‹ Clément d'AlexandrieChapitre 4 sur 44 · COUP D'ŒIL GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

COUP D'ŒIL GÉNÉRAL

comme autant de ressorts visibles ou cachés, les facultés intellectuelles et morales qu'il lui plaît de départir aux hommes? Cela est dans la nature des choses. Mais ce qui n'est pas naturel, c'est que ce mélange d'éléments disparates, au lieu d'engendrer la confusion, ait pu aboutir à l'unité ; que des forces si contraires, venant à s'entre-choquer, n'aient pas fait voler en éclats l'œuvre naissante ; que des parties si hétérogènes^ si rebelles à toute cohésion, aient pu former un ensemble harmonique et bien ordonné ; que l'Église, tiraillée en tant de sens divers, ne se soit pas dissoute en mille sectes, renouvelant ainsi le spectacle qu'avaient offert les religions anciennes. Ce qui n'est pas naturel, c'est que des races tellement divisées par le caractère et par le génie aient pu s'embrasser et vivre côte à côte au sein d'une même société religieuse ; et qu'enfin, au milieu de ce conflit d'Orientaux, de Grecs, de Latins, jusqu'alors si désunis, l'Église se recrutant parmi toutes les nations de la terre ait su laisser à chacune sa physionomie propre, et les rassembler néanmoins autour d'un symbole de foi identique et sous l'empire d'une même hiérarchie. Voilà le miracle d'unité que l'opposition des races et leurs qualités distinctives ne font que rendre plus éclatant, bien loin de l'expliquer; et c'est en présence de ce fait unique, immense, humainement impossible, que le bon sens et la logique obligent de conclure à la divinité de l'ÉgUse.

Cela posé, je reprends l'idée que -je développais tout à l'heure. Oui, il est vrai de dire que les ouvrages de l'esprit portent le plus souvent l'empreinte fidèle des temps et des lieux qui les ont vus naître. Vous ne serez donc pas étonnés. Messieurs, que je veuille trouver dans le caractère des Alexandrins et dans le milieu où ils vivaient une première explication du rôle qu'ils ont joué dans l'histoire des lettres chrétiennes. La raison qui nous porte à chercher auprès d'eux un système scientifique embrassant les aonnées de la foi dans un ordre plus ou moins rigoureux, cette même raison, dis-je, nous éloigne des contrées que nous avons parcourues

SUR l'école D'ALEXANDRIE. 9

jusqu'ici. Assurément, il serait téméraire d'affirmer que des essais de ce genre n'auraient pu être tentés qu'à Alexandrie. Gardons-nous bien d'employer des formules aussi absolues, lorsqu'il s'agit des œuvres de l'éloquence ou des travaux de la philosophie. Tout en conservant à chaque race les traits qui la distinguent, n'oublions jamais que le génie le plus spéculatif des quatre premiers siècles après Origène, saint Augustin, a vécu en Afrique, et que le moraliste le plus pratique qui ait paru dans le même espace de temps, saint Jean Chrysostôme, appartient à l'Orient. L'ordre intellectuel n'admet pas des lignes de démarcation si précises : l'esprit souffle où il veut, dit l'Évangile, et la direction qu'il suit échappe trop souvent aux calculs de l'homme. Cependant, ne confondons pas non plus l'exception avec la règle, et en voulant éviter toute appréciation exclusive, n'allons pas méconnaître les lois qui président au développement de l'intelligence. Ainsi, par exemple, je serais fort surpris de rencontrer dans l'une des Églises de l'Asie Mineure les spéculations de l'école d'Alexandrie. Ce qui domine dans ce groupe de communautés chrétiennes, formées par les Ignace et les Polycarpe, c'est le sens conservateur et traditionnel. Saint Irénée en est le représentant le plus vrai et le plus complet. Certes, aucun Alexandrin n'égalera le disciple de saint Polycarpe dans l'analyse et dans la réfutation des hérésies. Cet explorateur infatigable de toutes les doctrines, comme l'appelle Tertullien (1), avait fouillé les coins et les recoins de la gnose avec une patience et une sagacité qui éloignent toute comparaison. Mais, par contre, ne demandez pas à cet esprit si sobre et si ferme, la hardiesse ni l'élan vigoureux des Clément et des Origène. Irénée est par excellence Thomme de la tradition, dont il développe les enseignements avec une admirable sûreté de coup d'-œil, pour les opposer aux systèmes des novateurs. Mais ce n'est pas lui qui emploiera son éloquence à marquer les rapports

(1) Omnium doctrinarum curiosissimus explorator {adv. Valent.)

10 COUP d'œil général

de la science et de la foi, à établir l'accord de la religion avec la philosophie, à présenter les vérités révélées dans leur enchaînement logique, à montrer comment le vieux monde avait servi de préparation doctrinale et historique au monde nouveau. Ni le genre de travail auquel il s'est livré, ni les circonstances de sa vie ne le mettaient en face des problèmes qu'allait aborder l'école d'Alexandrie. Autre était la nature de son talent ; autre aussi le milieu où s'était faite son éducation religieuse.

J'en dirai autant. Messieurs, de cette partie de l'Église d'Afrique, dont Carthage était la tête. Entre Carthage et Alexandrie, ces deux reines du littoral africain, il n'y avait que les sables de la Libye ; mais quelle distance, si l'on envisage les qualités et les habitudes de l'esprit ! Tertullien et Origène occupent à peu près les deux pôles extrêmes du monde littéraire dans les trois premiers siècles. Certes, l'esprit philosophique ne faisait pas défaut à un homme que nous avons vu traiter les sujets les plus divers avec une égale facilité. Mais la direction toute pratique de ses travaux l'éloignait de la spéculation. Le prêtre de Carthage s'appliquait avant tout à déterminer les conditions de la moralité humaine, à régler les rapports de l'esprit avec la chair, à serrer le frein aux passions par les sévérités de la discipline chrétienne. Tout en exposant les dogmes avec une rare précision, il les envisageait de préférence par leur côté psychologique, dans leur intliience sur la vie religieuse et morale. D'ailleurs, sa longue carrière se résume dans une polémique continuelle : c'était son goût et sa force. Or les hommes de cette trempe sont plus propres à saisir, dans les doctrines qu'ils combattent, les lignes de séparation que les points de contact : les harmonies leur échappent, tandis que les contrastes éclatent à leurs yeux. Dès lors, comment aurionsnous pu l'cncontrer chez Tertullien un essai de conciliation entre la science hellénique et la foi chrétienne? Ajoutons que le montanisme, en aigrissant son caractère naturellement sombre et farouche, avait fmi par le rendre hostile à

SUR l'École d'alexandiue. li

toutes les productions de J'art. Quant à saint Gyprien, son disciple, c'est l'évêque chrétien dans le sens le plus vrai du mot, riiomme d'action qui s'inquiète moins de la métaphysique que des mœurs. Fortifier la discipline, resserrer les liens de la hiérarchie, défendre l'unité de l'Jtglise contre toute tentative de rébellion ou de schisme, régler les devoirs de la vie chrétienne, ranimer le courage de la foi en face des persécuteurs, et Tamour du sacrifice au milieu de l'égoïsme païen, telle a été la constante préoccupation de cet homme encore plus remarquable par la profondeur du sens moral et la' noblesse du caractère que pai' l'élévation de l'esprit. Dans cette vie active et militante, toute remplie de luttes et de controverses, il n'y avait place ni pour les Stromates de Clément ni pour le Periarchon d'Origène.

Ainsi, Messieurs, la comparaison des goûts et des tendances que l'on observe chez les différents écrivains des trois premiers siècles nous ramène vers Alexandrie comme vers le milieu le plus favorable au développement de la philosophie chrétienne. C'est dans cette ville, alors la plus littéraire du monde, que Philon avait conçu l'idée d'une philosophie du dogme, où 1" hellénisme devait prêter son appui à la religion mosaïque. C'est là que Plotin essaiera de fondre en un vaste syncrétisme les divers systèmes de l'Orient et de la Grèce. C'est également à Alexandrie, entre l'école juive et l'école païenne de cette ville, que Clément et Origène appliqueront l'esprit philosophique aux données de la révélation chrétienne. 11 y a des lieux prédestinés à servir de théâtre aux .grandes opérations de l'intelligence, comme il y a des races qui en sont l'instrument privilégié.

Il n'entre pas dans mon sujet de vous rappeler par quelle suite d'événements Alexandrie était devenue le principal loyer de la civilisation du vieux monde. En établissant ce poste avancé à l'extrémité du continent africain, vis-à-vis de l'Europe et de l'Asie, le génie du fondateur avait-il pressenti les merveilleuses destinées qu'un tel emplacement assurerait à son œuvre? Toujours est-il que la colonie d'Alexandre

Page 1