‹ Clément d'AlexandrieChapitre 2 sur 44 · COUP D ŒIL GENERAL · texte numérisé non relu

COUP D ŒIL GENERAL

proportions frappent le regard, le premier mouvement de l'esprit n'est pas d'en examiner les détails, mais de l'embrasser dans une vue d'ensemble. Subjugués par la grandeur du spectacle qui s'offre à nos yeux, nous commençons par contempler l'édifice du sommet à la base ; nous observons les lieux où il s'élève, le fond sur lequel il se détache, ce qui l'avoisine et l'entoure. Puis, sous cette masse imposante, nous cherchons l'idée qu'elle exprime, le caractère qui la distingue, son but, sa raison d'être. Alors seulement, nous pénétrons dans l'intérieur pour analyser nos impressions et en vérifier la justesse. Ainsi en est-il des ouvrages de l'esprit, de ces créations bien autrement hautes que nous rencontrons sur le sol de l'histoire. Avant de les étudier pièce par pièce, nous aimons à nous rendre compte de leur apparition, afin d'en saisir, par ce premier coup d'œil, l'étendue et la portée. Donc, pour iPi'en tenir au sujet qui nous occupe en ce moment, à cette illustre pléiade d'écrivains qu'on appelle l'école d'Alexandrie, je me demande tout d'abord quelle place elle est venue occuper dans l'histoire littéraire des premiers siècles. Quel est le sens et le caractère de son œuvre? Par quoi les Alexandrins, Clément et Origène à leur tête, se distinguent-ils des écrivains qui les ont précédés ou suivis? A quels besoins des esprits, à quelles conditions de l'époque répondaient la nature et la tendance particulière de leurs travaux ? En un mot, je me propose aujourd'hui de déterminer le rôle qu'a joué l'école d'Alexandrie dans cet espace de temps qui sépare les Pères apostoliques des orateurs et des théologiens du iv' siècle.

Si j'ai réussi. Messieurs, à vous donner une idée exacte des travaux de l'éloquence chrétienne pendant l'époque que nous venons de parcourir, vous avez dû remarquer qu'ils se rapportaient à un triple objet, selon qu'il s'agissait de maintenir la foi et la discipline au sein de l'Église, de défendre la religion chrétienne contre le polythéisme, ou de réfuter les hérésies. Depuis les écrits des Pères apostoliques jusqu'aux œuvres morales de Tertuliien et de saint Gyprien, toute une

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série de lettres et de traités a pour but de régler la vie chrétienne par l'application des préceptes de l'Évangile. Ce qui domine dans ces instructions pour la plupart courtes et familières, c'est le ton de l'homélie ou de la parénèse. Exhortera la pratique des vertus chrétiennes, réveiller la foi dans le cœur des fidèles, réprimer les désordres qui se glissaient parmi eux, faire ressortir l'efficacité des moyens de salut tels que la prière et les sacrements, assurer par les recommandations les plus pressantes le maintien de la discipline et le respect de la hiérarchie, tel est le thème habituel de cette littérature tout imprégnée de la sève du christianisme naissant. Certes, l'éloquence sacrée n'aurait pu remplir une plus noble tâche: les épîtres de saint Ignace et du pape saint Clément, ainsi que les lettres pastorales de saint Cyrien, sont restées à cet égard autant de modèles qu'il serait difficile de surpasser.

A côté de ces belles productions de l'esprit chrétien, qui rentrent davantage dans le genre didactique, les besoins de la religion persécutée avaient donné naissance à une nouvelle branche de lu littérature ecclésiastique. Il n'était pas moins nécessaire, en effet, de repousser l'assaut des ennemis du dehors, que d'entretenir et de développer la vie religieuse dans l'intérieur de la société chrétienne. Alors les apologistes s'étaient levés avec l'ardeur qu'inspire la défense de la plus sainte des causes; et, depuis saint Justin jusqu'à Tertullien, une deuxième série d'écrits avait fait revivre les formes de l'art antique rajeuni par un esprit nouveau. Ici, ce n'est plus l'homélie ou l'exhortation morale, avec les transports d'une foi vive et les doux épanche ments de la charité, mais le plaidoyer de l'orateur qui, fort des droits de la conscience et de la vérité, flétrit les violences d'une procédure inique, démontre l'absurdité de superstitions dégradantes, réfute les calomnies inventées contre ses frères, et oppose aux vices des tyrans finnocence et la sainteté des victimes. Tel est le cadre où devait se déployer l'apologétique, dont la tâche principale consistait à prouver, d'un côté, la fausseté du

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polythéisme, de l'autre, la divinité de la religion chrétienne . Enfin, Messieurs, la lutte de l'Église avec les hérésies avait obligé l'éloquence chrétienne à se produire sous une troisième forme. Car, s'il est vrai que le paganisme s'attaquait à l'existence de la société nouvelle, les sectes la menaçaient d'un danger non moins grand, en s'efforçant delà dénaturer dans son dogme et dans sa morale. De là ces ouvrages de controverse, ces travaux d'une analyse si patiente et si ferme, qui déchirent les rêveries de la gnose, soit qu'ils les confondent dans une réfutation générale, comme le traité de saint Irénée contre les Gnostiques ou le traité des Prescriptions de Tertuliien ; soit qu'ils les détruisent par des attaques partielles, à la manière des écrits où le prêtre de Garthage combat chaque hérésie prise isolément. En résumé, controversisles, apologistes, moralistes, tous avaient mis la main à Tœuvre : ceux-ci pour faire triompher l'Évangile des passions humaines, ceux-là pour venger le christianisme des calomnies de ses persécuteurs ou pour arrêter l'action dissolvante des sectes; et les défenseurs de l'Église, fidèles à ce triple devoir, pouvaient se flatter de n'avoir reculé devant aucun efiort, et d'avoir su faire face à tous les périls.

Il semblerait donc, Messieurs, que l'activité théologique et littéraire des trois premiers siècles, telle que nous l'avons étudiée jusqu'ici, se fût exercée dans tous les sens, et qu'il ne restât plus de place pour quiconque essaierait défrayer des voies nouvelles au travail de l'esprit chrétien. Et cependant, comment le supposer, si Ton considère quelle puissante impulsion l'intelligence humaine avait reçue du christianisme, et quelles vastes perspectives la foi ouvrait devant elle? Comment supposer que la raison, placée devant ce nouvel ordre de choses et d'idées, ne chercherait pas à creuser une mine si féconde, pour enrichir le trésor des connaissances humaines? Sans doute, l'esprit aventureux des gnostiques s'était perdu dans ces hautes régions désormais accessibles à la spéculation ; mais, sans imiter leur témérité, ne

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pouvait-on pas renouveler leur tentative avec plus de succès, en se laissant diriger par le fil conducteur de la foi? Et d'ailleurs, quel moyen plus sûr pour désabuser tant d'esprits éblouis par les systèmes de ces faux savants, que d'opposer à une gnose pseudonyme la véritable gnose, la science de la foi, la philosophie de la religion? N'était-ce pas en môme temps la meilleure réponse à faire aux Grecs, qui, enllés de leur culture intellectuelle, méprisaient le christianisme comme incapable d'élever ses adhérents au-dessus d'une foi aveugle? Les apologistes chrétiens, Tertullien surtout, avaient prouvé par le tableau des erreurs du vieux monde combien la raison humaine est faible, quand elle reste abandonnée à elle-même ; mais, tout en laissant ces conclusions intactes, n'était-il pas possible de montrer d'autre part que la philosophie ancienne, dans ce qu'elle avait de vrai et de légitime, préparait les voies à l'Évangile ? Au lieu de creuser un abîme entre le passé et le présent, ne valait-il pas mieux jeter un pont de l'un à l'autre, et sans méconnaître ce qui devait diviser les esprits, ne rien négliger de ce qui pouvait les rapprocher ? L'unité de riiistoire ne deviendrait-elle pas plus manifeste par ces harmonies providentielles, et dès lors le plan divin ne se déroulerait-il pas avec plus de majesté et d'ensemble ? Le polythéisme avait abusé de tout, de l'art, de la littérature, de la philosophie ; mais était-ce une raison pour se priver de ressources précieuses, qui, mises au service de la vérité, tourneraient à son profit en facilitant son triomphe ? Vous le concevez sans peine, la direction que j'indique ne pouvait manquer d'être suivie par l'un ou par l'autre groupe d'écrivains dans les trois premiers siècles. Il y avait là une place à prendre, une mission à remplir, mission qui allait être féconde en résultats. Supposez donc des hommes qui, par la tendance philosophique de leur esprit et par le milieu auquel ils appartiennent, inclinent davantage à saisir la doctrine chrétienne par les côtés que je viens de décrire : ils chercheront à établir les rapports de la science et de la foi,

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à montrer Tac :ord de la religion avec la vraie philosophie ; ils essaieront d'approfondir les dogmes révélés, de les justifier aux yeux de la raison, et de les coordonner entre eux dans une vaste synthèse ; ils rattacheront à la théologie toutes les branches des connaissances humaines pour les faire servir d'auxiliaires à la foi ; ils recueilleront toutes les semences de vérité éparses dans le vieux monde comme autant de rayons émanés du Verbe, soleil unique des intelligences ; et portant ainsi dans la doctrine et dans l'histoire ce coup d'œil large et pénétrant, ils élèveront en face des écoles de la Grèce et des sectes gnostiques, le majestueux édifice de la philosophie chrétienne. Voilà ce que les Alexandrins ont osé : leur gloire est d'avoir entrepris cette tache, comme c'est leur mérite d'avoir su la remplir dans la m^ sure que les ressources du temps et les difïicultés de l'œuvre marquaient à leur génie.

Et pourquoi un tel rôle était-il dévolu de préférence aux écrivains de l'école d'Alexandrie? Nous l'avons dit, Messieurs : le milieu où ils ont vécu devait leur en suggérer l'idée, et la trempe particulière de leur esprit les en rendait capables. Lorsqu'on étudie les productions de la science ou de l'art aux différentes époques de l'histoire, il est impossible de méconnaître qu'elles se modifient suivant le génie des peuples et sous l'empire de circonstances qui servent à en expliquer l'origine. Je n'ignore pas que de nos jours on a souvent exagéré l'influence du caractère des races sur les ouvrages de l'esprit, l'action des temps et des lieux sur le développement des idées : l'auteur d'une Histoire de la littérature anglaise a poussé, il n'y a pas longtemps, ce genre d'explication jusqu'aux dernières limites de la fantaisie. Mais ces exagérations, dont Montesquieu avait donné l'exemple, ne doivent pas nous faire perdre de vue le rôle que jouent ces causes secondaires dans le plan de la Providence. Là où l'école fataliste essaie d'introduire une sorte de géométrie inflexible, qu'elle transporte mal à propos du règne de la matière dans l'ordre moral, nous plaçons le jeu

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