QUINZIÈME LEÇON
La question de la science, parallèle à celle de la foi. — Maxime fondamentale de Clément: il n'y a pas plus de foi sans science qu'il n'y a de science sans foi. — La loi peut devenir savante, mais à condition que la science restera tidèle. — Les sciences humaines dans leurs rapports avec la théologie. — Rôle et importance de la philosophie. — L'enseignement [de la philosophie dans l'école d'Alexandrie. — Fragment des Hyyotyposes. — Ce traité de logique est une imitation des œuvres analogues d'Aristote. — La psychologie et la métaphysique dans l'école d'Alexandrie. — L'éclectisme de Clément. — Dans quel sens et pour quelle fin l'auteur des Stromates emploie la méthode éclectique.
Messieurs,
L'analyse de l'acte de foi constitue l'un des points les plus graves et les plus délicats de la Théologie. Pour décomposer cet acte essentiel en ses divers éléments, il nous a suffi d'examiner Tune après l'autre les propositions que Clément d'Alexandrie a émises concernant la foi. Sans doute, la forme irrégulière des Stromates excluait d'elle-même tout traité méthodique sur cet important sujet. Nous l'avons dit, le maître d'Origène ne procède pas avec la rigueur d'un théologien scolaslique : pour arriver à connaître toute sa pensée sur un point quelconque, il faut réunir des textes disséminés dans le corps de l'ouvrage, les comparer entre eux et les éclaircir l'un par l'autre. Ce travail qui, à première vue, paraît assez ingrat, perd beaucoup de sa difficulté, lorsqu'on s'est rendu familier avec le style et les habitudes de l'auteur. C'est ainsi que nous avons pu discerner sans peine
le vrai sentiment du docteur alexandrin touchant le principe, le motif, l'objet et les sources de la foi. Nous allons voir comment il va traiter une question parallèle à celle de la foi, la question de la science.
La thèse fondamentale de Clément est celle-ci : « Il n'y a pas plus de foi sans science qu'il n'y a de science sans foi (1). » Cela est incontestable. Si, pour rester méritoire, la foi doit exclure l'évidence de l'objet, pour être raisonnable, elle implique nécessairement l'évidence du motif: On n'a pas besoin de voir ce que l'on croit, mais il faut que nous sachions pourquoi nous croyons. L'Évangile dit bien : « Heureux ceux qui ont cru sans voir; mais il ajoute également : « Scrutez les Écritures, parce qu'elles rendent témoignage de moi. — Lesœuvres que je fais prouvent que mon Père m'a envoyé (2). » Sans nul doute, il s'agit là de titres à vérifier, de preuves destinées à motiver la croyance. « S'il faut croire véritablement au Fils de Dieu, dit Clément, croire à sa qualité de Fils, au fait de son avènement, au comment, au pourquoi de son incarnation, de ses souffrances, il n'est pas moins nécessaire de savoir quel est le Fils de Dieu (3V » A quels signes peut-on le distinguer? Par quelles œuvres a-t-il démontré sa mission? Où et comment trouver sa doctrine sans crainte de se tromper? Voilà autant de points sur lesquels nous avons besoin d'être éclairés pour donner notre assentiment en connaissance de cause. Il y a donc dans la foi de chaque chrétien une part ou un élément de science ; et je n'en excepte pas. Messieurs, le plus humble fidèle. Car lui aussi doit se rendre compte de sa croyance, et peser les motifs sur lesquels elle repose. Il doit savoir, et il sait en effet, que Jésus-Christ s'est prouvé Dieu par ses œuvres qui dépassent la puissance de l'homme; que l'Église se distingue des sectes par des caractères d'unité, de sainteté, d'universalité et de perpétuité
(1) Stromates, v, 1 .
(2) S. Jean, xx, 29; v, 33, 39.
(3j Slromates, v, 1.
qui obligent de voir en elle la vraie société fondée par le Fils de Dieu. « Où est, s'écrie Clément, le signe auquel on reconnaît que le Fils de Dieu lui-même est notre Sauveur ? Demandez-le aux prophètes qui l'ont annoncé d'avance et précédé sa venue; demandez le aux témoignages qui ont accompagné sa naissance selon la chair; demandez-le enfin à sa puissance qui est proclamée solennellement depuis son ascension et que l'on peut toucher au doigt, tant elle est visible (1). » Cette connaissance des motifs de crédibilité peut être plus ou moins développée dans l'esprit du chrétien, suivant le degré do culture auquel il est arrivé; mais il faut qu'elle s'y trouve dans une mesure proportionnée à ses aptitudes. Voilà pourquoi, fidèle à ce principe qu'il n'y a pas de foi sans une certaine science, Clément d'Alexandrie n'hésite pas à dire que chacun participe à la vraie pJiilosopliie.
« L'Église entière est pleine d'hommes, de femmes sages, qui pendant tout le cours de leur vie ont médité sur la mort par laquelle nous revivons dans le Christ. Quiconque règle sa conduite sur nos croyances et nos mœurs, qu'il soit barbare, grec, esclave, vieillard, enfant ou femme, est capable de philosopher, mémiC sans le secours des lettres; car la sagesse est commune à tous les hommes qui l'ont embrassée (2). »
Ce n'est pourtant pas à cette connaissance inséparable de la foi, et commune à tous les chrétiens, que l'auteur des Stromates va restreindre l'idée de la science. Après avoir posé en principe que Ja science entre nécessairement pour une certaine part dans l'acte de foi, il se hâte de déclarer que tous les fidèles ne sont pas obligés d'être des savants, dans le sens rigoureux du mot. Autre est la tâche du simple chrétien qui cherche uniquement à se rendre compte de sa croyance, autre celle du théologien qui a pour devoir d'apjirofondir les vérités de la foi. C'est ce travail d'analyse et
(1) Stromates, vi, 15.
(2) Ibid, IV, 8.
de synthèse qui mérite, à proprement parier, le nom de science, y^oiGi;. Expliquant ces paroles de saint Paul : a La justice de Dieu est révélée dans l'Évangile, comme venant de la foi et se complétant parla loi », Clément s'exprime de la sorte :
« L'apôtre paraît ici annoncer une double foi, ou plutôt une foi unique, mais susceptible de s'accroître et de se perfectionner. Car la foi ordinaire est le fondement de la foi plus consommée. A ceux qui, mus par la foi, désiraient être guéris,ne Seigneur disait: Votre foi vous a sauvés. Mais il est une foi plus éminente, construite sur la première et progressant avec le fidèle, par suite de l'étude et de l'accomplissement des préceptes. Telle était la foi des apôtres 1). »
Ainsi, Messieurs, d'après l'auteur des Stromates, ia foi admet deux degrés : le premier est le degré ordinaire, où le fidèle adhère aux vérités révélées sur des motifs suffisants, de telle sorte cependant que ses aptitudes ou la culture de son esprit ne lui permettant pas d'entrer bien avant dans l'intelligence de la doctrine ; le second, plus élevé et plus rare, où la foi s'affermit et se perfectionne, d'un côté par l'étude, de l'autre par la sainteté de la vie. Déjà il nous est facile de voir sur quelle base le docteur alexandrin s'appuiera pour déterminer les rapports de la science avec la foi. La loi, dit-il, peut devenir savante, mais à condition que la science restera fidèle ; car Dieu a établi entre elles une correspondance réciproque ^2). On ne saurait tomber plus juste, et il serait difficile de mieux dire. La foi, continue Clément, sert de fondement à la science ; la science est l'édifice que le travail de l'intelligence construira sur la foi (3). Le savant est cloué à la foi comme le simple fidèle ; mais aussi la science, qui est la perfection de la foi, va-t-elle plus loin que l'ensei-
;i) Slromaies, x, 1.
vîf) Ibid., II, 4, n'.7Tr| to:vjv r, yvoj-jL;, vvco^jTt; oi r] -i^Tt;. 3) Ibid., V, 1, -'.nr:; •/.a6a-:c OeucA-.o:.
gnement calcchétique (1). La loi est une connaissance abrégée des choses nécessaires au salut ; la science est une démonstration ferme et puissante des vérités reçues et embrassées par la foi (2). Et de quelle manière peut-on acquérir cette science de la foi ? Par la méditation des dogmes révélés, par un exercice assidu des facultés de l'âme, par le concours des sciences humaines, et en particulier de la philosophie. Il s'agit donc avant tout de discuter le rôle que Clément d'Alexandrie assigne aux sciences humaines par rapport à la théologie.
En résumant les idées du disciple de Pantène sur l'histoire du paganisme, nous avons vu qu'il envisageait la philosophie grecque comme une préparation à l'Évangile, une instruction préalable qui disposait les esprits à recevoir l'enseignement de la foi. La philosophie étant, ainsi que la définit Clément d'Alexandrie, « une recherche de la vérité et de la nature des choses (3) », la philosophie, cultivée avec ardeur, doit conduire une âme sincère vers Celui qui a pu dire de lui : Je suis la vérité. L'exemple des savants convertis au christianisme dans le premier âge de l'Église était une confirmation éclatante de cette thèse que l'auteur des Stromates a plaidée avec tant de chaleur et de conviction (-4). Mais si les études philosophiques sont profitables à ceux qui cherchent la vérité, perdent-elles toute leur utilité pour ceux qui l'ont trouvée?Cet exercice de l'esprit n'est-il pas d'un grand secours, après comme avant la foi, pour fortifier la croyance aussi bien que pour la produire? Nous l'avons dit, à Alexandrie et ailleurs, quelques esprits trop rigides ou trop craintifs témoignaient à l'égard de la philosophie une défiance excessive, ne pouvant oublier les doctrines malsaines qui
(1) SLroviates, i:, 11, ~i-,r^-^zv ojv -f^ rzii-zi ô yvo^aTixo; ; ibid., vi, 18,
(2) Ibid., Yii, 10; H, 11, à-oÔ3içi; îa/jjpà xal ^ioxio;, à-o'SstÇiç £7:taTr][j.ovtxri.
(3) Ibid., 1, 5.
(4) Voyez leçons VII et VIII.
avaient prévalu dans la plupart des écoles de la Grèce. II leur semblait que l'amour de la spéculation, transporté dans le domaine de la foi, ne pouvait qu'y engendrer des erreurs funestes. Certes, les témérités du gnosticisme montraient assez que ces alarmes n'étaient pas sans fondement; mais enfin, l'abus qu'on peut faire d'une science ne peut rien contre elle. « A quoi bon, disaient quelques-uns, savoir, par exemple, pourquoi ou comment le soleil et le reste des astres accomplissent leur révolution? que nous importent et les théorèmes de la géométrie et les arguments de la dialectique, et les spéculations des autres sciences? Tout cela ne nous apprend pas nos devoirs (1). » Clément d'Alexandrie n'a rien négligé pour combattre ce sentiment, qui lui paraissait préjudiciable aux vrais intérêts de la religion. Répondant à ceux qui « redoutaient la philosophie grecque comme les enfants ont peur des fantômes )>, il écrivait: « Nous ne nous laissons pas entraîner loin de la foi par la philosophie, comme si nous étions fascinés par les prestiges de quelque art trompeur ; mais couverts, pour ainsi dire, d'un rempart plus solide, nous trouvons dans cet exercice un nouveau moyen d'aflermirlafoi (2). )> Cet avantage que procurent les sciences humaines, le docteur alexandrin l'a indiqué avec autant de force que de clarté dans un autre passage des Stromates :
« Il est des hommes qui, se croyant heureusement nés, pensent n'avoir besoin de se livrer ni à l'étude de la philosophie, ni à celle de la dialectique, ni même à la contemplation de la nature ; ils ne demandent que la foi pure et simple. C'est comme si, n'ayant pris aucun soin de la vigne, ils voulaient dès le principe y cueillir des raisins. Or le Seigneur est appelé vigne dans le sens figuré ; et l'on ne récolte les fruits de cette vigne qu'après l'avoir cultivée avec ardeur
(i) Stromates, vi, 11.
(2) Ibid., 1, 2.
selon la doctrine du Verbe. Il faut la tailler, la bêcher, la lier, sans parler du reste. A cet elîet nous avons besoin, ce me semble, d'une serpe, d'un boyau, et des autres instruments aratoires, afin que la vigne nous donne de bons fruits. En agriculture, en médecine, on n'est habile qu'autant qu'on a étudié les diverses sciences dont le but est d'apprendre à mieux cultiver la terre ou à mieux guérir les malades. De même, en l'ait de religion, on n'est pas solidement instruit, à moins de tout rapporter à la vérité; de prendre à la géométrie, à la musique, à la grammaire, à la i)liilosophie ce qu'elles ont d'utile pour sauvegarder la loi contre toutes les embûches... Combien l'étude des choses intelligibles n'estelle pas nécessaire à celui qui veut embrasser les œuvres de la puissance divine? Quel avantage n'y a-t-il pas à savoir discerner le sens véritable des mots amphibologiques ou équivoques qui se trouvent dans les deux testaments (Ij. »
Ces paroles n'ont pas besoin de commentaire : la pensée de l'auteur s'y révèle sans la moindre difficulté. Pourquoi la philosophie est-elle nécessaire à celui qui veut approfondir les vérités de la foi? Parce qu'elle lui apprend à manier les instruments de la pensée ; c'est une gymnastique intellectuelle, GUYYU[j^vacia, qui' met en mouvemicnt les facultés de l'âme, auxquelles cet exercice communique plus de force et de souplesse. Clément se sert encore d'une autre image pour bien rendre le rôle de la philosophie par rapport au christianisme : elle est le rempart qui couvre la doctrine révélée, Tzeoi^olri ; la haie et le mur, opaYfxb; xai ôptyxo;, qui entourent la vigne du Seigneur, pour en défendre l'entrée aux voleurs (2). Il veut dire que la philosophie rend impuissantes les attaques des sophistes, dont elle enseigne à démêler les arguties et à réfuter les objections. » Que font au philosophe chrétien les artifices d'un discours captieux? Il ne les redoute pas, habitué
(1) Stromates, i, 9.
(2) Ibid., 1, 2, 20.
304 LES STRO MATES.
qu'il est à surprendre l'erreur dans ses détours, à bien poser la question et à y répondre. La dialectique, en effet, se dresse comme un rempart qui arrête les sophistes et les empêche de fouler aux pieds la vérité 1 . » C'est à ce titre-là surtout que le chef du Didascalée recommande l'étude de la philosophie. Il ne cesse de répéter qu'on doit s'exercer dans la dialectique pour être en état de repousser les arguments fallacieux d'une sophistique ennemie de la foi (2). Évidemment, cette obligation ne s'étend pas à tous les fidèles; elle se restreint aux plus éclairés d'entre eux, à ceux qui, pour me servir des expressions de l'auteur, « ont le dessein d'instruire leurs frères soit de vive voix, soit par écrit 3). » Car, tout pénétré qu'il est de l'importance des études philosophiques, Clément se garde bien de soutenir que sans elles on ne saurait acquérir la vraie sagesse. Il se hâte d'ajouter que les sciences humaines contribuent pour leur part à l'intelligence de la doctrine du salut, mais que nous ne pouvons ni la trouver ni la comprendre « sans le secours du Fils (4). » On voit clairement qu'il tient à mesurer ses paroles, pour ne pas exagérer le rôle de la philosophie, que d'autres s'efforçaient d'amoindrir.
(( S'il faut, dit-il. nous expliquer, en termes précis pour ceux qui aiment à chicaner, nous qui disons que la philosophie, étant la recherche du vrai, dispose à Tintelligence de la vérité en qualité de cause auxiliaire et coopérante, nous avouerons qu'elle est pour le savant chrétien (le gnostique) une disciphne préparatoire ; mais nous ne regardons pas comme cause ce qui n'est que la cause auxiliaire, ni comme cause contenant son effet ce qui n'est que la cause coopérante ; nous ne tenons pas davantage la philosophie pour une cause sine quâ non. Presque tous, en effet, sans avoir parcouru le cercle enci) StromateSy vi, 10.
(2) Ibid., I, 6, 9, etc.
(3) Ibid., VI, 11.
(4) Ibid., 1, 20.
tier des sciences, ni la philosophie grecque, quelques-uns même, sans le secours des lettres, avec les seules lumières de la philosophie divine qu'on appelle barbare, presque tous, dis-je, nous avons reçu à l'aide de la foi, par une puissance supérieure, la doctrine qui traite de Dieu; nous avons été formés à l'école de la sagesse qui opère par elle-même (1).
Qu'on ne l'oublie donc pas, c'est à l'école du Verbe fait chair, et non à celle des philosophes, que s'acquiert principalement la science des choses divines. L'enseignement du Fils de Dieu reste la source première et véritable de nos connaissances religieuses ; et la compréhension de la vérité révélée, xaTàXr/}tç Tr,; àXr,OJiaç, n'cst TclTet dircct d'aucunc discipline humaine. La philosophie n'est qu'un secours, une cause auxiliaire, par le moyen de laquelle nous arrivons plus facilement à l'intelligence de la doctrine chrétienne ; elle ne fait que coopérer avec le seul maître véritable, dont nous sommes les disciples. Assurément, ce secours est grand; cette coopération est utile : un pareil exercice, en disciplinant notre esprit, nous aide à mieux comprendre le sens des Écritures, à pénétrer plus avant dans les mystères qui sont l'objet de nos méditations, à défendre la foi contre les entreprises des sophistes. Mais encore une fois, c'est de la révélation du Fils de Dieu, et non d'aucune spéculation humaine que la religion tire sa doctrine, « doctrine qui est parfaite et se soutient par elle-même : nul eiïort de l'esprit humain ne saurait ajouter à sa force, ni porter atteinte à son intégrité (:2). )> Je tenais, Messieurs, à insister sur ce point, pour vous montrer que Clément d'Alexandrie n'a pas confondu le domaine de la foi avec celui de la science; et qu'en appelant la philosophie une auxiliaire de la religion, ii a très bien marqué leur relation réciproque. D'ailleurs, la suite de nos études nous obligera de revenir sur cette question,
(1) Stromates, vi, 13.
(2). Ibid., 1, 20, aù-OTsXr]'; [xiv ojv xal cL-poa^îrlç, tj xatà tov SwT^oa ôioaa/.aAia- -poaiouTa ôà ^^Xoao'^îa r^ 'EÀÀr/^'./.T] où ôuva-wTs'oav -o'.3c Trv àXrjOs'.av.
33>j LES STROMATES.
quand le chef du Didascalée s'efforcera de construire sous nos yeux l'échelle entière des sciences.
D'après les idées que je viens d'exposer, vous ne devrez pas vous étonner que l'enseignement de la philosophie ait occupé une grande place dans l'école d'Alexandrie. Là-dessus, nous n'en sommes pas réduits à de simples conjectures; car nous possédons fort heureusement une pièce qui prouve avec quelle ardeur on cultivait au Didascalée cette branche importante des sciences humaines. Je veux parler d'un fragment des Hypoiiiposes ou Esquisses, ouvrage qui formait le pendant des Stromates, et dans lequel Clément d'Alexandrie avait résumé une grande partie de ses leçons (1). Ce morceau, précieux à plus dun titre, est un véritable cours de logique, qui nous permet dapprécier l'état de la philosophie dans les écoles chrétiennes, au ii^ siècle de l'Église.
Lorsqu'on étudie avec soin ce traité de logique, le plus ancien qui se rencontre dans la littérature chrétienne, il est facile de voir que l'auteur s'est inspiré des œuvres parallèles d'Aristote, dont il extrait la substance et s'approprie les formules. Ce sera l'éternelle gloire du philosophe de Stagyre, d'avoir codifié les lois de la pensée humaine avec une sagacité et une patience d'analyse qui commandent l'admiration. Quel monument scientifique que cette série d'ouvrages qui s'ouvre par le traité des Catégories, et se ferme avec celui des Sophismes, embrassant ainsi toutes les formes de l'activité iniellectuelle, pour les régler et les circonscrire ! Certes, Clément d'Alexandrie ne se trompait pas, lorsqu'il attribuait à de tels hommes une mission providentielle; car il serait injuste de méconnaître les éminents services que leurs travaux ont rendus à la science chrétienne. Aussi les premiers écrivains de l'Église se hâtèrent-ils de mettre à
(1) Ce fragment ne saurait être une continuation des Stromates : sujet, méthode, style, tout diffère d'un ouvrage à Tautre. Eu le rattachant aux Hypotyposes, nous croyons suivre l'opinion la plus probable. C'est ainsi que Sextus Empiricus avait appelé flypotyposes ses institutions philosophiques, dont le deuxième livre traitait également des lois de la pensée.
profit ces ressources que Dieu leur avait i)réf)arées de longue main ; et la logique d'Aristotc entra dans les écoles chrétiennes dès le jour où les progrès de la loi avaient permis de donner à l'enseignement un caractère plus scientifique. Je n'en voudrais d'autre preuve que l'exactitude scrupuleuse avec laquelle le chef du Didascalée suit les pas de ce grand maître dans l'art de raisonner. Son but est d'exposer les principes et les règles de la démonstration scientifique, oltiooiIIk; £7:taTrjjj(.ov[xrj (1). A cct effet il recucille différentes maximes disséminées dans les Catégories, les Topiques, et surtout dans les premières et les dernières Analytiques d'Aristote. Ces maximes, expression an bon sens et de la raison, il les relie entre elles, les développe, y ajoute ses propres réflexions ; et de ce travail, où l'imitation n'exclut pas toute originalité, est sorti le morceau dont je parle. Permettez-moi, sans entrer dans les détails, de vous en donner une idée générale, ne serait-ce que pour vous l'aire voir quelle importance on attachait à Tétude de la logique dans l'école d'Alexandrie.
Clément part de ce principe, que le but de nos recherches, dans n'importe quel ordre de connaissances, c'est d'arriver à la certitude. Or, quel est le moyen d'obtenir ce résultat? Il faut observer fidèlement les règles que présent la dialectique. Ces règles les voici : avant tout, bien définir les mots et les choses en question ; choisir pour point de départ une proposition placée en dehors de la controverse, et sur laquelle on est d'accord de part et d'autre; tenir pour certain qu'on ne peut jamais tirer une vérité de prémisses fausses, lors même que la conséquence serait légitimement déduite; se rappeler que la démonstration ne va pas à Tinfini, mais qu'elle s'arrête aux axiomes ou à certains principes indémontrables, et qui n'en méritent pas moins l'adhésion de notre esprit; suivre tour à tour, et selon que la nature du sujet le demande, la voie de l'induction ou celle de la déduction, l'une qui consiste à remonter de l'effet à la cause, du
(1) Hypotyposes, i.
particulier en général, l'autre qui nous fait descendre du principe à ses conséquences; distinguer la division du genre en ses espèces, qui est la vraie division, et celle du tout en ses parties, de la substance en ses accidents, divisions qui ne méritent pas ce nom à proprement parier ; surtout ne pas confondre entre elles les différentes espèces de causes, la cause finale, la cause occasionnelle, la cause auxiliaire, etc. Telles sont les maximes que l'auteur des Hypotyposes développe Tune après l'autre; et comme elles s'appuient sur le& principes incontestables de la logique, nous n'avons pas besoin d'en faire ressortir la justesse. Bornons-nous à dire que Clément d'Alexandrie a su joindre l'exemple au précepte. Voici comment il argumente contre les sceptiques pour leur prouver qu'en affirmant la nécessité du doute universel, ils se mettent en contradiction avec eux-mêmes.
« Prenons pour exemple, dit-il, la maxime chère aux Pyrrhoniens, cette suspension de jugement qui ne laisse rien subsister de certain. Si elle s'applique son propre principe, il est clair qu'une pareille théorie s'annule d'elle-mênie. Ou elle accorde qu'il y a quelque chose de vrai, et alors il ne faut pas suspendre son jugement sur toutes choses; ou elle persiste à dire que rien n'est vrai, et dans ce cas il est évident qu'elle aussi ne dit pas la vérité. Point de milieu, ou elle dit la vérité ou elle ment. Si elle dit la vérité, elle reconnaît malgré elle qu'il y a quelque chose de vrai. Si elle ment, elle laisse debout la vérité qu'elle voulait détruire. En effet, du moment que la maxime qui prétendait étouffer la vérité est convaincue de mensonge, la vérité qu'elle cherchait à étouffer conserve toute sa force. Il en est de cela comme d'un songe qui affirmerait que tous les songes sont menteurs : en se détruisant de soi, la maxime pyrrhonienne confirme tout le reste. Bref, si elle est vraie, qu'elle commence par elle-même, en suspendant le jugement sur ce qu'elleaffirme. Si le pyrrhonien admet qu'il est homme ou qu'il suspend son jugement, il est clair par là même qu'il ne le suspend pas. Quand on l'interroge, il répond; donc, sur ce
point du moins, il ne s'abstient guère. Et pourtant, écoutezle : Je suspends mon jugement, dira-t-il. En suivant ce raisonnement, si nous étions condamnés à ne pouvoir nous prononcer sur quoi que ce soit, il faudrait d'abord suspendre notre jugem.ent sur la suspension même du jugement. Doiton admettre cette maxime ou non? Impossible de le décider, ïl y a mieux, si ce principe : il n'y a pas de vérité connue, est vrai, il ne peut pas se donner pour la vérité. Est-il douteux? 11 démontre par là même que la vérité peut être connue, puisqu'il n'ose affirmer le contraire (1).
Si ce raisonnement a un défaut, c'est de vouloir prouver ■trop longuement ce qui n'a pas besoin de l'être. En affirmant qu'il faut douter, le pyrrhonisme se détruit lui-même, puisqu'à son tour il affirme quelque chose, et que son prétendu doute universel repose sur cette affirmation. J'ai dit, Messieurs, que cet essai de logique se rapproche beaucoup des œuvres parallèles d'Aristote qu'il résume en les abrégeant; mais il est un autre écrit moins ancien qui offre une grande analogie avec ce fragment des Hypotyposes : c'est l'opuscule de Pascal sur l'Esprit géométrique. Inachevées l'une et l'autre, ces deux compositions portent sur le même sujet. A l'exemple de Clément, le philosophe du dix-septième siècle se propose « de montrer la conduite qu'on doit garder pour rendre les démonstrations convaincantes. » Les règles qu'il prescrit à cet effet sont celles-là mêmes qu'indiquait le chef de l'école d'Alexandrie, à la suite d'Aristote : « N'employer aucun terme dont on n'ait auparavant expliqué nettement le sens ; n'avancer jamais aucune proposition qu'on ne démontre par des vérités déjà connues. » Il fait observer à son tour, et avec non moins de raison, « qu'en poussant les recherches de plus en plus, on arrive nécessairement à des mots primitifs qu'on ne peut plus définir, et à des principes si clairs qu'on n'en trouve plusqui le soient davantage pour servir à leur preuve.» Seulement, Pascal a mieux saisi le motif de cette impuissance
(1) flypot., V,
à démontrer les premiers principes. Clément semble vouloir dire que nous sommes obligés de les croire, ne pouvant les prouver : il en fait l'objet d'une foi nécessaire et invincible (1). Au fond, la pensée peut être juste; mais, à coup sûr, l'expression manque d'exactitude. Les axiomes ne sont pas l'objet de la foi, mais de la science : nous ne croyons pas simplement que le tout est plus grand que sa partie ; nous le savons, nous le voyons à la lumière d'une évidence directe et immédiate. « La cause, dit très bien Pascal, la cause qui rend les vérités premières incapables de démonstration n'est pas leur obscurité, mais au contraire leur extrême évidence; ce manque de preuve n'est pas un défaut, mais plutôt une perfection. D'où l'on voit que la géométrie ne peut définir les objets, ni prouver les principes; mais par cette seule et avantageuse raison, que les uns et les autres sont dans une extrême clarté naturelle, qui convainc la raison plus puissamment que le discours (^). »La terminologie de Clément est en défaut sur ce point, si tant est qu'il n'y ait pas une erreur daus son analyse des procédés de la raison humaine. Quoi qu'il en soit, ce détail disparaît devant l'ensemble d'une dissertation irréprochable pour .le fond des idées, en même temps qu'elle se recommande par un esprit d'ordre et de méthode qui se retrouve trop rarement dans les autres écritsdu célèbre catéchiste.
Nous venons de voir. Messieurs, comment l'école d'Alexandrie s'exerçait à l'art de penser et de raisonner juste. Là toutefois ne se bornait point l'enseignement philosophique dans ce centre primitif de la théologie chrétienne. Il a fallu arriver au siècle de progrès où nous vivons pour trouver
(1) Hijpot., 111 : « S'il est une démonstration, la nécessité veut absolument qu'il y ait quelque chose d'antérieur qui soit croyable de soi, Tctaxôv e^ âautG'j, et qu'on appelle le principe premier et indémontrable. Toute démonstration se ramène aune foi indémontrable, àva-oosixTOv -i'ativ.» Aristote s'était mieux exprimé en lête de ses dernières Analytiques : Toute doctrine, toute discipline intellectuelle dérive d'une connaissance anlérieurey 7CfO'.-ac./ojar); -^vui'sioii » (L. I, ci.)
{•i) J)e l'Esprit géométrique, i.
LA SCIENCi:. oll
des programmes d'études qui réduisent lix pliilosopliie à un cours de logique : à l'époque des Pères de l'Église, cette tentative de mutilation eût semblé fort analogue à celle d'un homme qui se mettrait en tête de vouloir supprimer une faculté de l'àme. La philosophie existe dans sa totalité^ comme l'esprit humain lui même ; il ne suffit pas d'un trait de plume pour en elîaccr une partie. Et d'abord, il est clair que l'étude des lois de la pensée et du raisonnement suppose celle des facultés de l'âme : en d'autres termes, la psychologie est inséparable de la logique. Aussi le maître d'Origène avait-il composé un traité sur l'Ame, à l'exemple de Tertullien : malheureusement, nous ne possédons plus cet écrit, qu'il eût été intéressant de pouvoir comparer avec le livre analogue du prêtre de Carthage (1). La même observation s'applique aux traités sur l'Ame qu'Eusèbe mentionne parmi les œuvres de saint Justin et de saint Méliton de Sardes (â); les ravages du temps, si cruel pour les productions littéraires des premiers siècles chrétiens, n'ont pas épargné davantage ces deux essais de psychologie; mais ce qui résulte clairement du caractère et de l'objet de ces compositions, c'est que les philosophes convertis au christianisme n'en continuaient pas moins à disserter sur la nature et les facultés de l'àme. Toutefois, ni la psychologie ni la logique n'embrassent le cercle entier de la philosophie : l'étude des facultés de Tâme et celle des lois du raisonnement ne font qu'ouvrir à rintelligence un champ d'investigations plus large et plus élevé; elles trouvent leur couronnement dans la science rationnelle des choses intelligibles, des êtres qui ne tombent pas sous les sens, ou dans la métaphysique. Ici encore, nous avons à regretter la perte d'un ouvrage de Clément, intitulé de la Providencey et qui portait sans nul doute sur celte branche supérieure de la philosophie, puisque le seul fragment qui nous en reste contient la définition de la
(1) s. Maxime cite quelques lignes de ce liailé dans lun de ses sermons (Serm. 53, de Anima.)
(2) Eusèbe, Hist. eccL, iv, 11, 26.
substance (1;. Il est impossible, en effet, que le chef de l'école d'Alexandrie n'ait pas fait rentrer la métaphysique dans son enseignement, lui qui définit la philosophie : « la recherche de la vérité et de la nature des choses (2;; » et ailleurs : « la science du bien et de la vérité (3j. » Pour marquer avec plus de précision encore l'objet de la métaphysique, il dira dans un autre endroit : « La connaissance est la science de l'être lui-même, tou 6^jzo(; aùxou (4;. » Du reste, à défaut du traité de la Providence, les Stromates peuvent nous éclairer suffisamment sur ce point; et pour vous montrer combien l'on s'efforçait d'approfondir les notions métaphysiques dans l'école d'Alexandrie, je n'aurais besoin que de vous lire cette belle page sur l'idée de Dieu :
c( Si le principe d'une chose quelconque est malaisé à découvrir, à plus forte raison le principe absolument premier et le plus ancien de tous sera-t-il difficile à démontrer. De quel nom appeler, en effet, ce qui n'est ni genre, ni différence, ni espèce, ni individu, ni nombre, ni accident, ni substance soumise à rien d'accidentel? Direz-vous qu'il est un tout? L'expression demeure incorrecte, car un tout est une quantité mesurable, et Dieu est le père de toutes choses. Lui donnerez-vous des parties? Non, sans doute, car l'Un est indivisible. Voilà pourquoi il est infini, non pas dans ce sens que la pensée humaine le conçoive comme impossible à embrasser; mais parce qu'il n'admet point de dimensions et ne connaît point de limites. Aussi n'a-t-il pas de formes et ne peut-il être nommé. Que si nous l'appelions l'Un, le Bien, l'Intelligence, l'Etre; ou encore. Père, Dieu, Créateur, Seigneur, aucune de ces expressions ne lui convient à vrai dire. Nous ne recourons à ces beaux noms que par l'impuissance où nous sommes de trouver le nom véritable : nous y fixons la pensée, pour l'empêcher de s'égarer ailleurs. Aucun de
(1) S.Maxime cite également ce morceau. (Op., t. II, p. 144.)
(2) Strom., j, 5.
(3) Ibid., 1, 19.
(4) Ibid., II, 17.
ces termes, pris séparément, n'exprime Dieu; réunis ensemble, ils indiquent sa toute-puissance. On désigne les choses ou par leurs propriétés ou par les rapports qu'elles ont les unes avec les autres. Or rien de tout cela ne saurait s'appliquer à Dieu. Nous ne pouvons pas le saisir davantage par une science démonstrative ; car celle-ci se tire de principes antérieurs et mieux connus; or rien n'existe avant l'Être incréé (1). »
Clément prend ici le mot démonstration dans le sens où l'entendait Aristote, dont il reproduit les expressions (2). Ce philosophe avait dit, ^t avec beaucoup de raison, que le principe d'une démonstration proprement dite doit être supérieur à ce que l'on veut démontrer. Or, il est clair qu'il n'y a pas de principe antérieur ou supérieur au premier principe des choses. Si l'on attache au mot démonstration ce sens particulier et restreint, les paroles du docteur alexandrin s'expliquent d'elles-mêmes. L'existence de Dieu ne peut se déduire d'une cause quelconque, par la raison bien simple que Dieu n'a pas de cause; miais nous sommes obligés d'y conclure par les effets que nous avons sous les yeux , en vertu même du principe de causalité ou de raison suffisante. Qu'on appelle ce procédé de l'esprit humain preuve ou démonstration, peu importe, c'est une question de mots : toujours est-il qu'on n'en saurait concevoir de plus logique. Nous ne déduisons pas Tinfini du fini comme la conséquence du principe, parce que 1 infini n'est pas connu dans le fini; mais nous concluons du fini à l'infini, comme de l'effet à la cause, parce que, seule, l'existence de l'infini explique celle du fini. C'est sur cette base inébranlable que reposent les preuves de l'existence de Dieu, preuves tirées soit de l'idée de Dieu qui est en nous et que Dieu seul a pu nous donner; soit de l'existence des êtres contingents, laquelle suppose l'existence de l'Être né-
(1) Strom., V. 12.
(2) Ex -poT£po)v /.al Yvcop'.fjLCOTepwv, a prioribus et notioribus {A.TÏStoie, Ana- Itjt. post., 1. 1, c. 11). '
cessaire ; soit de l'ordre admirable qui règne dans l'univers, ordre qui ne se conçoit pas sans une intelligence souveraine; soit de la loi morale qui régit nos consciences, et qui n'a de base et de sanction que dans l'autorité d'un législateur suprême; soit du consentement unanime des nations, accord qui ne se comprendrait pas sans la réalité objective de l'idée de Dieu, etc. Tout en affirmant, et à bon droit, que le premier principe des choses ne peutse déduire d'un principe antérieur ou supérieur, comme d'une cause qui le renferme, Clément d'Alexandrie admet parfaitement la légitimité des preuves que je viens d'énumérer. Il démontre aux païens la nécessité de croire au Dieu unique, par l'idée de Dieu qui est en nous et qu'on retrouve dans la conscience de tous les peuples (1). 11 leur fait voir combien il est déraisonnable de méconnaître la main de l'architecte suprême dans l'œuvre de la création (2). 11 apprécie la valeur du procédé dialectique, suivant lequel on part du vrai, du beau, du bien relatif, poui' s'élever de degré en degré à la Vérité ou à la Beauté absolue (3). S'il appuie surl'impossibilitéoùnous sommes de donner à Dieu un nom qui lui convienne, c'est pour rappeler qu'aucune intelligence finie ne saurait avoir une notion complète et adéquate de l'Être infini (4) ; mais l'incompréhensibilité de l'essence divine ne l'empêche pas de creuser ni d'approfondir l'idée de Dieu en la dégageant de toute représentation matérielle. La page que je vais vous lire dénote sans contredit un esprit habitué à parcourir les sommets de la métaphysique :
« Par l'analyse, dit-il, nous arrivons jusqu'à l'intelligence première, en parlant des êtres qui lui sont subordonnés et en dégageant les corps de leurs propriétés naturelles. Ainsi nous en retranchons les trois dimensions, la profondeur, la
(1) Exhort. aux Grecs, vi ; — Strom , v, 14.
(2) Exiiort. aux Grecs, i, 4.
(3) Strom., \j 11.
(4) Voyez les endroits parallèles Uaiis Théophile d'Aulioclie (Apulog. chrétiens au ii* siècle, 2' vol., XI'- leçon, p. 226 et suiv.î.
LA SCIEiNCE. y>iD
largeur el la longueur. Ce qui reste après cela, c'est un point, ou, pour ainsi parler, une monade occupant une certaine place. Supprimez cette place elle-iiiême, vous avez la monade intelligible. Si donc, écartant des corps les propriétés qui leur sont inhérentes, et celles qui distinguent les choses incorporelles, nous nous précipitons dans les grandeurs du Christ, et qu'à force de sainteté nous nous élevions ensuite jusqu'à son immensité, nous parviendrons en quelque sorte à l'intelligence du Tout-Puissant, moins toutefois pour le comprendre dans ce qu'il est que dans ce qu'il n'est pas. Mais que ces expressions des livres saints, figure, mouvement, état, trône, Heu, main droite, main gauche, soient littéralement applicables au Père de toutes choses, il ne faut pas même le penser. Que signifie chacun de ces mots? Nous le montrerons à l'endroit convenable. Quant à la cause première, elle ne se trouve pas renfermée dans un lieu; mais elle est au-dessus du langage et de l'intelligence (1). »
Cette page est extrêmement remarquable, parce qu'elle nous fait voir que, longtemps avant Leibnitz, Clément d'Alexandrie avait transporté dans la métaphysique le procédé infinitésimal, suivant lequel on arrive à la monade suprême ou à Di.eu, en effaçant tout ce qui limite ou circonscrit les êtres finis. Or, Messieurs, s'il faut dire là-dessus ma pensée, je ne crois pas que ce procédé emprunté aux mathématiques soit légitime, lorsqu'il s'agit de TÈtrc infini. Il y a là une confusion évidente entre l'idée de linfîni et celle de l'indéfini. Les mathématiques n'opèrent que sur l'indéfini ; l'infini est l'objet propre de la métaphysique. Vous avez beau supprimer les dimensions d'un corps, pour le réduire à un point sans étendue, vous n'arriverez par là qu'à un être de raison, et non pas à un êtie réel et concret. Ce serait une grave erreur de croire que l'infini équivaille au fini dépourvu de limites; car l'essence de l'infini ^est tout autre que celle du fini. Pictranchez en esprit toute limite du fini, nousdit-
^1) Slrom ., V, 11.
on, VOUS avez l'infini; non, vous avez l'indéfini, l'indélerminé, mais nullement l'infini. L'idée de l'infini ne s'obtient point par voie d'élimination : elle est au contraire la plus pleine, la plus absolue, la plus positive de toutes les idées. Voilà pourquoi l'École appelle Dieu la plénitude de l'Être, l'Être qui possède toutes les réalités à un degré suréminent, eus realissimiim. Quand nous nous élevons du fini à l'infini, ce n'est pas en supprimant les limites du fini, car nous aboutirions au néant ou à une pure abstraction ; mais c'est en concluant de l'imparfait au parfait, du relatif à labsolu, du créé à Fincréé, en vertu du principe de causalité ou de raison suffisante. Clément d'Alexandrie a fort bien entrevu que la méthode d'élimination dont il parle ne peut avoir qu'un résultat purement négatif : aussi se hàte-t-il d'ajouter que par là on arrive « à connaître ce que Dieu n'est pas, et non ce qu'il est. » En effet, Dieu na pas de bornes : si Ton exclut mentalement ce qui limite et circonscrit les êtres créés, nul doute qu'on ne se rapproche de Dieu par cet endroit : ou pour mieux dire, lindéfini est un reflet de Tinfini, comme rétendue est une image de l'immensité, et le temps de l'éternité; mais il n'en reste pas moins vrai que ces deux ordres d'idées diffèrent du tout au tout. Quoi qu'il en soit, vous avez dû sentir qu'un souffle platonicien circule à travers ces pages des Stromates. Dans le traité du Pédagogue nous avions rencontré des formules sto'iciennes corrigées parla morale de l'Évangile; les Hypotyposes viennent de nous offrir une imitation de la logique d'Aristote ; ÏExJiortation aux Grecs et les Stromates prouvent qu'en métaphysique Clément incline de préférence vers la doctrine de Platon. Bref, le philosophe alexandrin suit la méthode éclectique, et il l'avoue sans détour :
« Parle mot philosophie je n'entends ni la doctrine sto'icienne, ni celle de Platon, ni celle d'Épicure, ni celle d'Aristote, mais tout ce que chacune de ces écoles a enseigné de bon sur la justice, la piété et la science ; j'appelle philosophie l'ensemble qui résulte de ce choix... La vérité est une ;
le mensonge suit mille sentiers divers. De même que les bacchantes mirent en pièces Pentliée et dispersèrent ses membres, ainsi les sectes ont-elles déchiré le sein tant de la philosophie barbare que de la philosophie grecque ; et pourtant chacune d'elles voudrait l'aire passer son lambeau pour la
vérité tout entière On retrouve des parcelles de vérité
dans les sectes (je parle de celles qui ne sont pas entièrement absurdes, qui n'ont pas détruit tout ordre naturel). Bien qu'elles aient déchiré le Christ, comme les bacchantes firent de Penthée, et qu'ainsi leur dissemblance soit manifeste, ces écoles se rencontrent néanmoins sur le chemin de la vérité ; elles s'y rattachent par quelque côté, soit comme partie, soit comme espèce, soit comme genre. Dans un instrument de musique, la plus haute corde est le contraire de la plus basse ; et pourtant de leur vibration simultanée résulte un seul accord. Le nombre pair diiîère du nombre impair; et cependant l'arithmétique les rapproche. Ainsi du cercle, du triangle, du tétragone, et des autres figures géométriques si opposées l'une à l'autre. De plus, toutes les parties de l'univers, quelle que soit leur diversité, conservent néanmoins leurs rapports avec l'ensemble. Il en est de même de la philosophie barbare et de la philosophie grecque : elles ont pris des fragments de l'éternelle vérité, non dans la mythologie de Bacchus, mais dans la théologie du Verbe éternel. Or celui qui réunira de nouveau en un seul tout ces fragments épars, sachez qu'il contemplera, sans danger d'erreur, le Verbe parfait, la vérité (1). »
Rien n'est plus clair que le sens de ces paroles; l'éclectisme de Clément s'explique par là sans la moindre difficulté. Le docteur alexandrin part de ce principe, que la vérité divine existait parmi les hommes dès le commencement, mais que les différentes écoles philosophiques et les sectes religieuses ont déchiré dans la suite des temps ce corps de doctrines, pour s'en approprier chacun un lambeau, accolé
(1) Strom., I, 7, 13.
depuis lors à un tissu d'erreurs. Celui-là donc qui, dégageant l'élément primitif du mélange postérieur, réunirait en un seul tous ces fragments épars, celui-là, dis-je, arriverait à recomposer l'ensemble de la vérité, telle qu'elle a été communiquée aux hommes et consignée dans les livres saints. Car n'oublions pas que l'auteur des Stromates prête aux philosophes de l'antiquité une étude sérieuse des monuments de la révélation, et qu'il fait dériver de cette source la plupart de leurs connaissances (1). relais, en dehors même de ce sentiment qui n'est plausible que dans une certaine mesure, la thèse de Clément demeure incontestable. Chaque système de philosophie renferme une part de vérité qui le soutient et le fait vivre : sinon, ce serait une pure négation ou le néant. Que l'erreur vienne s'ajouter à cette vérité primitive, elle l'altérera peu à peu, mais sans la détruire. Si donc l'on parvenait à extraire de chaque système ce qu'il a de vrai, et à réunir les résultats partiels de ce travail d'analyse, nul doute qu'on obtiendrait par là un recueil de maximes fort saines. Mais que suppose un pareil examen critique ? Il suppose une règle sûre, à laquelle on puisse rapporter ce qui est l'objet de l'appréciation ; un critérium qui permette de discerner le vrai du faux; il suppose, en un mot, la vérité déjà trouvée et connue. Alors la méthode éclectique devient excellente pour faire passer au crible du raisonnement les systèmes philosophiques qui ont surgi d'âge en âge. Un exemple emprunté à l'histoire moderne achèvera d'éclaircir ce passage des Stromates.
L'école éclectique, qui a tenté de se former parmi nous il y a quelque trente années, ne s'est pas fait faute de chercher un appui dans l'opinion de Clément d'Alexandrie (2). Mais elle n'a pas su remarquer que toute analogie se borne à une
(1) Strom., VI, 7 : « La philosophie est l'accord d'une vie vertueuse avec les dogmes irrépréhensibles empruntés aux diverses écoles philosophiques, et réunis en un seul tout : dogmes dérobés au trésor divin des traditions barbares, et recouverts des ornements de l'éloquence grecque. »
(-2) Histoire de l'école d'Alexandrie, par M. Jules Simon, tome I, p. 90.
ressemblance de mots, auxquels on attache de part et d'autre une signification bien différente. Cette école, elle aussi, se proposait de choisir dans chaque système la part de vérité qu'il renferme, pour constituer la vraie philosophie. Mais, lui répondait-on avec beaucoup de sens, pour être en état de distinguer si la vérité se trouve ici ou là, il faut savoir au préalable ce que c'est que la vérité; or, vous avouez ne pas la connaître, puisque vous la cherchez. Comment donc jugerez-vous ces systèmes contradictoires? Quelle règle d'appréciation suivrez-vous dans cette étude comparative? Où est votre critérium, votre commune mesure? Évidemment vous courez dans un cercle vicieux : vous placez au bout de vos recherches ce qui devrait déjà figurer au commencement. N'ayant ni guide ni principes bienarrêtés, vous ne rapporterez de votre voyage à travers l'histoire de la philosophie que des idées disparates, des lambeaux de doctrine qui ne se raccordent pas ; cartésien avec Descartes, vous serez panthéiste avec Schelling et Hegel, selon que l'imagination voudra se mettre de la partie ; vous flotterez d'une école à l'autre, sans pouvoir vous reposer dans aucune; vous ferez de l'histoire, de la littérature, mais jamais vous n'arriverez, avec un pareil procédé, à constituer une philosophie. Cela n'a pas manqué. Rien de pareil chez Clément d'Alexandrie. S'il fait usage de la méthode éclectique, s'il cherche à démêler ce qu'ont de vrai les doctrines de Zenon, d'Aristote, de Platon, c'est qu'il possède une règle sûre d'après laquelle il juge ces différentes théories, pour en apprécier la valeur. A ses yeux, le christianisme est la vérité absolue ; et les opinions des hommes lui semblent vraies ou fausses, selon qu'elles se rapprochent ou s'écartent de cette norme souveraine et infaillible. « La foi, dit-il, est le critérium de la science (1). » Voilà sa maxime fondamentale. Avec cette maxime, il pourra s'aventurer sans risque dans le dédale des systèmes philosophiques, sûr qu'il est d'y trouver le
(1) Strom., II, 4, /.•jpicotspov ojv Tr,; £-taTr;;j.r,; t] -lai'.ç, xal scjtov xjt^'; xpiTrJpiov.
chemin de la vérité à Taide de ce fil conducteur. Le dogme chrétien sera pour lui la pierre de touche, ou, comme il l'appelle, « la pierre de Lydie au moyen de laquelle on discerne l'or pur de l'or qui contient de l'alliage (1). » Cette simple réflexion suffit pour vous montrer qu'il y a tout un abîme entre l'éclectisme rationaliste et la méthode éclectique telle que la concevait Clément d'Alexandrie. L'un aboutit à la confusion des doctrines ; l'autre est un excellent iTioyen d'en éprouver la valeur. xVrme de destruction entre les mains des rationalistes, l'éclectisme devient un procédé aussi sûr que fécond, lorsqu'il prend son point de départ dans la vérité, et qu'il s'appuie sur des principes certains. Aussi cette méthode critique a-t-elle été appliquée à l'étude des systèmes de philosophie par les Pères de l'Église et par les théologiens : dans le sens où l'entend l'auteur des Stromates, elle est éminemment rationnelle et n'a rien que de légitime.
En résumé, nous pouvons conclure des œuvres de Clément d'Alexandrie que la philosophie était cultivée avec ardeur dans les premières écoles chrétiennes. Est-il besoin, Messieurs, d'ajouter qu'elle n'a jamais cessé de l'être depuis lors, et que les grands siècles théologiques sont ceux où elle a fleuri davantage? Un historien a dit récemment dans un livre où il y a trop d'erreurs pour qu'on n'éprouve pas une agréable surprise à trouver au moins une vérité : « On parle trop des philosophes. Leurs livres, même en Grèce, étaient peu lus (1). » Cela est vrai, mais cela cesse d'être vrai à partir de l'époque oùapparaissent les premiers représentants de la théologie chrétienne. On peut affirmer, sans crainte de tomber dans l'exagération, qu'Arislote et Platon ont dû en grande partie leur célébrité aux écrivains catholiques. Jamais leurs œuvres, jusqu'alors connues d'un très petit nombre, n'auraient pu recevoir une telle publicité ni trouver tant d'écho, si elles n'avaient été méditées, discutées, commentées-
(1) Strom,, 1, 9.
(2) M. Michelet, la Bible de l'humanité, p. 4.
parles Pères de l'Église. Ptaton a compté parmi eux plus d'admirateurs quil n'en avait rencontré autour de lui; et la Grèce n'eût pas même osé rêver pour Aristote l'auréole de gloire dont les siècles chrétiens du moyen âge devaient un jour environner son nom. Bien loin de s'être jamais montrée hostile à la philosophie, l'Église n'a cessé de la défendre et de la couvrir de sa protection. Elle n'a répondu aux déclamations insensées de Luther et de Mélanchthon contre les sciences philosophiques qu'en continuant à encourager des études si élevées et si importantes (i). Chaque fois que, depuis le xvi*' siècle, des esprits extrêmes ont voulu exalter la loi aux dépens de la raison, l'Église a réprimé ces écarts d'un zèle mal entendu. Nous en avons vu plus d'une preuve à l'époque où nous sommes. Une pareille conduite n'a rien qui doive étonner de la part d'une institution divine, chargée de sauvegarder ici-bas les droits de la vérité. Car les intérêts de la raison sont aussi ceux de la foi. Selon le mot de Clément d'Alexandrie, la philosophie est une auxiliaire de la religion; et les sciences humaines sont comme les propylées qui conduisent à ce majestueux édifice de la théologie que le christianisme a élevé sous les yeux du monde, et auquel les travaux de chaque siècle viennent ajouter une nouvelle force et un nouvel éclat.
(1) Mélanchthon, Loci IheuL, p. 22 et suiv. : Pseudotheologi nostri falsi Cccco naturte judicio commendarunt nobis philosophica studia, etc.