DOUZIÈME LEÇON
Prière qui termine le traité du Pédagogue. — Doctrine de Clément sur la consubslantialité du Verbe. — L' Hymne au Christ Sauveur. — Origines de la poésie chrétienne. — La première forme de la poésie chrétienne a dû être la forme lyrique, l'hymne ou le chmt sacré. — Le lyrisme chrétien dans sai.U Paul. — La poésie religieuse, auxiliaire de l'éloquence sacrée. — Rythme particulier à V Hymne au Christ. — Beautés poétiques de cette pièce. — Epitre dedicatoire au Verbe. — Caractère et mérite de cette deuxième composition. — Clément d'Alexandrie envisagé comme poète.
Messieurs,
Nous avions quitté le traité du Pédagogue pour étudier Topuscule sur le Salut des riches. L'analogie du sujet nous avait portés à rapprocher entre elles ces deux compositions, qui se complètent l'une par l'autre. Aujourd'hui, nous devrons retourner sur nos pas, pour examiner la prière et rhymne qui couronne les institutions pédagogiques de Clément d'Alexandrie. Vous vous rappelez avec quelle élévation de langage l'éloquent catéchiste célébrait la nature et le ministère du Verbe précepteur de l'humanité. Après avoir exposé l'objet de cette divine pédagogie, en réglant la vie des néophytes jusque dans les moindres détails, il reprend la panégyrique du Verbe, par lequel il avait débuté; et, donnant libre cours aux sentiments de foi et d'amour qui se pressent dans son âme, il adresse au Verbe cette prière finale :
« Sois propice à tes enfants, ô maître, père, conducteur d'Israël, fils et père tout ensemble, Seigneur unique. Accorde-
nous, à nous qui suivons tes préceptes de retracer parfaitement limage de Dieu, afin que nous ressentions selon nos mérites l'effet de ses bontés, et non les rigueurs de sa justice. Accorde-nous de vivre en paix sous tes lois, dans la cité où tu nous as établis. Accorde-nous de traverser la mer du siècle, au souffle pacifique de l'Esprit-Saint, et sans être agités par les flots du péché. Instruis-nous à l'école de l'ineffable sagesse, afin que, nuit et jour, et jusqu'au jour parfait, nous ne cessions de mêler nos louanges à nos actions de grâces, en l'honneur du Dieu unique, Père et Fils, Fils et Père, du Fils notre précepteur, notre maître, et en l'honneur de l'Esprit-Saint : Dieu absolument un, en qui est tout, par qui toutes choses ont leur unité, par qui est l'éternité, de qui nous sommes tous les membres, à qui est la gloire, à qui les siècles : Dieu infiniment bon, infiniment beau, infiniment sage, infiniment juste, à qui est la gloire maintenant et dans les siècles des siècles (1). »
Il me semble inutile. Messieurs, de faire ressortir la beauté de cette prière, envisagée comme élévation de l'âme chrétienne vers Dieu; mais ce que je vous prie de remarquer, c'est l'énergique précision avec laquelle le dogme de la Trinité s'y trouve formule. A ceux qui prétendent que cette croyance fondamentale n'était pas bien arrêtée avant le concile de Nicée, on peut demander comment ils s'y prendraient pour l'exprimer avec plus de netteté que dans cette page écrite un siècle auparavant. En affirmant que le Père, le Fils et l'Esprit-Saint ne sont qu'un seul et même Dieu, absolu et infini dans ses perfections, Clément d'Alexandrie enseigne l'unité de nature et la distinction des personnes en Dieu, de manière à bannir toute équivoque; et Bossuet pouvait répondre avec raison au ministre calviniste Jurieu que la divinité de Jésus- Christ luit comme le soleil dans les écrits du maître d'Origène(2). Déjà nous avons eu l'occasion de citer quelques-uns de ces textes dont l'esprit le plus prévenu ne saurait mécon-
(1) Péday., i.i, 11.
(2) 6e Avertissement aux prolestants, édit. de Vers., t, XXII, p. Ï2i.
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naître l'irrésistible clarté. «Le Verbe, nous disait l'auteur de VExhortation aux Grecs, est Celui qui est dans Celui qui est. — L'image de Dieu, c'est son Verbe, Fils véritable de l'Intelligence, Verbe divin, Lumière archétype de la lumière ; et l'image du Verbe, c'est l'homme. — Le Verbe divin est le Dieu véritable, qui s'est manifesté et qui a été trouvé égal au Maître de l'univers, parce qu'il était son Fils, et que le Verbe était en Dieu (1). » Voilà l'égalité du Père et du Fils expressément énoncée, et toute idée d'imperfection ou d'infériorité exclue sans la moindre hésitation. Même doctrine dans \q Pédagogue, qui s'ouvre par ce magnifiquc'élogedu Verbe : « Notre précepteur est le Fils de Dieu, impeccable, irrépréhensible, impassible, le Verbe, Dieu dans le Père, Dieu sous forme humaine (2). » Ailleurs, le Verbe est appelé « le Dieu tout-puissant (3). » — « 0 le grand Dieu, s'écrie Clément en parlant de la naissance de Jésus-Christ, ô l'enfant parfait ! Le Fils est dans le Père, et le Père est dans le Fils (4). » — «Dieu n'a de haine pour aucune créature, ni le Verbe non plus; car tous deux ne sont qu'une seule et même chose, Dieu. Il est dit en effet : Au commencement le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (5). » Si ces paroles n'expriment pas, outre la distinction personnelle, l'unité de nature ou la consubstantialité du Père et du Fils, il faut renoncer à vouloir connaître la pensée d'un auteur quelconque. Et remarquez bien, Messieurs, que Clémentécrivait ces pages vers la fin du deuxième siècle, à une époque où Plotin n'était pas môme né. C'est donc un anachronisme étrange de prétendre, avec un historien de Vécole d'Alexandrie, que le dogme de la Trinité
(1) Leçon IV«i, p. 85, 9>. — Exh. aux Grecs, ^.
(2) Leçon VIII', page 189.
{3)Pédag.. m, 7, tov Travua/.pàiopa Osôv Xoyov.
(4) Pédag., i, 5.
(5) Pédag., i, 8, é'v yàp àf^/^w 6 Oso;. Ce n'est pas chose indifférente que remploi de ce mot ô Oso;, le Dieu suprême, au lieu de Oeo'?, Dieu ou un Dieu. Clément fait usage plus de cent fois du mot ô Qeoi;, en parlant de Jésus-Christ, pour montrer qu'il lui attribue la divinité dans le sens absolu.
s'est formé sous l'influence du néoplatonisme (1). L'Écriture sainte et la tradition chrétienne, voilà les sources où Clément puise la doctrine de la consubstantialité du Verbe, doctrine que nous avons trouvée d'ailleurs nette et précise dans saint Justin, dans Athénagore, dans saint Irénée et dans Tertullien, sans parler des Pères apostoliques, qui enseignent la divinité de Jésus-Christ avec non moins de force et de clarté que les apôtres eux-mêmes (2).
S'il ne fallait réfuter^que des objections de cette valeur, nous pourrions nous bornei' aux iémoïgudigesûeV Exhortation aux Grecs et du Pédagogue ; mais les assertions de quelques autres écrivains, parmi lesquels j'ai le regret d'être obligé de citer le père Pétau, nous font un devoir d'insister davantage sur ce point. Or vous allez voir. Messieurs, que la doctrine contenue dans la prière finale du Pédagogue est aussi celle des StronMtes. Clément ne se montre pas moins explicite dans cet ouvrage, que nous comptons analyser la prochaine fois. Là encore il appellera le Verbe « le Dieu fidèle », dans le m.ême sens que le Père; « le véritable et légitime Fils de Dieu (3). » Pour établir que la génération du Fils est un acte intérieur et immanent, ce qui exclut toute inégalité de nature, il dira ces belles paroles: « Le Verbe du Père de toutes choses n'est pas simplement la parole proférée au dehors, mais la Sagesse et la Bonté mêmes de Dieu dans leur suprême manifestation, puissance souveraine et vraiment divine, intelligible à tous, même à ceux qui la méconnaissent, volonté toute-puissante (4). » 11 serait difficile d'exprimer avec plus d'énergie l'identité de nature et de propriétés dans le Père et dans le Fils. Du reste, l'on ne citerait pas une perfection divine que
(1) Histoire critique de l'Ecole d'Alexandrie, par M. Vacherot, tome I, p. 296.
(2) Voyez les Pères apostoliques et leur époque, leçon ix, p. i9J ; xvii, p. 368.
(3) Stromates, u, 6; v. 13.
(4) Ibid., V. 1.
l'hymne au christ. 23<J
Clément d'Alexandrie n'attribue au Verbe. L'omniscience? «Le Seigneur sapproclic des justes; il n'ignore aucune de nos pensées ni de nos plus secrètes réllexions : je veux dire le Seigneur Jésus qui, par sa toute-puissante volonté, pénètre le fond de nos cœurs (1). » L'immensité? « Le Fils de Dieu est un cercle inlini où toutes les forces convergent vers l'unité (2). » L'éternité? « Le Fils de Dieu n'a pas commencé d'être : il est principe sans principe, principe de tout ce qui est (3). » Ces attributs divins, l'auteur des Stromates les résume dans la définition suivante :
« La plus parfaite, la plus sainte, la plus souveraine, la plus éminente, la plus royale, la plus bienfaisante nature est celle du Fils, elle qui est la plus rapprochée du seul Tout-puissant. C'est la souveraine excellence qui dispose tout selon la volonté du Père, en sorte que l'univers est parfaitement gouverné, car celui qui le gouverne, agissant par une indomptable et inépuisable puissance, regarde toujours les raisons cachées (les secrets desseins de Dieu). En effet, le Fils de Dieu ne quitte jamais la hauteur d'où il contemple toutes choses; il ne se divise, ni ne se partage, ni ne passe d'un lieu à un autre : il est partout tout entier sans que rien puisse le contenir, tout pensée, tout œil, tout lumière paternelle, voyant tout, écoutant tout, sachant tout, .scrutant les puissances par sa puissance (4)... »
Vous penserez sans doute comme moi que c'est là un magnifique hommage rendu à la divinité du Verbe ; car l'immutabilité, l'omniprésence et la science infinie' sont les attributs essentiels de Dieu, ou il n'y a plus d'idées sous les mots. Et pourtant c'est ce passage même qui a valu des reproches à Clément d'Alexandrie ; mais à tort, dirai-je avec Bossuet (5). Il ne faut pas abuser de deux expressions
(1) Stromates, iv, l7.
(2) Ibid., IV, 25.
(3) Ibid, vil, i.
(4) Ibid, vil, 2. Nous nous sommes rapproché, dans ce passage, de la traduction de Bossuet.
(5j 6" Avert. aux prot., p. 119 et suiv.
équivoques ou inexactes pour imputer à un écrivain des erreurs que réfutent ses ouvrages. Si l'auteur appelle ici le Père « le seul Tout-puissant, » il dit ailleurs que « ]e Fils est le seul Dieu de tous les hommes (1) », montrant assez par là qu'il ne veut pas plus exclure la toute-puissance du Fils d'un côté, que la divinité du Père, de lautre. Ces mots expriment l'unité de la nature divine, et signifient tout simplement qu'il n'y a pas deux Tout-puissants, pas plus qu'il n'y a deux Dieux (2). Quanta cette phrase : « le Fils est la nature ou la chose née (oùatçi, la plus rapprochée du Tout-puissant, » j'avoue qu'elle n'est pas d'une exactitude rigoureuse : au lieu de dire le plus proche du Père, il eût fallu dire un avec lui, pour couper court à toute fausse interprétation. Aussi Clément n'a-t-il pas manqué d'employer ce dernier terme dans cent autres endroits, où il affirme que le Père et le Fils sont un, et un de l'unité la plus parfaite. Gonséquemment, les lois de la critique exigent qu'on mette la proposition incriminée en regard de celles où l'auteur explique davantage sa pensée. Du reste, ce passage est susceptible d'un excellent sens, pour peu qu'on fasse attention au contexte. Clément compare le Verbe avec l'homme et avec l'ange : eu égard aux termes de comparaison qu'il choisit, il pouvait dire sans se tromper que le Verbe est ce qu'il y a de plus rapproché du Père. En effet, un avec le Père, quant à la substance, le Verbe est ce qu'il y a de plus proche du Père, en tant que distinct de lui. Cette proximité exclut la confusion des personnes, mais ne détruit pas l'unité de nature. En tout cas, je le répète, une locution défectueuse, hasardée entre mille autres parfaitement justes, avant les controverses ariennes qui ont imposé à la théologie une plus grande sévérité de langage, une pareille locution disparaît dans l'ensemble d'une terminologie irréprochable ; et les nombreux passages que
(1) Exhort. aux Grecs, x.
(2) « Le seul n'est pas exclusif des personnes inséparables de Dieu» mais de celles qui lui sont étrangères. » (Bossuet, ouvrage cité.)
l'hymne au christ. 241
j'ai placés sous vos yeux nous autorisent à ranger Clément d'Alexandrie parmi les écrivains qui, soit avant, soit après le concile de Nicée, ont appuyé avec plus de force sur la consubstantialité des trois personnes divines.
Je devais, Messieurs, traiter ce point avec quelque étendue, pour vous montrer que Clément n'a cessé de rester fidèle à la doctrine exprimée dans la prière qui termine le Pédagogue. Après ce beau mouvement de l'âme vers le Verbe, Fils de Dieu et précepteur du genre humain, il ajoute : « Puisqu'il a plu au Pédagogue de nous déposer dans le sein de l'Église, et de nous prendre sous sa propre garde, lui qui nous instruit et qui veille à tout, il convient de profiter du lieu où nous sommes, pour chanter au Seigneur un hymne d'actions de grâces, en harmonie avec les précieux enseignements qu'il vient de nous donner (1). » Cet hymne au Christ Sauveur, nous allons l'étudier, avec l'attention que mérite le plus ancien fragment de poésie sacrée qui s'offre à nous dans la littérature chrétienne.
Si l'on envisage la poésie comme une récréation ou un simple amusement de l'esprit, il est clair qu'elle ne pouvait occuper une grande place dans la vie sérieuse et militante des premiers chrétiens. Nous l'avons dit plus d'une fois, ce qui fait en partie l'originalité de cette littérature primitive, c'est précisément son extrême simplicité, l'absence complète de toute prétention à l'art ou au savoir humain. Lorsqu'une société se voit persécutée de toutes parts, et qu'elle est obligée de conquérir pas à pas le terrain qu'on lui dispute, le moment n'est guère propice pour la versification : ces délassements de l'esprit exigent en général des temps moins agités. L'Église avait besoin d'apologies plutôt que de poèmes ; et c'est vers l'enseignement que devaient se tourner les efforts de ceux qui mettaient leurs talents au service de la foi. Ce serait donc se méprendre sur les conditions du premier âge chrétien, que d'y chercher un grand nombre do
(1) Pelag., m, II.
compositions en vers. Et cependant, si la poésie, comme l'éloquence, jaillit naturellement des âmes sous l'impression de tout ce qui les ravit et les exalte, il était impossible que le christianisme n'y réveillât point la flamme de l'enthousiasme, en ouvrant un vaste champ à l'inspiration poétique. L'œuvre de l'Incarnation n'était-elle pas d'ailleurs un immense poème, une création divine qui venait de se dérouler aux yeux (lu monde avec son caractère à la fois émouvant et grandiose? En présence de ce drame, dont l'humanité avaitété témoin; de ces scènesévangéliques qui parlaient si vivement à l'imagination et au cœur; de ces grands actes de la divinité qui, après avoir eu la Judée pour théâtre, allaient se réfléchir dans la conscience de chacun pour se prolonger dans le monde entier; en présence de toutes ces choses il devait se trouver des âmes assez ardentes pour faire éclater leur émotion dans des hymnes de foi et de reconnaissance. C'est vous dire. Messieurs, que la poésie chrétienne ne pouvait manquer de se produire tout d'abord sous la forme lyrique, naturelle au chant sacré.
Ici, la lillérature cln^étienne rencontrait devant elle un modèle qui desespérait l'imitation : je veux parler des Psaumes, ce magnifique monument de la poésie religieuse chez les Hébreux. Héritière de la synagogue, par l'accomplissement des prophéties, l'Église adopta pour la liturgie ce recueil de cantiques sans pareil dans le monde. Les Psaumes de David devinrent la poésie du christianisme naissant, dont ils traçaient à l'avance la merveilleuse histoire. Après avoir passé sur les lèvres de tant de générations, ils prirent une vie nouvelle au flambeau de l'Évangile qui les illuminait de ses clartés. Ces odes tout imprégnées du souffle divin, Israël les chantait depuis des siècles, mais sans en pénétrer l'esprit, et en y attachant trop souvent une signifi cation grossière et charnelle; ou du moins, elles étaient restées dans un demi-jour dont l'avènement du règne messianique pouvait seul dissiper les ombres. Avec la vérité se montrant à découvert, le voile tombe ; et les Psaumes appa-
l'hymne au christ. 243
raissent ce qu'ils étaient en réalité, une histoire anticipée de l'avenir. Dans ces communications de l'Espi-it-Saint, où Israël, aveuglé par des chimères, croyait lire des prospérités temporelles qui devaient tromper son attente, les premiers chrétiens, mieux éclairés par ce qui se passait sous leurs yeux, virent une poésie bien autrement haute, la poésie de l'âme qui crie vers Dieu du fond de sa misère, qui converse avec hii dans le silence des passions, ou qui retourne à lui après ravoir abandonné : poésie intime et profonde qui répond à tous les besoins du cœur et à toutes les situations de la vie. C'est ainsi que le christianisme se trouva dès le premier jour en possession d'une poésie, née avant lui, mais faite pour lui, parce qu'il lui était réservé d'en avoir la clef et d'en comprendre l'esprit.
Toutefois, Messieurs, à côté de ces hymnes de l'Ancien Testament, rajeunies en quelque sorte par l'Évangile qui en révélait le véritable sens, la foi chrétienne ne pouvait tarder à faire éclore une poésie nouvelle. Aussi voyons-nous, au berceau de l'Église, la piété des fidèles s'exprimer dans des cantiques ou odes religieuses, qu'on chantait pendant l'oftice public ; et c'est là qu'il faut chercher les commencements de la vraie poésie chrétienne, de celle qui s'est développée avec tant d'éclat et d'originalité dans la liturgie de l'Église. Saint Paul témoigne assez de cet usage primitif, lorsqu'il exhorte les Éphésiens à chanter au Seigneur, outre les psaumes, des hymnes et des odes pneumatiques, c'est-àdire des cantiques spirituels (1). On peut dire que l'apôtre joignait l'exempleau précep te ; car le lyrisme clirétien déborde dans saint Paul. Que d'endroits de ses épîtres où le style tourne à l'ode, et où vous croiriez entendre une strophe de quelque hymne chantée dans les églises ! Ouvrez la première lettre àTimothée. Après avoir enseigné à son disciple comment il doit se conduire dans l'Église du Dieu vivant, la colonne et le fondement de la vérité, l'apôtre s'interrompt et
( ) Ép aux Ephés, v, 19.
2i4 ORIGINES DE LA POESIE CHRETIENNE.
donnant à sa pensée un autre tour, il s'écrie ; « Et assurément il est grand ce mystère de piété qui a été manifesté dans la chair, justifié par l'esprit, dévoilé aux anges, prêché aux nations, cru dans le monde, reçu dans la gloire... (1) j) Je ne doute pas un instant que ce ne soit là quelque fragment d'un hymne. Le mouvement lyrique n'est pas moins sensible dans ces doxologies que saint Paul jette à travers ses épîtres, et qui ressemblent parfaitement à la finale d'un cantique : « Car c'est de lui, par lui, et en lui que sont toutes choses; à lui la gloire dans les siècles! Amen. — A lui la gloire dans l'Église, dans le Christ Jésus^ pour toutes, les générations du siècle des siècles ! Amen. — Au roi des siècles, immortel, invisible, au Dieu unique honneur et gloire dans les siècles des siècles ! Amen (2). » Ces formules de louanges ou d'actions de grâces sont encore plus fréquentes dans l'Apocalypse qui les place sur les lèvres des anges et des saints ; or, tout le monde sait que saint Jean a transporté dans la vie future la liturgie de l'Église, comme expression symbolique de la Jérusalem céleste. « A celui qui est assis suT:^ le trône et à l'Agneau, bénédiction, honneur, gloire et puissance dans les siècles des siècles ! — Ils disaient : Amen ; la bénédiction, et la erloire, et la sagesse, et l'action de grâces, et Thonneur, et la puissance, et la force à notre Dieu dans les siècles des siècles ! Amen (3 . » Si ces doxologies ne sont pas des strophes d'hymnes déjà répandues dans les églises, elles montrent du moins que la voie était ouverte à des compositions de ce genre, et que l'enthousiasme de la foi a dû chercher de bonne heure dans le cantique sacré sa forme la plus naturelle et la plus élevée.
Du reste, Messieurs, cette apparition de l'hymne ou de rode sacrée au berceau même de l'Église est un fait attesté par l'histoire. Dans sa lettre à Trajan sur les usages des
(1) I^* à Timothée, iv, 16. Le rythme est bien apparent dans le texte grec.
(2) Aux Rom., X', 3ô ; — Aux Ephés.. m, 21 ; — I"' à Timothée^ i, 17 ; M, 16.
(3) Apocalypse, v, 13: vu, 12.
l'hymne au christ. ^45
chrétiens, Pline le jeune nous apprend « qu'ils avaient coutume de se réunir avant le jour pour chanter une hymne au Christ comme à leur Dieu, « earmen Christo quasi Deo dicere. » Le proconsul de Bithynie était mieux informé qu'il ne le pensait lui-même ; car c'est précisément la divinité de Jésus-Christ que célébraient de préférence les premiers essais de la lyre chrétienne. Lorsqu'à la fin du deuxième siècle, Ihérélique Artémon attaqua ce dogme capilal, on fit valoir contre lui, entre autres arguments, « les odes et les psaumes composés dès l'origine par les fidèles, et qui contenaient leur profession de foi en la divinité du Christ, Verbe de Dieu (l). » Aussi, quand Paul de Samosale renouvela plus tard l'erreur d'Artémon, « il eut grand soin de faire disparaître de son Église les hymnes qu'on y chantait en l'honneur de Notre-Seigneur Jésus-Christ (2). » C'est donc à la gloire du Verbe incarné que la poésie chrétienne consacra ses prémices; et l'on ne saurait désirer un témoignage plus irrécusable de la foi catholique au premier et au deuxième siècle ; car la liturgie, c'est la croyance traduite en acte, et rendue sensible par les pratiques du culte. Mais si, dès le principe, l'orthodoxie chrétienne mit à profit celte ressource précieuse pour nourrir la foi et la piété populaire, les hérétiques y cherchèrent également un moyen de propager leurs doctrines. La poésie religieuse prit un rapide développement chez les gnostiques, et devint entre leurs mains un puissant instrument de séduction. Ici, c'est Basilide et Valentin qui s'efforcent de disséminer leurs erreurs par des psaumes qu'ils font chanter à leurs adeptes (3) ; là, c'est Bar-
(1) Fragment d'un écrivain du deuxième siècle, cité par Eusèbe, Ilist. Eccl., V. 2S.
(2) Lettre du synode d'Antoche contre Paul de Samosate. (Eusèbe, Ibid., VII, 30.)
(3) TertuUien, de carne Christi, 20. Les odes ophitiques, tirées d'un manuscrit copte, et publiées par Woide et Miinter, peuvent donner une idée de ce genre de poésie, bien qu'elles soient postérieures à l'époque dont nous parlons. C'est une imitation ou une paraphrase des psaumes de David et deSalomon, appropriés à un système gnosiique, probiblement à celui des ophites. (Woide, appendix ad edit. Nov. Test., Oxford, 1799, in-folio.
desane qui écrit jusqu'à cent cinquante hymnes, donnant ainsi l'exemple à son fils Harmonius, qui s'acquit par ses œuvres poétiques une célébrité non moins grande (1). Il faut bien que l'un et l'autre aient eu un talent véritable, pour que leurs chants se soient répandus dans les églises de la Syrie, à tel point qu'au quatrième siècle encore, saint Éphrem se vit obligé de composer à son tour des hymnes, afin de contrebalancer celles des deux gnostiques. Tant il est vrai que de part et d'autre on envisageait la poésie religieuse comme un auxiliaire de l'éloquence sacrée.
Il est à regretter que ces antiques productions de la lyre chrétienne ne soient pas arrivées jusqu'à nous; car il ne saurait être question ici des livres sibyllins, qui, à part quelques morceaux d'un ton plus élevé, appartiennent à la poésie descriptive ou didactique, comme nous l'avons dit, en analysant ce singulier recueil '2). Nous n'avons donc, pour former notre Jugement sur la poésie lyrique chez les premiers chrétiens, d'autre élément d'appréciation que l'hymne de Clément d'Alexandrie; car les œuvres de Synésius et de saint Grégoire de Nazianze ne paraîtront qr.e deux siècles plus tard. Or, il est facile de se convaincre, par la lecture de cette ode sacrée, que les hymnographes du deuxième siècle ne se soumettaient pas toujours aux lois d'une métrique bien fixe ni bien régulière. Le rhythmede la pièce est très indépendant, et ne permettrait pas de la ranger dans l'une des catégories de la versification classique. Ce sont moins des vers que des lignes d'inégale longueur, composées de huit, de sept ou de cinq syllabes, qui ne se suivent pas d'après les règles de la prosodie. Ce fait n'a rien d'étonnant pour ceux qui savent qu'il y avait chez les Grecs comme chez les latins une double poésie : Tune savante, en usage parmi les lettrés, et assujettie à une mesure déterminée par la longueur et la brièveté des s>l-
p. 148; — Munter, oda; gnosticœ Salomoni tributœ, Copenhague, 1S12, Progr. in-4«.j
(1) Sozomène, Hist. £ccl., m, 16.
(2) Voyez les Apologistes chrétiens au deuxième siècle, 2' volume, leçons XIV et XV*.
l'hymne au christ. 247
labes; l'autre, moins compliquée, populaire, ne consultant qu'un certain charme de l'oreille, et alignant les syllabes brèves ou longues, sans tenir compte de leur quantité. La seconde produisait, par l'accentuation, l'harmonie que la première cherchait dans la mesure ou dans les lois prosodiques. Dès lors, on conçoit aisément que les hymnes de la primitive Église, destinées à être récitées ou chantées par la masse des fidèles, aient dû se rapprocher davantage de cette poésie populaire, aiïranchie des entraves de la versification proprement dite. La même méthode se remarque dans les proses de la liturgie, qui sont une suite harmonieuse de phrases, coupées avec symétrie, mais sans aucun égard à la quantité des syllabes. Il ne faudrait pas s'imaginer, en effet, que lerhythme fût absent de cette prose poétique : à, défaut d'une mesure régulière, !e nombre résultait de l'accentuation. 11 me suffirait de vous lire en grec la première strophe de l'hymne au Christ, pour vous montrer qu'elle sonne aussi bien à nos oreilles que les vers de Pindare, lorsqu'on y met une intonation particulière. Nul doute que l'auteur n'ait allongé et raccourci tour à tour ces lignes cadencées, suivant qu'il voulait prêter à la récitation et au chant plus de lenteur ou de rapidité. Mais ici, les données incomplètes que nous possédons sur la vraie prononciation grecque, ne nous permettraient guère d'aller plus avant, sans nous perdre dans des conjectures à tout le moins fort risquées. C'est pourquoi j'aime mieux vous faire admirer les beautés de l'hymne au Christ, dans une traduction envers français, qui n'a d'autre mérite que celui de la difficulté, sinon vaincue, du moins combattue : car la pièce est d'un lyrisme désespérant; et, pour vous en donner une idée exacte, j'ai dû sacrifier sur plus d'un point l'élégance à la fidélité :
0 guide assuré de l'enfance.
Pasteur des agneaux du grand roi, Aile toujours ouverte aux poussins sans défense, Frein dont l'ardent poulain subit l'austère loi,
Rassemble tes enfants timides, Conduis leurs hymnes triomphants, Et fais à leurs lèvres candides, Chanter le Christ chef des enfanis.
On aurait tort de restreindre la signification du mot enfants aux chrétiens d'un âge peu avancé. Dans le premier livre du Pédagogue, Clément a eu soin de nous dire dans quel sens il applique cette dénomination à tous les fidèles, pour désigner l'innocence des mœurs et la simplicité de la foi (1). Toutes ces images de petits oiseaux, de poulains, d'agneaux, il les avait employées à l'endroit dont je parle : ce qui nous montre que l'hymne au Christ est en quelque sorte le résumé poétique de tout le traité. Je continue :
0 Verbe, ô roi des saints, ô sagesse du Père,
0 tout-puissant triomphateur,
En toi tout ce qui souffre espère,
Vers toi se tourne le malheur.
Au ciel rien ne manquait à ton bonheur suprême,
0 doux Rédempteur, ô Jésus, Tu voulus cependant te faire homme toi-même,
Pour sauver les hommes perdus.
Frein, gouvernail, aile céleste,
Pasteur du troupeau des élus, Agriculteur de Tàme ou rien d'impur ne reste,
Pêcheur dont les filets tendus
Sauvent les naufragés qu'attire Dans ses flots orageux un abîme fatal,
Ton hameçon divin retire Les poissons innocents de l'océan du mal.
Nous retrouvons ici l'une des métaphores les plus familières au symbolisme du premier âge chrétien. En étudiant le célèbre acrostiche des livres sibyllins et la C/^/" de saint
(1) Pégag. 1, .%
l'hymne au christ. 249
Méliton de Sardes, nous avons eu Poceasion d exposer les motifs qui avaient fait adopter le poisson pour emblème du chrétien (1). Du reste, toute l'hymne de Clément est remplie d'allusions mystérieuses. Par cette douce vie que le Christ communique aux poissons après les avoir retirés de Teau, le poète désigne visiblement l'Eucharistie, qui devenait le partage des nouveaux baptisés.
0 roi des enfants sans souillure.
Ton sceptre nous gouvernera, Pasteur, de tes brjbis te faisant la pâture, Ta houlette nous guidera.
Ce n'est que nourri par ta grâce, Qu'on savoure un bonheur sans fiel ; Et ce n'est qu'en suivant tes Iraces, Qu'on peut arriver jusqu'au ciel.
Parole éternelle, Parfaite beauté, Lumière immortelle, Source de bonté, Que nos voix s'unissent Et chantent en chœur, Qu'elles te bénissent, 0 Christ, ô Sauveur !
Ta sagesse est pour nous comme une mère tendre,. Dont son avide enfant n'épuise pas le sein,
Pour nous du ciel tu fais descendre
Ta grâce, notre lait divin.
Enivrés par ce doux breuvage,
Le cœur rempli d'un saint émoi,
Par nos hymnes rendons hommage
A Jésus Sauveur, au Christ roi.
(1) Voyez les Apologistes chrétiens au deuxième siècle, 2« volume, leçons XV et XVIJI*.
Chantons la doctrine de vie,
La couronne après les combats,
La gloire dont sera suivie
Notre courte épreuve ici-bas.
Tous ensemble, ô foule pudique, Chantons l'enfant divin qui triomphe à jamais;
Tous ensemble, ô chœur pacifique, Enfïendiés par le Christ, chantons le Dieu de paix.
Je ne crois pas, Messieurs, dépasser la mesure légitime de l'éloge, en disant que Tliymne au Christ peut soutenir la comparaison avec les plus belles odes de l'antiquité païenne. Car ce qui constitue l'essence de la poésie lyrique, ce n'est pas une versification plus ou moins régulière, mais le transport d'une âme qui, en face des réalités de la nature ou de l'esprit, sait traduire son enthousiasme dans un langage vif, coloré, avec nombre et harmonie. A ce point de vue, l'on imaginerait difficilement une expression plus poétique du sentiment religieux. Rien n'est gracieux comme ces métaphores où le Christ apparaît successivement sous la figure du berger qui conduit ses agneaux; de l'oiseau qui rassemble ses petits sous son aile; du laboureur qui cultive le champ céleste; du pêcheur qui amorce les âmes par les douceurs de la vie divine ; de la mère qui nourrit ses enfants du lait de la sagesse; et enfin du maître qui réserve à ses serviteurs la récompense éternelle. Car le mouvement qui entraîne le poète n'empêche pas de saisir une certaine gradation dans les idées, une sorte de mécanisme voilé par le désordre lyrique. L'hymne s'ouvre par une invitation à chanter les louanges du Christ. Suivent les titres que le Verbe possède à notre reconnaissance : il sauve, il enseigne, il dirige, il nourrit, il récompense. Voilà les divers bienfaits que l'hymnographe célèbre tour à tour avec tant d'effusion. Sans doute, il n'est pas une de ces images, si pleines de fraîcheur et de vivacité, que nous n'ayons déjà rencontrée dans le Pédagogue; mais
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leur réunion n'en a que plus de charme. On dirait, en effet, que Clément a voulu recueillir ces (leurs éparses çà et là dans le cours du livre, pour les rassembler en gerbe, et couronner son œuvre par un bouquet poétique. Tel nous paraît être le véritable caractère de l'hymne au Christ; et il faut convenir qu'on ne pouvait extraire avec plus de goût la substance de cet enseignement, ni la présenter sous une forme plus attrayante.
A la suite de l'hymne que je viens de vous lire, quelques manuscrits fort anciens en contiennent une autre dont l'origine reste incertaine (1). C'est une épître dédicatoire au Verbe, dans laquelle l'auteur du Pédagogue offre le fruit de son travail à celui qui en est l'objet. Doit-on y voir l'œuvre de Clément d'Alexandrie, ou une addition faite par une main étrangère? Il est difficile de décider la question en l'absence de tout témoignage historique. La juxtaposition presque constante de ces deux pièces a tout l'air de n'être pas fortuite, et semblerait indiquer une commune provenance. D'autre part, cette deuxième composition n'est pas indigne de Clément, quoiqu'elle le cède de beaucoup à la première en grâce et en originalité. Aussi se rapproche-t-elle du genre descriptif plutôt que de la poésie lyrique. Ce n'est pas un cantique destiné à l'usage des fidèles, mais une dédicace des trois livres du Pédagogue. Si l'épître n'est pas de Clément lui-même, elledoitremonter aune époque voisine de la sienne; autrement elle ne se trouverait pas jointe au reste de ses œuvres dans des manuscrits d'origine si diverse. Peut-être quelque disciple du chef de l'école d'Alexandrie aura-t-il composé ces vers sous forme d'appendice à l'ouvrage du maître. Quoi qu'il en soit, nous rencontrons ici un rhythme moins indépendant que l'hymne au Christ: l'auteur se rapproche davantage des formes classiques, et le
(l)Nous voulons parler des manuscrits de la bibliothèque des Médicis à Florence, delà bibliothèque royale de Naples, de la bibliothèque impériale de Paris (codex DLXXXVII). Fell, évêque anglican d'Oxford, cite encore d'autres manuscrits dans Tédition qu'il adonnée de celte pièce (1683).
mètre qu'il emploie est fort usité chez les poètes grecs. Toute la pièce est en vers ïambiques de six pieds, où les règles de la prosodie sont généralement observées; car je préfère mettre sur le compte des copistes les fautes de quantité qu'on y remarque. Comme vous allez en juger par une traduction à laquelle j'ai dû donner également la forme métrique, le début est très gracieux, et rappelle tout à fait la manière de Clément ; mais la suite se traîne un peu dans le lieu commun, et offre moins d'intérêt.
Pédagogue divin, je t'oîTre une couronne
De mots entrelacés comme de fraîches fleurs,
C'est le butin que je moissonne Dans tes livres sacrés, prés aux mille couleurs.
Ainsi l'active abeille, à l'aile murmurante. Des fleurs dont le parfum s'exhale vers le ciel,
Aspire la sève odorante Pour donnera son maître un doux rayon de miel.
Il faut pour te louer l'emprunter tes paroles : Que suis je devant toi. Créateur tout-puissant. Grand roi qui nous régis. Père qui nous consoles? Tout nous vient de tes mains, ô Maître bienfaisant
Tu dis, le ciel est fait, les étoiles le parent. L'immense firmament ne t'a coûté qu'un mot. A ta voix la lumière et l'ombre se séparent, Tu fais signe au soleil,, il s'élance aussitôt .
Tu raffermis la terre, la mer mugissante, Tu marques la barrière où se brisent ses flots. La matière à tes lois se plie obéissante. L'ordre brille partout : plus d'informe chaos.
Chaque année, en suivant sa course régulière, Ramène après l'hiver les joyeuses saisons ; Le printemps de ses fleurs couvre la terre entière, L'automne de ses fruits, l'été de ses moissons.
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C'est par toi que je vis; conserve-moi sans lâche, Que je puisse enseigner et pratiquer ta ioi. Que nna bouche et mon cœur te chantent sans relâche. Que j'adore ton Verbe infini comme toi.
Ne m'accorde jamais l'éclat de la richesse. Avoir le nécessaire est mon unique vœu. Sois, tant que je vivrai, l'appui de ma faiblesse. Et que ma fin soit bonne, ô mon Pt're, o mon Dieu!
Certes, il y a loin de là au mouvement lyri({ue de l'hymne au Christ, bien que la pièce ne manque ni d'élévation ni de sentiment. C'est ainsi que l'éloquence chrétienne cherchait dans la poésie un auxiliairepuissant, pour rendre les vérités de la foi sous une forme plus vivante et plus expressive. Comme je le disais en commençant, le christianisme ne pouvait manquer de devenir pour toutes les branches de l'art une source de vie et d'inspiration. D'une part il agrandissait la sphère de l'intelligence, en ouvrant à la pensée des horizons nouveaux; de l'autre il ramenait l'âme sur elle-même et la détachait du monde extérieur pour développer en elle le sens et le goût des choses morales. Enfin, il frappait l'imagination par les grands faits de son histoire, qui, loin de se borner aux annales d'un peuple ou d'un pays, embrassait tout l'ensemble des rapports du genre humain avec Dieu. 11 est évident qu'une doctrine qui saisissait par tant de côtés les facultés de l'âme, devait se réfléchir dans une littérature neuve et originale. Et d'abord nous l'avons vu se créer une éloquence à part, qui n'avait pas de précédent chez les peuples païens, l'éloquence de la chaire. Cette forme de l'art chrétien s'est produite et développée avant toutes les autres, parce que toute l'économie évangélique repose en grande partie sur le ministère de la parole. Mais la poésie, cette sœur de l'éloquence, ne devait pas tarder à lui prêter son concours fraternel. Sans doute, si la poésie n'était qu'un simple jeu de l'imagination, le sens grave et réfléchi des premiers chrétiens, leur situation critique au milieu
des épreuves de l'Église, les aurait détournés d'un pareil amusement ; mais ces créations de l'âme peuvent avoir un but plus élevé : elles nourrissent et fortifient le sentiment religieux, outre qu'elles prennent leurs racines dans les instincts et les besoins de la nature humaine. Ici, l'hymne ou l'ode sacrée se présentait aux poètes chrétiens comme l'expression la plus vive et la plus spontanée de leur foi. Je ne veux pas dire que ce genre ait seul obtenu du succès dans les premiers temps de l'Église. La poésie didactique et descriptive y compte des productions estimables. Commodien composera, vers la fin du m' siècle, des poèmes apologétiques contre les juifs et les païens; Juvencus mettra en vers l'histoire évangélique ; d'autres auteurs, dont le nom est resté inconnu, consumeront leurs efforts dans des œuvres analogues. Mais, sans méconnaître l'intention fort louable que révèlent ces travaux, je dois avouer qu'ils ne produisent sur moi qu'un médiocre effet. Mettre l'Ancien ou le Nouveau Testament en vers sera toujours une tentative malheureuse : l'Évangile écrase de pareilles compositions par son inimitable simplicité ; l'auteur de la Messiade luimême, Klopstock, malgré d'incontestables qualités, y a usé son génie. L'originalité de la poésie religieuse chez les chrétiens est ailleurs : elle est surtout dans les hymnes et dans les chants sacrés de l'Église. C'est là qu'on admire ce que vous chercheriez vainement dans Pindare ou dans Horace, cet enthousiasme de la foi, ces élans passionnés du cœur humain vers Dieu, ce colloque vif, entraînant, imagé du chrétien avec son Rédempteur, ces épanchements d'une âme qui passe tour à tour par tous les sentiments de la crainte respectueuse, de la confiance filiale, du repentir, de l'espérance, de l'amour. Aussi comptons-nous bien donner à tous ces petits chefs-d'œuvre de poésie lyrique toute l'attention qu'ils méritent, à mesure que nous les rencontrerons sur notre chemin en suivant l'ordre des temps ; et dès le v^ ou le vi" siècle déjà, nous pourrons en signaler quelques-uns dans les œuvres de Synésius et de saint Gré-
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goire de Nazianze, en Orient ; dans les écrits du pape Damase, de saint Hilaire, de saint Ambroise, de Prudence, en Occident. Il nous suffira pour le moment d'avoir trouvé chez Clément d'Alexandrie le premier essai de poésie lyrique qu'on découvre parmi les monuments de la littérature chrétienne. Après avoir apprécié le talent du poète, nous allons nous tourner de nouveau vers l'orateur ou le philosophe chrétien, pour le suivre à travers le plus important de ses ouvrages, les Slromales.