‹ Clément d'AlexandrieChapitre 21 sur 44 · LHOMELIE ET LE SERMON · texte numérisé non relu

LHOMELIE ET LE SERMON

c'est encore avoir réalisé un plan d'éducation religieuse et morale qu'aucun homme n'eût même osé rêver, tant il y avait de hardisseà le concevoir et de difficulté à l'accomplir. En constatant l'absence d'enseignement dogmatique et moral dans cet ensemble de rites et de cérémonies dont se composaient les religions antérieures au christianisme, je dois faire une exception pour le peuple Juif, cette grande figure de TÉglise catholique. Sur ce point, comme sur tant d'autres, la synagogue montrait son incontestable supériorité : son code religieux ne se bornait pas à un simple rituel ; mais le sacerdoce lévitique joignait aux fonctions du culte celles d'un ministère enseignant. Tous les jours de sabbat, on lisait dans l'assemblée des juifs un fragment du Pentateuque ou de la Loi (Parasche), suivi d'un morceau tiré des prophètes (Haphthare). Cette lecture était faite debout, par respect pour la parole de Dieu ; puis le chef de la synagogue ou un autre docteur de la Loi s'asseyait pour commenter le texte. C'est l'origine de l'homélie chrétienne qui, prise dans son sens véritable et primitif, consiste à expliquer verset par verset une péricope ou un extrait plus ou moins long de l'Écriture. A côté de cette forme ordinaire de l'instruction religieuse, la synagogue en admettait une autre, qui se rapproche davantage du sermon, ou de l'exposition d'un point de doctrine, emprunté à un verset du saint livre. Nous trouvons un exemple de cette deuxième méthode dans l'Évangile ; et c'est le Sauveur lui-même qui nous le fournit. Un jour qu'il était entré dans la synagogue de Nazareth, on lui présenta le rouleau qui renfermait les prophéties d'Isaïe : l'ayant déplié, il lut un verset qui avait rapport à sa mission messianique; après quoi, il s'assit pour développer la doctrine contenue dans le texte (1;. Voilà le sermon, sous la forme qu'il n'a cessé de revêtir dans l'Église catholique. Quand les apôtres organisèrent les premières assemblées du culte chrétien, ils y transportèrent la méthode d'enseigne-

(1) s. Luc, IV, 16 et siiiv.

ment qu'employait la synagogue, et que le Seigneui^ avait consacrée par son exemple. La coutume d'expliquer un fragment derËcriLure verset par verset, et l'usage d'exposer un point de doctrine en partant d'un texte déterminé, ou, pour nous servir du langage technique, l'homélie et le sermon se développèrent parallèlement dans l'éloquence sacrée. Saint Justin, qui vivait au commencement du II" siècle, est à cet égard un témoin qui mérite toute confiance. Parlant de la réunion des fidèles qui avait lieu chaque dimanclie, il dit: « On lit les mémoires des apôtres et les écrits des prophètes selon la mesure du temps. Puis quand le lecteur a terminé, celui qui préside l'assemblée adresse une exhortation aux frères pour les porter à imiter ces belles choses (1). » A la vérité, ces paroles sont trop générales pour nous permettre de décider si c'est l'homélie ou le sermon qui avait prévalu dans les Églises dont Justin décrivait la liturgie; mais un détail du moins en ressort clairement: l'instruction dominicale roulait sur les morceaux de l'Écriture sainte qu'on lisait pendant le sacrifice de la Messe.

La littérature chrétienne a fait des pertes trop nombreuses au deuxième et au troisième siècle, pour qu'on paisse suivre sans ditïiculté ni interruption le développement de 1 homélie et du sermon pendant cette période primitive. En général, on ne recueillait pas les exhortations adressées aux fidèles dans les assemblées du culte, et leurs auteurs ne se souciaient guère de les transmettre à la postérité. De là vient que parmi un nombre relativement assez considérable de traités, d'écrits dogmatiques, d'ouvrages de controverse, de lettres pastorales, nous possédons fort peu de discours datant de cette époque reculée, et au sujet desquels on puisse afïirmer avec certitude qu'ils ont été prononcés de vive voix. Cette disette de monuments nous réduit à juger des formes de l'enseignement moral par celles de l'éloquence écrite. A l'aide de ces inductions d'ailleurs très légitimes, on arrive à se convaincre

(1) r» Apologie, 07.

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que le sermon, avec son plan méthodique et son ordonnance régulière, a dû être adopté de préférence par les Églises de l'Occident, tandis que la marche plus libre et moins rigoureuse de l'homélie répondait davantage aux habitudes de l'esprit oriental. Ici encore l'Église d'Afrique et l'Église d'Alexandrie se présentent à nous comme les deux expressions parallèles de l'éloquence latine et de l'éloquence grecque. A part le traité de Tertullien sur VOraison dominicale, lequel a toute l'apparence d'une véritable homélie, les œuvres morales des premiers écrivains de l'Afrique chrétienne se rapprochent généralement de la forme du sermon. Cette méthode est surtout sensible chez saint Cyprien. Son opuscule sur la Patience est un sermon de morale, où l'orateur démontre successivement les avantages et la nécessité de celte vertu. Il en est de même de son écrit sur l'Envie et la Jalousie : origine de ces vices, leurs effets, moyens de les guérir, tels sont les trois points qu'il se propose de traiter l'un après l'autre. Il y a plus, Messieurs, l'évêquede Carthage ira jusqu'à formuler expressément la théorie qu'il mettait en pratique. Consulté par un de ses collègues, Fortunat, sur la manière dont il faut enseigner le peuple à l'approche de la persécution, il lui trace le cadre d'une instruction où l'agencement des parties ne laisse rien à désirer. D'abord, dit il, vous démontrerez que les idoles ne sont pas des dieux, et, cette proposition une fois établie, vous prouverez que Dieu seul mérite l'adoration. Viendront ensuite les motifs qui doivent nous détourner de l'idolâtrie : menaces de Dieu contre ceux qui se rendent coupables de ce crime ; châtiments qu'il leur inflige; ingratitude du chrétien, qui, racheté par le Christ, ne rougirait pas de lui préférer une vaine idole; mériles de la persévérance dans le bien: assistance de Dieu promise à ceux qui soutiennent le bon combat. «Enfin, ajoute Cyprien, vous placerez en dernier lieu le tableau de la récompense qui attend les justes (1). » On reconnaît là l'esprit

(1) In novissima parte ponendum est, qua? spes et qua; merces maneat ustos. {Eœhort. mart. ad Fortunatum.)

(l'ordre et d'analyse qui a toujours distingué l'éloquence latine, et qui se réfléchira de bonne heure dans l'enseignement chrétien, pour lui in^primer celte forme régulière que le sermon a conservée chez les orateurs sacrés de l'Occident. Dans l'Église d'Alexandrie, au contraire, l'usage d'expliquer un fragment de l'Écriture sainte, verset par verset, sans s'astreindre à des divisions nettement marquées, paraît avoir prévalu, du moins à l'époque dont nous parlons. Telle est en effet la physionomie que présentent les homélies d'Origène, le plus précieux monument de la prédication évangélique au troisième siècle. Clément l'avait précédé dans celte voie, comme nous le voyons par l'opuscule 5Z/?' le Salut des riches, la première homélie en forme que nous ayons rencontrée chez les Pères grecs. Il résultait de cette méthode à la fois un avantage et un inconvénient. N'étant point assujetti à suivre un ordre bien rigoureux, l'orateur sacré pouvait se mouvoir avec plus d'aisance et de liberté dans un cadre quil élargissait à volonté, selon que le texte évangélique prêtait matière à ses digressions. De là, dans les homélies des Alexandrins, un abandon plein de charmes, des allures vives, dégagées, qui n'ont rien de contraint ni d'artificiel. D'autre part, cependant, il faut le reconnaître: par suite de cette absence de plan et de divisions, le discours ne pouvait que perdre en ordre et en clarté ce qu'il gagnait en naturel et peut-être en intérêt. Mais ce sont là, Messieurs, des observations qui trouveront mieux leur place dans l'étude que nous comptons faire des homélies d'Origène. Il est une autre particularité qui mérite toute notre attention, parce qu'elle nous fournit l'occasion d'envisager la littérature chrétienne sous un nouvel aspect. A la fin des institutions pédagogiques de Clément d'Alexandrie, apparaît un hymne au Christ, le premier essai de poésie lyrique que l'on rencontre chez les écrivains de l'Église. Il s'agit donc pour nous de remonter aux origines de la poésie chrétienne, et d'observer comment elle est venue se joindre à l'éloquence pour y ajouter les ressources de l'ode et du chant sacré. Ce sujet exige trop

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de développements, pour que nous puissions nous contenter de l'effleurer en passant, au lieu d'y consacrer une leçon tout entière. Disons-le dès à présent, l'hymne qui termine le Pédagogue est une œuvre vraiment originale, et suffit pour assurer à Clément d'Alexandrie un rang distingué parmi les poètes chrétiens.

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