HUITIÈME LEÇON
Le Traité du Pédagogue. — Après avoir détaché les païens des erreurs de leur passé, Clément veut les initier à la vie de la foi par l'action salutaire de la discipline évangélique. — La catéchèse ou l'instruction morale succédait, dans l'enseignement du Didascalée, à la critique des religions et des systèmes philosophiques du monde païen. — Le Verbe, précepteur de l'humanité. — Comment l'éducation du chrétien se fait dans l'Église, qui est la famille spirituelle du Verbe incarné. — Belle poésie de langage dans le premier livre du Pédagogue. — L'Église mère et vierge tout ensemble. — Elle nourrit les chrétiens du lait de la doctrine, et développe en eux la vie surnaturelle par le moyen des sacrements. — Le premier livre du Pédagogue est l'une des productions les plus originales de l'éloquence chrétienne.
Messieurs,
En achevant la critique des religions et des systèmes pliilosophiques de l'antiquité païenne, Clément d'Alexandrie avait rempli la première partie de sa tâche. Vous vous rappelez, en effet, le plan général que révèle l'ensemble de ses ouvrages, et qu'il se proposait de suivre dans son enseignement. Détacher les païens des erreurs de leur passé, les initier à la vie de la foi par l'action salutaire de la discipline évangélique, pour les diriger ensuite dans les voies de la science et de la perfection chi^étienne, telle est la marche quil avait adoptée, conformément aux lois nécessaires du progrès intellectuel et moral. De ces trois degrés, le premier était franchi, et il ne restait plus au chef de l'école d'Alexandrie qu'à tirer les conclusions de son travail. Le respect de la vérité, l'estime que commande la vertu, le sentiment de la
dignité humaine, tout, jusqu'à leur intérêt propre, faisait un devoir aux païens de renoncer à des superstitions dégradantes pour embrasser la foi. Quant à la philosophie grecque, il est vrai que son rôle avait été considérable dans les siècles antérieurs au christianisme ; et ce rôle, Clément se gardait bien de l'amoindrir, comme nous l'avons vu. Maisenfin, elleaussi avait manqué le but ; elle s'était montrée impuissante à guérir les maux de l'humanité. Quelques étincelles du Verbe, un petit nombre de vérités mêlées à beaucoup d'erreurs, c'est à quoi se réduisait son enseignement. Il en est de la philosophie grecque, disait Clément, comme des noix, où tout n'est pas bon à manger '!). «Elle ressemble, écrivait-il ailleurs, à la flamme d'une lampe que les hommes allument artificiellement avec les rayons dérobés au soleil. Mais depuis la prédication du Verbe, cette simple lumière a brillé dans toute sa splendeur. Tant que dure la nuit, la flamme, dérobée au soleil, a son utilité dans l'intérieur des maisons; arrive le jour, et, avec lui, une autre lumière. C'est ainsi que la nuit, étendue sur le genre humain, a fait place aux clartés du soleil qui éclaire les intelligences (2). » 11 serait donc peu raisonnable de retournera ce pâle flambeau de la science humaine, maintenant que les rayons de la sagesse divine ont illuminé le monde.
« Puisque le Verbe lui-même est venu vers nous des hauteurs du ciel, s'écrie l'éloquent écrivain, qu'avons-nous besoin désormais de fréquenter les écoles des hommes? Pourquoi s'inquiéter de ce qu'on enseigne à Athènes, dans le reste de la Grèce et dans l'ionie? Si nous voulons prendre pour maître Celui qui a rempli l'univers des merveilles de sa puissance, et à qui nous sommes redevables de la création, du salut, de la grâce, de la loi, de la prophétie, de la doctrine, nous reconnaîtrons qu'il nous a instruits en toutes choses, et que le monde entier est devenu, par le Verbe, ce qu'étaient Athènes et la Grèce... Cette véritable sagesse que
(1) Stromates i, 1 .
[2) Ibid., V, 5.
les princes de la philosophie n'ont fait qu'insinuer, les disciples du Christ la comprennent et la prêchent à haute voix. (1) »
C'est donc au foyer même de la vérité qu'il faut dorénavant chercher la lumière, au lieu de s'arrêter à ces lueurs vacillantes que la sagesse humaine jetait à travers les ténèbres du monde païen. D'ailleurs, la philosophie grecque n'a jamais eu d'autre mission que de conduire l'homme à la foi ; elle devait prédisposer les esprits à la révélation évangélique. «Les dons intellectuels départis à chaque génération, suivant la convenance des temps, ont été pour elle une instruction préparatoire au Verbe du Seigneur (2). » S'arrêter à cette discipline préalable, c'est en méconnaître le but; partir de la philosophie pour arriver à la foi, c'est prendre le vrai chemin. Ici, Clément pouvait citer l'exemple de ceux qui, comme lui, avaient été amenés à l'Évangile par l'étude delà philosophie.
« Les philosophes qui ont exercé leurs facultés propres par les travaux de l'esprit; qui se sont appliqués avec soin, non pas à une portion, mais à 1 ensemble de la philosophie; qui ont dépouillé tout orgueil pour se laisser guider par Tamour de la vérité à laquelle ils rendent témoignage; qui ont mis à profit ce qu'il y avait de bon dans les systèmes difïérents du leur, pour avancer dans la connaissance, suivant le plan divin de cette ineffable bonté, dont l'action dirige la nature de chaque être vers un état meilleur, autant qu'il est possible ; ces philosophes, dis-je, après avoir eu commerce avec les Barbares non moins qu'avec les Grecs, arrivent à la foi. Cet exercice commun les conduit à une connaissance spéciale (3). »
Cette connaissance spéciale, c'est l'Évangile, auquel la philosophie grecque servait d'introduction, dans la pensée de Clément. En marquant ainsi le passage du paganisme
(1) Exliort. aux Grecs, xi.
(2) Slromates, i. 5.
(3) IbiJ., VI, 17.
i52 TRAITÉ DU PÉDAGOGUE.
scientifique à la foi, l'auteur des Stromates retraçait, outre sa propre histoire, celle de saint Justin, de Tatien, d'Athénagore, de Tertullien, de tous ces hommes que le christianisme trouvait engagés dans une étude consciencieuse des doctrines humaines. Ce qu'il y a d'erroné ou d'insuffisant dans les systèmes philosophiques leur faisait comprendre la nécessité de chercher quelque chose de meilleur; et la part de vérités que renferment ces théories les guidait dans leurs investigations. De cette manière, la philosophie grecque les conduisait à l'Évangile par ses défauts comme par ses qualités. S'ils s'étaient arrêtés au vestibule du temple, au lieu de pénétrer dans l'intérieur, leur procédé eût été illogique ; et c'est, Messieurs^ le reproche que nous sommes en droit d'adresser à cette classe de philosophes modernes qui restent en dehors de la foi, pour s'en tenir à ce qu'ils appellent le spiritualisme indépendant. Certes, nous mettons entre eux et les athées ou les panthéistes la même diilérenceque Clément d'Alexandrie établissait entre les platoniciens et les matérialistes de l'école d'Ionie. Ils défendent comme nous l'idée de Dieu, l'immortalité de l'àme, la distinction du bien et du mal, et mêmC; dans une certaine mesure, le dogme de la vie éternelle. Mais cette tâche une fois remplie, ils opposent une fm de non-recevoir à l'ordre surnaturel, pour se retrancher dans ce petit nombre de vérités fondamentales que la raison peut démontrer par ses propres principes. Or, cette position est insoutenable; car, à moins de nier l'existence d'un Dieu souverainement libre et tout-puissant, il est impossible de lui refuser le pouvoir ou le droit de révéler aux hommes telles vérités, et de leur prescrire tels devoirs qu'il lui plaît. Toute la question se réduit donc à savoir si Dieu a réellement parlé, si cette révélation et cette législation positives existent quelque part. Écarter à priori cette question comme inutile ou peu nécessaire, en présence d'un fait tel que le christianisme, d'un faitqui domine l'histoire du monde, serait une inconséquence qu'on ne peut qualifier trop sévèrement. Tout philosophe ui croit à l'existence d'un Dieu vivant et
personnel est tenu de s'arrêter devant ce lait, de l'étudier avec soin; sinon, il montre que, pour lui aussi, Dieu est un vain mot; il nie implicitement la possibilité d'un ordre surnaturel, c'est-à-dire la liberté et la puissance infinies; et, dans ce cas, la logique, qui n'admet pas de faux-fuyants, ne lui laisse d'autre issue que l'athéisme ou le panthéisme. Il ne sert à rien de dire : Je ne nie pas le christianisme, je ne m'en occupe pas. Ce langage n'a rien de scientifique, c'est un pur paralogisme. Il ne vous est pas permis de passer à côté de la révélation chrétienne sans en examiner les titres; car, d'une part, l'idée de Dieu, que vous voulez maintenir intacte, vous interdit de poser à la volonté divine des limites arbitraires; et, d'autre part, l'Évangile commande l'attention de tout esprit sérieux par la place qu'il a prise dans la vie de l'humanité. Ou ces fins de non-recevoir ne signifient rien, ou elles impliquent une théodicée fausse. En résumé, la philosophie est encore, elle restera toujours, relativement au christianisme, dansles mêmes conditions qu'à l'époque de Clément : elle lui sert d'introduction, ou elle se détruit elle-même en altérant l'idée de Dieu.
Pour achever de convaincre les esprits que le christianisme est le terme auquel doit aboutir la philosophie. Clément s'appuie sur le caractère divin d'une religion qui, à peine établie, s'était propagée dans le monde entier, sans redouter aucune puissance humaine :
(( Les philosophes n'ont plu qu'aux Grecs, et encore pas à tous. Socrate s'est fait écouter de Platon, Platon de Xénocrate, Aristote de Théophraste, Zenon de Cléanthe. Ces hommes n'ont persuadé que leurs adeptes. Mais la parole de notre Maître n'est point restée captive dans l'enceinte de la Judée, comme la philosophie dans les limites de la Grèce. Répandue par tout l'univers, elle a également pénétré chez les Grecs et chez les Barbares, à travers les nations et les bourgades ; elle a converti des familles et des villes entières, elle a vaincu quiconque l'a écoutée, et parmi les philosophes eux-mêmes, il en est un bon nombre qu'elle a conduits à
15 i TRAITÉ DU PÉDAGOGUE.
la vérité. Que la philosophie grecque soit entravée par ciuelque magistrat, la voilà qui s'évanouit sur le champ. Mais notre doctrine, à nous, dès le premier instant qu'elle a été prêchée, a vu se soulever contre elle, rois, tyrans, gouverneurs, magistrats : ils lui ont déclaré la guerre avec une armée de satellites et de complices, afin de nous anéantir autant qu'il était en eux. Qu'est-il arrivé? Elle n'en fleurit que davantage : elle ne saurait mourir à l'instar des doctrines humaines, ni dépérir comme un don sans vigueur, car les dons de Dieu sont marqués de sa force. Elle demeure victorieuse de tout obstacle, mais n'oubliant jamais la prophétie qui lui annonce des persécutions sans fin (1). »
Clément conclut de là qu'une telle œuvre n'a pu s'accomplir en si peu de temps sans une intervention manifeste de la Di\1nité. Il ne reste donc plus aux païens qu'à se dépouiller de leurs erreurs, pour entrer dans la voie unique du salut, qui est la foi. Les idolâtres y trouveront la connaissance du vrai Dieu qu'ils ignorent, et les philosophes l'ensemble de la vérité dont ils ne possèdent qu'une faible partie. Ici, le catéchiste alexandrin change de ton et de sujet. Après avoir exhorté les païens à venir se placersous la conduite du Verbe précepteur de l'humanité, il expose la discipline évangélique €t développe les devoirs de la vie chrétienne. C'est l'objet du livre intitulé le Pédagogue. Ce livre résume les instructions morales qui, dans l'enseignement du Didascalée, succédaient à la critique des religions et des systèmes philosophiques de l'antiquité. Rien de plus naturel ni de plus logique que cette marche. Lorsque, au sortir d'une lutte sanglante, le corps est encore tout meurtri des coups qu'il a reçus, il faut songer tout d'abord à le guérir de ses blessures. La vigueur et la santé parfaite ne lui reviendront qu'à ce prix. Il en est ainsi de l'âme qui secoue le joug des idoles mondaines, pour se vouer au service du Christ. Le néophyte a besoin de trouver dans les rigueurs salutaires d'une forte discipline un
.1) Stromatss, \i, 18; — Exhort. aux Gréa, x.
remède à sa faiblesse. Ce remède, le Verbe, médecin des âmes, le lui procure. Car, dit Clément, il y a dans l'iiomme moral trois choses : les mœurs, les actions et les passions. Or, le Verbe corrige les mœurs, règle les actions et guérit les passions. C'est en remplissant ce triple office qu'il prélude à sa mission de docteur. La véritable science, en eiïet, ne peut s'acquérir qu'autant que l'âme est entièrement purgée de ses affections vicieuses. Cette loi, Clément d'Alexandrie la formule ainsi en tête de son ouvrage :
« Le Pédagogue s'occupe de la pratique et non de la théorie. Son but est de rendre Tâme meilleure et non de l'instruire, de former le sage et non le savant. Ce n'est pas que le même Verbe ne nous ouvre également les trésors de la science; mais il ne débute pas ainsi. Lorsqu'il nous explique et nous révèle les dogmes de la religion, nul doute qu'il n'instruise dans ce moment-là; mais le Pédagogue veutavant tout la pratique; aussi s'efforce-t-il en premier lieu de former nos mœurs... Ce sont deux choses bien différentes que la santé de l'âme et la science : l'une s'obtient par la guérison, l'autre par l'étude. Notre âme est-elle malade? qu'elle ne s'avise pas de vouloir approfondir la doctrine avant d'avoir recouvré une parfaite santé. Car les mêmes prescriptions ne s'appliquent pas à ceux qui veulent s'instruire et à ceux qui sont malades; on donne aux premiers ce qui convient pour la science, et aux seconds ce qui aide à la guérison. Les maladies corporelles exigent le secours du médecin; ainsi le Pédagogue est-il nécessaire aux âmes languissantes pour guérir leurs passions. C'est plus tard seulement, après leur entière purification, qu'elles seront aptes à pénétrer les secrets de la science sous la conduite du Maître, et capables de recevoir la révélation du Verbe (4). »
Ces paroles sont très remarquables, parce qu'elles dénotent chez Clément d'Alexandrie un grand esprit d'observa-
(1) Pédagogue, i. i.
lion, une connaissance profonde dos rapports qui existent entre l'ordre moral et l'ordre intellectuel. En regardant la réforme des mœurs, et la santé de l'âme qui en est le fruit, comme une condition nécessaire pour avancer dans la science des choses divines, l'éloquent catéchiste établit une règle dont l'expérience a de tout temps démontré la justesse. Certes, il est bien éloigné de prétendre qu'aucune espèce de connaissance ne doive précéder l'action, et qu'il faille mettre le christianisme en pratique avant toute étude préliminaire. Ce serait là un mysticisme mal entendu, qui intervertirait l'ordre et le rôle des facultés de l'âme. Clément s'adresse à des néophytes ou à des catéchumènes qui viennent de passer du paganisme à la foi, et qui aspirent à la science. Or, pour parvenir à celte intelligence plus élevée de la doctrine, que faut-il au préalable? Une sorte de thérapeutique spirituelle qui guérisse l'âme de ses blessures et de ses maladies. Ce régime préparatoire fait disparaître les obstacles qui s'opposent à l'illumination de l'homme par le Verbe; car le Verbe ne se réfléchit que dans un cœur pur. En s'exprimant de la sorte. Clément développait ce mot du Sauveur que nous lisons dans l'Évangile de saint Jean : Qui facit veritaiem, venit ad lucem : « Celui qui fait les œuvres de la vérité arrive à la lumière (1). » Grande parole qui éclaire tout l'horizon du monde moral ! Pour bien comprendre l'Évangile, il faut commencer par le mettre en pratique; et la vérité apparaît dans tout son jour à qui sait en accomplir les œuvres. L'esprit n'acquiert sa véritable force qu'à la condition de dominer les sens; car « l'homme animal, dit saint Paul, ne perçoit pas ce qui est de l'esprit de Dieu (2j : » il saisira tout ce qui est matériel, terrestre, purement humain; mais le sens du divin, du surnaturel lui fait défaut. Tant que la discipline chrétienne n'a pas rendu à l'âme sa santé, les passions la retiennent dans les ténèbres : ce sont des vapeurs malsaines
(1) s. Jean, m, 21.
(2) V aux Cor., ii, 14.
LE VERBE PRÉCEPTEUR DE l'hUMANITÉ. 157
qui montent au cerveau de l'homme, et qui ofïusquent la vue de rintelligence. Une pareille âme n'a pas d'ailes, dirait Clément d'Alexandrie après Platon (1) ; elle ne sait pas prendre son vol vers les régions supérieures. Ces ailes, la vertu seule peut les donner et les faire croître. Je regarde comme l'un des mérites de Clément d'avoir si bien marqué rinlluence des dispositions morales sur le développement de l'esprit, et la nécessité de se soumettre à la discipline évangélique pour arriver au sommet de la connaissance. L'école d'Alexandrie, si ardente pour la spéculation, n'en a pas moins compris que la pratique des vertus chrétiennes est la meilleure préparation à la science des choses divines. Origène parlera comme son maître, et cette haute psychologie montre avec quelle sûreté de coup d'œil ils avaient saisi l'un et l'autre les rapports de rintelligence et de la volonté.
D'après le préambule du Pédagogue, vous devinez déjà l'idée et le but de l'ouvrage qui porte ce titre. Le christianisme est l'école où l'homme reçoit son éducation divine; et le maître qui enseigne dans cette institution vaste comme le monde, c'est le Verbe précepteur du genre humain. « Notre pédagogue, dit Clément aux catéchumènes, est semblable à Dieu son Père, dont il est le Fils impeccable, irrépréhensible. Son âme est exempte de toute passion. C'est un Dieu sous forme humaine, qui ne connaît pas de souillure, ministre de la volonté paternelle, Verbe Dieu qui est dans le Père, qui est à la droite du Père, qui reste Dieu sous la tigure qu'il a revêtue. 11 est pour nous une image pure et sans tache, que tous nos efforts doivent tendre à reproduire dans notre âme (2). » Nous avions besoin d'un modèle qui pût nous montrer la perfection d'une manière sensible : « Le Verbe s'est incarné pour nous enseigner tout ensemble la pratique et la théorie delà vertu (3). » Nous errions dans les ténèbres de cette vie, cherchant un guide sûr et fidèle : « Le Verbe s'est
(1) Stroviat.'s, v, 13.
(2) Pédag., 1, 2.
(3) Ibid., 1, 3.
fait notre conducteur [i). » Les maladies de notre âme appelaient la guérison : « Le Verbe est devenu le médecin des infirmités humaines (2). » Ce rôle, il le remplissait déjà dans l'ancienne loi, par l'organe de Moïse et des prophètes; car le Verbe a été de tout temps le précepteur du genre humain. Mais la pédagogie mosaïque avait la crainte pour mobile; l'institution chrétienne est une loi de grâce et d'amour (3). Pour décrire l'éducation divine que l'homme reçoit au sein du christianisme, Clément déploie cette richesse d'imagination qui donne à son langage tant de relief et de poésie :
« Qu'est-ce que l'éducation divine ? se demande-t-il. C'est une direction que la vérité nous imprime pour nous conduire à la contemplation de Dieu. C'est un tableau d'actions saintes qu'elle nous met sous les yeux pour nous faire persévérer jusqu'à la fin. De même que le général veille au salut de la phalange qu'il commande, de même que le pilote dirige son gouvernail de manière à sauver les navigateurs, ainsi le Pédagogue se montre-t-il plein de sollicitude pour nos intérêts, en amenant ses enfants à suivre un régime salutaire. Bref, tout ce que nous demanderons raisonnablement à Dieu nous sera accordé si nous obéissons au Pédagogue. Semblable au pilote qui ne cède pas toujours aux vents, mais qui fait face à la tempête en lui présentant la proue du navire, le Pédagogue résiste au souffle inconstant des lois de ce monde ; il n'expose pas plus son enfant au choc violent et brutal des passions, que le pilote n'abandonne son vaisseau à la fureur des flots. Il ne déploie les voiles qu'au vent prospère de la vérité, et il tien^ d'une main ferme le gouvernail de son enfant, je veux dire qu'il s'empare de ses oreilles pour en éloigner le mensonge, jusqu'à ce qu'il l'ait conduit sain et sauf au port céleste (4). »
(1) Pédag., i, 3.
(2) Ibid., I, 2.
(3) Ibid., 1,7, 11.
(4) Ibid., 1, 7.
LE VERBE PRÉCEPTEUR DE l/lIUMAMTE. 159
Je ne saurais mieux comparer le premier livre du Pédagogîic qn'3LUx Méditations chrétiennes de Malebranche. L'idée générale est la même de part et d'autre, et la brillante imagination des deux écrivains achève le rapprochement. A l'exemple de Clément d'Alexandrie, avec qui d'ailleurs 11 a tant d'alTmité, Malebranche pose en principe que le Verbe est le maître unique de l'humanité, soit qu'il éclaire tout homme en tant que raison universelle des esprits, soit qu'il enseigne comme sagesse incarnée. Le Verbe, dit-il, parle aux hommes en deux manières : ou bien il parle à leur esprit immédiatement et par lui-même, ou bien il parle à leur esprit par leurs sens. En tant que raison universelle et lumière intelligible, il éclaire intérieurement tous les esprits par l'évidence et la clarté de sa doctrine ; comme sagesse incarnée et proportionnée à leur faiblesse, il les instruit par la foi, c'est-à-dire par les Écritures saintes et l'autorité visible de l'Église (1). Ce double mode d'illumination ou d'enseignement, l'auteur des Méditations chrétiennes l'expose et le développe sans omettre aucun détail. Il y a sans doute, dans ces pages si élevées et parfois si lumineuses, quelques exagérations qui tiennent à la théorie de l'auteur sur la vision en Dieu ; mais le célèbre métaphysicien ne se trompe pas en rapportant au Verbe l'origine de toutes nos connaissances, et en distinguant le Maître intérieur qui se fait entendre à nous dans le silence de lame et le Maître extérieur qui nous parle par la Voix de l'Église. C'est avec raison que, voulant retracer l'action intime du Verbe sur la conscience, il s'écrie : « Oui, lumière du monde, je le comprends maintenant; c'est vous qui nous éclairez, lorsque nous découvrons quelque vérité que ce puisse être ; c'est vous qui nous exhortez, lorsque nous voyons la beauté de l'ordre ; c'est vous qui nous corrigez, lorsque nous entendons les reproches secrets de la raison; c'est vous qui nous punissez ou nous consolez, lorsque nous sentons intérieure-
(1) Méditations chrétiennes, m, 2.
ment des remords qui nous déchirent les entrailles ou ces paroles de paix qui nous remplissent de joie (1). » Clément d'Alexandrie avait décrit à peu près dans les m.êmes termes roffice du Yerbe précepteur de l'humanité. « Notre divin Pédagogue, disait-il, emploie toutes les ressources de sa sagesse pour nous sauver: il avertit, réprimande, blâme, accuse, menace, guérit, promet ou accorde ses faveurs, ne négligeant rien pour mettre un frein à nos passions désordonnées (2). » Il y a cependant une différence entre le point de vue où se place le philosophe chrétien du ii' siècle, et la manière dont l'auteur des Méditations chrétiennes envisage l'action du Verbe sur les intelligences. Malebranche s'attache surtout à recueillir la voix du Maître parlant à l'homme dans le secret de la conscience ; Clément, au contraire, fait ressortir de préférence le ministère de la sagesse incarnée et rendue visible au milieu du monde; tout le premier livre du Pér/^^ogfw^ porte sur ce mode d'instruction plus approprié à l'homme devenu terrestre et charnel. Ce n'est pas que Malebranche méconnaisse la nécessité d'un enseignement extérieur pour l'éducation religieuse de l'humanité : cette nécessité, il la proclame ainsi dans ses Entretiens sur la métaphysique :
« Ne savez-vous pas, Ariste, que la raison elle même s'est incarnée pour être à la portée de tous les hommes, pour frapper les yeux et les oreilles de ceux qui ne peuvent ni voir ni entendre que par leurs sens? Les hommes ont vu deleurs yeux la sagesse éternelle, le Dieu invisible qui habite en eux. Ils ont touché de leurs mains, comme dit le bienaimc disciple, le Verbe qui donne la vie. La vie intérieure a paru hors de nous, grossiers etstupidesquenous sommes, afin de nous apprendre d'une manière sensible et palpable les commandements éternels de la loi divine : commandementsqu'elle nous faitsans cesse intérieurement, et que nous n'entendons point, répandus au dehors comme nous sommes.
Ne savez-vous pas que ces grandes vérités que la foi nous
(1) Ibid., II, 15.
(2) Pédag., i, 9.
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enseigne sont en dépôt dans l'Église, et cjue nous ne pouvons les apprendre que par une autorité visible émanée de la sagesse incarnée? C'est toujours la vérité intérieure qui nous instruit, il est vrai ; mais elle se sert de tous les moyens possibles pour nous rappeler à elle, et nous remplir d'intelligence (1). »
Cet enseignement du Vgrbe parlant dans les Écritures et par l'Église, le catéchiste alexandrin l'appelle une pédcifjogie divine. « Le seul moyen de devenir parfait, dit-il, est d'accepter le Christ pour chef, et de faire partie de son Église (2). » Le langage de Clément est d'une douceur et d'une délicatesse admirables, lorsqu'il s'agit d'expliquer cette enfance spirituelle du chrétien qui se laisse diriger par le Verbe précepteur de l'humanité. Ce mot signifie l'inexpérience du mal, la facilité à oublier les injures, la promptitude à courir audevant de la vérité, l'absence de tout fiel, la franchise et la droiture du caractère. Ne connaître que Dieu seul pour père, être simple, ingénu, innocent, sans artifices ni détours, tels sont les caractères de la véritable enfance. Oui, ce titre d'honneur nous convient à nous, les disciples du Verbe, car notre vie ressemble à un printemps perpétuel : la vérité qui est en nous ne connaît pas de vieillesse; elle renouvelle notre vigueur par ses enseignements. La sagesse fleurit toujours, et bannit la décrépitude. Ici, le souvenir de l'Église, cette mère du chrétien, vient se joindre à l'idée de la paternité divine, pour inspirer à Clément une page ravissante de fraîcheur et de poésie :
« Gomme les enfants qui se réunissent autour de leur mère, ainsi cherchons-nous notre mère l'Église. Tout ce qui est faible et délicat nous intéresse, nous charme, nous attendrit par cette faiblesse même qui réclame notre secours: à la vue de ce petit être, la colère se change en bienveillance. De môme que les pères et les mères n'ont rien de plus doux que de voir auprès d'eux leur progéniture : les chevaux, leurs
(1) Entretiens sur la métaphysique, v, y. {^l)Pédag.,i,l.
jeunes poulains; les vaches, leurs génisses ; les lions, leurs lionceaux; la biche, son faon; l'homme, son enfant, ainsi le Père commun de tous les êtres accueille-t-il avec plaisir ceux qui se réfugient dans son sein. Les voyant pleins de douceur et régénérés par l'Esprit, il les adopte pour ses fils, il les aime, il les secourt, il combat pour eux, il les appelle ses petits enfants (1). »
Ces images gracieuses, Clément les sème à profusion dans le cours de l'ouvrage. Il compare la société chrétienne à une famille où règne une joie inaltérable, où le père sourit aux jeux de ses enfants ; car, dit-il, nous devons nous réjouir à cause de notre délivrance, et dans l'attente des biens célestes. Sous la figure d'isaac et de Rébecca, il découvre un hymen plus auguste, celui du Verbe avec l'Église. « 0 miracle mystique, s'écrie-t-il ! Un est le Père de toutes choses, une la Raison universelle, un le Saint-Esprit qui est partout. Une aussi est la mère-vierge, je veux dire l'Église, car il m'est doux de lui donner ce nom. Elle est vierge et mère tout ensemble, pure comme une vierge, aimante comme une mère (2). » C'est là, Messieurs, un magnifique langage, qui depuis lors s'est retrouvé plus d'une fois dans la bouche des grands maîtres de Téloquence sacrée. Pour ne citer qu'un exemple, il me suffira de rappeler combien Bossuet se plaît dans ses écrits à développer ces titres de vierge, d'épouse, de mère, appliqués à l'Église ; avec quel enthousiasme il célèbre en elle la compagne fidèle de Jésus-Christ, la dispensatrice de ses grâces, la directrice de sa famille, la mère toujours féconde, et la nourrice toujours charitable de ses enfants (3). On me dira peut-être : vous vous passionnez pour une idée métaphysique, vous embrassez des chimères; comment peut-on aimer un être collectif? Cela ne se saisit
(1) Pedag., i, 5.
(2) Ibid., 1, 6.
(3) Édit. de Vers., t, XXXVIII, p. 388; — Item, XV, p. 563, Pensées chrétiennes et morales — XVII, p. 580 et suiv. Oraison funèbre du père Bourgoin — XI, 582, Se7'mon sur le caractère des deux alliances, etc.
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pas; cela n'a ni chair ni os. — Voilà bien ce scepticisme désolant qui ne croit plus à la poésie de lïune, qui ne comprend rien aux grands attachements de l'homme pour les choses de l'esprit. Ainsi ne parlaient pas nos pères, eux qui dans leur vieux langage avaient créé cette belle expression : « Notre mère sainte Église. » Ce qu'ils aimaient dans l'Église, c'est la vérité incarnée en elle, la justice qu'elle proclame au milieu du monde, le dévouement dont elle est la source et l'inspiratrice. Ce qu'ils aimaient dans l'Église, c'est l'union des intelligences par la foi, et celle des cœurs par la charité ; c'est la direction de toutes les volontés vers une seule et même fin. Ce qu'ils aimaient dans l'Église, c'est l'héroïsme moral qui s'y déploie sous toutes les formes depuis l'origine : c'est l'âme humaine rendue à sa dignité, la conscience affranchie du joug de l'erreur, la famille rétablie sur ses bases, l'État ramené à ses vraies limites, le pouvoir changé en service, l'obéissance devenue un honneur et un mérite, les individus et les peuples éclairés sur leurs destinées et formant une grande famille de frères. A la vue de tels résultats, leur cœur s'enflammait d'amour pour la divine institution qui les avait produits. Ils la personnifiaient dans l'élan de leur foi ; ils lui appliquaient ce que les langues humaines ont de plus expressif et de plus délicat. La voyant faible, au milieu des pouvoirs de la terre, ils disaient : l'Église est une femme; l'insulter serait une lâcheté; son honneur est notre honneur à tous. La voyant travailler avec tant de zèle à l'éducation des peuples, ils disaient : l'Églis'e est une mère; elle en a la tendresse et le dévouement. La voyant combattre sans relâche l'erreur et le vice, ils disaient : l'Église est ime vierge ; nous qui sommes ses enfants, nous pouvons faillir, mais elle est pure et sans tache ; ni l'erreur ni le vice ne prévalent contre elle. Cette sublime poésie de langage peut surprendre ceux qui ne la comprennent pas; mais quiconque se flatte d'avoir, je ne dirai pas le culte, mais le moindre souci des choses de l'esprit, devra reconnaître que s'il est une noble passion sur la terre, c'est la
passion du vrai, la passion du bien ; et que l'enthousiasme est légitime quand il a pour objet la plus haute représentation du droit, de la justice et de la vérité.
Lorsqu'on se renferme dans les limites étroites d'un naturalisme prosaïque, il ne faut pas s'approcher de Clément d'Alexandrie ; car la poésie religieuse déborde dans ses ouvrages. Partant de cette idée que la société chrétienne est une famille où l'Église, épouse du Verbe, remplit les fonctions de mère, il poursuit jusque dans les moindres détails ce parallèle entre l'ordre humain et l'ordre divin. La mère donne naissance à l'homme ; TÉglise enfante le chrétien par le baptême. On ne saurait mieux décrire le caractère et les effets du premier des sacrements :
« Baptisés, nous recevons la lumière ; illuminés, nous devenons enfants de Dieu ; enfants de Dieu, nous devenons parfaits ; parfaits, nous devenons immortels. » « Je l'ai dit : vous êtes tous des dieux et des fils du Très Haut. » Cette opération reçoit divers noms. On l'appelle tour à tour, grâce, illumination, perfection, baptême. Baptême, parce qu'elle lave et efface nos fautes; grâce, parce qu'elle remet les peines dues au péché ; illumination, parce qu'elle nous communique cette lumière sainte et salutaire au moyen de laquelle nous pénétrons les choses divines ; perfection, parce qu'il ne manque rien à celui qui en a reçu l'effet... A peine Thomme est-il régénéré el illuminé que, suivant la signification même du mot, il est sur-le-champ affranchi des ténèbres, pour recevoir la lumière à partir de ce moment-là. Nous ressemblons à des hommes qui viennentde sortir d'un profond sommeil, ou plutôt à des malades qui, faisant tomber une taie de dessus l'œil, ne se donnent point par cet acte la lumière qu'ils n'ont pas, mais ne font que rendre la liberté à leur prunelle en la débarrassant de l'obstacle qui les empêchait de voir. Ainsi le baptême, en nous purifiant de nos péchés, qui sont comme d'épaisses ténèbres, ouvre notre âme à la lumière de l'Esprit-Saint. Libre et dégagé de toute entrave, l'œil de l'âme devient lucide, sous l'action de
LE VERBE PRÉCEPTEUR DE l'hUMANITÉ- 165
l'Esprit-Saint qui descend du ciel sur nous, et qui seul nous rend capables de voir clairement les choses divines... Le baptême du Verbe lave tous nos péchés, de telle sorte qu'il ne reste plus en nous un vestige de mal. (1) »
Ainsi, dans cette famille spirituelle dont le Verbe est le père, l'homme naît à la vie surnaturelle et divine par le baptême. « Mais, reprend Clément, il est juste que celui qui donne la vie prenne soin de nourrir aussitôt l'enfant auquel il l'a donnée ; et comme la régénération du chrétien est toute spirituelle, il faut que sa nourriture le soit également ("2). » L'Église donc nourrit ses enfants nouveau-nés du lait de la parole qu'elle tient du Verbe. Et ne soyez pas étonnés, Messieurs, de ces rapprochements si détaillés entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel. Ce n'est pas à tort que le docteur alexandrin compare la vie de l'âme avec celle du corps ; il y a là des harmonies profondes qu'on ne saurait assez étudier, et qui témoignent de l'unité du plan divin. Si l'auteur du Pédagogue traite ces matières délicates avec une grande liberté de style, il sait y apporter en même temps une chasteté de langage d'autant plus remarquable qu'elle est moins afl'ectée. Omnia munda miindis, disait saint Paul, « tout est pur pour ceux qui ont le cœur pur; mais pour les impurs et les infidèles rien n'est pur ; leur esprit et leur conscience sont souillés (3). » Une pruderie poussée à l'extrême n'est pas toujours l'indice d'un spiritualisme sincère, et il arrive bien souvent que le vice s'effarouche des expressions simples et naïves qu'emploie la vertu. Tel écrivain moderne qui n'hésiterait pas à signer le roman lo plus obscène, criera au scandale parce que le Cantique des cantiques résume sous la forme d'un épithalame le colloque spirituel de Tâme avec Dieu; et Ton a vu récemment, dans un livre intitulé la Bible de riiumanité, une imagination sénile essayer de salir ces pages qui avaient inspiré à saint Bernard un chef-d'œuvre
{l)Pédag., i, G.
(2) Ibid, I, (3.
(3) Ép. à Tite, I, 15.
d'éloquence pure et suave. L'Écriture sainte ne connaît pas ces détours que le vice aime à prendre pour donner le change sur ses vrais sentiments, ni ces indignations simulées qui servent si aisément de masque aux licences de l'esprit et aux désordres du cœur. Avec cette ingénuité qui prête tant de charme au langage d'une âme vertueuse, les écrivains sacrés n'hésitent pas à emprunter leurs images aux lois de la nature humaine, à l'union de l'homme avec la femme, aux scènes les plus intimes de la vie de famille. Ceux-là seuls cherchent le mal partout, qui sont habitués à le trouver en eux-mêmes : ayant appris à ne plus se respecter, ils s'imaginent difficilement que les autres puissent avoir droit au respect. L'auteur de la Piicelle crOrléans se scandalisait du style franc et ouvert de la Bible : il devait en être ainsi. Les Pères de l'Église, au contraire, ces écrivains si chastes d'esprit et de cœur, ignoraient de pareils scrupules: ils aimaient à transporter dans leurs écrits et à développer ces allégories tirées des lois et des opérations de la nature. Car enfin, ne l'oublions pas, tout ce que Dieu a établi est saint et pur : l'homme peut abuser des institutions du Créateur; mais elles n'en restent pas moins dignes d'honneur et de vénération. C'est pourquoi Clément d'Alexandrie ne craint pas de chercher dans la génération de l'homme, dans les rapports de l'enfant avec sa mère, autant de comparaisons pour expliquer la paternité du Verbe et la maternité de l'Église. Sans doute, je dois le reconnaître, il y a quelques raffinements de mysticité dans ses réflexions sur l'origine du lait et du sang, sur les propriétés de ces deux substances ; la dissertation qu'il fait à ce sujet peut paraître trop longue et trop subtile. Mais, en général, il applique avec bonheur à l'ordre spirituel les phénomènes qu'il observe dans la nature : par exemple, lorsqu'il compare le lait à la prédication de la parole divine qui coule et se répand de tous côtés, à la nourriture spirituelle qui, elle aussi, est douce, succulente et blanche comme le jour du Christ; lorsqu'il montre avec quel soin Dieu, le père et le nourricier de tous les êtres, a
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élaboré cet aliment des âmes, qui n'est autre que le Verbe(l). Tout cela est ravissant de grâce et de piété. D'ailleurs, l'Église primitive ouvrait la voie à ces effusions de la poésie religieuse, en donnant aux néophytes du lait et du miel, comme symboles de l'innocence et de la douceur des m.œurs chrétiennes.
Vous comprenez, Messieurs, qu'en parlant de l'alimentation spirituelle du chrétien, l'éloquent catéchiste ne pouvait passer sous silence la nourriture mystérieuse qui vient s'ajouter au lait de la doctrine pour fortifier les âmes, jo veux dire l'Eucharistie. Mais ici les formes trop fuyantes du style allégorique nuisent un peu à la précision du discours; et la pensée de l'auteur ne garde pas toute sa consistance sous ce ilôt de métaphores oii elle se trouve comme noyée. Les calvinistes nont pas manqué d'abuser du tour figuré que l'écrivain mystique emploie de préférence dans le premier livre du Pédagorjue. En prêtant leur opinion au théologien du deuxième siècle, ils ont méconnu deux choses :^ le caractère particulier aux écrits de Clément, et la discipline du secret, applicable surtout dans un ouvrage plus spécialement destiné aux catéchumènes. Il suffit de citer les propres paroles de l'auteur, pour montrer qu'il mettait le plus orand soin à observer une loi restée en vigueur jusqu'au quatrième et au cinquième siècle. Même dans les Stromntes, où il expose la partie la plus élevée de l'enseignement chrétien, il ne touche qu'avec une extrême réserve à certains côtés de ladoctrino. a Les mystères, dirat-il, doivent se confier à la parole, et non à l'Écriture... Il est des choses que mon livre ne fera qu'insinuer. J'insisterai davantage sur les unes; je me contenterai de mentionner les autres. Je parlerai à mots couverts ; je manifesterai ma pensée en l'enveloppant d'un voile ; j'enseignerai par mon silence (2). » — « En voilà suffisamment, écrira-til ailleurs, pour qui a des oreilles. Il ne faut pas, en effet,
(1) Pédag., i, 6.
(2) Stromates, i, 1.
développer le mystère, mais l'indiquer autant qu'il est nécessaire pour réveiller le souvenir dans ceux qui participent à la connaissance d) » Certes, on conçoit fort bien qu'un auteur, animé de pareilles intentions, n'ait pas jugé à propos de dévoiler par écrit le plus auguste des mystères du christianisme: pour s'en étonner, il faut n'avoir jamais étudié les ouvrages de Glém.ent d'Alexandrie. Ajoutez à ce respect profond de la discipline du secret, le goût prédominant du maître d'Origène pour l'allégorie, sa tendance à faire ressortir le côté spiritualiste et mystique de la doctrine, et vous n'aurez aucune peine à vous rendre compte de ses élévations poétiques sur l'Eucharistie. Tout ce qu'on peut exiger de lui, c'est qu'il explique le texte sacré de telle façon que le sens métaphorique n'exclue pas le sens littéral. Or, vous allez juger par le passage que je vais vous lire, si la doctrine de l'Église sur la présence réelle n'est pas clairement énoncée dans ces formules si énergiques et si hardies :
c( 0 saint enfantement! ô langes sacrés ! Le Verbe est tout pour l'enfant qu'il a engendré : il est père, mère, précepteur, nourricier. Mangez ma chair, dit-il, et buvez mon sang. Cette nourriture adaptée à nos besoins, le Seigneur nous la fournit: il présente sa chair, il verse son sang, de telle manière que ses enfants ne manquent de rien pour croître. 0 mystère contraire à toutes les apparences ! Il nous ordonne de déposer l'ancienne corruption, la corruption charnelle, comme aussi de renoncer à l'ancienne nourriture. Nous devons adopter un nouveau régime de vie, celui du Christ, recevoir le Sauveur, s'il est possible, le déposer en nous, le renfermer dans notre poitrine, afin de régler les passions de la chair. Voulez-vous une explication plus commune de ce mystère? Vous pouvez l'entendre aussi de cette sorte : le Saint-Esprit exprime allégoriquement la chair, car c'est par lui que la chair a été formée. Le sang nous
(1) Stromates, vu, 14.
indique le Verbe ; car, comme un sang riclie, le Verbe s'est répandu pour produire la vie. Or la réunion des deux, c'est le Seigneur, la nourriture des entants; le Seigneur qui est à la fois Esprit et Verbe. Cette nourriture est le Seigneur Jésus, c'est-à-dire le Verbe de Dieu, Esprit fait chair, chair céleste sanctifiée. Cette nourriture est le lait du Père, lait unique pour les enfants. Le Verbe donc, notre ami et notre nourricier, a versé son sang pour nous, sauvant ainsi l'humanité. C'est par lui que nous avons cru en Dieu ; c'est vers le Verbe, cette mamelle du Père, que nous accourons pour puiser le lait qui fait oublier les peines (1). Lui seul, comme de raison, nous dispense le lait de l'amour, à nous qui sommes ses enfants; et ceux-là seuls sont véritablement heureux, qui s'abreuvent à celte mamelle divine (2). »
Si l'on pouvait adresser un reproche à Clément, ce serait d'avoir confié, en cet endroit, les mystères à l'écriture, contrairement à la règle qu'il s'était imposée. Car, malgré l'enveloppe poétique dont il la recouvre, sa doctrine sur la présence réelle ne laisse pas d'être transparente. Certes, s'il n'avait vu dans l'Eucharistie que du pain et du vin, comme les calvinistes, il n'aurait pu sans déraison s'exprimer en termes aussi formels ; il n'aurait pu appeler « miracle mystique, mystère contraire aux apparences », ce qui eût été la chose du monde la plus simple et la plus naturelle, un repas commémoratif où figurent du pain et du vin. «.C'est le Sauveur lui-même, dit-il, que nous recevons, que nous déposons dans notre poitrine ; c'est sa chair et son sang qui nous nourrissent. « Si donc, ici comme ailleurs, Clément se sert, en parlant de l'Eucharistie, des mots allégorie et symbole, ce langage métaphorique n'exclut nullement le sens littéral. L'Eucharistie est en effet, à certains égards, une figure, un symbole, une allégorie. Elle représente et ligure l'immolation sanglante du Sauveur sur la croix ; elle
(1) AaOtxrjSsa [zaÇov •' expression empruntée à Homère (Iliade, x, 83). Ces réminiscences poétiques fourmillent dans les écrits de Clément.
(2) Pédag., \, 6.
symbolise l'union béatifique qui est le terme où doit aboutir l'union sacramentelle ; de plus, les espèces du pain et du Yin sont un emblème de la nourriture renfermée sous ces apparences extérieures. Les expressions de ce genre que l'on rencontre parfois dans les Pères de l'Église n'ont absolument rien qui nous gêne ; nous les acceptons sans le moindre scrupule, et nous les répétons dans le même sens. Seulement, nous ajoutons avec les Pères que l'Eucharistie n'est pas une simple figure, une pure représentation, un symbole vide de réalité ; sous ce symbole, sous ce signe, sous cet emblème il y aune haute réalité, une réalité substantielle, qui n'est autre que le Sauveur lui-même. « Car, dit Clément dans un autre passage, notre esprit est véritablement uni à l'âme qu'a prise le Verbe ; et notre chair au Verbe, elle pour laquelle le Verbe s'est fait chair (1). » Cette union véritable de notre chair avec le Verbe n'aurait aucun sens, si l'auteur n'admettait pas que le chrétien participe réellement au corps et au sang du Seigneur. Lors donc que Clément appelle le sang du Sauveur un sang pneumatique, il veut tout simplement écarter l'idée dune m and u cation grossière et charnelle. La communion eucharistique est, en effet, une communion spirituelle, et ses efîets sont de même nature : ce qui n'empêche pas cette union mystérieuse d'avoir pour objet une réalité substantielle; elle ne serait plus véritable, si tout se réduisait à un pur signe. Vous le voyez, Messieurs, ni la doctrine de Clément, ni sa terminologie n'ont rien de contraire à l'orthodoxie catholique. Non seulement il célèbre avec enthousiasme la vertu sacramentelle de l'Eucharistie, mais encore il lui attribue le caractère d'un vrai sacrifice. « Melchisédech, dit-il, roi de Salem, pontife du Dieu Très Haut, offrit le pain et le vin comme une nourriture sanctifiée, en figure de l'Eucharistie (2). » Si le sacrifice de iMelchisédech est le type de l'Eucharistie, il faut évidemment que celle-ci soit à son
(1) Pédar/., 11. 2.
(2) Stromates, iv. 25.
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tour une véritable oblation ; et comme la chose figurée est supérieure à ce qui la figure, l'oblatlon eucharistique ne saurait se bornera du pain et à du vin matériels: le sacrifice de la loi nouvelle doit nécessairement l'emporter sur ceux de la loi ancienne; sinon, l'argumentation de Clément s'écroule sur sa base.
Le premier livre du Pédagogue est une des productions les plus originales do l'éloquence chrétienne. La hardiesse et la vivacité des images, d'un côté, l'élévation des pensées, de l'autre, contribuent également au mérite de cette belle catéchèse. Clément d'Alexandrie possédait à un degré rare deux facultés qui s'excluent d'ordinaire, mais dont la réunion est d'une fécondité merveilleuse: l'esprit philosophique eU'inspiration du poète. De là ce charme puissant qu'il sait répandre sur la morale et la métaphysique chrétiennes. Dogmes, préceptes, institutions, tout prend sous sa plume un éclat et un relief étonnants. Pour lui, la nature n'a pas de couleurs qu'il ne s'approprie, ni l'histoire de faits qu'il n'applique, pour prêter de la vie et de l'intérêt à son enseignement. Comme Tertullien, il se crée une langue à lui, dont il emprunte les éléments à l'Écriture sainte, aux mystères de l'antiquité païenne, à la philosophie et à la poésie grecques : langue audacieuse, pittoresque, qui ne recule devant aucune métaphore, mais qui par là même n'a pas toujours une précision scolastique. Ce défaut est largement compensé par des qualités supérieures. J'ai dit que le penseur et le poète se rencontrent dans cette nature d'élite ; ajoutez-y l'écrivain mystique qui se joue avec une grâce parfaite sur le terrain de la piété. Or, Messieurs, quand l'élévation de l'esprit, la profondeur du sentiment et la richesse de l'imagination se réunissent dans une harmonie féconde, elles impriment aux œuvres de l'intelligence un cachet d'originalité qui commande l'admiration ; et l'une des plus nobles jouissances du cœur consiste à converser avec les hommes auxquels Dieu a départi ces hautes facultés.
>;euyième leçon
II« et IIP livres du Pédagogue. — Clément veut régler la vie des néophytes jusque dans les moindres détails. — Comment il s'approprie les formules stoïciennes qu'il corrige et dépouille de leur exagération. — La vie raisonnable en regard de la vie sensuelle, — Les rapports de l'àme et du corps, au point de vue de la moralité humaine. — La question des aliments. — Spiritualisme élevé qui éclate dans ces pages où Clément passe en revue les différents actes de la vie commune et ordinaire. — Critique du luxe de l'époque. — En quoi consiste la véritable beauté. — Pourquoi les moralistes chrétiens tonnaient avec tant de force contre l'abus de? jouissances matérielles. — L'Église a posé de tout temps les principes et indiqué les éléments essentiels du vrai progrès et de la vraie civilisation.
Messieurs,
Vous n'avez pas oublié le but que Clément d'Alexandrie se propose dans son traité du Pcda/jogue. S'adressant aux catéchumènes et aux néophytes qui viennent de rompre avec les superstitions du paganisme, il veut leur tracer une règle de vie. A cet effet, il commence par décrire le caractère et la fonction du précepteur dont l'enseignement doit leur servir de guide. Ce précepteur unique, c'est le Fils de Dieu, raison souveraine et sagesse incarnée; le Verbe fait chair qui parle dans les Écritures et par l'Église. C'est à cette haute école que se fait l'éducation du chrétien, sous la direction paternelle du Verbe et par les soins maternels de l'Église. L'assemblée des fidèles ressemble, en effet, aune famille où l'Église, épouse de Jésus-Christ, remplit le ministère d'une mère : elle enfante le chrétien par le baptême ; elle le nourrit par l'Eucharistie; elle l'éclairé pas la doctrine qu'elle tient du Verbe. Car c'est le Verbe qui enseigne dans l'Église, le Verbe
à Ja fois jusle et bon, dont les instructions offrent un admirable mélange de douceur et de sévérité. Pour détourner les hommes du mal et les conduire au bien, il varie sa méthode suivant leurs besoins et leurs dispositions : il emploie tour à tour l'avertissement, le blâme, la louange, la menace, la promesse. 11 aiguillonne, exhorte, presse, encourage, console. Ainsi apparaît-il dans les Écritures, traçant le plan de cette « divine pédagogie », et montrant parla que « la plus grande et la plus royale des œuvres de Dieu, c'est de sauver l'humanité (i). »
Ces principes posés, le catéchiste alexandrin passe à l'application, pour régler la vie des néophytes jusque dans les moindres détails. « Car, dit-il, l'homme formé à l'école du Christ <ioit porter dans chacune de ses actions l'esprit qui l'anime. Démarche, sommeil, nourriture, toute sa manière d'être ou d'agir doit respirer la décence et l'honnêteté. » Le deuxième et le troisième livre du Pédagogue ont pour objet d'inculquer fortement cette discipline extérieure, sans laquelle il n'y a pas d'avancement spirituel. C'est un manuel de vertu, et même de bienséance, à l'usage de ceux qui débutent dans la vie chrétienne. En le composant, Clément n'avait pas le dessein d'initier ses lecteurs à la perfection évangélique. Cette tâche, il la réserve pour les Stromates, où il tracera le portrait du parfait chrétien ou du vrai gnostique. Ici, son travail se borne à marquer les conditions de la vie raisonnable, en opposition avec la vie sensuelle; et à rappeler ces devoirs élémentaires qui sont le fondement de tout l'édifice moral. Nul doute que nous n'ayons sous les yeux la substance des instructions que le prêtre d'Alexandrie faisait aux catéchumènes pour les disposer à la pratique de l'Évangile (2). Retouchées plus tard, et réunies en un corps d'ou-
(1) Pédag., I, 12.
(2) A la fiQ d\i nie livre, l'auteur dit à ceux auxquels il s'adresse : « Puisque nous sommes en ce lieu, il convient de chanter au Seigneur un hymne en action de grâces. » Ces paroles indiquent assez clairement une instruction faite de vive voix dans une assemblée de chrétiens.
vrage, ces instructions sont devenues le traité que nous étudions.
Selon l'habitude qu'il a d'envisager la philosophie comme une préparation à l'Évangile, le moraliste chrétien part de la raison naturelle pour s élever peu à peu jusqu'aux principes de la foi. Rien vivre, dit- il, c'est vivre conformément à la droite raison : tout ce qui lui est contraire est péché; et la vertu consiste à suivre ses.lois. C'est par là que l'homme se distingue des animaux, dont les appétits ne sont pas gouvernés par la raison (1 . Ces fornuiles stoïciennes. Clément n"hésite pas à les adopter comme exprimant le mieux l'idée de la morale naturelle. Mais, en les adoptant, il les corrige ; il a soin d'en bannir ce qu'elles peuvent avoir d'emphatique et d'exagéré. Il les asseoit sur une base certaine, en rattachant la raison de l'homme à la raison divine ou au Verbe dont elle est le reflet, en montrant que la loi morale a son principe et sa source dans la volonté d'un législateur suprême. Ces formules, expression de la conscience, il les applique et les développe d'après les lumières de la révélation chrétienne ; il fait ressortir ce que les exemples et les préceptes du Verbe incarné leur donnent de netteté et de précision. Enfin il leur assure une sanction dans une vie éternelle, récompense du devoir fidèlement accompli. Bref il agit pour la morale stoïcienne de la même manière que pour la métaphysique de Platon. Après avoir déblayé le terrain delà philosophie pure, il y prend pied, il s'y fixe, comme dans une première position, d'où il partira ensuite pour arrivera une théorie et à une pratique plus parfaites. Cette méthode est caractéristique chez Clément d Alexandrie ; elle témoigne, à coup sûr, d'un
(\) Pédag., i, 13. La terminologie de Clément, dans ce chapitre, est toute stoïcienne. Dans les fragments des anciens stoïciens, recueillis par Stobée {Eclog. ethic], nous retrouvons la plupart des mots qu'emploie ici l'auteur du Pédagogue : xa-opOwtjLa, la rectitude parfaite; ::poafjXOv, /.aûr/.ov, le devoir, etc. La définition de la vertu reproduit presque mot pour mot cette phrase que Stobée place dans la bouche des chefs du Portique : • La vertu est une disposition constante de l'âme à se laisser gouverner par la raison dans tout le cours delà vie. »
esprit aussi large que pénétrant. Nous allons le suivre au milieu des instructions (|uil donne aux catéchumènes pour leur apprendre la science de la vie.
J'ai dit, Messieurs, que l'auteur du Pédagogue se propose de régler la vie chrétienne jusque dans les moindres détails. Pour vous en convaincre, il me sutïlrait d'indiquer les sujets qu'il traite successivement. La modération dans le boire et dans le manger ; la simplicité des vêtements et du mobilier ; l'usage légitime des biens de la terre et des productions de la nature; l'honnêteté et la modestie dans les relations de la vie domestique et de la vie sociale; la décence et la gravité dans les exercices du corps, voilà les divers point qu'il discute avec autant de chaleur que d'esprit. Vous comprenez la haute importance de ces préceptes pour des hommes qui avaient participé aux dérèglements de la vie païenne, et qui en gardaient l'exemple devant les yeux; mais l'on peut ajouter également que ces leçons n'ont rien perdu de leur utilité; car la nature humaine conserve les mêmes penchants dans tous les temps et sous n'importe quel climat. Pour le chef du Didascalée, le christianisme est un principe de vie nouvelle qui doit s'étendre à tout homme, et se manifester du dedans au dehors par un enchaînement d'actes conformes à la loi divine (1). Ce n'est pas une sève languissante, paresseuse, sans influence sensible sur le développement de la vie ; mais une vertu active et féconde, qui s'épanouit en fruits de justice et de sainteté. Rien ne doit échappera cette transformation, pas plus l'homme extérieur que l'homme intérieur; car l'un est le retlet de l'autre. Il faut que l'être humain participe dans sa totalité à la rénovation spirituelle. C'est ce que le Sauveur exprimait sous cette image si simple et si familière, lorsqu'il disait à la multitude : « Le royaume du ciel est semblable au levain qu'une femme prend et mêle dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que le tout ait fermenté (2) ; » le tout, totiiiriy c'est-à-dire l'homme envisagé
(1) Pédag.,\, 13
(2) S. Matth,, xiir, 33.
quant au corps comme par rapport à Tàme, dans ses habitudes extérieures aussi bien que dans ses dispositions intimes. Si ce travail, au lieu d'embrasser la nature humaine tout entière, ne la saisissait que par un côté, il serait incomplet : ce qui apparaît à la surface ne répondrait pas au fond ; la vertu garderait les dehors du vice; dès lors la vie manquerait d'unité et d'harmonie. Voilà pourquoi Clément d'Alexandrie s'arrête aux applications les plus minutieuses de la loi morale : il veut que le chrétien atteste par toute sa manière d'être l'accord qui doit régner entre sa conduite et sa foi.
Ne croyez pas cependant que la morale du Pédagogue se réduise à une nomenclature de préceptes, où les idées générales disparaissent dans le détail des faits. Tout en conservant à son enseignement un caractère pratique, l'auteur prend les choses de très haut, et sait ramener les différentes form.es de l'activité humaine aux principes qui la dominent. Sa thèse fondamentale est celle-ci : « L'homme est à la fois corps et âme; de ces deux substances qui se joignent dans une vivante unité, la moins noble, le corps, doit être subordonnée à l'âme, et l'âme elle-même à Dieu, qui l'instruit et la gouverne (1). » Soumission de la matière à l'esprit, de l'esprit à Dieu, toute la morale individuelle se résume en ces deux mots. Donc les efforts de Thomme doivent tendre à maîtriser la chair, au lieu de se laisser dominer par elle. Tout ce qui l'asservit aux sens, de manière à lui enlever l'em^pire de lui-même, est condamné par la raison. Ici venait se placer en première ligne la question des aliments. Clément la traite en moraliste qui sait faire aux nécessités de la vie leur juste part, mais qui cherche avant tout à sauvegarder la dignité humaine. Les aliments, dit-il, sont le soutien de la vie corporelle ; par conséquent nous pouvons en user pour entretenir nos forces : c'est une loi de notre être, établie par le Créateur lui-même. Jusque-là tout est
(]) Pédag., i., 1, 10.
dans l'ordre, et nul ne court risque de transgresser la loi •divine en mesurant la nourriture à ses besoins. De plus, <( l'usage d'un aliment quelconque est indifférent en soi (1) » ; il n'y a ni bien ni mal à manger d'un mets plutôt que d'un autre. Mais placer le but dans ce qui n'est qu'un moyen, se rendre l'esclave de ses appétits, s'ingénier à satisfaire ses goûts par des ravinements de délicatesse, c'est abuser des dons du Créateur et ouvrir la porte à tous les vices. « Nous ne condamnons pas, poursuit l'éloquent écrivain, la variété des mots ; nous ne blâmons que l'excès et les mauvaises habitudes qui entraînent des suites funestes (2) ». La nature indique d'elle-même que les aliments les plus simples sont les plus convenables, et que la frugalité est la mère de la .santé. De là vient que les hommes dont la nourriture est la moins recherchée, senties plus sains et les plus robustes. L'expérience prouve au contraire que la volupté dessèche rapidement les sources de la vie. Clément déploie toute sa verve satirique pour flétrir ce sensualisme effréné qui avait envahi le inonde grec et romain. Il suffit de lire la satire de Juvénal sur le luxe de la table pour voir que les LucuUus et les Apicius comptaient une foule d'imitateurs. Le moraliste chrétien montre à son tour ce qu'il y a d'extravagant et de honteux dans la conduite de ces hommes qui n'attachent d'autre intérêt à la vie que celui de leur palais : Et quibus in solo Vivendi causa palato est (3) :
« Pour moi, je les plains, j'ai pitié de leur maladie; eux, au contraire, ne rougissent pas de célébrer leurs folles délices. Murènes du détroit de Sicile, anguilles du Méandre, chevreaux de Mélos, mulets de Sciathos, coquillages de Pilore, huîtres d'Abydos, mendoles de Lipare ; que dirai-je encore? radis de Mantinée, bettes d'Ascrée, pétoncles de Méthymne, plies d'Atlique, grives de Daphné, figues de Chélidoine (objet de convoitise pour ce m.al heureux roi de
[i) Pédag., il. 1.
(2) Ibid, 11, 1.
,(3) Juvénal, il« satire, v. il.
Perse qui se mit à en chercher dans la Grèce à la tête de cinquante mille hommes) ; enfin, oiseaux du Phase, francolins d'Egypte, paons de Médie, ils amassent tout, ils achètent tout. Puis les voilà bouche béante devant ces ragoûts qu'ils accommodent avec toutes soi'tes d'ingrédients. Tout ce qui marche sur la terre, tout ce qui nage dans les eaux, tout ce qui vole dans Tes espaces immenses de l'air, suffit à peine à leur gloutonnerie. En vérité, à les voir si avides et si insatiables dans leurs recherches, vous croiriez qu'ils veulent envelopper le monde entier de leur volupté comme d'un réseau... On peut dire de pareils hommes qu'ils sont tout bouche et tout mâchoire (lU »
Ce n'est pas sans raison, Messieurs, que le prêtre d'Alexandrie attachait un grand prix à l'observation des préceptes de la tempérance et de la sobriété : l'on voit par la suite de son discours que de graves désordres s'étaient glissés jusque dans les agapes ou repas de charité, cette forme si touchante de la fraternité chrétienne. Tant il est vrai que la nature humaine se laisse facilement entraîner sur cette pente périlleuse. Voilà pourquoi l'Église n'a cessé de réagir contre le sensualisme par ses lois concernant le jeûne et l'abstinence. Ces lois devaient nécessairement trouver des censeurs parmi les hommes dont Clément vient de tracer le portrait. Vous rabaissez, nous dit-on, la morale à des questions de cuisine. Non, assurément, mais nous ne la plaçons pas non plus dans les nues. A notre avis, la cuisine n'est pas indifférente à la morale : elle y touche même de très près; et quiconque pousserait l'inadvertance jusqu'à méconnaître les rapports du physique et du moral, ne mériterait pas qu'on prît la peine de discuter avec lui. La vie de l'âme ne suit sa vraie direction qu'autant que la vie des sens demeure bien réglée; et l'homme est incapable de gouverner la haute partie de lui-même, à moins de savoir dominer ses appétits inférieurs. Or, c'est pour faciliter au chrétien cette liberté du
(i; Pedag., il, 1. On rencontre une énuméralion de mets toute semblable dans Athénée,]. I, c. iv, et dans Follux, Onomasticon, 1. VI, c. x.
commandement, condition indispensable de sa dignité morale, que TÉglise lui impose une privation corporelle. En réalité, ce qu'elle lui demande, c'est un acte de souveraineté intime, une marque de domination sur la matière. Et quelle est donc la pliilosophie, digne de ce nom, qui n'applaudirait à desefïorts dont le but est si élevé, à une loi inspirée par de tels motifs? Questions de cuisine, tant qu'il vous plaira; mais, après tout, l'Évangile ne s'adresse pas à de purs esprits, etl'Kglisene fait pas de préceptes pour les anges. Toute législation raisonnable doit tenir compte de la nature de ceux qu'elle veut régir; or, qui peut nier que l'homme se compose d'un corps et d'une âme, ou que l'alimentation occupe une grande place dans son existence? Donc rien n'est plus logique qu'un sacrifice qui atteint l'âme par le corps, et qui porte sur l'une des fonctions ordinaires de la vie. En fait de préceptes positifs, l'on ne saurait rien concevoir de plus simple ni de plus naturel que la loi de l'abstinence : tous les hommes ne sont pas en état de résoudre un problème de mécanique ou de géométrie, pour faire acte d'obéissance; mais tous sont obligés de se nourrir, et par conséquent il y a là pour l'épreuve morale une matière universelle. Aussi, quand Dieu voulut mettre à l'essai la fidélité du premier homme par un commandement positif, il choisit la nourriture pour objet du sacrifice de la volonté propre, attachant ainsi à une privation corporelle la récompense ou la peine; et c'est de ce divin exemple que l'Église s'inspire dans ses prescriptions touchant le jeûne et l'abstinence. Est-ce à dire pour cela qu'elle regarde l'usage d'un aliment quelconque comme mauvais par lui-même? L'accusation serait inepte. Clément d'Alexandrie l'a réfutée à l'avance : << En soi, il est indifférent, dit-il, de se nourrir d'une chose plutôt que d'une autre. Ce n'est pas la nourriture défendue qui souille l'homme, mais la transgression de la défense, le mépris de l'autorité et la disposition d'une âme qui témoigne ainsi qu'elle est l'esclave de son corps. Par le sacrifice des choses permises, l'Église veut apprendre
au chrétien à s'abstenir des choses illicites. « Car, dit encore excellemment l'auteur du Pédagogue, on se laisse bien vite entraîner à faire ce qui est défendu, lorsqu'on ne sait pas refuser ce qui est permis (1). » Cette maxime ne souffre pas de contradiction. Sans doute, il est indifférent en soi d'user de telle ou de telle nourriture, d'avancer ou de retarder l'heure d'un repas ; mais l'homme qui n'a pas le courage de s'imposer une privation, se trouvera faible en face du devoir quand la loi morale lui commandera des efforts plus pénibles. Le moyen de n'être pas surpris par la difficulté au milieu des luttes de la volonté contre le mal, c'est de s'accoutumer à l'idée du sacrifice, de se préparer à ce qui répugne davantage par ce qui coûte moins d'énergie, et de chercher dans la fidélité à observer les petites choses la force d'en accomplir de plus grandes. Voilà l'idée qui domine la législation de l'Église. Il faut être étranger à toute étude psychologique pour ne pas reconnaître que ces prescriptions dénotent une profonde connaissance du cœur humain, en môme temps qu'elles respirent un vif sentiment de la dignité morale.
Ce sentiment éclate à chaque page du livre que nous étudions. C'est un siirsum corda perpétuel, qui invile l'homme à s'élever au-dessus de la matière pour atteindre et cultiver les choses de l'esprit. Nous avons, dit Clément, une autre nourriture que des aliments si grossiers : la vérité, la justice, la charité, voilà ce qu'il faut s'assimiler, en attendantle banquet céleste où l'âme sera rassasiée de lumière et de bonheur. Quant à ces metsqui excitent la convoitise des hommes charnels, usons-en pour nos besoins, mais estimons-les ce qu'ils valent : c'est un peu de matière plus ou moins tourmentée, et ce ne sera bientôt que du fumier (2). Ce spiritualisme sévère, il le porte dans toute la suite de l'ouvrage, où il met la vie chrétienne en regard de la vie sensuelle. Le païen cherche dans une musique molle et énervante l'accom-
(1) Pédag., u, 1.
(2) Ibid., H., 1, 2.
pagnement de ses festins licencieux ; le disciple de l'Évangile se plaît aux sons d'une harmonie douce et grave, qui élève l'esprit et apaise les troubles de l'âme: il sait d'ailleurs qu'il porte au-dedans de lui même une lyre sainte, qui est son propre cœur, et dont les accords doivent être plus parfaits que ceux de tout autre instrument (1). L'homme qui n'écoute pas la voix de la raison, s'abandonne aisément aux éclats bruyants d'une joie immodérée ; l'homme formé à récole du Verbe apprend à garder la retenue en toutes choses: ni sa gravité ne devient de la rudesse, ni sa bonne humeur ne dégénère en gaieté folle (2). Là où le contraste éclate davantage, c'est dans les discours : honnêteté et modestie, d'un côté; insolence et obscénité de l'autre (3). Parcourez successivement toutes les actions de la journée, et vous verrez comme les choses les plus indifférentes peuvent prendre un tout au!re caractère, suivant l'usage ou Tabus qu'on en fait. Chez l'homme esclave des sens, le sommeil est un acte de paresse, une pleine dissolution, et non plus un simple relâchement des forces vitales; le chrétien, au contraire, ne voit dans le repos de la nuit qu'un moyen de mieux se préparer au mouvement et aux affaires : il n'accorde au sommeil que ce qui est nécessaire à la santé, et cherche à lui disputer le plus de vie qu'il peut (4). S'agit-il des lois que le Créateur a établies pour la propagation du genre humain? Le disciple de l'Évangile n'envisage qu'avec respect cette participation à la puissance créatrice de Dieu : les fins légitimes du mariage sont les seules qu'il se propose, et il ne pervertit point par de honteux excès une institution qui doit rester enveloppée du voile de la pudeur (5). Cette sage modération, qui lo porte à ne pas s'écarter des intentions de la nature, il sait la conserver dans l'usage des bains, au milieu des jeux gym-
(1) Pédag, II, 4.
(2) Ibid., II, 5.
(3) Ibid., H, 6. 7.
(4) Ibid., ir, 9.
(5) Ibid., ij, 10.
nastiqaes et de tous les exercices du corps : là où l'oisiveté et la mollesse ne cherchent que des jouissances matérielles, il trouve de quoi entretenir et développer ses forces ; en donnant au corps les soins nécessaires, il n'oublie pas que l'àme en exige de plus grands encore ; et, pour tout dire en un mot, sa vie extérieure est le reflet ou l'expression fidèle de sa vie morale (1). Voilà ce que Clément appelle vivre selon la raison ou selon le Verbe.
En étudiant les œuvres de Tertullien, nous avons vu avec quelle énergie le moraliste africain s'élève contre le luxe et le goût immodéré des parures. Le prêtre d'Alexandrie ne pouvait manquer de traiter le même sujet dans ses catéchèses. Il part de ce principe que parmi les choses de la nature destinées à l'usage de l'homme, les plus utiles sont les meilleures, et que les plus communes l'emportent sur les plus rares. Des lors, n'est-ce pas une folie que d'attacher tant de prix à des superfluités qui ne peuvent rien ajouter au bonheur de l'homme ? Vous retrouverez sans peine dans le passage suivant les réflexions que faisait Tertullien pour éloigner d'un faste ridicule les esprits de son temps :
(( Lorsque nous avons besoin d'un hoyau ou d'une charrue pour cultiver nos champs, nous n'allons pas fabriquer luie pioche d'argent ni une faucille d'or ; nous ne regardons pas si l'outil est riche, mais s'il est propre au travail. Qui donc empêche que nous ne pensions de même au sujet des meubles destinés à nos usages domestiques? Croyez-vous, je vous prie, qu'un couteau de table ne coupe pas, s'il n'a des clous d'argent ou un manche d'ivoire? Faut-il aller chercher jusqu'aux Indes un fer pour trancher nos viandes, comme si nous avions besoin d'un auxiliaire contre l'ennemi ? Quoi donc ! L'eau avec laquelle nous lavonsnospiedsetnosmains les nettoiera-t-elle moins bien, pour être contenue dans des bassins de terre? Et d'ailleurs, une table aux pieds d'ivoire portera-t-elle sans indignation un pain d'une obole? Une
(1) Pédag. , m, 5, 9, 10.
lampe ciselée par un potier éclaire- t-elle moins qii"une lampe faite par un orfèvre ? Pour moi, je n'hésite pas à le dire, le sommeil est aussi doux sur un humble grabat que sur un lit d'ivoire. Puis donc qu'il sufïït d'une peau pour nous couvrir, qu'est-il besoin de tissus de pourpre ou d'écarlate? Quelle vaine erreur, quelle fausse idée du beau, que de préférer à la simplicité ces folles délices, source de tout mal (1)!
C'est ainsi ([ue le chef du Didascalée cherchait à inspirer aux catéchumènes le goût et l'amour de la simplicité. Non pas qu'il blâme d'une manière absolue la possession des vases et des meubles précieux: « Ces choses, dit-il, ne sont pas interdites à ceux qui les possèdent; ce qu'on leur défend, c'est d'y attacher leur cœur, car le bonheur n'est point là?» — « Pourquoi s'enorgueillir, écrit-il ailleurs, de ce que chacun peut se procurer au marché? Elîorçons-nous dacquérir ce qu'on ne saurait acheter avec l'argent de la terre, je veux dire la sagesse : elle ne se vend pas au forum, mais au ciel; elle se vend à qui possède le Verbe impérissable, celte monnaie de la justice, cet or royal (3). » Vous le voyez, sa constante préoccupation, c'est d'élever lésâmes, de les arracher à la fascination des objets sensibles, pour diriger leurregard vers des réalités d'un ordre supérieur. Veut-il condamner la profusion des parfums et des essences, si générale dans une société molle et eiïéminéecommelemondepaïen au ii' siècle? Après avoir distingué avec beaucoup de justesse entre un abus coupable et un usage légitime, qui peut être utile à la santé, il dira dans son gracieux langage: «Que l'homme respire avant tout la probité ; et la femme, le Christ, qui est le parfum royal ; que cette ambroisie de la chasteté s'exhale de son âme, comme la bonne odeur de l'Esprit-Saint (4). » A ceux qui se laissent éblouir par l'éclat de l'or et des pier-
(1) Pédag., ii, 3.
(2) Ibid., 11, 9.
(3) Ibid., II, 3.
{4) Ibid., Il, 8
reries, il recommandera « de se parer d'une pierre bien autrement précieuse, du Verbe de Dieu, cette perle diaphane que l'on trouve dans l'eau du baptême (1). » S'adressant aux femmes qui placent leur mérite dans de vains colifichets, il leur dira : « L'ornement qui convient à une femme élevée à l'école du Christ, ce n'est pas l'or, mais le Verbe par qui seul l'or brille... La pudeur et la modestie, voilà les vrais colliers et les véribles bracelets : ces bijoux, la main de Dieu lui-même les a fondus et enchâssés dans l'or (2).» Pour Clément, tout devient matière à une leçon morale ; et nul ne s'entend mieux que lui à emprunter des images aux objets de la nature pour rendre sa pensée sous une forme ingénieuse et piquante. Sans doute, il n'a pas su éviter toute exagération dans le blâme sévère qu'il jette sur l'usage des couronnes de fleurs. En repoussant cette coutume comme contraire aux intentions du Créateur, qui ne destine les fleurs qu'à récréer la vue et à flatter l'odorat, il soutient une thèse trop absolue. Pour comprendre cette réprobation, plus vive encore dans le traité de Tertullien sur la Couronne du soldat, il faut se rappeler, d'une part, que les païens avaient l'habitude de couronner leurs idoles, et de l'autre, que cet ornement passait pour le symbole d'une vie licencieuse. Dès lors, la sévérité du sens chrétien devait se révolter contre une pratiquequi semblait être un acte d'idolâtrie ou une marque d'immoralité. Quoi qu'il en soit, la couronne de roses, emblème de la vie païenne, rappelle à Clément la couronne d'épines que portait le Sauveur : et, quittant pour un moment le terrain de la morale, l'éloquent écrivain célèbre avec enthousiasme ce signe glorieux de la royauté du Christ :
« Ce peuple insensé, s'écrie-t-il-en parlant des Juifs, espérait pouvoir outrager le Verbe ; et il couronne comme un roi celui qu'il crucifie comme un malfaiteur. Dans cet homme qu'ils ont méconnu, les Juifs seront obligés de reconnaître le Seigneur, Dieu juste et clément. Ils viennent de provoquer
(1) Pédag, u, 12.
C'z) Ibid., II, 12.
sa puissance, en le sommant de se montrer Dieu ; et voilà qu'eux-mêmes lui rendent témoignage: il Texaltent, ils placent sur la tète de Celui dont le nom est au-dessus de tout nom, un diadème de justice dont lépine fleurit toujours. Terrible aux ennemis qu'il repousse, ce diadème est comme un mur de ceinture qui entoure l'Église. Cette couronne est une fleur pour ceux qui ont cru au Seigneur glorifié; elle blesse, elle ensanglante ceux qui lont nié. C'est un symbole de l'œuvre du Sauveur, qui a chargé sa tête du poids de nos crimes, souiîrant ainsi à la partie supérieure de son corps les peines que nous devions endurer. Car lorsqu'il eut enchaîné la puissance du démon, en nous affranchissantde nos péchés, qui s'attachaient à nous comme autant d'épines, il put s'écrier à bon droit : 0 mort, où est ton aiguillon? Nous cueillons des raisins parmi les épines et des figues sur les buissons; mais le peuple infidèle et stérile vers lequel le Seigneur étend ses bras, en retire des mains meurtries et déchirées (1). »
Ces digressions sur le terrain du dogme ou de l'histoire, sont rares dans les deux derniers livres du Pédagogue, qui, à peu d'exceptions près, conservent d'un bout à l'autre leur caractère didactique. Je ne dirai pas cependant qu'il règne un ordre parfait dans le développement de ces préceptes, qui se suivent plutôt qu'ils ne s'enchaînent. En général Clément d'Alexandrie se soucie fort peu de porter une méthode rigoureuse dans les matières qu'il traite : son esprit trop libre se plie difficilement aux lois d'une division logique, et ne s'assujettit qu'avec peine à une marche bien réglée. Ainsi, au milieu d'une instruction concernant l'usage et l'abus des bains, il placera une longue dissertation sur la possession des richesses, sur les mérites de la frugalité, sur la puissance de l'exemple, sauf à reprendre son sujet à l'endroit où il l'avait laissé. De là des répétitions inévitables qui, jointes à une abondance excessive d'images et de textes bibliques,
(1) Pédag , ii, 8.
nuisent quelquefois à la clarté et à la précision du discours. Mais quelle verve dens cette critique incisive et mordante de la vie païenne! Tertullien a le trait plus énergique et plus rapide ; mais l'auteur du traités?/?' les Ornements des femmes n'a rien de plus original que cette comparaison où Clément cherche à flétrir un luxe orgueilleux :
« Voyez les temples de l'Egypte : des bois sacrés, de longs portiques, des vestibules spacieux vous y conduisent ; tout à l'entour, d'innombrables colonnes en supportent le faîte ; les murailles, revêtues de pierres étrangères et de riches peintures, jettent de toutes parts un éclat éblouissant. Rien ne manque à cette magnificence. Partout de l'or, partout de l'argent, partout de l'ivoire. L'Inde et l'Ethiopie ont prodigué leurs pierreries pour orner la nef. Quant au sanctuaire, il se cache à vos regards sous de longs voiles brodés d'or. Si, tout plein de ce spectacle, vous en cherchez un plus grand, et qu'après avoir franchi l'enceinte, vous demandiez à voir l'image du Dieu qui habite le temple ; si alors, dis-je, quelque prêtre ou quelque sacrificateur, vieillard à l'aspect grave et vénérable, vient au chantdes hymnes sacrées de l'Egypte, soulever le voile du sanctuaire, comme pour vous montrer le dieu, vous pousserez un grand éclat de rire en apercevant l'objet d'un tel culte. Ce Dieu que vous cherchiez, que vous aviez hâte de voir, c'est un chat, ou un crocodile, ou un serpent du pays, ou toute autre bête de ce genre, indigne d'habiter un temple, et dont la seule demeure convenable serait un antre, une caverne ou un marais. Le dieu des Égyptiens €st un monstre qui se roule sur des tapis de pourpre. N'estce point là l'image de ces femmes qui, toutes couvertes d'or, ne se lassent point dabattre et de relever l'édifice de leur chevelure, femmes aux joues étincelantes de fard, aux sourcils imprégnés de fausses couleurs?... Si vous soulevez, en effet, le voile de ce nouveau temple, et que vous perciez de l'œil ces réseaux, ces étoffes, cet or, ce fard, ces teintures, tout ce tissu artificiel, dans l'espoir de trouver au dedans la véritable beauté, ce que vous apercevrez, je le sais, vous fera
reculer d'horreur. Ce temple est impur : l'image de Dieu, qui en faisait le prix, ne l'iiabite plus ; une courtisane, une adultère a envahi le sanctuaire de l'âme, véritable bête féroce, singe frotté de céruse (1). »
Toujours animé du désir d'élever l'esprit des néophytes au-dessus de ce monde terrestre et sensible, Clément cherche à les convaincre que la véritable beauté ne consiste pas dans de vaines parures, mais dans la ressemblance avec Dieu. Ces frivolités, auxquelles des âmes vulgaires attachent tant de prix, n'ajoutent rien au mérite de riiomme ni à sa félicité. La beauté de l'âme, dit-il, c'est d'être vertueuse; la beauté de la chair, c'est de devenir immortelle (2). Oui, répétera-t-il dans un autre endroit, ornons et parons l'âme, car la beauté ou la laideur est en elle ; il n'y a de beau que l'homme vertueux. La vertu brille comme une fleur sur les corps où elle habite ; elle les revêt d'une douce et pure lumière. Peut-on nier que la beauté de chaque plante et de chaque animal consiste dans les qualités qui lui sont propres? Or les qualités de l'homme sont la justice, la tempérance, la magnanimité, la piété. Négliger cette culture de l'âm.e pour une vaine alïectation de luxe ou de magnificence, c'est préférer l'apparence du beau à la réalité (3). L'indignation du moraliste alexandrin éclate surtoutà la vue des soins lidicules que prend la vanité pour pervertir l'œuvre de la nature par des altérations mensongères, telles que le fard et les fausses couleurs. Est-ce donc une honte que la vieillesse? s'écrie-t-il. Plus l'homme avance en âge, plus il inspire de vénération , car il semble que Dieu seul soit plus ancien que lui. Dieu est le vieillard éternel, lui qui existait avant toutes choses (i). Parmi ces instructions, il s'en trouve plusieurs qui n'ont qu'une importance relative, et dont l'application est déterminée par les circonstances de temps et de lieu.
(1) Pédag., m. 2.
(•-') Ibid., 111, 1.
(3) Ibid., 11, ]-i.
(4) Ibid., m, 3.
Ainsi, s'adressant à des Orientaux qui regardaient la coutume de se raser la barbe comme un outrage fait à la nature, Clément d'Alexandrie a raison d'insister sur un point qui n'était pas indilïérent. A cette époque-là, il n'y avait que les hommes efféminés qui cherchassent à détruire sur leur Yisage ce signe de la virilité. De plus, en disant que l'homme n'a pas reçu de Dieu cet ornement naturel, cette marque de supériorité sur la femme, pour en faire disparaître la trace, l'auteur avance une proposition qu'il serait difficile de réfuter (1). Mais commue, d'autre part, il n'existe pas non plus de précepte qui ordonne de conserver le barbe, cela suffit pour légitimer l'usage contraire, là où il a prévalu. Si je mentionne ce détail, c'est afin de vous montrer que Clément n'a rien oublié, dans ses institutions pédagogiques, pour apprendre aux catéchumènes à régler leur vie suivant les lois de la nature et les préceptes de la foi.
Résumons à présent cet enseignement moral, pour en apprécier le caractère et la portée. Tempérance et simplicité, voilà, selon Clément d'Alexandrie, le fondement de la vie raisonnable et par suite de la vie chrétienne. C'est en attaquant le luxe et la sensualité qu'il cherche à réagir contre l'abus des jouissances matérielles, cette plaie de l'empire romain dans les premiers siècles de l'Église. Telle devait être, en effet, la tâche des moralistes chrétiens à l'époque qui nous occupe. Le monde païen offrait alors l'étrange spectacle d'un immense progrès matériel à côté d'une décadence morale 5ans pareille dans l'histoire. A ne voir que le côté extérieur de la civilisation, on pouvait dire avec Pline l'Ancien que « les Romains avaient donné au monde comme une vie nouvelle (2). » Des routes ouvertes à travers tous les pays connus ; des canaux qui facilitaient les transports et l'échange des produits entre les différents peuples; des ponts, des aqueducs, des digues, des travaux d'art de tout genre, dont les vestiges
(1) Pcdag., m, 3.
(2) Adeo Romani velut alteram lucem dédisse humanis rébus videntur. Pline, xxvn, 1.
ineffaçables nous étonnent encore aujourd'hui; dans chaque ville un peu importante, des thermes, des cirques, des portiques, des amphithéâtres, des palais auprès desquels nos constructions les plus vantées peuvent paraître mesquines, voilà le luxe monumental que la civilisation romaine étalait aux yeux de l'univers. Faut-il parler des jouissances de la vie privée? Le sensualisme païen avait poussé l'art du bien-être et du bien-vivre à un degré qui n'a pas été franchi. Les ruines de Pompéï nous ont montré ce qu'était une ville antique, ce qu'il y avait d'élégance et de somptuosités dans ces demeures où l'on ne voyait que pavés de mosaïque, piscines d'albâtre, voûtes peintes à fresque, murs incrustés d'ivoire. C'était un luxe effrayant, s'il faut en juger par les meubles et vases précieux qu'énumère Clément d'Alexandrie. A peine si le sybarite le plus osé imaginerait les raffinements de gourmandise et de bonne chère que flétrit l'éloquent catéchiste. Aussi les dithyrambes ne manquaient-ils pas en l'honneur d'une civilisation qui avait procuré aux hommes une telle somme de jouissances. Il faut voir dans le rhéteur Aristide, dans Strabon et dans Pline, avec quelle emphase ils célèbrent des progrès que les âges précédents n'avaient pas connus. A les entendre, leur siècle efface tout le passé ; le monde est dans une fête perpétuelle ; les cités ne luttent plus entre elles que de magnificence ; Rome a réalisé l'idéal des sociétés humaines. Eh, grand Dieu ! quel idéal ! de la pourriture sous une enveloppe de soie et d'or. Jamais l'humanité n'était descendue plus bas. Une corruption de mœurs dont les désordres qui régnent dans nos sociétés modernes ne sauraient nous donner une idée; un abaissement du sens moral, tel qu'on n'en rencontre à aucune époque; en fait de volupté, la passion du monstrueux et de l'impossible ; l'extravagance €t la férocité dans la recherche du plaisir ; le lien de la famille éludé par un célibat oisif et voluptueux, brisé à volonté par le divorce, corrompu par l'adultère, dégradé par la prostitution ; le travail avili et déshonoré ; l'esclave traité d'outil vivant à l'instar du bœuf ou du cheval, et vendu comme de
la vieille ferraille quand il est hors de service; des tueries d'hommes organisées périodiquement pour flatter le goût délicat de leurs semblables, c'est à quoi avait abouti cet immense progrès matériel. Je ne parle pas de l'ordre politique: il va sans dire qu'une pareille société était mûre pour la servitude, et tout ce qu'on peut dire à la décharge des monstres qui l'ont gouvernée, c'est qu'ils ne se montraient pas trop indignes d'elle, comme d'ailleurs ses vices expliquent seuls la possibilité de leur domination. Le progrès matériel ne suffit donc pas pour sauver les nations de la décadence : au contraire, il ne fait que l'accélérei', si le progrès moral ne répond pas au développement de la richesse et du bien-être ; car, en allumant la fièvre des jouissances, il livre l'homme sans correctif ni contrepoids aux instincts qui l'asservissent et le dégradent. Malgré sa force apparente, l'empii e romain s'affaissait sur lui-même, parce qu'il lui manquait ce que le christianisme venait apporter a.u monde, des croyances et des vertus.
Voilà pourquoi les moralistes chrétiens, Tertullien à Carthage, Clément à Alexandrie, tonnaient avec tant de véhémence contre l'abus des jouissances matérielles. En prêchant la tempérance et la simplicité, ils indiquaient le vrai remède aux maux qui affligeaient la société de leur temps. Le matérialisme a beau faire pour dissimuler ses résultats sous des apparences de prospérité, il est la ruine des nations. Lorsqu'un peuple ne se laisse plus conduire par d'autres mobiles que l'amour des richesses et la soif du plaisir, sa décadence est inévitable. Sous l'action de ces causes dissolvantes, les cœurs s'amollissent, les caractères s'énervent, les âmes perdent le sentiment de leur dignité, et les hommes deviennent la proie de qui sait leur offrir en échange de leur honneur et de leur liberté, du pain et des spectacles. Ce qui s'est produit sous l'empire romain ne peut manquer de se répéter partout où les théories matérialistes amènent la prédominance des instincts sensuels ; car la nature humaine se ressemble en tous lieux, et les mêmes causes y engendrent
les mêmes eiïets. A la vue de cette société qui se précipitait au-devant de toutes les sources du plaisir, Clément d'Alexandrie se retournait vers les barbares : « J'admire, s'écriait-il, leur vie frugale, ennemie du faste et de la mollesse (1). » Il avait raison : la force était là, et l'avenir allait prouver que, même avec des ressources merveilleuses, un État épuisé par l'abus des jouissances matérielles ne tient pas contre une race qui a su conserver sa vigueur dans sa simplicité.
C'est vous dire assez, Messieurs, que les Pères de l'Église ne connaissaient pas ces singuliers systèmes d'économie politique, qui consistent à multiplier les besoins d'un peuple avec les moyens de les satisfaire. Clément d'Alexandrie pose carrément la thèse contraire : « Le chrétien, dit-il, doit restreindre ses besoins le plus possible ; comme le pied est la mesure du soulier, ainsi le corps est-il la mesure de la possession ; la frugalité et la modération sont les meilleures provisions que l'on puisse emporter avec soi sur le chemin qui conduit au ciel (2). » Or, le simple bon sens indique de quel côté se trouve la vérité. Plus l'homme multiplie ses besoins, moins il devient libre; au contraire, plus il sait s'affranchir de la domination des choses extérieures, plus il acquiert d'empire sur lui-même. C'est une grave erreur de penser que le bonheur de l'homme augmente avec les nécessités factices qu'il se crée: plus il connaîtra de désirs, plus la privation le rendra malheureux. Inspirez-lui le goût de la simplicité, il sera satisfait de peu ; développez en lui l'amour du luxe, il ne sera content de rien. Cette morale est vieille, j'en conviens, aussi vieille que l'Évangile, aussi vieille que la nature humaine, dont elle connaît les lois et les instincts. Ah ! sans doute, si le devoir n'est qu'un vain mot, si la vie présente n'est pas ordonnée par rapport à une vie future, si l'homme n'est qu'un animal qui mange, boit et dort, je comprends qu'il faille multiplier ses besoins matériels, et non les restreindre; développer ses appétits, et non les modérer;
(1) Pédag.^ ui, 3.
(2) Ibid., w, 7.
lC-2 TRAITE DU PEDAGOGUE.
dans ce cas, amasser et jouir, c'est toute sa devise. Voilà, en effet, le premier et le dernier mot du matérialisme tant moderne qu'ancien. Je ne sais si vous avez lu un livre intitulé le Progrès, et qui a, comme tant d'autres de la même espèce, la prétention de réformer l'humanité. A cet effet, l'auteur commence par éliminer le dogme de la vie future, qu'il appelle une hypothèse, dont il se passe comme d'un hors-d'œuvre, espérant pouvoir marquer le but de la destinée humaine, sans entraîner ses lecteurs, même en esprit, au delà des limites de la vie (1). » Cette hypothèse écartée, il annonce qu'il évitera de prononcer le mot devoir dans son livre, parce qu'il s'est interdit la plus furlive excursion dans la métaphysique (2) ; et après avoir supprimé d'un trait de plume l'idée du devoir et le dogme de la vie future, il se met en train de faire progresser l'humanité. Avec cela, vous hâterez la décadence, et non pas le progrès : vous ferez des machines à produire et à consommer, et non pas des hommes ; vous ferez un troupeau d'esclaves, et non pas des citoyens. Sans l'idée du devoir, l'homme se ravale au niveau de la brute ; et en l'absence de tout frein moral, il ne reste plus que la force matérielle pour contenir et réprimer ses appétits. Est-ce là l'idéal que ces étranges progressistes rêvent pour l'humanité? C'est précisément aux époques où domine l'amour du bien-être, qu'il faut faire sonner plus haut que jamais ce grand, ce beau, ce saint mot de devoir, pour empêcher l'homme de se rendre l'esclave de la matière. Lui dire : marche en avant, sans t'inquiéter du terme de la course, <;'est professer un souverain mépris pour l'intelligence humaine, c'est nous assimiler aux animaux qui marchent à l'aveugle sans savoir où ils vont ni pourquoi ils agissent. Du reste, il est superflu de discuter sur ce point avec un écrivain qui connaît une période de l'histoire où « l'homme n'était guère qu'un sous-officier d'avenir dnns la grande armée
(1) Le Progrès, par Edmond About, c. 1.
(2) Ibid., IV.
des singes (i). » S'il était permis d'emprunter à l'auteur le style trivial qu'il s'est fait, nous nous bornerions, pour toute réponse, à lui souhaiter de ne pas devenir quelque jour un caporal en retraite dans la grande armée des boulions.
Laissons là ces platitudes pour revenir à la thèse de Clément d'Alexandrie. En opposant les préceptes de la tempérance et de la simplicité à l'excès du luxe et des jouissances, l'auteur du Pédagorjue plaidait la cause des bonnes mœurs ; etréconomie politique ne saurait contester un tel principe, à moins de renoncer à prendre place parmi les sciences morales. Ce n'est pas qu'i' blâme ce qu'on peut appeler le côté extérieur de la civilisation, le progrès des arts et de l'industrie. Non, comme nous l'avons déjà fait observer, il distingue avec beaucoup de sagesse entre l'usage et l'abus. Ainsi, en parlant des habits et des parures, il dira : « Il n'est pas interdit de porter l'or, ni de se vêtir avec délicatesse; mais il est défendu de lâcher la bride aux passions déraisonnables, qui nous entraîneraient aux désordres d'une vie molle et dissolue (2). » Il ne manquait pas, alors comme aujourd'hui, de chrétiens qui trouvaient la morale des prédicateurs trop sévère : « Qui donc, disaient-ils, possédera ce qui est somptueux et magnifique, si nous choisissons tout ce qui est simple et peu coûteux? — Nous-mêmes, répond Clément d'Alexandrie, pourvu que nous n'y attachions pas notre cœur et que nous tenions ces choses pour indifférentes (3). » En un mot, c'est la doctrine de l'abnégation qu'il oppose à l'asservissement de Ihomme par les biens extérieurs; et c'est là. Messieurs, l'idée fondamentale de la morale chrétienne. Que les peuples s'occupent d'améliorer leur condition matérielle, qu'ils cherchent à orner et à embellir la vie présente, pourvu qu'ils usent avec modération des fruits de leur travail, l'Église, loin de se ir.ontrer hostile à leurs efforts, les encourage et les
(1) Zc Progrès, ii.
(2) Pédag., m, 11.
(3). Ibid., H, 12.
bénit. Mais, se rappelant que Tesprit doit dominer la matière, et que les intérêts de l'âme sont supérieurs à ceux du corps, elle ne saurait admettre que tout se résume pour une nation dans la satisfaction des instincts sensuels. Elle place plus haut ridée de la perfection sociale : à ses yeux, un pays n'est vraiment riche et heureux, qu'autant que le progrès religieux et moral y marche de pair avec le progrès matériel. Elle compte la somme de croyances et de vertus que possède un peuple, et c'est à ce capital immatériel qu'elle en mesure la force et la vitalité. Pour elle, le progrès ne consiste pas seulement à faire plus de kilomètres à l'heure, ou à acheter les denrées à meilleur marché; c'est encore, c'est surtout l'avancement d'une nation dans la lumière, dans la justice, dans la moralité, dans le respect des droits de chacun, dans les bons rapports des gouvernants avec les gouvernés; c'est plus de douceur et de pureté dans les mœurs, plus d'équité dans les lois, plus de sagesse dans les institutions; c'est la modération en haut, la soumission en bas, le dévouement et la charité partout. Si, au contraire, en place de ces grandes choses, elle voit quelque part le droit violé, les principes méconnus, les devoirs foulés aux pieds, les âmes vides de foi et d'espérance, dussent les arts et l'industrie resplendir d'un éclat sans pareil, elle ne s'en laisse pas éblouir, et elle continue d'affirmer que là n'est pas toute la grandeur d'un peuple ni sa dignité morale. Les matérialistes trouveront à y redire, mais qu'importe ? Ceux qui estiment les biens de l'esprit à leur juste valeur, ne pourront s'empêcher de convenir qu'en invitant les hommes à chercher avant tout le royaume de Dieu et sa justice, l'Église pose les principes et indique les éléments essentiels du vrai progrès et de la vraie civilisation.
l'usage des biens de la terre. 195