traditions communes remontent à l'époque où les premières familles humaines vivaient encore réunies sous l'empire d'une même croyance, c'est-àdire à l'époque patriarcale. Avec la dispersion des enfants de Sem, de Cham et de Japhet, ces vérités, qui formaient le patrimoine du genre humain, se sont répandues dans les diverses parties du monde, où elles ne tardèrent pas à subir des altérations plus ou moins graves. Nous les voyons pénétrer en Grèce, avec les premières colonies parties de l'Orient, pour se réfléchir dans les traditions orphiques et sacerdotales ; et c'est à ces traditions immémoriales, écho affaibli de la révélation primitive, que Platon et Aristote font allusion, lorsqu'ils parlent du dogme ancien, des débris de la sagesse antique. Ces hommes qui parcouraient les pays étrangers pour s'instruire dans la vérité, ne pouvaient négliger une pareille source de connaissances; et le respect avec lequel ils s'expriment sur Vantiqiie et sacrée tradition, montre assez qu'ils savaient en tirer leur profit. Ils aiment à en appeler au témoignage des ancêtres, surtout lorsqu'ils

enseignent l'existence d'un Dieu unique, l'immortalité de l'âme, le dogme de la vie future, en un mot, cet ensemble de vérités fondamentales qui constituaient la religion primitive du genre humain (1;. Il résulte conséquemment de leurs propres aveux qu'ils avaient reçu, par le canal de la tradition, la partie la plus élevée de leurs doctrines. Mais, je le répète, l'hypothèse d'un commerce assidu des philosophes grecs avec les livres saints n'a d'autre fondement que les allégations intéressées de l'école juive d'Alexandrie.

J'avoue, Messieurs, que si l'on devait s'en tenir à la théorie trop absolue de Clément sur les emprunts de la philosophie grecque, il serait difficile de ne pas reconnaître chez lui les traces d'un système qu'on est convenu d'appeler le traditionalisme. Car enfin, ne sem.ble-t-il pas exclure une deuxième source de connaissances, en faisant dériver de l'Écriture sainte toutes les vérités dont le monde païen était en possession ? Nul doute que cette objection ne se présente à l'esprit, quand on le voit accuser les Grecs d'un plagiat continuel. Mais on aurait tort d'interpréter ainsi la pensée de l'auteur. Clément n'est ni traditionaliste ni rationaliste. S'il fait la part trop large à l'élément traditionnel dans la philosophie grecque, il n'en attribue pas moins à la raison le pouvoir de reconnaître par elle-même certaines vérités de l'ordre naturel. Aux textes que nous avons cités la dernière fois (2), nous pouvons en ajouter d'autres qui ne sont ni moins clairs ni m.oins formels : « L'idée du Dieu unique et tout puissant a toujours existé dans les esprits bien pensants, par une manifestation naturelle ; ei le plus grand nombre a participé à l'éternel bienfait de la divine Providence, ceux-là du moins qui n'ont pas dépouillé tout respect pour la vérité (3). » Puis, après avoir rapporté, sans la partager, l'opinion de Xénocrate, qui étendait cette connaissance naturelle de Dieu

(1) Voyez Saint Justin et les apologistes, p. -16, 2lT.

(2) Voir la leçon précédente, pages 106 et 107.

(3) Stromates, v, 13 : ë{jLpaat? (pudi/rj, manifestatio naturalis.

jusqu'aux animaux dépourvus de raison, il s'exprimera de la sorte : « 11 s'en faut bien que l'homme soit privé de la connaissance de Dieu, lui qui nous apparaît, dans la Genèse, participant au souffle de l'Esprit-Saint (1). » Ces paroles nous montrent que Clément regardait l'idée de Dieu comme naturelle à l'iiomme jouissant du plein usage de ses facultés. C'est dans le même sens qu'il dit ailleurs : « Grecs et Barbares, tous ceux qui ont recherché la vérité, ont eu leur part plus ou moins grande au Verbe qui en est la source (2). » Enfui, discutant les diiïérentes manières dont les Grecs ont pu arriver à la vérité, il parle d'une raison commune à tous, d'une connaissance naturelle, qu'il rapproche de la justice naturelle (3;. « Ceux d'entre les Grecs, écrit-il, qui ont apporté un grand soin à l'étude de la philosophie, voyaient Dieu comme dans une image et à travers un miroir. » Ainsi, Messieurs, tout en soutenant que la philosophie grecque doit ses meilleures inspirations aux livres saints. Clément n'exclut ni ce qu'il y a d'instinctif et de spontané dans les élévations de l'homme vers Dieu, ni ce que le travail de la réflexion peut nous apprendre sur Dieu et sur le monde. Il eût été étrange, en effet, qu'un homme si pénétré d'admiration pour le génie de Platon méconnût dans la doctrine des dialogues la part qui revenait aux méditations du philosophe. Ces vues si justes et si hautes sur les forces naturelles de la raison corrigent en partie ce qu'il y a d'exclusif dans la théorie concernant les plagiats des Grecs. Mais, de ce que l'intelligence humaine possède le pouvoir radical de s'élever par elle-même à la connaissance du Bien absolu, il ne s'ensuit pas que Dieu ait laissé aux hommes le soin de découvrir leur auteur après des recherches longues et péni-

(1) Ibid. Clément a soin d'écarter toute image panthéistique, en ajoutant que l'Esprit n'est pas en chacun de nous comme une parcelle de la divinité.

(2) Stromates, i, 13.

(3) Jbid.j i, 19, œ-ja'.xrjv Ëvvoiav, xo'.vdv voîïv, naturalem cogniiionem, mentem communem.

bles. Non, Dieu s'est révélé à eux dès le principe : il leur a parlé pour leur indiquer leurs devoirs. Clément d'Alexandrie est d'accord avec l'Écriture sainte et la tradition de tous les peuples, lorsqu'il remonte à l'enseignement primitif, à cette révélation primordiale qui a été pour le genre humain une première initiation à la vérité. Partant de ce fait nécessaire et universel, que l'homme est un être enseigné, il montre comment la création de cet être a coïncidé avec l'illumination de son intelligence par le Verbe, source de toute sagesse et de toute doctrine :

« La connaissance et la science proviennent de l'enseignement; or, là où il y a un enseignement, il est nécessaire de chercher un maître. Aussi Cléanthese déclare-t-il le disciple de Zenon ; Théophraste, celui d'Aristote ; Métrodore, celui d'Épicure; Platon, celui de Socrate. Arrivé à Pythagore, à Phérécyde, à Thaïes et aux premiers sages, je m'arrête et je demande quel a été leur instituteur. Si vous me nommez les Égyptiens, les Indiens, les Babyloniens et les mages euxmêmes, je ne cesserai de vous demander quel a été le maître de ces derniers. Je vous conduirai ainsi jusquà la première génération humaine, et là je renouvellerai ma question : Quel a été son maître ? Un homme ? Non, puisque lui-même aurait été plongé dans l'ignorance. Un ange? Non, caries anges, en tant qu'anges, n'ont pas un mode de communication accessible aux hommes : ils n'ont pas une langue pour parler, comme nous avons des oreilles pour entendre. Personne n'accordera aux anges les organes de la voix, je veux dire des lèvres avec ce qui lesavoisine, un gosier, une trachée-artère, une poitrine, un souffle, un air qui e^ frappé. N'allez pas croire davantage que Dieu fasse entendre des sons, lui que son impénétrable sainteté sépare des archanges eux-mêmes. D'ailleurs nous savons que les anges et leurs chefs ont reçu la vérité, eux aussi, car ils ont eu un commencement. Il faut donc que nous nous élevions au-dessus des anges pour découvrir quel a été leur maître. Or, comme il est un seul qui n'ait pas été engendré, le Dieu tout-puis-

sant, il n'y a qu"un seul aussi qui ait été engendré avant tout, « celui par lequel toutes choses ont été laites, et sans lequel rien n'a été fait... » Tous les prophètes appellent ce premier-né la Sagesse : il est le maître de tous les êtres créés, le conseiller de Dieu qui a tout réglé dans sa prescience. Des hauteurs du ciel et depuis l'origine du monde, il a instruit et peri'ectionné les hommes de diverses manières et à différentes reprises... De même que toute paternité remonte au Dieu créateur, ainsi iaut-il rapporter au Seigneur l'enseignement de tout ce qui est bon et honnête, la doctrine qui nous aide et nous dirige dans les voies de la justice (1). » Le Verbe a donc été le premier précepteur du genre humain, lia éclairé l'esprit de l'homme, en le créant; et, depuis ce moment-là, il ne cesse de remplir, à travers les siècles, ce ministère d'enseignement. Autant de vérités disséminées dans l'ancien monde, autant de rayons émanés du foyer suprême des intelligences. Ici, Messieurs, l'horizon s'élargit devant le prêtre d'Alexandrie : à l'analyse, en partie défectueuse, des sources historiques de la philosophie grecque, va succéder une vue d'ensemble sur les conditions religieuses et morales de l'humanité avant Jésus-Christ. S'il s'est mépris en supposant une diffusion prématurée de l'Écriture sainte parmi les nations païennes, il ne se trompera pas en attribuant à l'action illuminatrice du Verbe toutes les connaissances dont elles étaient en possession. La netteté avec laquelle il marquera le rôle de la philosophie grecque n'aura d'égale que la largeur et l'élévation de ses idées sur le plan de la Providence dans les âges antérieurs au christianisme. Déjà saint Justin avait ouvert cette voie féconde au travail de la science chrétienne ; mais c'est le mérite de Clément d'avoir su la suivre jusqu'au bout, en développant sa pensée dans la série de propositions qui, sous une forme très hardie et très originale, résument la vraie philosophie de l'histoire.

(1) Stromales, vj, 7.

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