‹ Clément d'AlexandrieChapitre 19 sur 44 · DIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIXIÈME LEÇON

opuscule sur le Salut des richjs. — Deux extrêmes à éviter dans la question des rapports du riche avec le pauvre. — Interprétation des paroles du Sauveur sur la difficulté du salut des riches. — Définition de la richesse comprise et entendue dans le sens chrétien. — Du véritable usage des biens delà terre. — La thèse de Clément n'a rien qui puisse porter atteinte au droit de propriété. — Idéal que le christianisme tend à réaliser sur la terre, autant que le permettent l'orgueil et les passions humaines.

Messieurs,

On se fait souvent une idée bien fausse de l'état des sociétés humaines à l'époque où le christianisme est venu s'établir dans le monde. A lire les écrivains d'une certaine école, vous vous imagineriez facilement que les premiers prédicateurs de l'Évangile s'adressaient à des populations neuves, enthousiastes du vrai et du beau, et par conséquent peu rebelles à une transformation morale. Ce tableau chimérique est tout juste le contrepied de la vérité. L'Église a fait son apparition au milieu d'une société frivole, sceptique, vieillie dans la corruption, poussant jusqu'à la frénésie l'amour du bien-être et des jouissances matérielles. De là l'extrême difficulté qu'il y avait à propager dans le monde la doctrine du sacrifice et du détachement. On voit assez par le traité du Pédagogue à quel excès de raffinement étaient arrivés le luxe et la sensualité, ce qu'il fallait d'efforts pour arracher aux habitudes de leur passé les néophytes qui sortaient du paganisme. Envisagé à ce point de vue, cet ouvrage est

un document précieux, parce qu'en faisant la critique des mœurs païennes jusque dans les moindres détails, il montre quels obstacles s'opposaient à l'accomplissement des préceptes de TÉvangile. Pour réagir contre le sensualisme qui débordait de tout côté, Clément d'Alexandrie avait commencé par établir les fondements de la vie raisonnable, c'est-à-dire l'obligation de soumettre les sens à la loi de l'esprit, et lespril à la volonté de Dieu. Partant de là il s'était attaché à régler les différentes fonctions de la vie corporelle suivant les maximes de la tempérance et de la simplicité. Élever les âmes au-dessus d'une activité purement terrestre et matérielle, en leur persuadant que la vertu fait la beauté morale de l'homme, son principal ornement et sa vraie richesse, tel est le but de ces instructions catéchétiques, qui nous permettent d'assister à la lutte de l'esprit chrétien avec les vices et les désordres de la société païenne.

Une conséquence à tirer du ton et de la forme de ces catéchèses, c'est que vers la fin du n' siècle, l'Église d'Alexandrie comptait un certain nombre de fidèles dans la partie riche de la population. On ne s'expliquerait pas ces tirades si véhé mentes contre l'abus des richesses, le luxe des festins, la magnificence des parures, si un pareil enseignement ne s'adressait qu'à des pauvres. Exhortation et critique, tout suppose des auditeurs ou des lecteurs que leur rang et leur condition mettaient à l'abri du besoin. Il s'agissait donc de marquer le rôle et la vraie fonction de la richesse dans le plan de la Providence et dans l'économie sociale : question aussi grave que délicate. Le sensualisme païen n'avait jamais compris l'opulence que comme un moyen d'augmenter les jouissances matérielles et de satisfaire les passions : il y associait constamment l'oisiveté et le vice. Dans l'organisation de la société antique, le travail manuel était réputé chose vile et indigne d'un homme libre: on l'abandonnait aux esclaves. Le christianisme, au contraire, est venu réhabiliter le travail. Clément d'Alexandrie s'élève avec force contre l'oisiveté des riches. Il ne veut pas que les femmes chré-

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tiennes renvoient à des mains étrangères les occupations et les soins du ménage ; il exhorte les hommes à cultiver les champs, et n'hésite pas à déclarer que c'est là une noble profession. « Ne croyez pas, dit-il, qu'il soit honteux de puiser l'eau et de fendre le bois dont vous avez besoin : il est toujours beau de se servir soi-même (1). » Pour qui a étudié l'antiquité païenne, il y a dans cet ennoblissement de l'ouvrier toute une révolution. Sans doute, les prédicateurs de l'Évangile ne pouvaient songer à détruire violemment la condition servile : ils auraient bouleversé le monde et prêché la guerre sociale ; mais ils proclamaient des principes et enseignaient des devoirs qui devaient amener nécessairement l'abolition de l'esclavage. Clément flétrit la conduite de ces riches voluptueux, qui, ne voulant absolument se servir eux-mêmes, emploient une foule d'esclaves pour se dispenser de tout travail et satisfaire leurs moindres désirs. Il y voit une insulte à la dignité du prochain(2). C'est avoir abdiqué toute raison, dit-il, que de traiter les serviteurs comme des animaux : la justice, la patience et la bonté, telles sont les qualités qui doivent distinguer les maîtres (3). Certes, nous voilà bien loin de « l'outil parlant », instrumentum vocale, comme l'appelait Caton . Si la législation romaine s'était laissé pénétrer par l'esprit du christianisme, l'esclavage n'aurait pu tenir un seul instant devant de pareilles maximes: cette plaie sociale ne s'est prolongée dans l'empire que par suite de l'opposition des mœurs païennes aux préceptes de TÉvangile. Il y aurait donc une suprême injustice à refuser au christianisme l'honneur d'avoir détruit l'esclavage; car, dès l'origine, il avait réglé les rapports du maître et du serviteur sur le pied de la justice et de la charité: sans la résistance d'une organisation invétérée, ces principes eussent immédiatement transformé la condition servile. Avec le dogme de la fraternité chrétienne, l'esclave ne pouvait rester un simple

(1) Pédag., m, 10.

(2) Ibid., m, 4, 7.

(3) Ibid., nr, 11.

instrument de travail, un jouet sans valeur qu'on brisait à volonté, une « seconde espèce humaine, » selon le mot de l'historien Florus (i). En amenant la chute du système antique, le triomphe du christianisme allait avoir pour conséquence inévitable l'émancipation de cette classe d'hommes vouée à une servitude dégradante. Vous comprenez dès lors la haute importance de ces livres qui, à l'exemple du Pédagogue, préparaient la rénovation sociale, en inculquant aux esprits des idées plus larges et plus généreuses. Toutefois, la question du rapport du riche avec le pauvre, ou, en d'autres termes, la question de l'usage des biens terrestres était trop capitale pour que Clément d'Alexandrie crût devoir se borner à la traiter en passant. Il écrivit sur ce thème un ouvrage spécial, intitulé : Quel riche peut être sauvé.

Si je rapproche cette belle pièce des institutions pédagogiques de Clément, c'est à cause de l'analogie du sujet. Ici comme là, le momliste chrétien expose et discute les devoirs des riches. Après être resté longtemps enseveli dans la poussière des bibliothèques, le livre dont je parle ne revit le jour que vers le commencement du xvii^ siècle, où Mathieu Cariophyle, archevêque d'Icône, le découvrit dans un manuscrit du Vatican, à la suite des homélies d'Origène. Ce voisinage le fît d'abord attribuer au disciple de Clément ; mais la critique, revenue d'une première surprise, ne tarda pas à être fix^ée sur ce point. En effet, Eusèbe, saint Jérôme et Photius s'accordent à dire que l'auteur des Stvomates avait composé un ouvrage sous ce titre : Quel riche peut être sauvé (2). Photius

(1) Servi qua?i secundum hominum genus suiit (m, 20).

(2) Eusèbe, Hist. EccL, m, 23; vi, 13; — S. Jérôme, de Scrip. Eccl.; — Photius, Cod. 111. Une des raisons qui avaient fait nn.eltre cet ouvrage sur le compte d'Origène, c'est qu'on prétendait y trouver la théorie de la préexistence des âmes; mais à tort, selon nous. L'auteur dit quelque part que « l'âme des justes retourne dans la patrie céleste (3). » C'est une locution que nous répétons encore tous les jours, sans affirmer pour cela que les âmes aient vécu dans une vie antérieure à celle-ci. — Même remarque pour le mot envoyer qui désigne l'acte par lequel Dieu unit l'âme au corps (26, 36). Ce mot, non moins usité que le premier, n'indique pas que l'âme ait déjà fourni une carrière, avant d'être envoyée dans le corps^

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cite les premiers mots du livre, et nous les retrouvons exactement à la môme place dans l'exemplaire du Vatican. Eusèbe reproduit sous le nom de Clément toute l'histoire du jeune homme converti par saint Jean; or, c'est également cette touchante narration qui termine notre manuscrit. Il ne saurait donc y avoir de doute sérieux sur la provenance de cette pièce. S'il y règne plus d'ordre que dans les autres compositions de Clément, cette particularité tient à ce que l'auteur s'y attache à un seul sujet, tandis qu'ailleurs il réunit dilîérentes matières. De là aussi une diction moins obscure, moins abrupte, une couleur plus égale et plus uniforme. Du reste, Messieurs, dans les questions d'authenticité, il ne faut pas se hâter de tirer des conséquences de cette diversité de formes : le style d'un même écrivain varie selon la nature des sujets qu'il traite, le genre d'auditeurs ou de lecteurs auxquels il s'adresse, et enfin suivant les dilîérentes époques de sa vie. Je tenais à dissiper au préalable toute incertitude sur l'origine d'un traité qui peut compter parmi les meilleurs morceaux de la littérature chrétienne, en même temps qu'il répond à certaines objections soulevées par l'ingratitude moderne.

Il y avait, dans la question des rapports du riche avec le pauvre, deux extrêmes à éviter pour l'éloquence sacrée. Comme je le disais tout à l'heure, le sensualisme païen ne voyait dans la richesse qu'un moyen de multiplier les jouissances matérielles, sans se soucier des devoirs attachés à une pareille condition. Cette richesse égoïste, voluptueuse, il

— Si Fauteur dit ailleurs « que Teaveloppe extérieure, corporelle, est la cause de notre passage dans le monde, afin que nous puissions entrer dans cette école commine à tous (33), » ces paroles s'expliquent fort bien, sans qu'on ait besoin de recourir à l'hypothèse de la préexistence des âmes dans un monde antérieur. En effdt, sans le corps, l'a ne ne saurait subir répreuve ni soutenir les luttes qui tioivent être son partage ici-bas. Ce mot «passage dans le monde » signifie que i'àme, esprit créé de Dieu, entre dans l'ordre extérieur et sensible au moyen de rorganisme qui lui sert d'enveloppe. Si de pareilles expressions sulfisaient pour justifier le reproche dont nous parlons, il n'y aurait guère d'écrivain qui ne le méritât au même titre.

fallait la flétrir avec toute l'énergie du sens chrétien. C'est ce qu'avait fait Clément d'Alexandrie dans le traité du Pédagogue. (( 11 est absurde, disait-il, qu'un seul vive dans les délices, tandis que des milliers d'autres meurent de faim (i). » Là-dessus il n'y a jamais eu qu'une voix parmi les prédicateurs de l'Évangile, et la chaire chrétienne n'a cessé de développer ce thème, en se basant sur l'enseignement du Sauveur. Mais, d'un autre côté, il ne fallait pas non plus ébranler les fondements de la propriété, et sous ce prétexte de plaider la cause des pauvres, jeter les riches dans le désespoir. Car la richesse a sa place marquée dans l'économie de la Providence, et la société humaine repose sur l'inégalité des conditions. Or, il paraît qu'alors comme aujourd'hui, tous ne savaient pas concilier les préceptes de la foi avec les exigences d'une position ou d'un rang plus élevé. Parmi les fidèles d'Alexandrie, il s'en trouvait qui, faute d'une instruction suffisante, regardaient la richesse comme incompatible avec le salut. Persuadés qu'ils n'avaient aucune part à l'héritage céleste, ils se rejetaient vers les plaisirs de cette vie passagère et renonçaient au bonheur de la vie éternelle. Ce qui contribuait surtout à les porter au découragement, c'était une fausse interprétation des paroles du Sauveur sur la difficulté du salut des riches. Pour ranimer leur confiance, Clément crut devoir éclaircir le sens de ces paroles; et c'est là l'objet de son livre.

\ous connaissez tous. Messieurs, ces célèbres paroles qui retentissent depuis dix-huit siècles aux oreilles des riches comme un avertissement solennel. Clément rappelle d'abord dans quelle circonstance elles furent prononcées. Un jeune homme fort riche et d'un rang distingué (2) s'approche du Sauveur et l'interroge sur le bien qu'il doit faire pour

(1) Pédag., ir, 12.

(2) S. Luc l'appelle oiy/oy/, chef d'une synagogue ou membre d'un tribunal (xviii, 18). — En suivant le texte de saint Marc, Clément fait observer que la narration est identique dans les autres évangélistes, sauf peut, être quelques légères différences de mots.

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avoir pari à la vie éternelle. Après lui avoir dit que Dieu seul est bon, et par suite que la volonté divine est la règle du bien, Jésus-Clirist énumère quelques préceptes du décalogue, contenus dans la seconde table de la Loi. Le jeune homme déclare qu'il a observé tous les commandements, et demande ce qu'il lui reste à faire. A quoi le Sauveur répond : « Si vous voulez être parfait, vendez tout ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel ; puis venez et suivez-moi. » A ces mots, le jeune homme s'en alla triste, car il avait de grands biens. Alors Jésus-Christ se tournant vers ses disciples leur dit à. deux reprises : « Qu'il est donc difficile à ceux qui se confient en leurs richesses d'entrer dans le royaume de Dieu. » — « Mais alors qui pourra être sauvé? » s'écrient les disciples étonnés d'un tel langage. Le Sauveur les regardant leur dit : « Aux hommes, cela est impossible, mais non pas à Dieu, car tout est possible à Dieu (1).»

Tel est le récit que le catéchiste alexandrin reproduit d'après saint Marc, pour le commenter et l'éclaircir. Or, Messieurs, il suffit de lire le texte avec attention pour voir qu'il ne contient nullement une réprobation de la richesse et de la propriété comme telles, mais un conseil de perfection donné à quelques-uns, outre la loi du détachement obligatoire pour tous. L'auteur d une Vie de Jésus, que je n'ai pas besoin de nommer, n'a pas manqué d'abuser de ce passage pour faire dire au Seigneur « que les pauvres seuls seront sauvés. » Selon l'habitude qu'a cet écrivain de dénaturer le sens des textes par des suppressions calculées, il s'est bien gardé de citer à la suite d'une déclaration qu'il qualifie de terrible, cette parole consolante et qui explique tout : « Ce qui est impossible à l'homme est possible à Dieu (2). » Et, à ce propos, je dois avouer que nous avons eu tort d'appeler ces retranchements une habileté; c'est indécence qu'il eût fallu dire. Lorsqu'on veut comprendre un texte de l'Évangile, il

(1) s. MatUi., XIX, 16-30; — S. Marc, x, 17-31:— S. Luc, xviii, 18-30.

(2) Vie de Jésus, par M. Renan, p. 175.

faut avoir soin de l'examiner en lui-même, et dans ses rapports avec ce qui précède ou ce qui suit. Bien loin d'obliger tous les fidèles à réaliser leur iortune et à en donner le prix aux pauvres, Jésus-Christ enseigne tout juste le contraire. « Si vous voulez entrer dans la vie, dit-il au jeune homme riche, gardez les commandements. » Voilà l'obligation universelle : le salut dépend pour tous de l'observation des préceptes. Mais le jeune homme insiste : il ne veut pas s'en tenir là; il aspire, il se sent appelé à un état plus parfait que la condition commune et ordinaire. Alors le Seigneur lui dit : Si vous voulez être parfait, imposez-vous un plus grand sacrifice, embrassez la pauvreté volontaire, comme mes disciples, qui ont renoncé à tout pour me suivre. Il est impossible de distinguer plus clairement entre le précepte et le conseil : l'un est la règle générale, l'autre, une exception. Gela posé, est-il indifférent pour ceux qui ont reçu cette vocation exceptionnelle, d'obéir au cri de leur conscience ou de l'étouffer? Évidemment non. Ils compromettent leur salut, en refusant de répondre à l'appel divin; car chaque homme est tenu de prendre la route que Dieu lui indique. En restant hors de cette voie, l'on se prive des grâces qu'on y aurait obtenues, et l'on s'expose à trouver des périls là où il n'en existerait pas pour d'autres. C'est dans cette situation dangereuse que se plaçait le jeune homme de l'Évangile : voilà pourquoi il s'en alla triste, partagé qu'il était entre le désir d'embrasser un état de perfection auquel il se sentait appelé, et son attachement aux biens de la terre. Il agissait contrairement à sa conviction, témoignant par son refus qu'il mettait les intérêts temporels au-dessus des intérêts spirituels. C'est de là que part Jésus-Christ pour montrer à ses disciples le danger des richesses.

Donc, en insistant sur la difficulté du salut des riches, le Sauveur s'adresse à ceux que les vanités du monde empêchent d'écouter la voix de Dieu et de leur conscience, aux hommes qui placent leur confiance dans leurs richesses, suivant l'expression de saint Marc. C'est à ces esclaves de la

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fortune qu'il applique le proverbe : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l'aiguille, qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu.» Quelques commentateurs pensent qu'il y avait à Jérusalem une porte étroite, appelée pour cette raison « le trou de l'aiguille », et par laquelle les chameaux passaient difficilement. Voilà ce qui aura pu donner naissance à ce proverbe fort usité parmi les Juifs, et que l'on trouve également dans le Talmud de Babylone, avec cette différence que le chameau y est remplacé par l'éléphant (4). La même locution se rencontre dans le Coran qui, selon toute vraisemblance, Ta empruntée à l'Évangile (2). Quant aux interprètes qui traduisent chameau par câble, leur version ne me semble guère autorisée; elle enlève à la sentence sa couleur et son tour oriental : c'est la confusion de xaay]Xoç avec xà[xi>.oç qui aura introduit cette leçon. L'image du chameau se présentait au Sauveur avec d'autant plus d'à propos qu'on se trouvait alors sur la grande route des caravanes, qui allait de Jéricho en Arabie, à travers le Jourdain, en passant par Beth-Phéor et Hésébon. Quoi qu'il en soit, les Juifs employaient ce proverbe pour exprimer une extrême difficulté. Certes, la comparaison était forte, et l'on conçoit que les disciples, faute d'en bien pénétrer le sens, aient manifesté leur étonnement. Mais Jésus- Christ les rassura en ajoutant : ce qui est impossible à l'homme est possible à Dieu. Par suite de son penchant au mal, les richesses sont périlleuses pour l'homme déchu : elles le tiennent enchaîné aux choses de la terre, elles nourrissent son orgueil et lui procurent un moyen facile de satisfaire ses passions ; mais la doctrine de la foi et la grâce divine peuvent détruire cet obstacle en détachant l'homme

{l) Bava Meizia, fol. 38, verso. Tu fortean Pombedithse commoraris, ubi elephantem per foramen acus tradacunt. Aruch : qui dicunt impossibilia. — Berakolh, fol. 55 verso. Non ostendunt homiiii pahnatn ex auro, nec elephantem incedentem per foramem acus. Glose : Rem, quam non solitus est videre, nec de qua unquam cogitavit.

(2) Surate vu, 38. « Ils n'entreront pas dans le paradis, avant qu'un chameau ait passé par le trou d'une aiguille. »

des biens extérieurs et en le portant à profiter de ces ressources pour multiplier ses bonnes œuvres et soulager ses frères. C'est ainsi que les apôtres, et toute la tradition chrétienne après eux, ont compris et interprété la doctrine du Sauveur.

Clément d'Alexandrie a très bien saisi l'esprit de cet enseignement, quoiqu'il s'écarte par intervalle de la lettre du texte. Ainsi, par exemple, voulant expliquer ces paroles : vendez tout ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres, il exclut le sens littéral, pour s'en tenir au sens spirituel et allégorique. Selon lui, ces mots ne signifient point: dépouillez-vous de vos possessions, rejetez-les loin de vous; mais : arrachez de votre âme les vains jugements que vous formez sur vos richesses et l'amour passionné qui vous y enchaîne : dégagez-vous de ces sollicitudes excessives, de ces épines du siècle qui étouffent en vous la semence de la vie (Ij. A force de vouloir spiritualiser les paroles du Sauveur, Clément tombe ici dans un autre extrême, et affaiblit la véritable portée du texte. 11 s'agit bien réellement dans cet endroit d'un dépouillement effectif; ces mots : distribuez-en le prix aux pauvres, suffiraient pour le montrer. Seulement, l'on ne doit pas y voir un précepte imposé à tous, mais un conseil de perfection donné à quelques-uns : Si vis perfeclus esse.\o\]k ce qu'il fallait distinguer avant tout, pour conserver au passage sa vraie signification. Mais, à part cette explication, où nous retrouvons le goût exagéré des Alexandrins pourFallégorie, on ne peut qu'applaudir à la doctrine que l'auteur développe à ce propos : elle est justifiée par d'autres versets de l'Évangile où le Sauveur déclare bienheureux les pauvres selon l'esprit., et promet la récompense céleste aux riches charitables. Clément ne fait que paraphraser ces maximes solennelles lorsqu'il dit :

« Si, étant riche, vous regardez comme des dons de Dieu l'or, l'argent et les maisons qui vous appartiennent ; si vous

(1) Sur le salut des riches, II.

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les rendez dans la personne de vos frères à Dieu qui vous en a gratifié, reconnaissant ainsi que vous les possédez pour les autres plutôt que pour vous-même ; si vous élevant audessus de ces biens, vous savez leur commander au lieu d'en être l'esclave ; si vous ne les portez pas dans votre âme et que vous ne borniez pas à ces limites étroites l'horizon de votre vie, vous api)liquant toujours à quelque œuvre bonne et divine; si, lorsqu'il faudra vous en priver, vous en supportez la perte avec la même tranquillité d'esprit dont vous jouissiez au milieu de votre abondance, dans ce cas vous êtes celui que le Seigneur déclarait bienheureux, qu'il appelait pauvre selon l'esprit; vous vous trouvez dans la disposition où il faut être pour avoir part au royaume des cieux, bien mieux que si vous rejetiez le fardeau de vos richesses par la seule impuissance de le porter (i). »

Cette définition delà richesse comprise et entendue dans le sens chrétien. Clément la reproduit ailleurs avec la même exactitude :

« Si l'homme qui naît malgré lui au sein de l'opulence, était exclu de la vie pour cette seule raison, son Créateur lui ferait assurément une injustice en le privant de la vie éternelle à cause des biens temporels qu'il lui avait départis. Qu'était-il besoin d'ailleurs que la terre produisît tant de richesses, du moment que les richesses donnent la mort? Non, si au dedans de vous-même vous savez vous soustraire à la domination de vos trésors; si vous en usez avec sagesse et avec modération; si c'est Dieu seul que vous cherchez, afin de le posséder et de converser avec lui, vous êtes pauvre dans toute la rigueur du précepte, vous êtes libre, invincible, et les richesses ne vous causeront ni maladie ni blessure. Dans le cas contraire, il est plus facile à un chameau de passer par une aiguille qu'à un riche de votre espèce d'entrer dans le royaume de Dieu (!2). »

(1) Sur le salut des riches, xvi,

(2) Ibid., XXVI.

Voilà le véritable sens des préceptes de l'Évangile. Ce n'est pas la richesse qu'il faut blâmer, mais le mauvais usage qu'on en fait ; comme aussi, ce n'est pas un mérite d'être pauvre, mais c'en est un de pratiquer la pauvreté spirituelle ou le détachement au milieu des richesses. Notre salut, dit Clément d'Alexandrie, ne dépend pas des choses qui sont hors de nous; qu'elles soient grandes ou petites, fortes ou faibles, éclatantes ou obscures, peu importe ; ce qui fait notre valeur, ce sont les vertus de notre âme, la foi, l'espérance, la charité, l'amour fraternel, la douceur, la modestie, l'amour de la vérité, voilà ce qui nous sauvera (1). On peut être pauvre de fortune et riche en vices, comme il est possible d'avoir en même temps de grands biens et de grandes vertus. Tel brûle de la soif des richesses au milieu de l'indigence, et la seule cause qui l'empêche de faire plus de mal, c'est qu'il n'en a pas le moyen ; tel autre vit pauvre au sein de l'opulence, et sait s'abstenir du mal, quoiqu'il ait toute facilité pour le commettre. Entre les deux il y a la différence du vice à la sainteté (2). J'aime, Messieurs, à vous citer ces belles pages où l'éloquence sacrée développait avec tant de précision des leçons qui depuis lors sont devenues dans le monde la règle invariable du juste et du vrai.

« 11 ne faut pas rejeter loin de soi les richesses qui peuvent être utiles au prochain. On les appelle possessions, parce que leur nature est d'être possédées; avantages, parce qu'elles sont avantageuses à l'homme, aux besoins de qui Dieu daigne les approprier. Elles sont, entre les mains de celui qui sait les mettre à profit, la matière et l'instrument du bien. Si quelqu'un fait un ouvrage d'après les règles de Tart, son ouvrage est bon ; s'il manque d'art, la faute en est à lui, et non à la matière quil emploie. Il arrive de même pour les richesses : elles ne sont qu'un instrument. En faites-vous un bon usage? Elles vous serviront à pratiquer

(1) Sur le salut des riches, xviii,

(2) Ibid., xii, XIX.

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la justice. En lirez-vous parti pour le mal? Elles deviendront dans vos mains une source d'iniquité ; car leur nature est de servir et non de commander. N'étant par elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises, elles ne méritent non plus ni louange ni blâme; ce qu'on doit mettre en cause, c'est l'âme humaine, qui, en vertu de sa liberté, a seule le pouvoir d'user de ces dons avec sagesse ou d'en abuser. Ce n'est donc pas nos richesses qu'il faut détruire, mais les passions de l'âme qui empêchent de les utiliser pour le bien. Devenez probes et honnêtes, et vous ne manquerez pas de faire un bon emploi de vos trésors (1). )>

On ne saurait mieux expliquer la doctrine chrétienne touchant les biens de la terre. Mais, me dira-t-on, à l'époque où écrivait Clément d'Alexandrie, c'est-à-dire vers la fin du IP siècle, les esprits avaient déjà cédé au grand courant qui emportait les Églises. En consentant à posséder des riches dans son sein, le christianisme avait compris qu'un goût exagéré pour la pauvreté ne pouvait être durable. Mais telle n'était pas l'idée primitive : « le pur ébionisme, c'est-à-dire Ja doctrine que les pauvres seuls seront sauvés, fut la doctrine de Jésus. » Aussi la propriété étaitelle interdite dans la première génération chrétienne (2). Voilà ce qu'on objectait récemment dans une Vie de Jésus. Permettez-moi, Messieurs, de vous lire la réponse que faisait Clément d'Alexandrie, il y a quelque dix-sept cents années.

« Quelle société pourrait exister parmi les hommes, si personne ne possédait rien? Une pareille maxime ne seraitelle pas en contradiction manifeste avec tant d'autres préceptes que le Seigneur nous a si vivement inculqués? Faites-vous des amis avec le Mammon de l'iniquité, afin que, quand vous viendrez à défaillir, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. — Amassez-vous des trésors dans le

(1) Su7' le salut des riches, x.v.

(2) Vie de Jésus, par M. Renan, p. 179, iS2, 183, 307.

ciel, où ni la rouille ni les vers ne rongent, et où les voleurs ne fouillent ni ne dérobent. ~ Comment nourrir celui qui a faim, désaltérer celui qui a soif, vêtir celui qui est nu, accueillir l'étranger qui vient à nous; comment, dis-je, observer tous ces préceptes dont la transgression sera punie du feu et des ténèbres extérieures, si nous-mêmes nous manquons de toutes ces choses? Le Seigneur n'a-t-il pas commandé à Zachée et à Matthieu, qui étaient riches et publicains, de lui donner l'hospitalité? Loin de leur prescrire le sacrifice de leurs richesses, n'a-t-il pas prononcé sur eux cette juste sentence : Aujourd'hui le salut s'est levé sur cette maison, parce que celui-là aussi est enfant d'Abraham? Il loue donc l'usage des richesses, à condition qu'on en fasse part aux autres, en abreuvant celui qui a soif, en nourrissant celui qui a faim, en habillant celui qui est nu, et en ouvrant à l'étranger une maison hospitalière. Or, pour avoir de quoi subvenir à tous ces besoins, il faut être riche (1). »

J'espère, Messieurs, que la réponse vous a paru péremptoire. Le précepte de la bienfaisance, énoncé à chaque page de l'Évangile, suppose évidemment la propriété : car nul ne peut donner, à moins de posséder soi-même. Si tout apparnait à tous, il n'y aurait aucun mérite à pratiquer la charité ; et l'Évangile deviendrait un non-sens. Le vœ divitilnis! ne s'applique qu'à ceux qui ne remplissent pas les devoirs attachés aux grandes fortunes; comme aussi \e beati paiiperes ! ne s'adresse qu'à la pauvreté selon l'esprit, à la pauvreté spirituelle, -ruTw/cia TrvsuaaTiV/î (2), c'est-à-dire au détachement. Les anathèmes du Sauveur atteignent la richesse égoïste et sensuelle, telle qu'elle était comprise parles Sadducéens, ces épicuriens du judaïsme, ou par les païens qui n'en profitaient que pour multiplier leurs jouissances, sans s'inquiéter des besoins du prochain. Mais le Christ est si

(!) Sur le salut des riches, xui.

(2) Ibid, XVII.

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éloigné de vouloir condamner la richesse en elle môme, qu'il y voit un moyen d'obtenir la récompense céleste par la pratique de la charité. Il n'y a pas trace dans l'Évangile de ces utopies modernes qui, sous prétexte d'enrichir les pauvres, appauvriraient tout le monde. ¥a\ disant que le droit de propriété est un des fondements de la société humaine, Clément d'Alexandrie formulait un principe qu'aucune génération chrétienne n'a désavoué, et qui trouve sa justification dans la nature même des choses. Cela est si vrai que, pour soutenir la thèse contraire, Rousseau s'est vu obligé déplacer la perfection du genre humain dans l'état sauvage : c'est l'idée capitale de son discours sur Vlnégalité des conditions, idée digne à tous égards de l'esprit le plus faux qui ait marqué dans la littérature française. Ceux qui, à son exemple, rêvent une égalité absolue entre les hommes, n'ont pas mieux réussi jusqu'ici à substituer des chimères à la réalité. Peut-on nier qu'il y ait entre les hommes inégalité de forces physiques, inégalité de facultés intellectuelles, inégalité de valeur morale? Nos niveleurs contemporains connaissent-ils un moyen d'obtenir que tous aient la même taille au centimètre près, qu'aucun n'acquière plus de connaissances que l'autre, et que tous fassent le même usage de leur liberté ? Or, qui ne voit que l'inégalité des conditions découle comme une conséquence logique de cette triple inégalité naturelle ou volontaire? Vous ne possédez pas autant que vos voisins parce que, sans parler d'une foule d'autres causes possibles, vos ancêtres et vous vous avez apporté dans votre travail moins d'intelligence, moins d'activité, ou que les circonstances ont mal servi vos efforts. Ce sont là des diversités qui se reproduisent chaque jour et à chaque heure : effacez-les aujourd'hui, elles reparaîtront demain. D'ailleurs, ces inégalités, bien loin de nuire au bon ordre des sociétés humaines, ne font que l'affermir et le consolider, en reliant les hommes entre eux par une heureuse réciprocité de services et de fonctions. Nous avons besoin les uns des autres, précisément parce que nous ne

possédons pas tous les mêmes aptitudes ni les mêmes ressources. Que chacun se suffise à lui-même, le corps social se dissout, et la communauté perd sa raison d'être. C'est le lien de la nécessité qui, joint à l'instinct de la sociabilité, a rapproché les familles, pour les grouper en associations plus ou moins vastes. Rousseau repousse l'inégalité des conditions, parce qu'il veut réduire les hommes à l'état sauvage, qui pour lui est l'idéal du genre humain ; cela se conçoit dans une hypothèse aussi dégradante que la sienne ; mais du moment que vous envisagez l'état de société comme la seule situation naturelle, normale, vous êtes obligés d'admettre une dépendance réciproque, des relations multiples et diverses. En réalité, les riches dépendent des pauvres autant que les pauvres profitent des riches; nul ne peut se passer de l'autre, et les services sont mutuels. Celui-ci donne de son intelligence; celui-là du travail de ses mains; tous y mettent de leur existence et de leur vie. Voilà ce qui fait la grandeur et la force des sociétés humaines. En disant que la propriété est un empiétement sur le droit d'autrui, on avance une niaiserie. C'est encore à autrui et non-seulement à vous que profite cette appropriation légitime d'une parcelle de terrain. La valeur que vous savez en tirer est un gain pour toute la communauté : par là, vous ajoutez au fonds commun, vous augmentez le capital social, vous enrichissez l'humanité du fruit de votre travail; l'intérêt général se confond dès lors avec votre intérêt particulier, car il n'y a pas d'antagonisme là où tous sont redevables à l'activité de chacun. Nier la propriété, ce n'est pas seulement détruire le droit naturel, le droit des gens et le droit divin positif, c'est de plus renverser toute saine notion d'économie politique. Et l'on voudrait prêter au fondateur du christianisme une pareille absurdité! S'il avait méconnu à un tel point les conditions essentielles de la société humaine, son œuvre, bien loin d'embrasser le monde, serait allée rejoindre au bout d'un siècle toutes ces utopies écloses dans le cerveau de quelques rêveurs qui apparaissent d'âge en âge,

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sans pouvoir obtenir d'autre succès que le rire ou l'indifférence.

Sans doute, nous voyons se produire à l'origine du christianisme un fait remarquable et qui mérite l'attention. On lit dans les Actes des apôtres que les premiers fidèles de Jérusalem, mus par un touchant esprit de fraternité chrétienne, mettaient leurs biens en commun ; mais il ne faut pas exagérer le caractère ni la portée de ce fait. Nous trouvons ici le conseil évangélique de la pauvreté volontaire pratiqué sur une vaste échelle, comme il l'est encore aujourd'hui dans les communautés religieuses du monde entier ; or, ce phénomène n'a rien d étonnant, si l'on réOéchit au petit nombre de chrétiens que renfermait alors Jérusalem, à l'esprit de foi et de charité qui animait les nouveaux convertis. A côté de la loi du détachement obligatoire pour tous, le Sauveur avait tracé à quelques-uns une règle de perfection plus haute et plus difficile à suivre. Il est tout simple que, dans le premier élan de leur générosité, la plupart des néophytes se soient dépouillés de leurs possessions en faveur de leurs frères nécessiteux. Mais s'ensuit-il de ce mouvement spontané d'une foi ardente que la propriété leur ait été interdite? Pas le moins du monde. Ils restaient libres de vendre leurs biens ou de les conserver. Seulement, il ne fallait pas, comme Ananie et Saphyre, se faire honneur d'un renoncement qu'on ne se sentait pas la force de pratiquer. C'est ce mensonge intéressé et cette fraude coupable que saint Pierre leur reproche avec tant de sévérité. Vous pouviez garder votre champ, leur dit-il, et même vendu, il était encore en votre pouvoir ; mais vous avez menti à Dieu, en vous donnant le mérite d'un sacrifice que vous n'avez pas su faire (1). Ces paroles excluent formellement l'idée d'une interdiction quelconque de la propriété dans la première génération chrétienne. C'est ainsi que les apôtres et leurs disciples ont compris les préceptes du Seigneur; et

(1) Actes des apôtres, v, 1 et suiv.

nous voyons par l'écrit de Clément d'Alexandrie que la génération suivante les a interprétés dans le même sens. Conserver l'âme libre et pure, exempte de tout attachement déréglé à des trésors périssables, verser le superflu dans le sein des pauvres, voilà les devoirs des riches d'après l'Évangile. Le moraliste du deuxième siècle résume les enseignements de la chaire chrétienne, lorsqu'il indique dans ce beau morceau le moyen damasser des mérites pour le ciel, en sacrifiant une partie des biens de la terre :

« 0 l'admirable commerce ! 0 le divin marché ! Acheter l'immortalité à prix d'argent, et recevoir en échange des choses passagères de ce monde une demeure éternelle dans le ciel 1 0 riche, c'est vers une telle foire que vous devrez naviguer, si vous êtes sage. Parcourez, s'il le l'aut, la terre entière ; n'épargnez ni travaux ni fatigues pour acheter le royaume du ciel, tant que vous le pourrez en cette vie. Pourquoi mettre votre joie dans des émeraudes ou d'autres pierres brillantes, dans des édifices qui seront la pâture du feu ou le jouet du temps : un tremblement de terre suffit pour les renverser, et le caprice d'un tyran pour vous les^ ravir. Habiter le ciel et régner avec Dieu, que ce soient là vos désirs. Ce royaume, un homme vous le procurera, comme ferait Dieu lui-même. En retour du peu qu'il aura reçu de vous, il vous donnera d'habiter avec lui pendant toute réternité. Priez-le d'accepter, pressez, suppliez, dans la crainte qu'il ne vous refuse. Car il ne lui est pas prescrit d'accepter ; il l'est à vous d'offrir

« Rassemblez, contre l'usage du reste des hommes, rassemblez autour de vous une armée sans armes, inhabile à la guerre, incapable de verser le sang, une armée qui ne se laisse pas emporter par la colère et que les vices ne souillent point : de pieux vieillards, des orphelins aimant Dieu, des veuves formées à la douceur, des hommes ornés de charité. Faites-vous-en par vos richesses des gardes vigilantes autour de votre corps et de votre âme. Dieu les commandera. Par eux, votre navire, prêt à être submergé, se relèvera pour

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voguer doucement an souftle de leurs prières. Sous l'imposition de leurs mains, la maladie perdra pour vous son aiguillon; leurs ferventes prières désarmeront l'ennemi qui vous menace; et devant leurs injonctions répétées, le démon verra sa force brisée et son orgueil confondu dans ses œuvres. Vous aurez là autant de satellites et de soldats vaillants. Aucun ne restera oisif; nul ne vous sera inutile.

« L'un demandera grâce à Diea pour vous ; l'autre vous consolera dans vos afflictions. Celui-ci versera des larmes pour vous devant le Seigneur ; celui-là vous instruira dans les choses utiles au saluL Tel vous reprendra en toute franchise ; tel autre vous donnera des conseils pleins de bienveillance. Tous, enfin, sans fard, sans crainte, sans dissimulation, sans flatterie, vous entoureront d'une véritable amitié. Quelle douceur dans leurs bons offices ! Quelle généreuse liberté dans leur ministère ! Quelle sincérité dans la foi de ces hommes qui ne craignent que Dieu ! Ils ne savent ce que c'est que de mentir ; leurs œuvres n'ont d'autre objet que le service de Dieu ; le fléchir, lui plaire, voilà tout ce qu'ils désirent ; l'attachement qu'ils vous portent n'a rien de charnel ; ils parlent, mais c'est au roi des siècles qui habite en vous (1). »

■ Tel est, Messieurs, l'idéal que le christianisme cherche à réaliser sur la terre, autant que l'orgueil et les passions humaines le permettent. Réunir les hommes par des associations dont la charité forme le lien, de telle sorte que les uns trouvent leur intérêt spirituel à veiller aux intérêts temporels des autres, et que le bonheur de chacun augmente avec le bien-être de tous, tel est le but constant auquel tendent ses efforts. En apparaissant sur la scène du monde pour y accomplir sa tâche, l'Église a trouvé l'inégalité des conditions, fait nécessaire, universel, comme la société elle-même, qui ne saurait subsister sans une hiérarchie de pouvoirs et une gradation de ressources. Ce fait, elle ne

(1) Sur le salut des riches, xxxii, xxxiv, xxxv.

pouvait le détruire sans porter atteinte aux lois générales qui régissent l'humanité ; mais elle lui a enlevé ce qu'il avait de dur et d'oppressif, en proclamant les principes de la justice et les devoirs de la charité. Au sens moral, l'Évangile a transformé la richesse, comme toutes les choses d'icibas: dans cette cause si fréquente de la perdition des âmes, il montre au chrétien un instrument de salut. Cette transformation, le christianisme l'a opérée d'une double manière, par le précepte du détachement et par le conseil évangélique de la pauvreté volontaire. Il défend à l'homme d'enchaîner son cœur aux possessions terrestres, et par là il lui apprend à ne les estimer qu'autant qu'elles lui permettent de faire le bien. Dès lors, la richesse cesse d'avoir pour but unique la satisfaction personnelle, pour devenir une véritable fonction, un service public, une mission sociale, une participation au ministère de la Providence. 11 est clair qu'une pareille doctrine devait changer la face du monde. Aussi, tandis qu'on ne rencontre dans la littérature païenne aucune aHusion à un établissement ou aune institution de bienfaisance et de charité, l'histoire des peuples, depuis dix-huit siècles est pleine de ces créations de l'esprit chrétien. Toutefois, malgré sa haute portée, le précepte du détachement obligatoire pour tous n'aurait pas obtenu ces résultats, sans le conseil évangélique de la pauvreté volontaire. C'est en mettant au service des indigents ces légions d'hommes qui se dépouillent de tout pour les secourir et les assister, que l'Église a pu réaliser un si vaste plan d'amélioration sociale. Supprimez ce conseil de perfection, vous effacez les plus grandes pages des annales du bien ; car il n'est pas d'œuvre charitable, tant soit peu puissante et féconde, qui ne lui ait dû son origine ou ses développements. Voilà de quelle manière l'Église a transformé les conditions de la richesse et de la pauvreté, sans utopies, sans lois agraires, sans prét ention à une égalité absolue et chimérique. Si elle avait tenté quelqu'un de ces procédés, elle n'aurait fait que bouleverser le monde pour un instant, sans profit ni résultat

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sérieux. La réforme qu'elle venait entreprendre était bien plus radicale et plus profonde, car c'était la réfornfie du cœur humain, source de toutes les autres. En proclamant la loi du sacrifice, et en la faisant accepter comme la base des sociétés chrétiennes, l'Église a inspiré les progrès du passé, de même qu'elle ouvre un champ illimité aux applications de l'avenir.

216 l'homélie et le sermon

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