TREIZIÈME LEÇON
Les Strotnales, complément de VExhortation aux Grecs et du Pédagogue. — Idée et plan de l'ouvrage. — Comment l'auteur justifie la forme qu'il a cru devoir lui donner. — Les Stromates comparées aux Pensées de Pascal. — Puissante originalité de cette esquisse de philosophie chrétienne. — Analyse des sept livres dont se composent les Stf^omates. — Style de l'ouvrage. — Terminologie singulière qu'emploie l'auteur en divers endroits.
Messieurs,
Les œuvres de Clément, avons-nous dit, forment un ensemble dont les diiTérentes parties se succèdent dans un ordre logique et suivant une gradation déterminée. Expression fidèle des besoins de l'époque, ces institutions théologiques prennent l'homme au milieu des superstitions du paganisme, d'où elles s'efforcent de le tirer pour le conduire à la foi et l'initier par degrés à la science et k la perfection chrétiennes. Il suffit d'indiquer cette marche ascendante, pour montrer qu'elle répondait parfaitement à la situation des esprits. D'après une méthode toute naturelle, l'enseignement du Didascalée débutait par la critique des religions et des philosophies païennes : tel est, en effet, l'objet de VExhortation aux Grecs. Cette introduction une fois achevée, il s'agissait de purifier les âmes, en les soumettant aux règles de la discipline évangélique. Ici venait se placer une série d'instructions qui disposaient le néophyte ou le catéchumène à la pratique des vertus chrétiennes. Le traité du Pédagogue et les catéchèses qui s'y rapportent ont pour but d'éclairer sur les devoirs de cette vie nouvelle l'âme qui a passé du paganisme à la foi. Mais le progrès intellectuel et moral ne
s'arréle pas à celte condition commune et ordinaire des fidèles. Quand l'âme, afïranchie des erreurs de son passé, a parcouru la voie des préceptes sous la conduite de la foi, le christianisme ouvre devant elle de nouveaux horizons. Car la science vient couronner la loi, et la vertu peut s'élever jusqu'à la perfection. C'est vers ce sommet de la connaissance et de la sainteté que Clément se propose de diriger l'homme déjà préparé à un si haut enseignement par un exercice régulier de l'intelligence et de la volonté : cette tâche finale, il va la remplir dans celui de ses ouvrages qu'il nous reste à étudier, je veux dire les Stromates.
Un tel plan dénote assurément un esprit large et compréhensif. C'est le mérite de Clément d'avoir embrassé la synthèse théologique dans toute son ampleur, pour la construire sur des bases qui défient l'attaque. A cette étendue et à cette profondeur de vues on reconnaît immédiatement un talent supérieur. Mais si les grandes lignes de ce vaste édifice se dessinent à l'œil sans la moindre difficulté, il s'en faut de beaucoup que l'artiste ait porté dans l'exécution des détails la même régularité et la même symétrie. En étudiant l'Eœhortation aux Grecs et le Pédagogue, nous regrettions de ne pas y trouver assez de suite ni de liaison ; mais ce défaut est encore plus sensible dans les Stromates; et, chose singulière, c'est à dessein et de parti pris que fauteur s'interdit une méthode plus rigoureuse. Déjà le titre de Stromates ou de Tapisseries indique une certaine fantaisie dans le choix et dans la distribution des matières. C'est un tissu de sentences librement brodé sur un canevas qui laisse toute latitude au jeu de l'imagination. On voit de prime abord que le philosophe chrétien cherchait moins à mettre de l'unité dans son discours qu'à charmer l'esprit par l'agrément de la variété. Le titre moderne qui répondrait le mieux à f idée et au plan de l'ouvrage serait celui de Mélanges. Du reste laissons à l'auteur lui-môme le soin de justifier la forme qu'il a cru devoir donner à une composition si vaste et si originale : « Je n'ignore pas quelle est la faiblesse de ce recueil de
souvenirs, si on le compare à l'esprit plein de grâce que nous avons été jugés dignes d'entendre: aussi n'est-ce qu'une image reproduisant les archétypes pour celui qui a été frappé du thyrse (1). Car il est dit : « Parle au sage, et il deviendra plus sage ; celui qui possède recevra davantage encore. » Par là, je ne me flatte pas d'interpréter suffisamment les mystères, il s'en faut de beaucoup ; je me propose seulement de les rappeler, soit que nous les ayons oubliés, soit afin que nous ne les oulDliions plus. Je le sais, beaucoup de choses, pour n'avoir pas été écrites, nous sont à la longue sorties de la mémoire. Aussi, pour obvier à cet inconvénient, ai-je voulu consigner mes souvenirs par écrit afin de les retrouver dans ce recueil divisé en chapitres. Bien des détails nous ont échappé, car la force d'esprit de ces saints personnages (nos maîtres) était merveilleuse; quelques autres, faute de n'avoir pas été notés, se sont avec le temps effacés de notre mémoire. Il en est enfin dont l'impression allait s affaiblissant de jour en jour dans notre esprit, car un pareil ministère n'est pas facile à ceux qui n'y sont pas exercés; cet écrit a pour but de les sauver de l'oubli. Mais tout en réveillant mes souvenirs, j'omettrai plusieurs choses à dessein, j'aurai soin de faire un choix dans mes matières, pour ne pas écrire ce que je me suis même gardé de dire, non par envie, ce qui serait coupable, mais dans la crainte que quelque lecteur ne prenne mes paroles en mauvaise part, et qu'on ne m'accuse, comme dit le proverbe, d'avoir mis une épée entre les mains d'un enfant. Car ce qui est écrit ne peut manquer de se répandre, et demeure quand même on ne le publierait pas ; vous avez beau rouler le parchemin dans tous les sens et l'interroger sur tous les tons, il ne vous répondra jamais que par ce qui est écrit. Pour ne pas se méprendre sur l'idée d'un livre, il
(1) Allusion aux mystères de Tantiquité où l'on attribuait au thyrse des bacchantes une vertu magique. Suivant son habitude, Clément transporte cette métaphore dans la vie chrétienne, pour désigner l'action de la grâce. (Voyez Euripide, les Bacchantes, v. 700 et suiv.) Le style du célèbre Alexandrin est émaillé de locutions pareilles dues à ses réminiscences classiques.
faudrait pouvoir recourir à celui qui l'a composé, ou à tel autre qui a suivi les mêmes traces (1). »
Ces paroles nous montrent que les Stromates sont un recueil de souvenirs, des Mémoires où Clément se proposait de résumer ce qu'il avait appris de ses maîtres, et enseigné à ses disciples. Voilà l'idée générale de l'ouvrage. Mais ce qui ressort également du passage dont je viens de vous donner lecture, c'est que le chef du Didascalée croyait devoir user d'une certaine réserve dans l'exposition de la doctrine chrétienne. Il ne veut pas confier les mystères à l'écriture, dans la crainte que l'ignorance ou le sophisme n'abuse d'un texte susceptible d être pris en mauvaise part et incapable de se défendre par lui-même contre une fausse interprétation. Évidemment, nous trouvons là une allusion à ladiscipline du secret motivée par les conditions de l'époque; et, sous ce rapport, on doit approuver les précautions que prenait Clément d'Alexandrie pour ne pas livrer à la connaissance du premie]' venu ce que le christianisme a de plus auguste et de plus sacré (2). Mais, si je ne me trompe, ces réticences tiennent encore à une autre cause. On voit par divers endroits du livre que l'auteur avait à lutter contre un parti qui se montrait peu favorable aux spéculations philosophiques, sous prétexte que ces rapprochements entre les sciences humaines et la science divine menaçaient d'altérer la simplicité de la foi. 11 se rencontre à toutes les époques des esprits timides ou étroits qui semblent redouter pour la révélation divine des recherches dont le résultat final ne peut être que le triomphe de la vérité. C'est pour échapper à la critique de ces censeurs, dont il se plaint à mainte reprise, que le philosophe chrétien voudrait « voiler les semences de la gnose », pour me servir de son expression (3). Il regarde comme périlleux d'enseigner la vraie philosophie en face de gens toujours prêts à contredire sans
(1) stromates, i, 1.
(2) Voyez leçon VIII.
(3) Strom., I, 2.
motif ce qu'ils ignorent (1). Voilà pourquoi il tient dans Tombre certains points de doctrine qu'il aurait pu mettre en lumière sans le moindre danger. Était-ce le vrai moyen d'éviter un blâme injuste? Je ne le crois pas. Moins l'on apporte de précision dans le développement de sa pensée, plus l'on court risque de la voir dénaturer par des commentaires malveillants. Quoi qu'il en soit, vous comprenez sans peine que ce désir de ne pas vouloir être compris par tous devait nécessairement engendrer quelque obscurité ; et je suis convaincu que la plupart des accusations dont Clément d'Alexandrie a été l'objet, se réduisent à des malentendus causés par le ton énigmatique et la forme irrégulière de son exposition. Esquisser le sujet à grands traits, en obligeant le lecteur de suppléer par un travail personnel aux imperfections d'une première ébauche, telle est la méthode qu'il compte employer dans les Stromates ; car nous n'avons pas besoin d'efforts pour découvrir le but qu'il se propose; luimême nous rend compte en ces termes du plan de son livre: « Nos mémoires, ainsi que nous l'avons dit plus d'une fois, pour prévenir les reproches de lecteurs peu instruits, nos mémoires continuent de ressembler à des tapisseries de formes diverses, comme du reste leur nom l'indique. C'est une suite de discours oii l'on passe en revue quantité de sujets, annonçant telle chose pour en montrer telle autre. Le mineur, dit Heraclite, qui cherche l'or dans les entrailles de la terre, creuse beaucoup pour trouver peu. Au contraire, quand ceux qu'on peut appeler l'or véritable cherchent ce qui leur ressemble, ils trouvent beaucoup dans peu. A tout le moins ce livre rencontrera-t-il un lecteur qui le comprenne ! Nos Stromates sont donc dans la main de l'homme que la raison dirige au milieu de ses recherches, un auxiliaire pour la mémoire et une démonstration de la vérité. Mais ils ne vous dispensent pas de mettre la main à l'œuvre, ni d'ajouter vos recherches aux nôtres, puisqu'il suffit d'indiquer la
(1) Strom., 1, 2.
véritable route au voyageur qui l'ignore. A lui ensuite de marcher sans guide, et de trouver par lui-même le reste du chemin (i). »
Il ne faudrait pas voir dans cet avertissement l'une de ces formules banales à l'aide desquelles un auteur dissimule ses prétentions sous un faux semblant de modestie. Non, tel est bien le caractère des Stromales : Clément y indique sa pensée plutôt qu'il ne la développe; et il n'est pas rare qu'après avoir énoncé un principe, il laisse au lecteur le soin d'en tirer les conséquences pour aborder une nouvelle thèse sans autre forme de transition. De là vient que son ouvrage renferme une foule d'esquisses, des aperçus sur presque tous les points de la doctrine chrétienne; mais on chercherait vainement à travers ces pensées jetées çà et là sans liaison apparente, l'ordre et la clarté d'une exposition systématique. D'ailleurs, je le répète, nul n'a mieux jugé ces mélanges que leur propre auteur; et pour en décrire la physionomie, l'on ne saurait employer une comparaison plus pittoresque ni plus juste que celle dont il va se servir.
« Les Stromates ressemblent à une prairie où les fleurs les plus variées se mêlent et se confondent. J'ai mis par écrit mes pensées, selon qu'elles me venaient à l'esprit, sans les ranger par ordre ni les grouper avec art, et même je lésai dispersées à dessein. Conçus de la sorte, ces commentaires auront pour moi l'avantage de réveiller mes souvenirs ; quant à celui qui se sent des aptitudes pour la science, il y trouvera, non sans quelque fatigue, ce qui peut lui être utile et profitable (2).
Gela posé, vous entrevoyez déjà, Messieurs, les qualités et les défauts des Stromates. Exécuté sur un pareil plan, l'ouvrage ne pouvait que charmer le lecteur par l'agrément de la variété : mais il est clair en même temps que l'unité du sujet et la rigueur des déductions allaient être plus ou moins sacriiiées à cette libre fantaisie d'un écrivain qui promène
(1) Slrom., IV, 2.
(2) Ibid., VI, 1.
son lecteur d'une matière à l'autre, sans se préoccuper de l'enchaînement des parties. Sous ce rapport, l'on ne saurait mieux comparer les Siromates qu'aux Pensées de Pascal. Là aussi nous trouvons des sentences juxtaposées avec peu de suite, des fragments qui ne se relient pas entre eux par un fil bien serré. Comme lecatécliiste alexandrin, le philosophe du dix-septième siècle jetait sur le papier les idées qui se présentaient à lui, sans les coordonner d'après un plan arrêté d'avance. Il est vrai que Pascal avait le dessein de réunir en un corps d'ouvrage ces matériaux cpars : nous ne sommes pas endroit de lui supposer, comme à Clément d'Alexandrie, le parti pris d'exclure une méthode plus rigoureuse; son esprit géométrique ne lui aurait pas permis d'ériger le désordre en système, et la mort seule a dû l'empêcher de ramener à l'unité d'un tout harmonieux les dilTérentes parties de son œuvre. Toujours est-il que cette grande ébauche, sous la forme où nous la possédons, offre les mêmes inconvénients que les Stromates. Sur bien des points, la pensée de l'auteur reste vague et indécise, faute de n'être pas suffisamment développée. Que deviendrait par exemple le prétendu scepticisme de Pascal, si en place de quelques tirades, très vives, mais incomplètes, nous avions une théorie de la connaissance exposée avec plus d'étendue? Autant qu'on peut en juger par d'autres passages qui se rapportent au même sujet, il se réduirait tout simplement à la thèse très juste et très légitime de la nécessité d'une révélation positive pour mettre l'homme en pleine possession delà vérité naturelle J . C'est la forme elliptique et fragmentaire des Pensées qui seule a permis d'abuser de quelque texte isolé, pour prêter au vigoureux apologiste des opinions de ce genre. Clément d'Alexandrie a subi le même sort, par suite du peu d'ordre qu'il a mis dans son grand ouvrage. Si on a pu l'accuser, et à
(1) C'est bien Pascal qui a écrit cette phrase pour affirmer les droits de la raison ; « La raison nous commande bien plus impérieusement qu'un maître; car en désobéissant à l'un, on est malheureux, et en désobéissant à l'autre, on est un sot. » {Pensées, vi, 2, édit. Havet.)
tort, d'avoir enseigné la préexistence des âmes, l'éternité de la matière, l'inégalité du Père et du Fils, etc., cela tient à ce qu'il passe trop brusquement d'un sujet à l'autre, laissant là sans commentaire une proposition qui aurait besoin d'être expliquée. Je sais ce qu'il nous répondrait dans son gracieux langage. Il préfère les parcs où les plantations sont mêlées, aux jardins où l'art groupe les arbres par genre et par espèces (1). Sans doute, le mélange ne laisse pas d'avoir de l'attrait, et la variété repose agréablement l'esprit qu'une application trop exclusive à un seul et même objet finirait pai' lasser; mais si la narration des faits s'accommode très bien de cette diversité, l'analyse et l'exposition des doctrines exigent en général une méthode plus sévère. Là, l'ordre et la clarté sont des qualités qui dominent toutes les autres et auxquelles rien ne peut suppléer. D'ailleurs*, la régularité d'une belle ordonnance n'ôte rien au charme ni à l'agrément du discours. L'auteur des Stromates aurait pu émailler son pré spirituel de dilTérentes fleurs, sans négliger les lois de la symétrie; en prévenant toute confusion, un arrangement plus systématique n'eût fait que répondre à ce besoin d'harmonie qui est au fond de l'âme humaine, et qui nous porte à chercher partout, comme la condition suprême de l'art, l'unité dans la variété.
Toutefois, Messieurs, ne nous montrons pas trop exigeants envers l'écrivain qui, le premier, a tracé une esquisse de philosophie cln^élienne. Cette initiative est si belle que les défauts de Texécution disparaissent en quelque sorte devant le mérite de l'originalité. On se tromperait d'époque en voulant trouver au deuxième ou au troisième siècle de l'ère chrétienne une œuvre comparable à la Somme de saint Thomas d'Aquin. Dans un temps où la science ne faisait que de naître, la synthèse théologique ne pouvait se construire sur un tel plan, ni revêtir des formes bien rigoureuses. Pour arriver à un ensemble aussi complet, aussi fortement lié dans toutes ses parties, il ne fallait rien moins que le travail
(Ij Strom., VI, 1.
de plusieurs siècles. Certes les matériaux étaient prêts dès le premier jour, je veux dire les principes de la foi ; mais il s'agissait de les réunir, de les coordonner, d'en composer un système scientifique, suivant les lois de la pensée et les les procédés naturels à l'esprit humain. Or, bien que l'école d'Alexandrie ait beaucoup fait pour hâter l'épanouissement de la science chrétienne, il serait peu juste de lui demander autre chose qu'un premier jet, un essai vigoureux, mais inachevé. Les grandes œuvres ont leur jour et viennent à l'heure marquée: vouloir les devancer par des tentatives prématurées, serait une entreprise aussi difficile que peu, profitable. Aucun Père de l'Église n'asongé à ramasser toutes les branches de la doctrine dans l'une de ces sommes théologiques si nombreuses au moyen âge. Saint Augustin, qui va parcourir tout le champ des vérités religieuses, consacrera bien un traité spécial à chaque article du symbole; mais aucun de ces ouvrages n'embrassera la théologie entière dans le but de l'exposer sous une forme systématique. Pour faire naître le goût et le besoin de ces vastes productions, il a fallu que la scholastique développât dans les âges suivants l'esprit de méthode et d'analyse : en communiquant à la pensée plus de vigueur et de précision, cette discipline sévère permettra aux théologiens du moyen âge de résumer la science chrétienne en un tout organique, dont les membres s'enchaînent et se fortifient Tun par l'autre. Mais, je le répète, ce n'est pas au berceau de la théologie qu'on doit chercher les résultats de cette gymnastique intellectuelle, ni par conséquent les habitudes d'ordre et de clarté qui ont prévalu dans la science après ce long et laborieux exercice des facultés humaines. Le travail de la création précède; celui de l'organisation ne vient qu'après. Les Pères de l'Église préparaient les éléments destinés à être réunis plus tard, distribués et mis en ordre par les scholastiques: et il y aurait autant d'injustice à méconnaître la puissante originalité ûes StromateSy qu'à refuser à la Somme de saint Thomas le mérite d'une ordonnance savante et régulière.
Ainsi, Messieurs, tout en regrettant l'absence de méthode dans le grand ouvrage de Clément d'Alexandrie, nous ne saurions oublier que le maître d'Origène a jeté les fondements d'un édifice qui allait s'élargir avec le temps et se consolider par le travail des siècles. Quelle que soit la forme rudimentaire de cet essai de philosophie chrétienne, nous y trouverons les vrais principes de la science, dispersés çà et là, j'en conviens, sans cohésion logique, mais formulés d'une manière satisfaisante, sinon avec toute la netteté désirable. Nous avons entendu de la bouche même de l'auteur le jugement qu'il portait sur son œuvre; vous allez vous convaincre, par une courie analyse, que cette appréciation répond à la réalité.
Les Stromates sont divisées en sept livres, qui ressemblent ^ autant de pièces de tapisserie, juxtaposées selon le caprice de l'artiste plutôt que d'après la nature du sujet. A la fin du septième livre, l'auteur promet une continuation, ce qui prouve que l'ouvrage est inachevé, ou du moins que la dernière partie n'est pas arrivée jusqu'à nous (1). Le temps n'a pas épargné davantage quelques phrases du commencement, dont la disparition n'est pas d'une grande importance. Après avoir indiqué le but qu'il se propose. Clément démontre Tutilité de la philosophie, et des sciences humaines en général, pour l'intelligence et la démonstration des vérités religieuses. En comparant les époques respectives, il prouve que les institutions et les livres des Hébreux sont
(1) Acace, évèque de Césarée en Palestine, reproduit quelque part un passage du VIII* livre des Stromates, où Clément combat l'opinion de la préexistence des âmes [Catena grœca in Genesim). Si l'évêque de Césarée n'a pas confondu un autre écrit de Clément avec ce qu'il appelle le VIll' livre des Stromates, il faudrait en conclure que ce livre a réellement existé et qu'il est perdu comme tant d'autres ouvrages du célèbre catéchiste. En tout cas, cette perle doit remonter très haut; car au temps de Pholius, on remplaçait déjà le VIII"' livre des Stromates, soit par l'opuscule sur le salut des riches, soit par un fragment des Ilypotyposes dont nous parlerons plus loin. Or, la simple lecture de ces deux pièces fait voir qu'elles n'ont rien de commun avec les Stromates, ni pour le fond ni pour la forme.
beaucoup plus anciens que la philosophie grecque ; et il en conclut que celle-ci a largement profité de l'Écriture sainte. A ce calcul de chronologie succède une longue dissertation sur la supériorité de la loi mosaïque comparée aux législations des peuples païens. Voilà l'objet du premier livre. Déjà il vous est facile de juger que l'auteur suit fidèlement son programme, en traitant toute espèce de matière sans s'astreindre à une marche bien rigoureuse. Avec le deuxième livre nous entrons dans un nouvel ordre d'idées. Les rapports de la foi et de la science y tiennent la première place. En même temps qu'il établit ces grandes bases de l'ordre intellectuel, le philosophe chrétien pose les fondements de l'ordre moral, où la crainte, l'espérance et la charité se suivent et s'enchaînent comme autant de degrés d'ascension vers Dieu. C'est de là qu'il part pour ébaucher le portrait du chrétien parfait ou du vrai gnostique, portrait qu'il va retoucher à maintes reprises, pour l'achever à la fin de l'ouvrage. S'il fallait absolument chercher un lien entre ces deux livres et le suivant, qui traite du mariage, on le trouverait dans la vertu de tempérance nécessaire au chrétien dont Clément vient d'esquisser la vie. Mais le troisième livre rentre plutôt dans le genre polémique. Deux classes de sectaires y sont l'objet d'une réfutation aussi vigoureuse que sensée : ceux qui affranchissent l'homme de toute loi morale pour autoriser les désordres de la chair ; et ceux qui, blasphémant l'œuvre du Créateur, condamnent l'union de l'homme avec la femme, à l'exemple de Tatien et de Marcion. Entre ces deux extrêmes également blâmables, Clément suit le droit chemin de la vérité, en proclamant à la fois la légitimité du mariage et le mérite de la continence volontaire. Cette énergie du sens chrétien, exempte de faiblesse et d'affectation, 1 auteur des Stromates ne la porte pas à un moindre degré dans l'apologie du martyre, qui remplit le quatrième livre. Tout en réprouvant la témérité de ceux qui courent au-devant de la persécution, et s'exposent euxmêmes à une épreuve qu'ils pourraient éviter, il célèbre
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avec enthousiasme l'excellence d'un sacrifice dont la charité est le principe. Après avoir rappelé que tout chrétien, pour être vraiment digne de ce nom, doit rendre témoignage à Dieu par la sainteté de sa vie, il reprend le portrait du gnostique qu'il avait ébauché précédemment ; et dans cet idéal de la perfection, sur lequel il revient sans cesse avec tant de complaisance, il a soin de comprendre le détachement complet des biens et des jouissances de ce monde. Le cinquième livre nous reporte vers la question des rapports de la science avec la foi. Là, nous rencontrons, outre la théorie de l'auteur concernant l'interprétation allégorique de l'Écriture sainte, un aperçu général sur le symbolisme reli. gieux chez les anciens peuples. C'est également dans cette ipàriie des Stromates, que le chef duDisdacalée a réuni le plus de preuves à l'appui de sa thèse sur les emprunts faits aux livres saints par les poètes et les philosophes grecs. Cette singulière proposition, il continue à la développer au sixième livre, en même temps qu'il y montre, avec une force et une chaleur toujours croissantes, quel secours la foi peut recevoir de la philosophie et des autres sciences humaines. Le reste du sixième livre ainsi que le septième sont consacrés à l'analyse de la connaissance et des vertus qui deviennent le partage du gnostique ou du chrétien arrivé au sommet de la science divine et de la perfection morale. Enfin, pour répondre à une objection tirée de la multiplicité des sectes, l'auteur indique les vraies sources de la foi, l'Écriture sainte et la tradition ecclésiastique. Il n'y a qu'une Église véritable, une et universelle, antérieure à toutes les hérésies; c'est là qu'il faut chercher, et c'est là seulement qu'on trouve le dépôt intact de la révélation. L'argument de prescription, si bien formulé par Tertullien, est aussi le dernier mot des Stromates.
Certes, Messieurs, vous en conviendrez, si l'édifice pèche par le défaut de symétrie et de régularité, on ne peut s'empêcher d'y voir une œuvre largement conçue et exécutée avec hardiesse. C'est un véritable traité de philosophie
chrétienne, où les faits de l'histoire sont ramenés à l'unité du plan divin, et les données de la science aux principes qui les dominent. Déjà l'examen du Pédagogue et de VExhortation aux Grecs nous avait obligés d'anticiper quelque peu sur l'étude des Stromates, pour mettre en relief certains points que l'auteur n'avait fait qu'indiquer dans ses premiers ouvrages. Nous ne toucherons plus à cette série de questions en tête desquelles figurait la théorie de Clément sur le commerce des écrivains de la Grèce avec les livres saints. iMais il en est d'autres qui méritent toute notre attention, en particulier la grande thèse des rapports de la science et de la foi, de la philosophie et de la théologie. Là est l'importance capitale des Sivomates, comme d'ailleurs il n'est pas de sujet qui puisse nous offrir un plus haut intérêt. Avant d'aborder une matière que nous n'avons pas encore eu 1 occasion de traiter à fond, je crois devoir vous présenter quelques réflexions sur le style de l'ouvrage qui a le plus contribué à la réputation de Clément d'Alexandrie.
S'il fallait prendre au pied de la lettre une déclaration de l'auteur, on pourrait en conclure que les Stromates se recommandent d'un bout à l'autre par une diction simple et facile, sans aucune espèce de prétention à Télégance du discours. Voici, en effet, dans quels termes Clément rend compte des qualités littéraires de son œuvre :
« Nous l'avons dit plus d'une fois, nous ne sommes point exercé à l'art grec, et nous en faisons peu de cas : il ne sert qu'à éloigner le grand nombre de la vérité, tandis que la vraie philosophie cherche moins à flatter l'oreille des auditeurs qu'à porter la lumière dans leur âme. Il faut, selon nous, que le zélateur de la vérité, sans artifice de style ni préoccupation de langage, se borne à exprimer du mieux qu'il peut sa pensée. Le fond des choses échappe à ceux qui soignent laborieusement la forme et n'ont souci que des mots. Voyez l'agriculteur : il cueille, sans se blesser, la rose qui croît au milieu des épines. Le lapidaire surprend la perle cachée dans la chair du coquillage. On dit encore que
les poules dont la chair est la plus succulente, ne sont pas celles qu'on a le mieux nourries, mais celles qui ont creusé la terre pour en arracher péniblement une rare pâture. Ainsi donc l'homme qui, n'étudiant que la vraisemblance, chercherait la vérité à travers le cercle des probabilités et la vaine science des Grecs, ressemblerait à celui qui se fatigue vainement à saisir les traits d'une figure sous le masque OLi elle se cache (1). »
Assurément, si le docteur alexandrin a vou'.u dire par là que le style des Stromates est très inégal, peu conforme à ces habitudes de politesse et de clarté qui distinguent les écrivains du siècle de Périclès, il ne s'est pas trompé ; et l'on ne peut que souscrire au jugement qu'il porte sur le mérite littéraire de sa composition.
« LesStromates, écrit-il, sont loin de ressembler à ces jardins travaillés avec soin, où les plantations s'alignent dans un ordre symétrique pour le plaisir des yeux. Je les comparerais plus volontiers à un coteau couvert d'un bois épais, oii croissent ensemble le cyprès, le platane, le laurier, le lierre, le pommier, l'olivier et le figuier, de telle sorte que la plante stérile et l'arbre fruitier viennent s'y mêler à dessein. Et pourquoi ce mélange? Parce que l'Écriture veut rester mystérieuse, afm d'échapper aux mains rapaces qui dérobent et emportent les fruits arrivés à leur maturité. Mais que le laboureur aille dans cette pépinière enlever les arbres avec leurs racines, pour les transplanter ailleurs, il en formera un jardin plein d'agrément et un délicieux bosquet. Nos Stromates ne visent donc ni à l'ordre ni à l'élégance du style. Les Grecs eux-mêmes ne suppriment-ils pas à dessein les ornements du langage, en tenant sous le voile les doctrines qu'ils sèment dans leurs écrits, au lieu de pré senter la vérité telle qu elle est, afin d'exciter par là l'intelligence et l'activité du lecteur? A des poissons d'espèces différentes il faut des amorces nombreuses et variées (2). »
(1) Slrom., Il, 1.
(2) Strom., vil, 18. — « Pour éjhapper à l'œil de ceux qui s'en vont
Voilà bien, en etîet. la physionomie des Stromates. G'est de propos délibéré que l'auteur s'interdit l'ordre et la clarté. Il craint que l'ignorance et la mauvaise foi n'abusent de son livre. En conséquence, il s'efforce de laisser la doctrine dans un demi-jour qui permette aux initiés de saisir la vérité, et qui empêche les autres de la travestir par des commentaires malveillants. Nous l'avons dit, il y a là un scrupule exagéré : la discipline du secret n'obligeait pas à une telle réserve, d'autant plus que les Stromates ne touchent en rien aux sacrements, c'est-à-dire à celte partie de la religion qu'il importait de ne pas exposer indistinctement aux yeux de tous les lecteurs. Mais ne revenons pas là-dessus; c'est du style de l'ouvrage qu'il s'agit en ce moment. Or, s'il est vrai de dire avec Clément que sa diction s'éloigne de la pureté et de l'élégance grecques, nous devons ajouter qu'elle n'en sent pas moins le travail et même laffectation. Il est rare de rencontrer un style moins simple et plus chargé de métaphores. G'est le langage de la poésie transporté dans la prose, et ne reculant devant aucune audace pour donner du relief à ridée. Je n'en voudrais d'autre preuve que ces allusions perpétuelles aux mystères du paganisme, dont Clément applique la terminologie tout entière à la doctrine et aux institutions chrétiennes. Une telle forme peut être très expressive, piquante, originale; mais il faut bien avouer que l'exposition du dogme n'y gagne pas en rigueur ni en netteté. Quoi que vous fassiez, vous n'arriverez par là, en fin de com^pte, qu'à prêter à la vérité un vêtement qui servait d'enveloppe à des idées fausses ; or, ce costume d'emprunt n'est pas de nature à écarter toute confusion. Sans doute, l'auteur des Stromates ne manque pas de justifier son procédé par des raisons spécieuses. « Comme il s'agit de se faire entendre d'un grand nombre, dit-il, nous devons employer
ramassant des lambeaux de phrases, comme les geais recaeillent les graines éparses, ces Mémoires contiendront la vérité en forme de semence répandue çà et là; mais qu'elle rencontre un laboureur intelligent, celte semence germera et produira du blé. (i, 12.) »
des locutions qui sonnent bien à leurs oreilles, et qui les disposent à nous écouter avec plus de faveur (1). » Assurément cette maxime est fort sage; mais, pour ne pas trouver un péril en cherchant un secours, on a besoin de la renfermer dans de justes limites ; car les mots ne sont pas indiiîérents lorsqu'il est question de doctrines; et un exemple, tiré des Stromates, suffira pour montrer qu'une expression mal choisie ou équivoque peut donner lieu à de fausses interprétations, et répandre sur tout un ouvrage une couleur défavorable.
Il est clair. Messieurs, que la première condition pour se faire entendre de ceux auxquels l'on s'adresse, c'est de parler un langage qu'ils comprennent. Rien n'est plus propre à introduire de la clarté dans une discussion que l'emploi d'une terminologie à laquelle de part et d'autre on attache le même sens. En outre, il n'y a pas d'inconvénient à emprunter aux adversaires des mots heureux, qui rendent bien l'idée, et qui bannissent tout malentendu. C'est ainsi que les Pères, tant grecs que latins, ont transporté dans la langue ecclésiastique une foule de locutions dont les écrivains du paganisme s'étaient servis pour exprimer des doctrines toutes différentes. Il fallait bien trouver dans le vocabulaire déjà existant des termes à l'aide desquels on pût développer les vérités révélées. Sans cette communauté de langage, le rapprochement des esprits eût été impossible. Pour faciliter aux païens l'intelligence du dogme évangélique, il convenait de le présenter sous une forme appropriée à leur éducation intellectuelle. Clément d'Alexandrie est l'écrivain des premiers siècles qui a fait le plus de concessions aux habitudes littéraires de ceux qu'il s'agissait d'amener sur le terrain de la foi : il adopte leur style, pour leur insinuer sa doctrine. Certes, l'intention était excellente; et tout porte à croire que cette condescendance pleine d'habileté ne contribuait pas peu au succès de son enseigne-
(1) Strom., 1, 1.
ment; mais il est un point extrême, où une pareille méthode pouvait devenir périlleuse. S'il n'y a pas de danger à se servir d'expressions dont l'usage peut facilement corriger le sens, la question change, lorsqu'on est en présence de mots qui constituent précisément la formule propre à l'erreur: ces mots, il faut les éviter avec soin, sous peine de porter la confusion dans les idées. Ainsi, pour citer un exemple pris dans le langage moderne, le mot socialiste serait une expression mal choisie, si l'on voulait désigner par là un homme qui défend les vraies théories sociales. Pourquoi? Parce que le mot socialisme est un terme peu reçu, consacré par la coutume, pour indiquer des utopies qui tendent au bouleversement de la société. Vous auriez beau dire que vous entendez parler du vrai socialisme, du socialisme compris dans le sens chrétien, ces restrictions n'exclueraient pas toute équivoque, et laisseraient le champ libre à des interprétations fâcheuses. Eh bien, c'est une locution de ce genre que je reprocherais à Clément d'Alexandrie, s'il n'avait usé de tant de précautions pour empêcher toute méprise. Voulant définir le vrai savant, le chrétien parfait, l'homme parvenu à un degré de sainteté éminente, il emploie sans hésiter le moi cjnostique, et cela, d'un bout des Stromates à l'autre. Si l'on ne devait consulter que l'étymologie, toute difficulté disparaîtrait : saint Paul avait appelé fjnose ce que les siècles chrétiens ont nommé la science de la foi. Mais depuis lors, les systèmes gnostiques avaient bien altéré la signification de ce mot, devenu caractéristique pour désigner les hérésies des premiers siècles. Devant un pareil fait, il y avait plus de hardiesse que de prudence à choisir, comme expression de la vérité, un terme qu'on tenait généralement pour synonyme d'erreur. Aussi cette locution n'a-t-elle point passé dans la langue théologique oli l'on continue à qualifier de la sorte les socialistes du premier âge de l'Église. Le résultat le plus clair de cette terminologie empruntée aux gnostiques, c'est d'avoir valu à Clément d'Alexandrie des accusations imméritées. Dans son
ouvrage siw la Gnose chrélienne, le docteur Baur n'a pas manqué de conclure de celte analogie verbale que les Stromates dilîèrent peu du gnoslicisme pour le fond des idées (1). Rien n'est moins exact que cette assimilation ; mais il faut bien avouer que le maître d'Origène a prêté le liane à l'attaque, en adoptant avec trop de complaisance un vocabulaire sous lequel le mensonge avait coutume de se cacher. Tant il est difficile d'épurer un langage corrompu par de fausses théories, et d'ajuster à la vérité le vêtement de l'erreur.
Je tenais, iMessieurs, à faire ces réserves avant d'aborder l'examen des Stromates, car ce brillant essai de philosophie chrétienne mérite trop d'éloges pour qu'on ait besoin d'amoindrir la part de la critique. L'homme qui, le premier, a tenté de réunir dans une vaste synthèse les faits de l'histoire et les éléments de la doctrine, occupera toujours dans la littérature chrétienne un rang que nul ne peut lui disputer. On a beau signaler un défaut de méthode dans le plan de son livre; et dans son style, des étrangetés, voire même des bizarreries ; il n'en reste pas moins vrai que les Stromates sont une composition de premier ordre eu égard à l'ampleur et à la hardiesse de la conception. Pour nous en convaincre, il nous suffira d'étudier la grande thèse qui fait le fond de l'ouvrage, la question des rapports de la science avec la foi.
(1) Die christliche gnosis vcn Bauer, p. 502-50^, Tubingue, 1835.