SEPTIÈME LEÇON
Rôle de la philosophie grecque par rapport au christianisme. — Répulsion excessive de quelques esprits pour les spéculations helléniques. — Clément combat vivement cette tendance. — Il distingue entre la sophistique et la philosophie, pour condamner l'une et défendre Fautre. — Dans le plan de la Providence, la philosophie grecque devait servir d'introduction au christianisme et préparer les gentils au règne universel de la vérité sur la terre. — Développements que l'auteur donne à cette belle pensée. — Ses vues sur l'histoire religieuse du genre humain avant le Christ. — Comment il envisage la question du salut des païens. — Théorie singulière de Clément sur le but et les conséquences de la descente de Jésus- Christ aux enfers. — Dans quel sens on doit interpréter la maxime : en dehors de l'Église il n'y a pas de salut.
Messieurs,
Quand le bien et le mal sont mélangés dans une doctrine ou dans une institution, il n'est pas facile de trouver l'exacte mesure de l'éloge et du blâme. Toujours sérieuse par ellemême, cette difficulté s'accroît de l'obstacle qu'oppose une polémique ardente au calme de l'esprit et à la sûreté du jugement. Il en était ainsi de la philosophie grecque, appréciée dans ses conséquences bonnes ou mauvaises par les premiers écrivains de l'Église. D'un côté on ne pouvait méconnaître la part des véri tés que renferment les écrits d'Aristote et de Platon. Évidemment, les sciences humaines s'étaient élevées à une si grande hauteur sous l'impulsion féconde de ces hommes célèbres. D'un autre côté, cependant, il était impossible de se dissimuler que la lutte des écoles entre elles avait fini par aboutir à un scepticisme complet; et l'on pouvait
se demander si l'ancien monde avait retiré un profit véritable de ces systèmes contradictoires qui se détruisent l'un par l'autre. Il y a plus : quand les premières sectes cherchèrent à déchirer le sein de l'Église, où avaient-elles puisé la plupart de leurs erreurs? Dans les anciennes écoles de la Grèce. L'analyse du gnosticisme en fournit une preuve évidente. Saint Irénée et Tertullien ne se trompaient pas, lorsqu'ils signalaient dans la philosophie grecque une des sources principales de ces hérésies primitives : les théories de Yalentin et de Marcion étaient làpour justifier leurassertion. Certes, il y avait dans CCS résultats de quoi éveiller parmi les premiers chrétiens une défiance légitime à l'égard des maîtres de la sagesse antique. Il était même facile de prévoir qu'un sentiment si naturel se changerait chez plusieurs en une véritable aversion, jusqu'à leur faire oublier ce qu'il y a de vrai et d'élevé dans la littérature profane. Quelques-uns allèrent plus loin encore : frappés de voir que la philosophie grecque avait produit un doute universel, et que les gnostiques lui empruntaient une partie de leurs rêves, ils ne craignirent pas d'en rapporter l'origine à l'esprit du mal. C'était une exagération manifeste. Clément la combattit de toutes ses forces, jugeant avec raison qu'il importait pour la science chrétienne de bien déterminer le rôle et le caractère providentiel de la philosophie grecque dans l'antiquité.
Il pose d'abord en principe que tous les arts et toutes les sciences viennent de Dieu, qui a donné à l'homme la faculté de les découvrir et de les développer. Gomment l'étude de la sagesse ou la philosophie serait-elle chose mauvaise, puisque l'Écriture elle-même nous invite à faire tous nos efforts pour arriver à la compréhension de la vérité (1) ? On m'opposera peut-être, dit Clément dans un autre endroit, que la philosophie trouvée par les Grecs est fille de l'intelligence humaine? Je réponds avec les livres saints que rintelligence est un
(1) Stromales, 1,4.
don de Dieu (1 . Soutenir comme quelques-uns que la philosophie ne vient pas de Dieu, c'est nier que Dieu soit la source de tous les biens ; car on ne saurait en contester l'utilité relativement à ceux qu'aucun autre frein n'arrête dans la voie du vice. Dès lors, je ne vois pas comment l'on pourrait, sans folie, faire remonter à Fauteur du désordre et de l'injustice une science aussi profitable que la philosophie. A ce compte-là le démon aurait travaillé à l'amélioration morale des Grecs avec un soin plus miséricordieux que la divine Providence elle-même. Tel n'est pas mon sentiment (2). — Ces raisons sont fort justes, et mettent à néant une opinion inadmissible. Non pas que Clément veuille confondre la philosophie avec la sophistique, qui est l'art de tromper par des disputes où l'on cherche plus à briller qu'à instruire. Il est sans pitié pour ces ergoteurs, si communs chez les Grecs, et dont le talent se réduit à mettre tout en question, de manière à ne laisser debout aucun principe. Voici le tableau qu'il trace de ces esprits querelleurs et pointilleux, qui n'ont aucun souci de la vérité, pourvu qu'ils entortillent le vulgaire par leurs subtilités et leurs artifices de langage :
« Enflés de leur art, les malheureux sophistes ne font que débiter leurs mensonges; ils passent leur vie entière à choisir des mots, à tourner et à arranger des phrases. Plus bavards que les cigales, ils flattent, ils caressent d'une manière peu virile, à mon avis, des oreilles qui ne demandent qu'à être chatouillées agréablement. C'est une goutte d'esprit dans un fleuve de paroles. Semblables à de vieilles chaussures, ils laissent tout couler; rien ne tient après eux, sinon la langue (3). »
Ce n'est donc pas le métier de sophiste que le prêtre d'Alexandrie ^cherche à défendre contre un parti qui se montrait peu favorable aux sciences humaines. 11 reconnaît volontiers
(1) Stromates, vi, 8.
(2) Ibid., VI, 17.
(3) Ibid., I, 3, 8.
tout le mal que l'esprit de chicane a causé aux Grecs en ébranlant toute certitude, et en mettant des mots à la place des idées. Son éloge se borne à la vraie philosophie, à celle qui recherche sérieusement la vérité. Or, dit-il, bien que les Grecs aient manqué le but, il n'en est pas moins certain que « quelques étincelles du Verbe divin « sont tombées sur eux : ils ont proclamé une partie de la vérité par l'organe de leurs philosophes (1). Avant la venue du Seigneur, la philosophie était nécessaire aux Grecs pour la justice ; depuis lors elle reste utile pour la piété. Car enfin il faut admettre que Dieu est le principe de toutes les choses bonnes, des unes immédiatement, comme de l'Ancien et du Nouveau Testament, des autres médiatement, comme de la Philosophie. On pourrait même dire que la Philosophie a été donnée aux Grecs directement, avant que le Seigneur vînt les appeler, car elle remplissait à leur égard le même olTice que la Loi chez les Hébreux, celui d'un pédagogue qui les conduisait au Christ (2). Ce rôle de la philosophie grecque. Clément le détermine avec plus de précision encore dans le beau passage que je vais vous lire. A la vérité, il s'appuie en cet endroit sur un document apocryphe: La Prédication de saint Pierre; mais cet emprunt n'affaiblit en rien l'expression de son propre sentiment.
« L'apôtre, si je ne me trompe, montre clairement par là que les Grecs ont connu le seul et unique Dieu de la manière propre aux Gentils, les Juifs de la manière propre aux Juifs, tandis que nous avons de lui une connaissance neuve et toute spirituelle. Il en résulte aussi que c'est le même Dieu auteur des deux Testaments, qui a donné aux Grecs la philosophie au moyen de laquelle ils l'ont glorifié comme le Tout-Puissant. C'est donc de la discipline grecque, et de l'institution mosaïque, que sortent tous ceux qui embrassent la foi, de façon à composer une seule famille, un même
{l) Exiiort. aux Grecs, vu. èvajcy[j.aTà Xoyoj, scintilJse Verbi ; — oÀ-'ya à--a, quiodam pauca.
(2) Stromates i, 5.
peuple marchant dans les voies du salut. Il n'y a pas là trois peuples séparés parle temps, autrement on pourrait supposer une triple nature; mais des testaments divers sous lesquels chacun d'eux a été instruit par la parole d'un seul et même Seigneur. Regardez, en effet : Dieu, dans ses desseins de salut à l'égard des Juifs, leur envoie des prophètes ; il suscite également au sein de la Grèce les plus vertueux de ses enfants, et, les distinguant du vulgaire, il les constitue prophètes dans leur propre langue, suivant qu'ils sont capables de participer au bienfait céleste (1). »
Dans un autre passage des Stromates, nous retrouvons la même idée exprimée sous une forme non moins originale- Là encore, Clément ne craint pas d'appeler la philosophie grecque une sorte de testament :
« En nous appuyant sur le sens commun pour affirmer que tout ce qui est nécessaire et utile à la vie nous vient de Dieu, nous ne courons pas risque de nous tromper, o;i plutôt nous sommes dans le vrai, quand nous disons que la Philosophie a été donnée aux Grecs comme un Testament propre, comme un marchepied pour s'élever jusqu'à la philosophie selon le Christ... Autant que sa nature le lui permet, chaque être passe de ce qui est bon à ce qui est meilleur encore. Il n'est donc pas étrange que la divine Providence ait donné la philosophie afin de préparer les esprits à la perfection qui vient du Christ(2 . »
Ainsi, Messieurs, dans la pensée de Clément, la philosophie grecque devait servir d'introduction au christianisme, et lui ouvi'ir la voie parmi les Gentils, comme la loi mosaïque lui frayait le chemin au sein de la nation juive. Pour bien saisir cette doctrine, il faut nous rappeler que, sous le nom de Grecs, l'auteur des Stromates désigne les païens en général ; qu'il prend le mot de philosophie dans son sens le plus large, celui de sagesse humaine ; qu'il entend par là toute la somme de connaissances répandues dans le monde païen, e t
(1) Stromates, vi, 5.
(2) Ibid., VI, 8, 17.
provenant soit de la tradition, soit du travail de Tintelligence, et qu'enfin il suppose un commerce assidu des sages de l'antiquité avec les livres saints. Cette dernière hypothèse surtout explique la haute estime qu'il professe pour la philosophie grecque. Mais, même sans tenir compte d'une supposition dont nous avons démontré l'invraisemblance, on ne peut qu'admirer la justesse et l'élévation de ces vues sur l'histoire du genre humain. Sans doute, le terme d'alliance ou de Testament, appliqué à la philosophie grecque, a pu vous paraître quelque peu emphatique; car enfin, comme Clément a soin de le dire, la philosophie, en tant que résultat du travail de la raison, ne vient de Dieu qu'indirectement (1), par l'intermédiaire des facultés qu'il nous a départies; la révélation mosaïque, au contraire, et la révélation chrétienne dérivent de Dieu directement et immédiatement (2). Mais, cette restriction faite, le mot exprime une grande et belle idée. Il ne faut pas s'imaginer, en effet, que Dieu, en concluant une alliance spéciale avec le peuple juif, eût privé de ses bienfaits le reste de l'humanité. Tel n'était pas le dessein de la Providence. Les autres nations, elles aussi, participaient à cette effusion de grâces et de lumières. Ni le^ ressources naturelles de l'intelligence, ni le secours de la révélation primitive, ni l'action surnaturelle de Dieu sur les âmes ne faisaient défaut à une portion quelconque de la grande famille humaine. Avec l'assistance divine qui ne manquait à personne, et en profitant des moyens qu'il trouvait en lui-même et au dehors, chaque homme pouvait arriver à sa fin et accomplir la volonté de Dieu. Or, dans un pareil état de choses, les philosophes avaient une haute mission à remplir. Il leur appartenait à eux, les privilégiés de l'intelligence, de réagir contre l'idolâtrie qui avait envahi la terre; de remonter le courant des traditions pour ramener
(1) Kat* à-ax.oXoJOrjaa, per consequenliam. — La raison, don direct de Dieu, est le principe; la philosophie en découle comme une conséquence. IStrom., 1, 5).
(2) KaTx -porjYOjij.£vov, principaliter (Ibîd., i, 5).
les esprits aux croyances primitives du genre liumain; de proclamer, au milieu d'une société ignorante et aveugle, les vérités fondamentales de la religion, telles que l'existence d'un Dieu unique, l'immortalité de l'âme, les devoirs de la vie présente, la sanction de la loi morale dans une vie future. Cettte mission, Socrate et Platon l'avaient accomplie dans une certaine mesure: c'était leur mérite et leur honneur. Mais sans compter qu'eux aussi n'avaient pas glorifié le vrai Dieu sans crainte ni faiblesse, on pouvait dire qu'en général la philosophie ancienne ne s'était pas montrée à la hauteur de sa tâche. Les Grecs ont manqué le but! s'écriait Clément d'Alexandrie, et avec raison. Le scepticisme, et non la vérité, était sorti de ces écoles tout occupées à se détruire les unes les autres, au lieu d'écouter la voix de la conscience et de V antique tradition. Bien loin de porter remède aux maux engendrés par le polythéisme, les derniers représentants de la science grecque n'avaient fait qu'y ajouter des erreurs plus ridicules encore. Mais enfin, quoique les résultants n'eussent pas pleinement répondu aux desseins de Dieu, iln'étaitpas moins vrai dédire, avec l'auteur des S/romates, que, dans le plan de la Providence, la philosophie grecque devait servir d'introduction au christianisme, et préparer les Gentils au règne universel de la vérité sur la terre. En écrivant ces lignes. Clément ébauchait à grands traits la vraie philosophie de l'histoire. A ses yeux, le Christ occupe le sommet des âges. C'est l'apparition du Verbe dans la chair, qui donne à l'histoire du genre humain sa véritable signification et sa grande unité. Tout converge vers lui; tout découle de lui. Le monde ancien était une vaste préparation à son règne; le monde chrétien en sera le développement. « Car le Verbe ne s'est caché à personne : flambeau universel, il luit pour tous les hommes; et aucune région ne demeure inaccessible à sa lumière (1). » Toutes les vérités
(1) Exhort. aux Grecs, ix. Littéralement: Pour le Verbe il n'y a pas de Cimmcrien. Allusion à un peuple de la Campanie qui habitait dans des antres inaccessibles à la lumière.
répandues sur la terre avant sa venue étaient autant d'étincelles échappées de ce foyer divin. Au sein de la nation choisie, cette illumination des intelligences était plus vive, plus abondante. Éclairé par la Loi et par les prophètes du Verbe, Israël vivait de sa foi au vrai Dieu et de son espérance dans le Messie futur. C'était l'aurore précédant l'apparition du soleil de justice et de vérité. Mais la lumière prophétique ne se bornait pas à ce point de l'horizon; le Verbe projetait ses rayons d'une extrémité de la terre à l'autre. Cor les ténèbres de l'idolâtrie n'avaient pas fait disparaître jusqu'aux dernières lueurs de la révélation primitive ; et la raison, ce flambeau que la main de Dieu allume dans chaque âme, ne laissait pas de répandre quelques clartés sur les devoirs et la destinée de Thomme. A la place des prophètes de Juda, la Grèce avait ses sages et ses philosophes, suscités de Dieu pour devenir les maîtres et les précepteurs des nations. Qu'ils soient restés fidèles à leur mission, ou qu'ils l'aient remplie d'une manière fort incomplète, peu importe : leur enseignement devait conduire au Christ, et leurs écrits servir de préface à l'Évangile. Arrive enfin le moment solennel où l'humanité entend la voix du Verbe fait chair, et alors juifs et gentils se réunissent pour former une seule et même famille de peuples. La philosophie grecque était un avantpropos de la philosophie chrétienne, et la loi mosaïque une ébauche de la loi évangélique. Désormais il n'y a plus qu'une seule alliance et un seul Testament : cette alliance est définitive, ce Testament est universel. Car « le héraut de cette alliance, c'est le Verbe Sauveur, le pacificateur du monde, la source d'où jaillissent la vie et la paix, source qui s'est épanchée sur toute la terre, en sorte que l'univers est devenu, pour ainsi dire, un océan de biens (1) ».
Cet aperçu sur l'histoire religieuse du genre humain avant le Christ est admirable de largeur et d'élévation. Déjà, Messieurs, il vous est facile de comprendre que le prêtre
(1) Exhort. aux Grecs, x.
d'Alexandrie n'a pas dû professer des maximes trop étroites concernant le salut des païens; mais, pour être empreinte d'un grand esprit de modération, sa doctrine n'en reste pas moins conforme à l'orthodoxie, sauf peut-être sur un point. D'abord il pose en principe que l'ignorance invincible exclut la culpabilité :
(( A qui n'a jamais entendu parler du Verbe, il sera pardonné en faveur de son ignorance. Mais il n'en sera pas de même pour celui aux oreilles duquel la vérité est parvenue, et qui persiste néanmoins dans une incrédulité volontaire : plus il paraît intelligent, plus ses connaissances lui seront fatales; sa propre raison l'accusera de n'avoir pas choisi la meilleure part (1). »
On ne saurait mieux dire. Les lois essentielles de la justice exigent, en effet, que nul ne soit condamné pour une faute involontaire. C'est l'idée que Clément exprime en ces termes :
« Quant à ceux qui sont morts avant l'avènement du Seigneur, l'équité ne permet pas qu'ils soient condamnés sans jugement, ni qu'il y ait de participants aux bienfaits de la divine justice que les hommes nés après l'incarnation (2). »
Ainsi le simple fait d'être venu au monde avant l'incarnation du Verbe, ou de n'avoir pu connaître le Christ, ne suffit pas pour exclure un homme de la vie éternelle. Il y avait donc pour les païens possibilité de se sauver. Est-ce à dire qu'un seul d'entre eux ait pu obtenir le salut en dehors de Jésus-Christ? Non, répond Clément, « toute chose utile à la vie nous arrive du Dieu tout-puissant par le fils qui, pour cette raison, est le Sauveur de tous les hommes, comme dit l'apôtre, et principalement des fidèles (3) ». Il n'y a donc de salut possible que par Jésus-Christ. Expliquant ailleurs cette parole du Seigneur : Je suis la porte par où entrent les brebis,
(1) Exhort. aux Grecs, x. — Stromates, ii, 14.
(2) Stromates, vi, 6.
(3) Ibid., VI, 17.
le docteur alexandrin déclare que, « pour être sauvé, il faut avoir appris la vérité du Christ, lors même qu'on se serait élevé jusqu'à la philosophie (l).»Dans deux autres passages, il est vrai. Clément semble infirmer cette doctrine en disant « que la philosophie était nécessaire aux Grecs pour la justice, qu'elle les justifiait quelquefois par elle-même »; mais il bannit toute équivoque en ajoutant « qu'elle ne leur procurait pas une justice pleine et entière; elle ne faisait qu'y contribuer ; elle y conduisait, comme le premier et le second escalier conduisent à l'étage supérieur de la maison, comme le grammairien prépare le philosophe (2). » L'auteur des Stromates veut dire par là que la philosophie produisait dans l'âme une disposition première et éloignée pour recevoir la grâce de la justification avec la foi du Médiateur. C'est ce qu'il explique très bien dans cette belle phrase : « Si la philosophie grecque n'embrasse pas l'ensemble de la vérité, si elle est sans force pour l'accomplissement des préceptes du Seigneur, elle n'en prépare pas moins la voie à la doctrine vraiment royale, en corrigeant et en formant les mœurs jusqu'à un certain point, en ménageant à la vérité un accueil favorable dans l'esprit de quiconque croit à laProvidence(3). » D'où il suit que la philosophie grecque n'était qu'une discipline préparatoire à la foi, condition nécessaire du salut. Voilà pourquoi Clément ne craint pas d'affirmer « que les bonnes œuvres ne serviront de rien aux philosophes après la vie, s'ils n'ont eu la foi. Aussi les Écritures ont-elles été traduites en langue grecque pour leur ôter tout prétexte d'avoir ignoré la vérité qu'il leur était facile de connaître, du moment qu'ils le voulaient (4) ». Et enfin, résumant tout cet enseignement, il formule ainsi la nécessité de la foi pour le salut : «A ceux qui étaient justes selon la Loi, la foi manquait. De là vient que le Seigneur leur disait en les guéris-
(1) Slroniaies, v, 13.
(2) Ibi.l., 1, 20.
(3) Ibid., I, lô.
(-i) Ibid., I, 7.
sant : Votre foi vous a sauvés. Quanta ceux qui étaient justes selon la philosophie, non seulement ils avaient besoin de croire au Seigneur, mais il leur fallait encore répudier l'idolâtrie (11. ))
Certes, Messieurs, on ne dira pas que Clément d'Alexandrie ait sacrifié un principe quelconque dans la question du salut des païens. Malgré le rôle élevé qu'il assigne à la philosophie grecque, il a su éviter toute confusion entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, en posant la foi au Médiateur comme une condition nécessaire pour le salut. Or celte foi n'était pas impossible au sein du paganisme. S'il y a un fait constaté par l'histoire, c'est l'attente universelle d'un Rédempteur parmi les nations païennes. Cette croyance y prenait les formes les plus diverses, j'en conviens, mais elle était vivante au cœur de l'humanité. Là-dessus il n'y a qu'une voix dans la science tant moderne qu'ancienne; et l'incrédulité elle-même ne le conteste pas. Avant Jésus-Christ, le genre humain tout entier avait le sentiment de sa déchéance et l'espoir d'une réhabilitation. C'est là une de ces vérités qui ont passé à l'état d'axiome historique, et chaque recherche sérieuse sur les religions de l'antiquité ne fait que Tenvironner d'une plus vive lumière. Sacrifices, rites expiatoires, purifications des nouveau-nés, rien ne s'explique d'une manière satisfaisante sans cette croyance universelle, débris indestructible de la révélation primitive (2j. Or, il importe de conserver à ce fait toute sa haute importance, lorsqu'on veut apprécier la condition du monde païen relativement au salut; car le dogme de la médiation divine est le pivot de l'ordre surnaturel. Supposons néanmoins une classe d'hommes placés dans la situation que le catéchiste alexandrin décrivait tout à l'heure : la connaissance du Verbe rédempteur n'est pas arrivée jusqu'à eux; en l'absence de celte donnée positive, ils ont vécu conformément à la loi qui était gravée dans leur cœur, et que l'enseignement tra-
(1) Siromates, vi, 6.
(2) Voyez Saint Justin et les apologistes chrétiens, leçon XXI*.
ditionnel développait autour d'eux; après avoir vécu dans la piété et dans la justice, ils sont morts pleins de foi en la divine Providence, s'en rapportant à elle des moyens qu'il lui plairait de choisir pour les sauver, et tout disposés à remplir la volonté divine, sous quelque forme qu'elle leur serait manifestée : que faui-il penser de leur destinée éternelle? Saint Thomas répondrait qu'une pareille disposition implique la foi au Rédempteur, et saint Justin, saint Jean- Chrysostôme, saint Augustin, saint Bernard, n'hésiteraient pas à concevoir les espérances les plus consolantes sur le sort de telles âmes (1). Mais Clément d'Alexandrie, d'accord avec eux sur le principe, a une autre solution quant au moyen; et cette solution mérite l'examen, parce qu'elle montre combien ce grand esprit s'était préoccupé de la question que nous traitons.
C'est à l'article du symbole sur la descente de Jésus-Christ aux enfers, que le docteur alexandrin demande la solution du problème. D"après l'enseignement commun des Pères et des théologiens, l'âme du Sauveur détachée de son corps sur la croix, mais toujours unie à sa divinité par le lien personnel, descendit dans les limbes où les âmes des justes se trouvaitînt détenues, en attendant que la Rédemption, une fois consommée, leur permît de jouir de la vision béatifique. Il était impossible, en effet, que la béatitude céleste, dans le sens complet du mot, devînt le partage d'une âme quelconque, avant que le rachat de l'humanité fût accompli sur le Calvaire. Remarquez bien qu'il ne s'agit pas ici du purgatoire, ni à plus forte raison de l'enfer proprement dit, mais de ce séjour ou de cet état d'expectative, où les âmes des justes, purifiées de leurs fautes, et déjà dignes de posséder Dieu, n'attendaient plus que le moment et l'annonce de leur délivrance. Cette délivrance, le Sauveur vint la leur annoncer, et son âme resta dans les limbes, illuminant les justes du rayon de sa gloire, jusqu'à ce qu'elle allât rejoindre son
(1) Voyez les textes tirés de ces auteurs dans l'ouvrage que nous venons de citer.
€orps pour la résurrection du troisième jour. Telle est la signification de ce grand acte par lequel le Seigneur préludait à la glorification de l'humanité affranchie en vertu de son sacrifice. Mais pour Clément d'Alexandrie, la descente de Jésus-Christ aux enfers a de plus un autre sens. Selon lui, le Sauveur voulut se faire connaître des justes qui l'avaient ignoré pendant leur vie terrestre, et lever ainsi le seul obstacle qui pût s'opposer à leur béatitude. Car sans la connaissance de Jésus-Christ, ou sans la foi, il leur eût été impossible d'entrer dans la gloire, malgré la vie vertueuse qu'ils avaient menée ici-bas. Il fallait que le Christ vînt leur prêcher l'Évangile dans les limbes, pour suppléer aux lumières qui leur avaient manqué pendant leur carrière mortelle. Sans doute, ils comptaient déjà au nombre des élus, puisqu'ils avaient pratiqué la justice et qu'ils s'étaient repentis de leurs fautes; mais cette justice demandait à être complétée par la connaissance du Christ et de son Évangile. Voilà pourquoi le Sauveur descendit aux enfers afin de se montrer aux âmes des justes et de les initier à l'économie de la Rédemption.
« Il s'opéra, dit Clément, un mouvement, une translation universelle par suite de l'incarnation du Sauveur. Un juste, en tant que juste, ne diffère point d'un autre juste, qu'il soit Grec ou qu'il ait vécu sous la Loi. Car Dieu est le Seigneur non seulement des Juifs, mais de tous les hommes, quoiqu'il soit de plus près le père de ceux qui l'ont connu. C'est encore vivre selon la Loi, que de vivre conformément à la raison. Voilà pourquoi ceux qui, avant la Loi, ont bien vécu, sont réputés enfants de la foi et tenus pour justes. Or, il est manifeste que la même règle doit s'appliquer à ceux qui, en dehors de la Loi, ont bien vécu en écoutant la voix par laquelle Dieu leur parlait. A peine auront-ils entendu la voix du Seigneur, ou celle des apôtres, dans le lieu de leur captivité, qu'ils n'auront pas manqué de se convertir et de croire. N'oublions pas, en effet, que le Seigneur est « la vertu de Dieu », et que cette vertu ne saurait jamais s'affaiblir. Par là,
je crois avoir prouvé que Dieu est assez bon et le Seigneur assez puissant pour sauver, avec une égale justice, tous ceux qui se convertiront, soit ici-bas, soit ailleurs. Car ce n'est point ici-bas seulement que la vertu divine se montre agissante : elle est partout, elle opère toujours (1). «
Comme vous le voyez. Messieurs, Fauteur des Stromates construit toute une théorie sur la descente de Jésus-Christ aux enfers. Encore ne se borne-t-il pas à supposer une véritable prédication du Sauveur dans les limbes; il associe à cette œuvre jusqu'aux âmes des apôtres. Il s'appuie, dans cette hypothèse, sur le Pasteur d'Hermas, où il est dit que les apotrcs, après leur mort, transmirent la connaissance du Fils de Dieu aux justes qui l'avaient ignoré sur la terre. Ces justes avaient accompli fidèlement, pendant leur vie mortelle, les préceptes de la loi naturelle ou écrite; il ne leur manquait plus que «le sceaude la prédication évangélique(2).)) Saint Irénée se rapproche également de l'opinion du docteur alexandrin. Selon lui, «le Seigneur descendit dans les régions souterraines, pour annoncer aux justes son avènement, les péchés devant être remis désormais à quiconque croirait en lui. Or, ils crurent tous en lui, j'entends ceux qui avaient espéré en lui, qui avaient prédit son arrivée ou servi ses desseins, c'est-à-dire les justes, les prophètes et les patriarches. A ceux-là donc il remit les péchés comme à nousmêmes, péchés que nous ne pouvons plus leur imputer, à moins demépriserla grâce de Dieu (3). » Évidemment l'évêquede Lyon admettait, lui aussi, que le Sauveur s'étaitmanifesté aux justes dans les limbes, pour produire en eux une foi qu'ils n'avaient pu avoir sur la terre. Saint Jean Damascène est du même avis (4). Or le seul texte de l'Ecriture qu'on puisse alléguer sérieusement en faveur de cette assertion^
(1) Slromates^ \i, 6, ii, 9.
(2) S^payi; xou xripuyijia-o;, Pasteur d'Hermas, I. III, similit, ix; — Stromates, 11, 9.
(3) S. Irénée, Adv. hœr. ,iy, 27.
(4) Lib. de defunctis.
c'est un passage de la F' Ëpîire de saint Pierre, où" l'apôtre enseigne « que le Sauveur, mis à mort selon la chair, alla prêcher aux esprits retenus en captivité, etc. (1). » Mais le mot grec, qu'emploie saint Pierre, h^r^-S^t, n'indique pas de lui-même une vraie prédication ou un enseignement ; il peut signifier tout aussi bien la simple annonce de la Rédemption dont le Christ se faisait le héraut, xr^pu;, auprès des justes morts avant son avènement. Quant à ceux dont parle l'apôtre, dans le verset suivant, à ces hommes qui n'avaient pas voulu donner créance aux prédications deXoé, rien n'indique dans le texte qu'ils ne se fussent convertis à l'approche de la catastrophe, ni que la foi au Rédempteur futur eût été absente de leur âme. Conséquemment, on ne saurait tirer de là aucune preuve à l'appui du sentiment que professe l'auteur des Stromates.
Quoi qu'il en soit, vous comprenez toute la portée d'une théorie qui, aux yeux de Clément, conciliait la nécessilé de la foi avec la justice et la bonté divines. Du moment que la prédication de lÉvangile dans les limbes venait porter aux âmes des justes la connaissance du Christ, toute difficulté semblait levée : les conditions du salut étaient pleinement remplies; et, quelque large qu'en fût l'application, les principes subsistaient dans leur inflexible rigueur. Mais, vous me demanderez sans doute si la théorie de Clément, quelque ingénieuse qu'elle paraisse, est conforme à l'orthodoxie, et si on peut la ranger dans le domaine des opinions libres. Remarquons d'abord que l'auteur des Stromates n'étend pas cette prédication posthume jusqu'aux réprouvés, ce qui eût été une grave erreur soutenue plus tard par des hérétiques contre lesquels s'élèvent saint Augustin et saint Grégoire le Grand (2). Il ne parle que de ceux « qui avaient mené une vie vertueuse, pratiqué la justice, fait pénitence de leurs fautes
(1) 1" Ep. de saint Pierre, m, 18-20.
(2) S. Aug. de hœres., §79; Epist. clxix, ad Evodium; — S. Grég., I. VI, Epist., XV.
et qui par conséquent appartenaient à Dieu (1). » Ces mots, tant de fois répétés, excluent formellement les réprouvés des effets de la descente de Jésus-Christ aux enfers. Il est un passage cependant, je dois l'avouer, où la pensée de Clément se montre quelque peu vague et hésitante. Là, il semble admettre une crise suprême pour toutes les âmes, en ce sens que «les unes auraient embrassé la foi, tandis que les autres, en refusant de croire, auraient proclamé par là même la justice de leur châtiment (2). » Il faut en convenir, le dernier membre de cette phrase ne peut guère s'entendre que des réprouvés. Mais enfui, un texte obscur n'en efface pas dix autres très clairs et très positifs : la seule conclusion à tirer de là, c'est que l'auteur n'avait pas sur ce point des idées bien suivies, ce qui arrive d'ordinaire lorsqu'on hasarde une théorie en dehors du sentiment commun. Arrêtons-nous donc à ce qu'il est permis d'envisager comme la véritable opinion de Clément. Peut-on soutenir, sans porter atteinte au dogme, que le Sauveur, en descendant dans les limbes, ait réellement évangélisé les âmes des justes morts avant l'incarnation, de manière à produire en elles une foi qu'elles n'avaient pas sur la terre? Je ne le pensepas. Messieurs. D'abord, il faut admettre de toute nécessité que ces justes avaient déjà, pendant leur vie mortelle, la foi au médiateur, foi explicite ou implicite ; sinon leur justification eût été impossible, car sans la foi on ne saurait plaire à Dieu. L'hypothèse de Clément est donc à tout le moins inutile. Mais il est un autre principe qui doit la faire rejeter. Au-delà de cette vie il n'y a plus pour l'homme ni mérite ni démérite; répreuve du libre arbitre s'arrête à la mort. Il ne peut donc être question pour la vie future ni de pénitence, ni de conversion, ni d'un passage quelconque de l'incrédulité à la foi : l'homme qui a terminé sa carrière terrestre est consommé soit dans le bien soit dans le mal. Le purgatoire lui-même
(1) Stromates, vi, G. -por.yojtjLevoi; pcSuo/.oTa:. . . sv tôt? -ou Ozo\j ôv:a;.
(2) Stromates, vi, o.
n'est pas un état ou un lieu de mérites, mais d'expiation et de purification. Conséquemment, la descente de Jésus- Christ aux enfers n'a pu avoir pour objet d'évangéliser les morts; car la prédication de l'Évangile suppose, dans ceux qui l'entendent, la liberté de l'accepter ou de la repousser. Annoncer aux justes leur délivrance, les préparera la vision béatifique par cette première manifestation de sa gloire, leur appliquer la vertu de son sacrifice en détruisant le seul obstacle qui les éloignât de la béatitude complète, voilà ce que fit le Sauveur dans l'intervalle qui sépara sa mort de sa résurrection (1) : donner une autre signification à cet acte, c'est ouvrir la porte à la théorie des épreuves successives qui tentera limagination d'Origène, mais que l'Église a constamment réprouvée.
Enfin, Messieurs, il n'a pas dû vous échapper que la solution de Clément pèche par un autre endroit. Elle ne s'applique qu'aux païens morts avant l'incarnation. Mais que penser de ceux qui ont vécu depuis cette époque-là, et qui se sont trouvés dans l'impossibilité de connaître l'Évangile? Faudra-t-il que le Sauveur descende de nouveau dans les enfers pour y prêcher la foi? Cette simple observation montre ce qu'il y a de défectueux et de chimérique dans l'hypothèse du maître d'Origène. Il vaut donc mieux s'en tenir à l'enseignement commun des Pères et des théologiens, qui n'ont pas eu de peine à concilier les principes de la foi avec les notions de la justice et de la bonté divines. Nul ne sera jugé au tribunal de Dieu que d'après la loi qu'il aura pu connaître ; par conséquent, l'ignorance involontaire de l'Évangile ne saurait être imputée à personne. « Quiconque, dit saint Paul, a péché sans la loi (la loi mosaïque), périra sans la loi ; et quiconque a péché sous la loi, sera jugé par la loi (2). » Quant aux Gentils, continue l'apôtre, n'ayant pas la loi, ils sont à eux-mêmes la loi : cette loi est écrite dans leur cœuiv
(l)S. Thomas, Summœ Ihèol., Pars 111% qu. lu. (2) Ép. aux Rom., ii, 12.
et leur conscience rend témoignage pour ou contre eux (1). En d'autres termes, l'obligation morale pour chaque homme se borne à remplir avec fidélité la loi qu'il lui a été possible de connaître ; car, dit saint Paul au même endroit, Dieu ne fait point acception des personnes (2). Voilà donc un premier principe qui domine toute la question., D'autre part, il n'est pas moins certain que Dieu veut le salut de tous les hommes: parmi les infidèles, il n'en est pas un seul qui demeure étranger au bienfait de !a Rédemption, aux grâces surnaturelles, fruit du sacrifice olîert sur la croix pour le salut du monde. Si donc l'infidèle était docile à ces premiers mouvements de la grâce, il recevrait de nouveaux secours, et ainsi de lumière en lumière il pourrait arriver à la connaissance de la vérité. Dans ce cas Dieu l'y conduirait soit par la voie ordinaire de l'enseignement ou de la prédication, soit par une révélation spéciale, comme celle qui a été faite aux prophètes et aux apôtres, soit par des impressions intérieures dont il toucherait son âme avant sa mort, soit par d'autres moyens pris dans les trésors de la puissance, de la sagesse et de la bonté infinies (3). Et même, selon saint Thomas, cette connaissance explicite du Rédempteur n'est pas nécessaire aux païens pour arriver au salut. S'il s'en trouve parmi eux qui sont sincèrement disposés à remplir la volonté divine, sous quelque forme qu'elle leur serait manifestée ; à employer tous les moyens qu'il plairait à Dieu de choisir et de leur faire connaître, une pareille disposition, née de la grâce, implique suffisamment la foi au Médiateur (4). Si d'ailleurs ces hommes, ainsi disposés, adhèrent à la vérité et pratiquent la vertu dans la mesure de leurs forces et de leurs lumières, et qu'ils se repentent de leurs fautes autant qu'il est en eux, la voix du salut leur reste ouverte. Voilà ce
(1) Ibid., 14, 15.
(2) Ibid., 11.
(3) Conférences sur la religion par Mgr Frayssinous, évêque d'Hermo- ^oVis, Maximes de l'Eglise sur le salut des hommes, p. 151,
(4) S. Thomas, sec. secundae qu. ii. art. 7.
qu'opposaient aux déclamations de Rousseau nos prédécesseurs à cette faculté, dans leur immortelle censure de UÉmile; et en parlant de la sorte, ils se montraient les fidèles interprètes de la tradition catholique (1).
Je n'ai pas besoin. Messieurs, de vous faire observer qu'il y atout un abime entre le sentiment de saint Thomas ou de la Sorbonne sur le sort des infidèles, et les deux propositions condamnées dans le Sijllabus annexé à l'Encyclique du 8 décembre 1864 : a Les hommes peuvent trouver le chemin du salut éternel et obtenir le salut éternel dans le culte de n'importe quelle religion. — Au moins doit-on bien espérer du salut éternel de tous ceux qui ne vivent pas dans le sein de la véritable Église du Christ. » Ce que le souverain Pontife veut réprouver par là, c'est le système de l'indifférence en matière de religion, comme l'atteste, outre les trois documents auxquels la sentence se réfère, le titre même du paragraphe, Indifférentisme, latitudiiiarisme. Or, dans l'Encyclique Qui pluribus, le pape Pie IX, à l'exemple de ses prédécesseurs, avait déjà déclaré ce système aussi contraire à la raison naturelle qu'à la doctrine catholique. Pour soutenir que les hommes peuvent se sauver dans n'importe quelle religion, il faut affirmer qu'il est indifférent pour eux d'embrasser la vérité ou de la repousser, d'ajouter foi à la parole de Dieu ou de lui fermer l'oreille. En d'autres termes, il faut affirmer l'identité du oui et du non, du vrai et du faux, c'est-à-dire l'identité des contraires, dans le sens du panthéisme hégélien; et voilà l'erreur capitale que le souverain Pontife -poursuit sous les formes multiples où elle se cache. Il ne peut y avoir qu'une religion véritable, par la raison bien simple que deux propositions contradictoires ne sauraient être également vraies; et par conséquent cette religion véritable est la seule qui puisse conduire l'homme à sa fin, comme la véritable logique est la seule qui puisse empêcher l'homme de déraisonner, et la véritable arithmétique la
(1) Censure de VÉmile par la Sorbonne, prop., xxiv et xxxiu.
seule qui puisse lui apprendre à ne pas se tromper dans ses calculs. Cette maxime, « hors l'Église pas de salut », est avant tout une maxime de sens commun : la nier, parce qu'elle refuse à l'erreur un pouvoir qui n'appartient qu'à la vérité, c'est retomber dans la confusion panthéistique que je signalais tout à riieure. Mais entendons-nous bien sur le sens et a portée de cette maxime : elle signifie qu'il n'y a pas de salut pour ceux qui se trouvent hors de l'Église sciemment et volontairement; car la bonne foi excuse ceux qui se trompent, et l'ignorance involontaire exclut la culpabilité. C'est ainsi que le Chef de l'Église interprète la formule dans l'un des documents auxquels il renvoie pour l'intelligence des propositions condamnées, et vous me permettrez de placer sous vos yeux ces paroles explicatives, ne serait-ce que pour vous faire voir comment l'on doit interpréter une Encyclique, lorsqu'on croit pouvoir s'en mêler.
« Nous voulons exciter votre sollicitude et votre vigilance épiscopale, afin que dans la mesure de vos forces, vous chassiez de l'esprit des hommes cette opinion impie et funeste que le chemin du salut éternel peut se trouver dans toutes les religions. Démontrez avec cette habileté et cette science par lesquelles vous excellez, démontrez aux peuples confiés à vos soins que les dogmes de la foi catholique ne sont nullement contraires à la miséricorde et à la justice de Dieu. Il faut en etïet admettre de foi que, hors de l'Église apostolique romaine, personne ne peut être sauvé, qu'elle est l'unique arche du salut, que celui qui n'y serait point entré périra par le déluge ; mais il faut également tenir pour certain, que ceux qui sont à l'égard de la vraie religion dans une ignorance invincible n'en porteront aucunement la faute aux yeux du Seigneur. Maintenant, qui oserait s'arroger le pouvoir de marquer les limites de cette ignorance, suivant le caractère et la diversité des peuples, des pays, des esprits, et de tant d'autres choses? Lorsque, affranchis de ces entraves corporelles, nous verrons Dieu tel quil est,
nous comprendrons par quel lien étroit et beau sont unies en Dieu la miséricorde et la justice (1). »
Voilà, Messieurs, comme s'exprime l'Église sur le sort de ceux qui vivent en dehors d'elle. Elle affirme le principe, car si elle cessait de l'affirmer, elle se renierait elle-même; mais elle s'en remet à Dieu du soin de l'appliquer. Elle déclare que la vraie religion est seule capable de sauver les hommes ; et cette déclaration, il n'y a que les athées et les panthéistes qui puissent la repousser sans être inconséquents; mais en proclamant qu'en dehors de la vraie religion il n'y a pas de salut, elle enseigne également que nul ne sera condamné pour l'avoir ignorée sans qu'il y eût de sa faute. Elle répète avec Clément d'Alexandrie : « A qui n'a jamais entendu parler du Verbe, il sera pardonné en faveur de son ignorance; » et par là elle donne à nos espérances une grande ouverture. Pas de fausse sécurité pour les consciences : cela ne servirait de rien; nos raisonnements ne sauraient changer l'essence des choses. Mais aussi pas de rigueurs inutiles, car nous n'avons pas le droit de porter contre qui que ce soit une sentence que Dieu s'est réservée. Du moment que la doctrine est sauve, que les principes demeurent hors d'atteinte, la tâche de l'Église est terminée. Là commencent les jugements de Dieu, là s'ouvre le champ de sa miséricorde; or ces jugements sont impénétrables, et ce champ est illimité.
(i) AUoculioa Singulari quadam, Consistoire du 9 décembre 1854.