‹ Clément d'AlexandrieChapitre 26 sur 44 · SEIZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEIZIÈME LEÇON

Les sciences humaines sont autant de degrés d'ascension vers Dieu. — Rôle des autres sciences par rapport à la philosophie, et rôle de la philosophie relativement à la théologie. — Les sciences naturelles viennent aboutir à la philosophie comme à leur centre commun. — La philosophie trouve à son tour dans la théologie son faîte et son couronnement. — Subordination de la philosophie à la théologie. — La certitude des vérités de la foi est plus haute que la certitude résultant des démonstrations rationnelles. — L'objet de la révélation est plus élevé que celui des connaissances purement humaines. — Cette subordination des sciences humaines à la théologie n'empêche pas chacune d'elles d'avoir sa sphère propre, ses lois, sa méthode, ses attributions. — Vraie et fausse liberté de la science. — Les sciences groupées autour de la foi aux trois époques les plus remarquables de l'histoire des peuples chrétiens.

Messieurs,

Nous continuons d'étudier, à la suite de Clément d'Alexandrie, la question des rapports de la foi avec la science. La doctrine du célèbre catéchiste sur ce point capital se résume dans la formule que nous avons citée : « Il n"y a pas plus de foi sans science qu'il n'y a de science sans foi. » Pour que la croyance du chrétien soit raisonnable, il faut nécessairement que la science s'y mêle dans une proportion quelconque : à défaut de l'évidence intrinsèque des mystères de la foi, nous avons besoin de connaître et d'apprécier les motifs de crédibilité. Or ces motifs sont l'objet de la science. Nous démontrons la mission divine de Jésus-Christ et l'autorité de l'Église, d'après les principes et suivant les procédés ordinaires de la raison humaine. Ces principes sont si

clairs, et les faits auxquels ils viennent s'appliquer ont une certitude telle, que l'enseignement catéchétique les met sans peine à la portée de tous, donnant ainsi à la foi de chacun une base pleinement suffisante. Mais, outre celte connaissance élémentaire, qui est indispensable dans une certaine mesure, on conçoit la possibilité d'une science plus haute et mieux approfondie. La révélation divine ouvre, en effet, un champ illimité aux méditations de l'esprit humain. En scrutant ces vérités d'un ordre supérieur, il est facile d'arriver à une intelligence complète de la doctrine chrétienne, surtout lorsqu'on profite du secours des sciences humaines, et en particulier de la philosophie. Nous avons vu avec quelle ardeur l'école d'Alexandrie se livrait à l'étude des facultés de l'âme, des lois de la pensée et du raisonnement, à l'analyse des notions métaphysiques. Là cependant ne s'arrêtait point, dans la pensée de Clément, le cercle des travaux préparatoires à la théologie. Cet esprit si vaste et si élevé voyait dans toutes les sciences humaines autant de degrés d'ascension vers Dieu. Ici, Messieurs, nous abordons ia plus belle partie des Stromates.

« La chose principale pour le savant chrétien (le gnostique), c'est la connaissance (la gnose). Yoilà pourquoi il s'adonne également aux exercices qui aident à la connaissance, empruntant à chaque discipline ce qu'elle a d'utile pour la vérité. La musique lui enseigne l'harmonie par le rythme mesuré de ses accords. L'arithmétique, avec ses progressions ascendantes et descendantes, lui apprend les rapports des nombres, en lui montrant que la plupart des choses sont soumises à des proportions numériques. Vient-il à contempler en elle-même l'essence de la géométrie? Il s'accoutume à concevoir un espace continu, une essence immuable, différente des corps terrestres. Avec l'astronomie, il monte en esprit au-dessus de la terre, plane dans les régions célestes, suit les astres à travers leurs révolutions, le regard de rintelligence toujours attaché sur les merveilles divines et sur le parfait concert qui en résulte : c'est par la

contemplation de ces phénomènes qu'Abraham s'éleva jusqu'à la connaissance du Créateur. Le savant ne s'arrêtera point là : il étudiera la dialectique avec sa division des genres en leurs espèces; il apprendra d'elle à distinguer les êtres, pour remonter par cette voie jusqu'aux substances premières et simples... Toutes nos erreurs et nos opinions fausses proviennent de ce que nous ne savons pas discerner en quoi les choses se rapprochent et par où elles diffèrent. Celui qui ne s'entend pas à conduire le discours suivant le& diverses catégories, confond à son insu le particulier avec le général. En procédant de la sorte, l'on s'égare nécessairement et l'on tombe dans l'erreur. Au contraire, distinguez bien les noms et les choses, vous répandrez une grande lumière sur les Écritures elles-mêmes. Il est indispensable, en effet, de comprendre les termes qui ont plusieurs acceptions, et ceux qui signifient une seule et même chose. De là dépend la justesse des réponses (i). «

Aux études préparatoires qu'il vient d'énumérer, Clément ajoute ailleurs celle de la grammaire et de la rhétorique (2). Nous trouvons ici l'échelle des sciences dressée d'après le plan qu'on devait adopter plus tard dans les écoles du ix*' et du x'^ siècle ; et c'est un fait digne d'attention que cette alliance des sept arts libéraux groupés autour de la théologie, dans l'antique Didascalée, c'est-à-dire au berceau du christianisme. Les sciences que le chef de l'école d'Alexandrieappelle « encycliques ou encyclopédiques, « sont celles-là mêmes qui formèrent le trivium et h Quatrivium, comprenant, l'un, la grammaire, la diaîeudque, la rhétorique; l'autre, l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie (3). Chacune d'elles, dit l'auteur aes Stromaies, a son utilité pour l'intelligence des choses divines et humaines : ce

(1) Sli'om., VI. 10.

(2} Ibid., I, 5, 9.

(3) Ta EYX'jxA'.a. Cette expression, par laquelle on désignait le cercls entier des sciences, se trouve également chez Philon, à qui du reste Fauteur des Stvomates fait de nombreux emprunts dans cette partie de l'ouvrage. (Philon, De cong. erudit. quœr. gratia, p. 435 et suiv.).

sont autant de ruisseaux qui se jettent dans le fleuve éternel de la vérité (1). Sans doute il sacrifie trop à son goût pour l'allégorie, lorsqu'il veut à toute force découvrir certains mystères de la doctrine sous le voile des nombres et des figures géométriques : nous signalerons bientôt l'abus de •cette méthode d'interprétation dont Pliilon avait donné l'exemple; mais la critique la plus sévère ne trouverait rien à reprendre dans cette page, où Clément s'attache à montrer que les sciences humaines conduisent à Dieu :

« Voyez l'astronomie. D'une part elle nous initie à la connaissance des phénomènes célestes ; elle nous enseigne la configuration du monde, les révolutions du ciel et le mouvement des astres; par là elle rapproche notre âme de la puissance créatrice. D'autre part, elle nous apprend à distinguer sans peine le retour des saisons, les changements de température, le lever ou le coucher des constellations. Aussi prête-t-elle un grand secours à la navigation et à l'agriculture, de même que l'architecture s'aide de la géométrie pour construire ses monuments. Cette dernière science exerce singulièrement les facultés de l'âme, qu'elle rend plus prompte à percevoir et à discerner la vérité, à réfuter le mensonge, à reconnaître les choses homologues ou analogues. Par elle nous saisissons la ressemblance dans la dissemblance ; par elle nous trouvons une longueur sans largeur, une surface sans profondeur, un point indivisible ; par elle enfin nous nous élevons des choses sensibles à celles que l'intelligence seule peut atteindre. Les sciences sont -donc les auxiliaires de la philosophie, et la philosophie ellemênie un aide pour traiter de la vérité. Considérez ce manteau. D'abord ce n'était qu'une toison ; puis la laine fut cardée; puis on en forma une trame, une chaîne, puis enfin une étoffe. Il en est ainsi de l'âme : avant d'arriver à la perfection, il lui faut passer par divers exercices ou opérations préparatoires (2). »

(1) Strom., 1, 5.

{2) Strom , V., !1.

Cela posé, il est facile de déterminer le rôle des sciences humaines par rapport à la philosophie, et celui de la philosophie elle-même relativement à la théologie. L'arbre de la science plonge ses racines dans le sein de la terre, d'où il s'élance vers le ciel, suivant ainsi une direction unique; mais ses branches sont multiples. Parmi ces branches, les unes se rapprochent davantage du sommet ; les autres, de la base : ou pour parler sans métaphore, il y a une gradation, une hiérarchie dans les connaissances humaines, bien que leur but final soit identique. Aux degrés inférieurs de l'échelle,. Clément d'Alexandrie place « le cycle » des arts libéraux : la science des sons ou des accords, la musique ; la science des nombres, ou l'arithmétique ; la science de l'étendue, ou la géométrie ; la science des corps célestes ou l'astronomie. Chacune de ces sciences mène à l'infini, qui est l'archétype de toutes choses, la raison suprême et régulatrice des lois de l'harmonie, du nombre, de retendue, de la création tout entière. Mais là ne s'arrête point le savant, dans le dessein qu'il a d'embrasser tout le cercle des connaissances humaines. Au-dessus ou à côté de ces sciences qui ont pour objet direct la matière et ses lois, il en est d'autres qui se rapportent plus immédiatement à l'ordre intellectuel et social : la science du langage, ou la grammaire; l'art oratoire, ou la rhétorique ; la science du raisonnement ou la dialectique. Voilà autant de disciplines qui aident l'intelligence dans la recherche de la vérité. Mais, si utiles, si hautesqu'elles soient, ces disciplines ne constituent pourtant pas lascience du bien, de l'être, de la vérité absolue : elles se bornent à y préparer l'esprit, en le faisant passer par une série d'exercices préliminaires. Où donc est le terme auquel viennent aboutir les arts libéraux? Ce terme, dit Clément, est dans la philosophie. La philosophie domine et gouverne toutes les sciences humaines, comme elle trouve à son tour dans la théologie son faîte et son couronnement :

« La philosophie n'est pas dans la géométrie, qui s'appuie sur des concessions et des hypothèses; ni dans la musique

art conjectural ; ni dans l'astronomie, qui s'attache à la vraisemblance, et dont l'objet est matériel, passager. Il faut à la philosophie la science du bien et de la vérité. Autre chose est le Bien lui-même; autre chose les routes qui y conduisent. C'est pourquoi Platon ne veut pas non plus que le Cercle des études suffise pour atteindre à la connaissance du Bien : selon lui, le seul fruit qu'on en retire est un stimulant pour l'esprit, un exercice qui habitue l'âme à comprendre les choses intelligibles (1). »

Partant de là. Clément appelle la philosophie « la maîtresse des sciences humaines ;» et, par le fait, il n'en est aucune qui puisse lui contester cette supériorité; car elles empruntent toutes à la philosophie leurs principes et leur méthode. A ce propos. Messieurs, je ne puis m'empêcher de signaler une singulière tendance qu'on observe depuis quelques années dans le camp des adversaires de la révélation. Leur hostilité contre le christianisme n'a d'égale que le dédain qu'ils affectent pour la philosophie. A les entendre, la philosophie ne serait pas même une science ; et ce qu'elle aurait de mieux à faire, serait d'abdiquer pour céder la place à la physique et à la chimie, sinon à la morphologie zoologique ou à la biologie. Pour ma part, je ne connais pas de symptôme plus alarmant que cette infirmité d'esprit qui ne permet plus à une certaine classe d'écrivains de comprendre le rôle de la métaphysique. Vous allez juger s'il est possible de pousser plus loin la naïveté, pour ne pas dire davantage. Nous n'admettons, disent les nouveaux empiriques, nous n'admettons absolument que les faits, ce qui tombe sous Texpérience, ce qui est le résultat de l'observation ; quant à ces notions transcendantes dont l'esprit humain s'est si fort occupé jusqu'ici, nous les mettons bien nettement en dehors de toute réalité, comme n'ayant aucun rapport avec l'existence et les faits. — Fort bien, mais prenez-y garde : vous risquez beaucoup de vous engager dans la métaphysique

(1) Strom., 1, 19. *

sans le savoir. Vous n'admettez, dites- vous, que les faits; vous ne voulez opérer que sur des réalités sensibles. Mais les faits sont régis par des lois ; les effets ont des causes ; les phénomènes ou les accidents supposent des substances. Or, qu'est-ce que ces idées de loi, de cause, de substance, d'être, etc., sinon des notions métaphysiques, sans lesqueHeson ne saurait pas même aborder Tétude d'un grain de sable ou d'un brin d'herbe? A chaque pas que vous hasardez sur le terrain des sciences expérimentales, vous suivez une méthode qui a sa base dans la nature de l'entendement humain; vous appliquez des principes qui ne sont pas tirés des faits, et que vous empruntez à un ordre supérieur aux réalités sensibles. Et si ces principes indépendants des faits, si ces idées régulatrices de l'entendement n'ont pas leur racine dans l'absolu, qui seul peut leur donner un caractère de nécessité et d'immutabilité, à l'instant mêmeils perdent leur valeur : ils rentrent à leur tour dans le domaine des choses contingentes et variables : vrais aujourd'hui, ils peuvent cesser de l'être demain ; et alors que deviennent les sciences humaines ? Où est leur légitimité ? où est leur certitude ? Si la cause absolue n'existe pas, comment prétendre que le principe de causalité puisse avoir une valeur absolue? D'où la tirerait-il, puisqu'en dehors de l'absolu il n'y a que du relatif? Et si le principe de causalité n'a qu'une valeur relative, c'est-à-dire s'il peut y avoir des effets sans cause, je vous défie de produire une affirmation sérieuse en physique ou en chimie. Vous voilà donc forcément ramenés à la métaphysique, à ses notions fondamentales, et à l'Être absolu de qui elles tirent leur caractère de nécessité et d'immutabilité, si vous voulez donner une base solide au reste des sciences : autrement, elles crouleront sur elles-mêmes. Il y a plus, Messieurs : à moins d'avoir perdu le sens, il faut à tout le moins reconnaître l'existence d'un ordre moral et d'un ordre social, qui reposent sur l'idée du devoir ou de la loi. Or, est-ce au bout d'un télescope que vous saisirez l'idée du devoir? Est-ce d'un alambic que vous ferez sortir

l'obligation morale? Je sais bien qu'un professeur d'esthétique S'est plu à (lire dans un livre intitule les Philosophes français : « Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre. » Mais nous ne nous arrêtons pas à des théories dont les fruits ne peuvent être bien appréciés que par les cours d'assises ; nous nous adressons à des détracteurs moins cyniques de la philosophie, et nous leur disons : Si vous niez la métaphysique, vous détruisez l'obligation morale. Car l'idée du Bien n'a de réalité objective qu'autant que le Bien est réalisé dans l'essence divine: sinon, c'est une pure abstraction, un simple phénomène psychologique, qui, en dehors d'un législateur suprême, n'a ni valeur morale ni caractère impératif. On me dira : les hommes ont toujours appliqué l'idée du bien à telle ou telle action : voilà une règle que tous sont tenus de suivre. Oui, si celte règle est un reflet de la raison divine, une émanation de la loi éternelle ; non, si ce n'est qu'un fait contingent et relatif, qui n'a pas sa racine dans une intelligence et une volonté souveraines. De quelque côté qu'on se tourne, l'on vient toucher à la métaphysique ou à la science de l'absolu. C'est sur ce roc de granitque s'appuienttoules nos connaissances naturelles ; et il ne faut rien moins qu'une singulière inadvertance ou une incroyable légèreté d'esprit pour ne pas reconnaître, avec Clément d'Alexandrie, que la philosophie est la maîtresse et la reine des sciences humaines.

Mais, Messieurs, si les sciences humaines sont groupées autour de la philosophie comme autour de leur reine et de leur maîtresse, ôs'aTrotva, la philosophie à son tour doit saluer une souveraine dans la révélation divine. Car la nature est ordonnée par rapport à la grâce, et la parole de Dieu domine les conceptions de l'homme. C'est à ce sommet de la connaissance que l'auteur des Slromates veut conduire le savant déjà préparé par l'étude des arts libéraux et de la philosophie.

« Bon nombre d'hommes, séduits par les charmes trompeurs des études préparatoires qui ne sont que des servantes.

ont dédaigné la science maîtresse, c'est-à-dire la philosophie, et ont vieilli, les uns- dans la musique, les autres dans la géométrie, plusieurs dans la grammaire, la plupart dans la rhétorique. De même que les études encyclopédiques sont des degrés utiles pour arriver à la philosophie, ainsi la philosophie contribue-t-elle à l'acquisition de la sagesse. Car la philosophie est un exercice préparatoire à la sagesse ; mais la sagesse est la science des choses tant divines qu'humaines, et de leurs causes. La sagesse reste donc la souveraine de la philosophie, comme celle-ci demeure la maîtresse des

sciences préparatoires Les sciences humaines ne sont

pour le savant chrétien que des exercices préparatoires qui l'aident, autant qu'il est possible, non seulement à s'élever jusqu'à la vérité et à s'affermir sur cette base inébranlable, mais encore à réfuter les sophismes qui conspirent contre la vérité. Il ne doit donc rien ignorer de ce qui concerne les connaissances, dites encycliques, et la philosophie grecque; mais il n'en fera pas le but principal de ses efforts : il n'y verra que des études secondaires auxquelles il est nécessaire de s'appliquer selon que les circonstances l'exigent. Armes de l'iniquité entre les mains des artisans de l'hérésie, ces sciences serviront au vrai gnostique pour le bien. Ainsi, quoique la vérité renfermée dans la philosopJiie grecque ne soit que partielle, elle ne laisse pas d'être la vérité. Elle sert à réfuter une sophistique captieuse, comme le soleil qui, venant à luire sur les objets blancs ou noirs, en fait ressortir la couleur. Les Grecs, eux aussi, ont donc eu raison de s'écrier : Mère des grandes vertus, vérité, reine du monde (1) ! «

De cette manière, toutes les sciences se réunissent dans une large synthèse, où chacune d'elles occupe la place que lui assigne son importance. Les arts libéraux forment le cortège de la philosophie, cette reine des sciences humaines;

(1) Strom., j, 5; vi, 10. Imitation du traité de Philon, De cong. erudit, quœr. gratia, p. 435 et suiv.

et la philosophie, à son tour, doit se ranger sous le sceptre de la théologie, qui est la science des vérités révélées. Et pourquoi la philosophie est-elle subordonnée à la théologie? Clément d'Alexandrie allègue deux raisons : la certitude des vérités de la foi, plus haute que la certitude résultant des démonstrations rationnelles ; et l'objet de la révélation, plus élevé que celui des connaissances purement humaines. « La foi, dit l'auteur des Stromate^, est supérieure à la science parce qu'elle en est le critérium (i). » Appuyé sur l'autorité infaillible de la parole de Dieu, le théologien a le droit de juger d'après cette règle souveraine les assertions du philosophe, pour approuver celles qui s'accordent avec la révélation, et condamner celles qui s'en écartent. Lors donc que le philosophe vient à heurter un dogme de la foi dans ses spéculations individuelles, cette contradiction l'avertit qu'il fait fausse route, et par conséquent qu'il doit revenir sur ses pas, pour soumettre ses opinions à un examen plus approfondi ; car il est impossible que Thomme ait raison contre Dieu. Voilà dans quel sens la philosophie reste subordonnée à la théologie : cette subordination n'est autre que celle de la raison humaine à la raison divine. Déplus, la révélation initie l'homme à un ordre de connaissances auxquelles la raison n'aurait pu atteindre par ses propres forces. Cette prééminence incontestable. Clément d'Alexandrie, marchant sur les traces de Philon, l'exprime sous la forme d'une allégorie : il compare la philosophie et la théologie aux deux femmes d'Abraham, Agar l'Égyptienne et Sara, la servante et la maîtresse ; l'une figurant la science de l'Egypte, la science mondaine ; l'autre représentant la science magistrale et divine (2). Quelle que soit la valeur de cette interprétation allégorique, l'idée qu'elle met en relief est de toute justesse. La philosophie a des notions certaines sur Dieu, sur l'âme et sur le monde; mais lorsqu'elle veut donner une solution claire et

(1) Strom., II, 4.

(2) Srom., 1,5; — Philon, De cong, erudit quœr, gratia.

précise à certaines questions qui intéressent nos destinées au plus haut point, elle ne peut que bégayer; elle manque de lumières. Ces lumières, la révélation divine est venue nous les communiquer : non seulement elle éclaire l'intelligence dans l'ordre rationnel, en prêtant un nouveau jour à la vérité philosophique; mais de plus, elle déroule au regard de l'esprit toute une série de connaissances que la raison n'aurait pu soupçonner. Ce domaine supérieur de la foi, c'est l'ordre surnaturel avec son admirable économie de la grâce, de l'incarnation» de la rédemption, de la vie divine, delà vision béatifique. Une science qui a un pareil objet l'emporte évidemment sur toutes les autres, par ce simple motif que l'ordre surnaturel domine et couronne l'ordre naturel. Si donc les arts libéraux et la philosophie sont autant de colonnes qui supportent le temple de la science, la théologie doit en être le sommet et la clef de voûte.

C'est, Messieurs, ce que les meilleurs esprits ont reconnu et proclamé. Les raisons qui déterminent Clément à revendiquer pour la théologie la supériorité sur les autres sciences, sont celles-là mêmes que donne saint Thomas en tête de sa Somme théolorjique : la certitude plus haute des vérités de la foi, qui reposent sur l'autorité infaillible de la parole de Dieu ; et l'objet surnaturel de la révélation, laquelle initie l'homme à un ensemble de connaissances et le conduit à des tins qui dépassent nos lumières et nos forces naturelles (li. Cette hiérarchie des sciences, que le grand théologien du moyen âge expliquait avec tant de netteté et de précision, le premier des poètes chrétiens, Dante, l'a représentée sous une forme allégorique dans la Divine Comédie. Deux guides dirigent les pas du poète durant son mystérieux pèlerinage : Virgile et Béatrice. Virgile, cest la raison humaine, la philosophie, les sciences profanes; Béatrice, la foi, la théologie, la science de la révélation. Dans le dessein qu'il a de sonder les

(l) S.Thomas, Pars 'prima quœsi.,\, art. 5 : utrum sacra doclrina sit disrnior aliis scientiis.

questions de la destinée, Dante vient se placer tout d'abord SOUS la conduite de Virgile, qui explique à son élève tout ce que la raison humaine est en état de connaître par ses propres forces. Quand le poète, avide d'en savoir davantage, demande à son conducteur des solutions que celui-ci est incapable de donner, la philosophie lui répond par la bouche de Virgile : « Je ne puis te dire ici que ce que la raison est à même de comprendre; au delà, Béatrice t'attend, car c'est une question de foi (1).» Aussi, lorsque Dante, ayant parcouru les cercles de l'enfer et du purgatoire, arrive à l'entrée du Paradis, Virgile le quitte, après avoir dit le dei'nier mot des sciences humaines; c'est Béatrice, ou la théologie, qui l'introduira dans l'ordre surnaturel, pour lui dévoiler le mystère de la béatitude céleste. Admirable conception, où le théologien et le poète rivalisent d'originalité et de profondeur! Dans un autre endroit de son grand poème, Dante n'a pas tracé avec moins d'exactitude la ligne de démarcation qui sépare les sciences profanes de la doctrine révélée. Pour montrer que les connaissances humaines ne sauraient^ sans la foi, avoir pour terme la vision béatifique, il place dans le premier cercle de l'enfer un château de lumière auquel on arrive par sept portes. Ce château symbolique, c'est l'édifice de la science profane, que Clément d'Alexandrie appelait la science de l'Egypte: quant aux sept portes, elles représentent les sept arts du iriviiim et du quatriviinn : la grammaire, la rhétorique, la dialectique, la musique, l'arithmétique, la géométrie et l'astronomie. Dante ne place pas ce château de lumière au milieu du paradis et avec raison; car les arts libéraux, se renfermant dans le domaine de la nature, n'ont aucune proportion avec la fin surnaturelle de l'homme, ou la vision béatifique. C'est par la foi et avec le secours de la grâce, que les connaissances et les vertus humaines, élevées au-dessus d'elles-mêmes et transfigurées, acquièrent une valeur pour le saîut. Aussi les

(1) Le Purgatoire, chant XVIII.

retrouvons-nous à la fin du II' acte de cette magnifique trilogie; et alors personnifiées sous les figures des femmes qui entourent le char triomphal, elles disent au poète : « Avant que Béatrice descendît dans le monde, nous fûmes destinées à être ses servantes. Nous te mènerons devant ses yeux(l). » En effet, selon l'expression de Clément d'Alexandrie, les « sciences encycliques )>, ou les arts libéraux, sont les servantes de la doctrine révélée, qu'elles nous préparent à recevoir et à embrasser. Sous une forme dramatique, la Divine Comédie reproduit l'idée fondamentale des Stromates avec cette élévation d'esprit et cette richesse d'imagination qui ont mérité au grand Alighieri d'être surnommé le théologien des poètes et le poète des théologiens.

Toutefois, Messieurs, il importe de serrer la question de plus près, pour empêcher tout malentendu. Nous avons entendu dire à Clément d'Alexandrie, comme plus tard à saint Thomas et à Dante, que la philosophie et les autres sciences humaines sont les servantes de la théologie, OscaTTaivios;. Le mot a paru excessif à quelques philosophes, qui ont cru y trouver une irrévérence envers la discipline que l'auteur des Stromates appelait si bien la maîtresse des arts libéraux. S'il ne s'agissait que du mot, j'y renoncerais pour ma part sans le moindre regret, préférant de beaucoup l'épithète d'auxiliaire que le chef du Didascalée a employée bien plus souvent, cuvai-rriov xai auvEfyov.En effet, ccttc deuxième qualification est peut-être plus délicate; elle ne peut blesser la susceptibilité de personne, et au fond elle exprime la même idée. Mais si, en repoussant les locutions dont les philosophes d'autrefois, un peu plus modestes sans doute, ne s'effarouchaient nullement, on voulait exclure en même temps le principe qu'elle formule, c'est-à-dire la subordination de la philosophie à la théologie, la question changerait de face. En présence d'une révélation divine, il est impossible de soutenir sérieusement que les assertions d'un phi-

(1) Le Purgatoire, chant XXXI.

losoplie échappent au contrôle de la parole de Dieu. Il va sans dire que les opinions d'un homme sont fausses, du momentqu'elles contredisent une vérité divinement révélée. Nier ce principe, c'est placer la raison humaine au-dessus de la raison divine. Et qu'on ne vienne pas dire : oui, les philosophes ont le devoir de se soumettre à l'autorité de la révélation, mais non pas la philosophie : celle-ci est indépendante; ceux là sont subordonnés. C'est la distinction qu'imaginait récemment le docteur Frohschammer, professeur à l'université de Munich. Mais, comme le faisait observer le Pape Pie IX dans ses lettres apostoliques du 11 décembre 1862, adressées à Tarchcvêque de Munich, une pareille distinction est illusoire. Qui est-ce qui enseigne la philosophie^ sinon les philosophes? Il ne s'agit pas de juger la philosophie en elle-même, mais telle qu'elle est comprise et entendue par ceux qui la professent. Sans doute, s'il s'agissait de la philosophie, telle qu'elle existe dans l'entendement divin, toute difficulté disparaîtrait, parla raison bien simple que lavérité ne saurait être contraire à la vérité; mais, est-ce là l'état de la question? Nous parlons de la philosophie telle qu'elle est enseignée par Pierre ou par Paul, par Jean ou par Jacques; c'est à cette philosophie-là, qui s'affirme par tel ou tel organe, dans telle ou telle école ; c'est à elle que nous disons : Vous êtes, que vous le vouliez ou non, justiciable de la théologie; il ne vous est pas permis d'affirmer quoi que ce soit de contraire aux enseignements de la révélation divine ou de l'Église ; vous prouvez par là même que vous n'êtes pas la vraie philosophie; revenez sur vos pas, examinez derechef, livrezvous à une étude plus attentive de la question que vous traitez, et vous finirez par vous mettre d'accord avec la parole de Dieu, ou bien il restera établi que vous raisonnez mal. Quoi de plus rationnel et de plus logique? Il n'y a qu'un moyen d'échapper à ce contrôle, c'est de nier que la raison divine soit supérieure à la raison humaine ; mais vous comprenez fort bien que l'athéisme est au bout de cette proposition.

Maintenant, Messieurs, cette subordination nécessaire, logique, de la philosophie à la théologie empèche-t-elle l'une ou l'autre d'avoir sa sphère propre, ses lois, sa méthode, ses attributions? Est-ce à dire que la théologie, parce qu'elle tient le sceptre des sciences, doive les absorber de manière à leur ôter toute liberté de se mouvoir et d'agir? Pas le moins du monde. La philosophie demeure une science distincte de la théologie, puisqu'elle en est le prélude ou le préliminaire, comme disait Clément d'Alexandrie. Ce n'est pas dans TÉcriture sainte qu'elle cherche les lois du raisonnement ni l'analyse des facultés de l'âme ; ce n'est pas à la révélation qu'elle emprunte les principes de contradiction et de raison suffisante, ces deux pôles de la logique; ni les idées d'être, de substance, de cause, d'effet, sur lesquelles opère le métaphysicien. Tout cela est du domaine de la raison : aussi longtemps que la philosophie s'y renferme, et qu'elle n'avance rien de contraire à l'enseignement de la foi, elle se trouve sur son terrain, elle ga}'de sa liberté et son autonomie. « Elle possède, dit le Souverain Pontife dans l'admirable Lettre que je rappelais tout à l'heure, elle possède, aussi bien que les autres sciences, le droit d'user de ses principes, de sa méthode et des conclusions auxquelles elle arrive ; ce droit, elle peut l'exercer de façon à ne rien embrasser qui lui soit étranger ou qu'elle n'ait acquis d'ellemême, et selon les conditions qui lui sont propres (1). » Certes, on ne dira pas que l'Église veuille absorber la philosophie dans la théologie : il serait impossible de reconnaître plus hautement et de mieux définir ce que Pie IX appelle « la liberté légitime de la philosophie ^^ justa philosopliiœ Hbertas. Mais, ajoute le Pape, cette liberté a des limites : la révélation divine est là comme une règle infaillible et souveraine, dont personne ne peut dévier sans se rendre coupable du crime de rébellion contre l'autorité de Dieu. Cette règle salutaire, en préservant la spéculation individuelle de

(1) Lettre apostolique de Pie IX, Gravissimas (Recueil des alloculions consistoriales, encycliques, etc., Paris, A.drien Le C ère, p. 471).

tout écart liineste, n'empêche pas la philosophie de se mouvoir librement dans le cercle de ses attributions ; et pour vous montrer que la théologie n'entend nullement amoindrir le rôle des sciences rationnelles, vous me permettrez de vous lire cette page où le docteur suprême de la chrétienté apprécie les services qu'elles peuvent rendre à la foi :

« La vraie et saine philosophie a sa place, qui est très élevée. Il lui appartient de faire une recherche diligente de la vérité; de cultiver avec soin et rectitude et d'éclairer la raison humaine qui, bien qu'obscurcie par la faute du premier homme, n'a pas cependant été éteinte en aucune façon ; de percevoir, de bien comprendre, de mettre en lumière ce qui est pour cette même raison l'objet de sa connaissance, et une foule de vérités ; d'en démontrer un grand nombre que la foi propose aussi à notre croyance, par exemple, l'existence de Dieu, sa nature, ses attributs ; de les démontrer par des arguments tirés de ses propres principes; de justifier ces vérités, de les défendre, et par là de préparer la voie à une adhésion plus droite dans la foi à ces dogmes, sans excepter ceux qui sont plus cachés et que la foi seule peut d'abord percevoir, de telle sorte que ceux-là aussi soient en quelque manière compris par la raison. Voilà ce que doit faire et à quoi doit s'appliquer l'austère et très belle science de la vraie philosophie (1). »

En vérité. Messieurs, ce serait se montrer trop difficile, que de souhaiter un éloge plus complet de la philosophie. Non seulement le chef de l'Église lui reconnaît le droit et le pouvoir de démontrer par ses propres principes les vérités accessibles à la raison, mais encore il voit en elle une discipline qui prépare l'intelligence à comprendre « d'une certaine manière, » aliquo modo, les dogmes de la foi. C'est l'idée même qu'exprimait Clément d'Alexandrie, lorsqu'il appelait la philosophie une auxiliaire de la théologie. En

(1) Lettre apostolique de Pie IX, Gravissimas (Recueil des aUocutions consisloriales, encycliques, etc., Paris, Adrien Le Clère, p. 468).

effet, quand le théologien veut raisonner sur les vérités de la foi, les formuler d'une manière nette et précise, les coordonner entre elles, les réunir en faisceau suivant les lois constitutives de l'entendement humain, il se trouve inévitablement engagé sur le terrain de la logique, de la psychologie rationnelle, de la métaphysique. Gomment expliquera-t-il les dogmes de la Trinité, de l'Incarnation, de l'Eucharistie, s'il n'appelle à son aide les idées d'unité et de pluralité, de nature et de personne, de substance et d'accident, etc.? Or, ce n'est pas la foi qui a mis en nous ces idées rationnelles, que la philosophie éclaircit et développe. Quel moyen de porter l'esprit de méthode et d'analyse dans la science des^ vérités révélées, si l'étude des lois de la pensée et du raisonnement ne discipline l'intelligence en lui apprenant à faire un bon usage de ses forces? Vous le voyez, nul moins qu'un théologien n'aurait aucun intérêt à rabaisser la philosophie; nous le disons hautement : sans elle, pas de théologie, parce que la grâce suppose la nature, et que la foi ne peut exister sans la raison. Mais aussi, que la philosophie n'excède pas ses limites; qu'elle ne s'érige pas en juge de la parole de Dieu; qu'elle n'aille pas mettre la raison humaine au-dessus de la raison divine ; mais, au contraire, qu'elle reconnaisse dans la révélation et dans le jugement de l'Église qui en est la gardienne et la dépositaire, une règle souveraine pour ses recherches et ses spéculations. Alors tout est dans Tordre : de ces deux sciences faites pour tendre au même but, aucune n'empiète sur l'autre; « la foi, selon le beau mot de Clément d'Alexandrie, la foi devient savante, et la science reste fidèle par une relation divine et dans une alliance inséparable (1). »

Ce que nous disons de la philosophie s'applique également aux autres sciences profanes. La théologie, écrivait l'auteur des Siromates, occupe le centre des « études encycliques, » ou arts libéraux, car elle est « la science des choses divines

(1) Stromates, ii, 4, Osia xtvt àxoXouOia xî /.ai àvTaxoXouôi'a.

et humaines (1); » or, il n'est aucun ordre de connaissances qui ne se rapporte au même objet de près ou de loin et qui ne conduise à Dieu. Mais en quoi consiste cette magistrature que le chef du Didascalée revendique pour la théologie? Doit-on entendre par là que la musique, Tarithmétique, la géométrie, etc., empruntent à la révélation chrétienne leurs éléments, leurs principes, leurs méthodes? Est-ce par la loi qu'il faudra démontrer le binôme de Newton ou la loi de Mariotte? Il serait absurde de le penser, et personne ne l'a jamais dit. Nous admettons que chaque science se meut librement dans la sphère qui lui est propre : les procédés qu'elle adopte sont inaiqués par la nature même de son objet, et répondent aux lois constitutives de l'esprit humain. La théologie n'a pas la prétention de dicter aux sciences naturelles la marche qu'elles doivent suivre, pas plus qu'elle ne songe à les contrarier dans leur essor. Ce serait brouiller toutes les notions, que de chercher à résoudre des problèmes de chimie par les principes de la foi. J'avoue que parmi les théologiens scolastiques il s'en est trouvé qui n'ont pas gardé sur ce point toute la réserve nécessaire : ils voulaient décider a priori des questions que l'expérience seule est capable de trancher; ils procédaient par voie de déduction là où une observation attentive des faits aurait dû précéder le raisonnement. On oubliait trop dans certaines écoles du moyen âge que le syllogisme, excellente arme pour la défense des vérités déjà connues, ne saurait être l'instrument de la découverte ; car vous ne pouvez faire sortir des prémisses que ce qui s'y trouve contenu. Clément d'Alexandrie ne s'y était pas trompé lorsqu'il disait : « Le syllogisme n'a d'autre résultat que de tirer des prémisses la conclusion qu'elles renferment (2). » En s'obstinant à employer toujours et partout une méthode de démonstration stérile pour la découverte, et à résoudre par la révélation des problèmes

(1) Ibid., î, 5.

(2) Hypotyposes^ m.

qu'elle abandonne aux recherches de l'esprit humain, on entravait sans le vouloir le progrès des sciences naturelles. Pour favoriser leur épanouissement, il faut leur laisser une juste liberté, jiista libertas, de telle façon qu'elles puissent, comme le disait naguère le Souverain Pontife, user de leurs principes, de leurs méthodes, et se développer d'elles-mêmes dans les conditions qui leur sont particulières. S'ensuit-il de là que leur liberté soit sans limites, et que la théologie perde sur elles toute espèce de droit? Pas davantage. Sans doute, la révélation ne vous apprendra pas à calculer la distance de la terre au soleil : ce n'est pas sa fonction, bien que l'Écriture sainte fournisse à certaines sciences, telles que la géologie et la linguistique, des données lumineuses. Mais elle n'abdique pas pour cela son droit de contrôle et de souveraineté; elle l'exerce, et voici comment. Si, sous prétexte de fouiller les couches du globe, de compter les étoiles du firmament, d'étudier les racines des langues, de déchiffrer les annales des peuples, vous venez à nier le dogme de la création, l'unité de la race humaine, les faits bibliques en un mot, la théologie vous arrête au nom de la révélation. Retranchée derrière un enseignement divin, elle vous répond : Il ne vous est pas permis de contredire la parole de Dieu ; cette seule contradiction prouve que vous voiis êtes trompé, que votre analyse est incomplète, que vos conclusions sont trop hâtives ; car entre le témoignage de Dieu et l'affirmation d'un homme, toute hésitation serait une folie. Donc, rebroussez chemin, observez de nouveau, recommencez vos calculs : vous pouvez être sûr qu'un examen plus approfondi des faits donnera raison au dogme contre une opinion formée cà la légère. Cela n'a jamais manqué. Que sont devenus tous ces systèmes du siècle dernier, si bruyamment vantés par une science qui ne faisait que de naître ? Ils sont tombés l'un après l'autre sous les coups d'une science plus robuste; et la révélation est restée debout, triomphante et hors d'atteinte. Voilà dans quel sens la théologie est la maîtresse des arts libéraux : elle marche à leur tête, quand ils suivent le

droit chemin de la vérité; elle les y .ramène lorsqu'ils s'en écartent.

Le plus beau spectacle qui puisse s'olîrir ici-bas aux regards de l'homme, c'est la réunion de toutes les sciences groupées autour de la théologie, et rendant hommage, par ce concert harmonieux, à l'éternelle vérité. Ce spectacle, les peuples chrétiens Tout contemplé à trois reprises dans tout l'éclat de sa beauté. Une première fois, ce fut à l'époque des Pères de l'Église. On vit alors ces nobles représentants de la foi et de la science rassembler autour de la doctrine révélée toutes les connaissances humaines, comme autant de rayons qui convergent à un centre unique. Commencé par l'école d'Alexandrie, ce travail alla s'achever à trois siècles de là dans les écrits de saint Augustin. Philosophie, art, érudition, rien ne fut négligé dans ce vaste etïort pour ramener l'ensemble des sciences à l'unité d'un même but. Le monde vécut de cette première synthèse pendant des siècles; et nul ne songeait à troubler une harmonie qui paraissait fondée sur la nature même des choses. Mais si la foi est immuable, la théologie, ou la science de la foi, est progressive comme les autres sciences : elle marche avec elles, profile de leurs travaux, et les aide de ses lumières. Lors donc que cette période de l'histoire si active et si tourmentée, qu'on appelle le moyen âge, fut arrivée à son point culminant, il devint nécessaire d'approprier la synthèse scientifique aux besoins des intelligences et aux conditions de l'époque. Inutile de vous rappeler avec quel accord les sciences vinrent se ranger derechef sous le sceptre de la théologie, leur souveraine : cette harmonie trouva sa grandiose expression, d'une part dans la création des universités, de l'autre dans ces œuvres encyclopédiques qui, sous le nom de Sommes, embrassèrent le cercle entier des connaissances divines et humaines. Ce faisceau de doctrines, œuvre des théologiens du moyen âge, de saint Thomas en particulier, était si solide et si compact, que rien ne put le rompre, ni les assauts du néo-paganisme au xve siècle, ni le choc du protestantisme au xvi^. Et lorsque,

au sortir de ces luttes et de ces controverses, le mouvement des esprits eut placé la théologie en face d'un nouvel ordre de choses, elle refit de concert avec les arts et les sciences, elle refit sous une autre forme cette vaste synthèse qu'on avait pu admirer au moyen âge et à l'époque des Pères. Préparé par les travaux du xvi% notre grand xvii^ siècle offrit pour la troisième fois au monde ce magnifique spectacle des arts et des sciences groupés autour de la théologie et lui rendant en éclat ce qu'elle leur prêtait de force et d'inspiration. Vous savez ce qui s'est passé depuis lors. Grâce à une meilleure méthode, à une observation plus attentive des phénomènes physiques, les sciences naturelles ont fait des progrès auxquels nous applaudissons de grand cœur. Mais, il faut bien le dire, en place de l'antique harmonie de la raison avec la foi, on remarque çà et là quelques symptômes de division, une tendance plus ou moins marquée à séparer ce qui doit rester uni. Soit en géologie, soit en astronomie, soit en chimie, quelques esprits trop prompts à conclure ont hasardé des théories contraires à la révélation. Tout cela. Messieurs, n'aura qu'un temps; et, ici surtout, l'on peut affirmer sans crainte que le passé répond de l'avenir. Mieux connus, parce qu'ils seront étudiés avec plus de soin et appréciés avec moins de prévention, les faits géologiques, ethnographiques, physiologiques, viendront appuyer comme par le passé les vérités de la foi; et la théologie en recevra une confirmation d'autant plus éclatante. La synthèse scientifique se fera de nouveau, et avec plus de largeur que jamais : ceux-là même qui travaillent à la retarder contribuent à l'accélérer par leurs travaux et par leurs découvertes. Car l'homme est impuissant à défaire le plan de Dieu; et le plan de Dieu, c'est l'union des intelligences dans la foi, c'est l'union des cœurs par la charité.

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