ONZIÈME LEÇON
Saite de l'opuscule intitulé Quel riche sera sauvé. — Doctrine de Clénnent sur la nécessité des bonnes œuvres pour le salut. — L'action divine et la coopération humaine dans l'œuvre de la sanctification. — Sacrifices que demande l'Évangile en vue de la vie éternelle, — Comment l'auteur interprète les textes sacrés qui formulent cette obligation. — Les devoirs de famille et les droits de Dieu. — Une parabole de l'Évangile expliquée par Clément. — Origines de l'homélie et du sermon. — Développement de ces deux formes de l'éloquence sacrée dans les trois premiers siècles de l'Église.
Messieurs,
L'une des questions les plus importantes pour l'éloquence chrétienne, dans les premiers siècles de l'Église, était celle de la richesse ou de l'usage des biens temporels. Obscurcie jusqu'alors par l'orgueil et les passions humaines, cette question avait reçu de lÉvangile une solution claire et précise. En acceptant l'inégalité des conditions comme un fait nécessaire, providentiel, le christianisme s'était hâté d'en adoucir les conséquences par ses prescriptions morales. La loi du détachement, d'un côté, le conseil évangélique de la pauvreté volontaire, de l'autre, préparaient des ressources immenses aux classes inférieures de la société. Avec le dogme de la fraternité humaine, la richesse devenait un ministère d'assistance et de secours, aussi profitable à celui qui donne qu'à celui qui reçoit. En outre une multitude d'hommes allaient se lever pour consacrer leur vie entière au service des pauvres, et pratiquer la perfection chrétienne
dans le sens du renoncement le plus absolu. La transformation du monde devait sortir de cette loi du sacrifice promulguée par THomme-Dieu et consacrée par son exemple. C'est pourquoi il est intéressant d'étudier les livres qui nous permettent d'assister en quelque sorte à l'éclosion d'idées si neuves pour une société où la passion des jouissances matérielles allait jusqu'à étouffer dans le grand nombre tout sentim.ent d'humanité. Parmi ces productions, l'opuscule de Clément d'Alexandrie sur le Salut des riches est l'une des plus anciennes, comme d'ailleurs il n'en est pas où l'éloquence ait prêté plus de charme à la doctrine de la charité . Nous avons vu avec quelle chaleur le moraliste chrétien y plaide la cause des pauvres tout en évitant de décourager les riches par une fausse interprétation des paroles du Sauveur; il ne nous reste plus qu'à examiner quelques passages de ce traité, et à discuter la forme qu'avait prise la prédication évangélique vers la fin du deuxième siècle.
Vous avez dû remarquer, Messieurs, combien la doctrine de Clément sur la nécessité des bonnes œuvres pour le salut est contraire au principe fondamental du protestantisme. Je veux parler ici des systèmes de Luther et de Calvin, c'est-àdire d'un ensemble d'idées qui ne sont plus que du domaine de l'archéologie ; car je ne ferai pas aux protestants modernes l'injure de croire qu'ils regardent « les bonnes œuvres comme ce qu'il y a de plus préjudiciable au salut, » suivant l'expression si profondément morale du chef de la prétendue Réforme (1). Un des textes qui tourmentaient le plus ce singulier esprit, est précisément celui que Clément d'Alexandrie nous développait la dernière fois avec tant d'éloquence : c( Si vous voulez entrer dans la vie, gardez les commandements. » A lui seul, ce passage renversait toute la théorie de Luther. Car, ou les mots ne signifient plus rien, ou le Sauveur veut indiquer par là que l'observation des préceptes, source de nos bonnes œuvres, est une condition nécessaire
(1). Sey^mons inédits, de Luther, publiés par Hœck, p. 48, 52, 72 et suiv.
218 l'homÉlie et le sermon
pour obtenir la vie éternelle. Aussi, après bien des rmbages et des détours, Luther finit-il par déclarer que Jésus-Christ ne parlait pas sérieusement, mais par ironie et dans le but dérailler le jeune homme qui l'interrogeait. Selon lui, ces mots : garde les commandements, veulent dire: essaie une fois de les garder, tu verras bien que tu ne le pourras pas ( l).• Une pareille interprétation ne mérite pas qu'on la discute. Du reste, je nai d'autre intention que de vous montrer à quel point les maximes de l'ancien protestantisme étaient en opposition avec la tradition chrétienne. Ainsi, l'une des thèses favorites du moine apostat consistait à soutenir que, dans les choses spirituelles et divines, qui concernent le salut de lame, Thomme ressemble à une statue de sel, àla femme de Loth, à un bloc de bois ou de pierre, aune image inanimée, n'ayant ni yeux, ni bouche, ni sens, ni cœur (2). « La volonté de l'homme, disait-il, est un coursier que monte le démon, jusqu'à ce que Dieu, comme le plus fort, désarçonne le cavalier. )) A l'entendre, notre libre arbitre n'est qu'une fiction ; nous sommes entre les mains de Dieu un instrument purement passif ; nous no coopérons d'aucune façon à l'œuvre de notre salut (3). Doctrine détestable, qui à certains égards plaçait l'ancien protestantisme au-dessous des religions païennes : celles-ci savaient du moins conserver à Ihomme le plus noble privilège de sa nature. Vous allez voir. Messieurs, ce que Clément d'Alexandrie, et toute l'Église primitive avec lui, pensaient de ces théories fatalistes, et avec quelle précision les théologiens du deuxième siècle distinguaient l'action divine et la coopération humaine:
« Par ces paroles: si vous voulez, le Christ montre divinement que l'âme de son interlocuteur était douée du libre arbitre. A Thomme de choisir, il est libre ; à Dieu de donner,
(1) Sermons inédits de Luther, publiés par Bruns, p. \2\ et suiv. : — Œuvres de Luther, édit. de Wiltemberg (1539), i, i58.
(2) Édit. de Wiitemberp^, m, 162.
(3) Traité de scrvo arbitrio.
il est le maître. Or Dieu donne à ceux qui veulent, qui font tous leurs eiïorts et qui sollicitent du secours, afin que le salut devienne ainsi leur propre ouvmge. Car Dieu ne contraint personne : il est ennemi de la violence; mais il fraye le chemin à ceux qui cherchent, il accorde à ceux qui demandent, il ouvre à ceux qui frappent. Si donc vous voulez, si vous voulez véritablement, et que vous ne vous trompiez pas vous-même, elïorcez-vous d'acquérir ce qui vous manque(1 ). »
Ain-i, d'après Glémentd'Alexandrie, l'homme choisit librement le bien ou le mal et le salut est son propre ouvrage. On ne saurait condamner en termes plus formels les théories dégradantes de Luther sur la volonté servile, sur l'extinction complète de nos forces spirituelles, sur la passivité absolue de l'homme dans l'œuvre du salut. Est-ce à dire que nous puissions atteindre notre fin par les seules ressources de notre nature? Ce serait une erreur non moins grave que la précédente. Clément reconnaît la nécessité de la grâce, aussi bien que la réalité du libre arbitre. C'est l'action divine qui excite, fortifie et transforme l'activité humaine, de telle sorte que notre salut est à la fois l'œuvre de Dieu et la nôtre. S'il n'y avait aucune coopération de notre part, la sainteté ne serait plus un mérite, ni la vie éternelle une récompense; et sans la grâce ou l'opération divine, nous resterions incapables de produire un acte surnaturel et même d'accomplir la loi naturelle dans toute son étendue, par suite de notre penchant au mal et de l'affaiblissement de notre libre arbitre.
« L'homme, dit l'auteur du traité sur le Saint des riches, l'homme qui, par lui-même, et sans autre secours, veut vaincre ses passions, n'en vient pas à bout; mais s'il y met tous ses soins et qu'il manifeste un vif désir d'y arriver, il atteindra son but avec laide de la force divine. Car le soufïïe de Dieu pénètre les âmes douées d'une bonne volonté, comme le don de l'Esprit divin se retire de celles que n'anime plus
(1) Sur le salut des riches, x.
220 l'homélie et le sermon
ce désir. Sauver les hommes malgré eux serait le fait de la contrainte : les sauver par le libre choix de leur volonté, c'est l'effet de la grâce. Le royaume de Dieu n'appartient pas à ceux qui s'endorment dans les délices, mais ce sont les violents qui l'emportent. La seule violence agréable à Dieu est celle qui consiste à lui arracher le don de la vie éternelle. Dieu cède volontiers à l'énergie de ceux qui engagent avec lui ce combat : il se plaît à être vaincu de la sorte (1). »
C'est ainsi que la grâce divine et la volonté humaine concourent ensemble à l'œuvre de notre salut. Supprimez l'un des deux agents, vous détruisez le caractère moral de l'acte, ou sa valeur naturelle. Clément d'Alexandrie n'est pas moins exact ni moins précis, lorsqu'il interprète la doctrine catholique sur d'autres points. En général, le Sauveur procédait par aphorismes dans son enseignement, comme il convenait à Celui qui avait le droit déparier avec autorité. Renfermée dans des maximes courtes, sentencieuses, sa doctrine exige, pour être bien comprise, qu'on étudie avec soin la lettre du texte et qu'on tâche d'en saisir l'esprit. Ce n'est pas dans un sens grossier et charnel, disait le maître dOrigène, qu'il faut entendre ces hautes^formulesoù nous trouvons la règle de nos croyances et de nos mœurs (2). Détacher de l'Évangile un verset quelconque pour l'envisager isolément, sans tenir compte d'autres passages qui l'éclaircissent et l'expliquent, c'est manquer à toutes les lois d'une saine interprétation. Avec de pareils procédés, les Vaudois, les Albigeois, les Anabaptistes, sans parler d'une foule d'autres sectes, ont découvert dans le Nouveau Testament tout ce qu'il leur plaisait d'y chercher. A ces difficultés, tirées de la forme brève el concise de 1 Évangile, viennent s'en ajouter d'autres qui résultent de la langue même que parlait le Seigneur. En daignant se revêtir de la nature humaine à une époque et au sein d'une race déterminées, le Fils de Dieu ne pouvnit se placer en dehors des conditions qu'il avait choisies pour son
(1) Sur le salut des riches, xxi.
(2) Ibid., V.
avènement. De là l'emploi d'une langue plutôt que d'une autre, des images, des comparaisons, des proverbes, des locutions particulières, quantité de choses enfin qui repondent aux habitudes de la nation juive et des races orientales. On s'étonne que Jésus-Christ se soit rapproché des rabbins ou docteurs juifs dans la forme de son enseignement. Auriezvous préféré qu'il parlât le français ou l'espagnol? 11 faut une incroyable élroitesse d'esprit pour s'arrêter à de pareils enfantillages. Mais aussi, l'on conçoit d'autre part qu'une langue si éloignée de la nôtre par le génie qui lui est propre, puisse présenter de graves difficultés, lorsqu'il s'agit d'en interpréter les monuments. Quand le protestantisme s'est imaginé de mettre un livre tel que la Bible entre les mains du premier venu, pour l'en constituer lecteur et interprète, il commettait une hérésie philologique, en même temps qu'il mystifiait les âmes. Aussi n'a-t-il pas tardé à s'infliger un démenti complet, par l'institution d'un ministère enseignant, d'un pastorat chargé d'expliquer l'Évangile une fois par semaine à chaque communauté. Heureuse inconséquence, mais qui démontre la fausseté du principe. Enfin, Messieurs, pour graver profondément au cœur de l'humanité ces paroles qui devaient retentir jusqu'à la fin du monde, le Sauveur s'exprimait quelquefois avec une énergie de langage qui peut étonner à première vue, lorsqu'on ne se rappelle pas la maxime de saint Paul: « La lettre tue, mais l'esprit vivifie (1).» De toutes ces causes réunies et de tant d'autres encore, il résulte que l'Évangile, abandonné aux commentaires de chacun, sans une autorité infaillible qui l'explique et l'interprète, est de tous les livres celui dont l'ignorance et la mauvaise foi peuvent abuser avec le plus de facilité.
Choisissons, par exemple, un texte dont Clément d'Alexandrie a très bien rendu le sens dans son traité sur le Salut des riches. Pour rappeler aux chrétiens de son temps qu'on doit être prêt à tout sacrifier, plutôt que de désobéir à Dieu, l'au-
(1) Ile aux Cor., m, G.
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teur cite ces fortes paroles du Sauveur rapportées dans l'Évangile de saint Luc : « Celui qui vient à moi, et ne hait point son père, sa mèrC; ses frères, et même sa propre âme, ne peut être mon disciple (1'. » Voilà un de ces passages qui, pris au pied de la lettre et sans une intelligence suffisante du style biblique, pourrait troubler un esprit faible; et c'est en présence de ces hébraïsmes, si fréquents dans l'Évangile, qu'on apprécie la sagesse de l'Égiise catholique, qui, cherchant à proléger l'inexpérience des fidèles, leur recommande de ne point s'aventurer dans la lecture du texte sacré sans notes ni commentaires. Pour ne pas se méprendre sur la portée d'une déclaration qui paraît choquante au premier aspect, il faut savoir que, dans le langage de l'Écriture sainte, le haïr signifie très souvent aimer moins i^). C'est ainsi que, voulant exprimer la préférence accordée à Jacob sur Ésaii, pour le droit de primogéniture, le prophète Malachie, et saint Paul après lui, font usage du même tour oriental : « J'ai aimé Jacob et j'ai haï Ésaii, » c'est-à-dire j'ai moins aimé ce dernier, je ne l'ai pas favorisé autant que son frère (3). Nous trouvons une locution toute semblable dans la Genèse, où, pour indiquer que Jacob préférait Rachel à Lia, l'écrivain sacré emploie le mot haïr dans le sens d'une affection relativement moindre (4j. iMême hébraïsme dans le Deutéronome, où de deux attachements mis en parallèle, le moins fort est appelé haine (5). Du reste, Jésus-Christ lui-même a eu soin de nous apprendre que nous devons interpréter ses paroles dans ce sens, lorsqu'il dit ailleurs : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi (6). » Il
(1) s. Luc, MV, 26.
(2) En hébreu, nV^.
(3) Maiachie, i, 2; — Ép. aux Rom., ix,13 .
(4) Genèse, xxix, 31 exosam, id est, minus amatam (Roseamuller, Scholia in Velus Tesl., 1" vol., p. 15S; Leipzig, \S2S. — Maurer, Comm. gramm. crit. i)i Vêtus Test., p. 16, Leipzi;^, 1835). Jacob, en efïet, ne haïs&ait nullement Lia, mais il lui préférait Rachel.
(5) Deuter., xxi, 15; — Voyez Rosenmuller, ouvrage cité plus haut.
(6) S. Matth. X, 37.
sagitdonc là tout simplement d'un amour de prélerence devant lequel doit tlécliir, en cas de conflit ou d'opposition, tout autre sentiment; or, à moins de ni.jr l'existence de Dieu, on ne saurait contester que les droits du Créateur l'emportent sur ceux d'une créature quelconque. Le Sauveur prévoyait fort bien que la prédication de l'Évangile amènerait un état de crise violente dans l'humanité, et que, sur plus d'un point, les affections de famille se trouveraient en lutte avec l'obligation imposée à tout homme d'embrasser la foi. L'histoire des trois premiers siècles est là pour nous montrer à chaque instant des fils résistant à l'oppression tyrannique de leurs pères, qui voulaient les forcer de désobéir à leur conscience et de renier leurs convictions. Il fallait préparer les âmes à ce redoutable combat, en leur inculquant celte maxime qu'on doit obéir à Dieu, plutôt qu'aux hommes. Car enfin, Messieurs, ne nous laissons pas égarer par une fausse sentimentalité : les liens du sang sont respectables, les droits de la famille sont sacrés; mais les droits de Dieu le sont encore plus. Dieu a sur nous un domaine souverain et absolu : c'est à lui que nous appartenons avant tout; le salut demeure l'affaire personnelle de chacun, et nous agissons sous notre propre responsabilité. Entre Dieu qui commande et les hommes qui nous poussent à la désobéissance, le choix n'est pas douteux : il n'y a ni famille ni État qui puissent nous empêcher d'accomplir le premier et le plus essentiel de nos devoirs. Voilà tout ce qui résulte des paroles que je citais tout à l'heure. Il n'est pas question, comme on le disait récemment dans une Vie de Jésus avec autant d'ignorance de l'hébreu que de la doctrine évangélique, il n'est pas question de « prêcher la totale rupture avec le sang, de mépriser les saines limites de la nature humaine, de vouloir tout réduire à un affreux désert (1). » Tout cela n'est qu'une pure déclamation, inspirée par l'athéisme : il est question de reconnaître l'existence de Dieu, et ce dogme admis, de
(l) Vie de Jésus, par M. Renan, p. 309, 3 12.
224 l'homélie et le sermon
placer l'amour de Dieu en tête de nos obligations. Comment, répond Clément d'Alexandrie, celui qui nous ordonne d'aimer nos ennemis, nous ferait-il un devoir de haïr nos parents ? Ce qu1l nous défend, c'est un amour aveugle, désordonné, qui nous porterait à sacrifier les droits de Dieu aux prétentions abusives de l'homme ; ce qu'il nous ordonne, c'est de repousser la voix de la chair et du sang, du moment qu'elle nous prêche l'apostasie et qu'elle devient un obstacle à notre salut. On dirait vraiment que ces belles pages ont été écrites, il y a plus de seize siècles, pour apprendre à nos modernes sophistes comment il faut interpréter PÉvangile. « Figurez-vous la chose sous forme de procès », continue l'éloquent catéchiste. D'un côté le père se lève et dit : « C'est » moi qui t'ai engendré et nourri, suis-moi donc, et com- » mets l'injustice avec moi; n'obéis pas à la loi du Christ : » je tais tout autre blasphème semblable que peut proférer un homme à l'état de mort. D'un autre côté, écoutez le Sauveur qui répond : « Je t'ai régénéré, toi qui étais né pour la mort » sous l'empire du monde. Je t'ai délivré, guéri, racheté. Je » te montrerai la face de Dieu, de ce bon père. N'appelle » point un homme ton père; laisse les morts ensevelir les » morts. Suis-moi, et je te conduirai dans un lieu de repos, » où tu trouveras des biens mystérieux et ineffables, biens » que l'œil n'a pas vus, que l'oreille n'a pas entendus, et » dont l'intelligence n'est pas montée au cœur de l'homme, » mystères que les anges eux-mêmes désirent pénétrer, avides » de voir ce que Dieu a préparé aux saints et à ceux de ses » enfants qui l'aiment. Je suis ton nourricier, moi qui me » donne comme un pain dont l'usage éloigne tout danger de » mort; m.oi qui me donne comme un breuvage d'immor- » talité. Je suis ce maître qui enseigne une doctrine plus » élevée que le ciel. Pour toi, j'ai lutté contre la mort; j'ai » payé ta rançon, en subissant la mort que tu avais méritée » partes péchés et par ton incrédulité envers Dieu. » Vous avez entendu les deux parties : soyez juge dans votre propre cause, prononcez, mais n'oubliez pas que votre salut dépendra
de la sentence. Si votre frère, votre fils, votre femme, ou qui que ce soit, vous tient de semblables discours, que le Christ l'emporte sur tous : donnez-lui la victoire, car c'est pour vous qu'il combat (1). »
Voilà de quelle manière la question se posait fort souvent dans les premiers siècles de rËglise : elle se posait entre un fils qui venait d'embrasser la foi, et un père qui voulait l'entraîner à l'apostasie; entre une épouse convertie àflîlvangile, et un époux prêt à la livrer aux bourreaux, plutôt que de lui laisser le libre exercice de sa religion. Les Actes des martyrs sont remplis de ces scènes tragiques, où les droits de Dieu se trouvaient en lutte avec les affections humaines. C'est pourquoi le Sauveur avait insisté avec tant d'énergie surl'obligationde faire passer lesintérêts du salut avant toute autre considération. En cela, il ne portait aucune atteinte aux sentiments de famille; mais il leur assignait leurs vraies limites, en les subordonnant à un principe plus élevé, qui est le souverain domaine de Dieu sur ses créatures. Il n'y a pas de pouvoir paternel contre Dieu ; toute tentative que fait un père pour amener son fils à la violation d'une loi divine, est un abus de la force, et non l'usage d'un droit. En proclamant ces maximes, l'Évangile a fondé la vraie liberté des âmes, et brisé à jamais le despotisme paternel comme le despotisme civil, pour nous ranger sous la dépendance d'un pouvoir supérieur à chacun. On ne saurait assez rappeler aux hommes que Dieu doit occuper la première place dans leur vie, et que les devoirs de famille, les devoirs envers l'État ne viennent qu'en seconde et en troisième ligne. Clément d'Alexandrie a très bien marqué ces degrés de l'obligation morale. C'est dans ce but qu'il joint la parabole du samaritain à l'his • toire du jeune homme riche de l'Évangile (2). L'une sert d'éclaircissement à l'autre, en nous montrant dans quel ordre nos devoirs se suivent et s'enchaînent (3). Aimer Dieu de toute
(1) Sur le salut des riches^ xxin.
(2) Sur le salut des riches, xxviixxxi.
(3) S. Luc, X, 25-27.
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notre âme et de toutes nos forces, tel est le premier et le plus grand des commandcmenls, parce qu'il comprend et résume tous les autres; aimer le prochain comme nousmêmes, c'est le second. Par ces deux préceptes, dit Clément, le Sauveur nous enseigne la loi de charité, mais avec ordre et distinction, de telle sorte que la prééminence appartienne toujours à Dieu. Nous trouvons ici une nouvelle preuve de l'art avec lequel les écrivains de l'École d'Alexandrie savaient tirer parti des paraboles de l'Évangile. Rapprocher entre elles la conduite charitable du samaritain et la mission du Sauveur lui-même, est devenu un thème fort commun dans l'éloquence de la chaire; mais il est intéressant d'observer comment les premiers orateurs sacrés ont frayé la voie à des applications aussi vraies qu'ingénieuses Le maître d'Origène n'oublie aucun détail pour rendre la comparaison plus vive et plus saisissante :
« Les esprits de ténèbres qui gouvernent ce monde nous avaient frappés de plaies diverses : craintes, désirs, colères, tristesses, fraudes, voluptés, ils avaient soulevé dans notre âme toutes ces tempêtes qui l'agitent, pour assurer sa mort. Jésus-Christ est le seul médecin qui nous ait guéris de nos blessures, en coupant jusqu'à la racine de nos vices, non pas comme la loi dont les ellorts impuissants se sont bornés à retrancher les fruits d'une plante mauvaise; Jésus-Christ a porté la hache au pied même de larbre du mal. 11 a versé sur nos âmes blessées un vin précieux, sang de la vigne de David; il a tiré des entrailles de l'Esprit l'huile abondante dont il les a arrosées; pour les guérir et les sauver, il les a liées par des bandages indissolubles, la charité, la foi, l'espérance. Il nous a confiés aux bons offices des anges, des principautés et des puissances, en retour d'un grand salaire (1)... »
Si je ne me trompe, voilà une application fort heureuse de la parabole du samaritain. La fin du traité sur le Salut
(1) Sur le Salut des riches, xmx.
des riches couronne dignement ces exhortations qui respirent le plus pur esprit de l'Évangile. Fidèle à son plan, qui est de sauver les riches du désespoir, il exhorte à la pénitence ceux d'entre eux qu'un attachement aveugle aux biens et aux plaisirs de ce monde a jetés dans le désordre (1). Après leur avoir rappelé qu'un repentir sincère peut effacer les fautes les plus graves, il les invite à se placer sous la conduite d'un directeur qu'il appelle « un homme de Dieu. » Ils devront le respecter et le craindre, l'écouter avec docilité, soit qu'il leur adresse des reproches, soit qu'il entreprenne de les guérir. A lui de leur parler librement, d'employer tour à tour la sévérité et la douceur pour les gagner au bien. Voilà le guide qu'il faut honorer à l'égal d'un ange de Dieu (2). Point de doute, Messieurs, que par cette direction des consciences, par ce ministère de la guérison des âmes. Clément d'Alexandrie n'ait voulu désigner la fonction du prêtre au tribunal de la pénitence. Pour montrer que nul crime, si grand qu'il soit, ne dépasse les pouvoirs du pardon confiés au sacerdoce chrétien, le théologien du if siècle termine son ouvrage en racontant la touchante histoire du jeune homme converti et réconcilié par l'apôtre saint Jean, après avoir exercé des brigandages à la tête d'une bande de voleurs (3) : Eusèbe a reproduit toute cette narration. Du reste, que la hiérarchie ecclésiastique ait été constituée à Alexandrie, pendant le ir- siècle, dans la même forme que présente encore aujourd'hui l'Église catholique, c'est ce qui ressort avec la dernière évidence des œuvres de Clément. L'auteur du Véclofjogue nous parle des devoirs particuliers qui incombent aux évêques, aux prêtres et aux diacres, marquant ainsi avec toute la précision possible les trois degrés de la hiérarchie (4). Cette distinction, il va l'établir avec non moins de netteté dans les Stromates, où il dira que « la gra-
(1) Sur le salut des riches, xxxix el xl.
(2) Ibid., XLi.
(3) Ibid., xLii. 0
(4) Pédag, m, il .
228 l'homélie et le sermon
dation des évêques, des prêtres et des diacres dans l'Église est une imitation de la gloire angélique et de l'économie céleste (1). » Or, Messieurs, s'il vous en souvient, nous avons trouvé la même organisation du sacerdoce à Antioche, dans les épîtres de saint Ignace ; à Rome, dans les lettres du pape saint Clément; à Lyon, dans le traité de saint Irénée contre les Hérésies: à Carthage, dans les récits de TertuUien et de saint Cyprien. Il faut rompre avec tous les témoignages de l'histoire, ou reconnaîlre que, dès le premier moment de son existence, l'Église était constituée dans sa forme essentielle, comme elle l'est de nos jours, et que son régime gouvernemental a traversé dix-huit siècles, toujours le môme, sans subir, dans ce qui est de droit divin, la moindre altération.
Si l'opuscule de Clément sur le Salut des riches a une haute valeur comme interprétation de la morale évangélique, il nous initie en même temps à la méthode qu'employaient les prédicateurs dans leurs instructions religieuses, du moins à Alexandrie, Car il ne me paraît pas douteux que cette pièce et le traité du Pédadogue ne soient le résumé d'un enseignement donné de vive voix. Or, la marche que suit ici l'orateur ou l'écrivain est celle de l'homélie proprement dite. Expliquer un fragment de l'Évangile verset par verset, tel est le plan qu'il adopte dans la composition dont nous venons de nous occuper. On pourrait même à la rigueur y distinguer deux homélies fondues en un seul corps d'ouvrage, répondant l'une à l'histoire du jeune homme riche (2,^ l'autre à la parabole du samaritain (3), et couronnées par une exhortation générale à la pénitence ;4). Cette particularité nous oblige à rechercher l'origine de l'homélie et du sermon. Parmi les créations les plus fécondes du christianisme, figure sans contredit l'établissement d'une chaire d'oùladoc-
(1) Strom., VI, 23.
(2; Sur le salut des riches iv-xxvi.
(3) Ibid., xxvii-xxxviii.
(4) Ibid., XXXI -XXII.
trine religieuse descend sur l'humanité pour éclairer et fortifier les âmes. Ce spectacle n'a plus rien qui nous étonne, tant nous sommes accoutumés à ces grandes choses de l'ordre moral. Mais reportez-vous en esprit au delà des siècles chrétiens, pour étudier les religions anciennes: qu'y verrez-vous? Vous y trouverez des rites, des cérémonies, un culte extérieur; pas une. trace d'enseignement donné dans l'enceinte d'un temple ou au pied d'un autel. Nous possédons en grande partie les monuments de la littérature païenne : poèmes, tragédies, traités philosophiques, toutes les formes de l'art et de la pensée y apparaissent, tout excepté l'éloquence religieuse. Vous y chercheriez vainement le moindre vestige de ce que nous appelons un sermon, c'est-à-dire d'une instruction faite par un prêtre au nom de la Divinité dans un temple du paganisme. J'ose dire que c'est là un phénomène qui n'a pas été suffisamment remarqué, et qui prouve à lui seul l'inanité des cultes païens : tout y est imaginé pour la satisfaction des sens, et la doctrine reste complètement absente de ces représentations symboliques, auxquelles ne vient se mêler aucune direction supérieure pour l'intelligence ni pour la volonté. De là aussi l'impuissance absolue du sacerdoce païen pour remédier à l'ignorance et au désordre des mœurs. Le christianisme, au contraire, repose tout entier sur le ministère de la parole ou sur l'enseignement. « Allez et instruisez tous les peuples : » c'est investi de ce mandat qu'il s'est présenté au monde, et c'est pour l'avoir rempli qu'il aconquisl'humanité. Lorsqu'on étudie sérieusement les faits de l'histoire, on trouve là un sujet bien légitime d'admiration et de reconnaissance. Oui, avoir érigé, je ne dirai pas dans chaque ville, mais dans chaque village, dans le moindre hameau, sur la surface du monde entier, une tribune, une chaire au pied de laquelle tout homme, quel qu'il soit, peut venir apprendre ce qu'il lui importe le plus de savoir, son origine, sa vocation, ses devoirs, sa destinée ; ce n'est pas seulement avoir ouvert à l'éloquence le plus vaste champ que l'on puisse imaginer ;