‹ Clément d'AlexandrieChapitre 5 sur 44 · COUP d'œil général · texte numérisé non relu

COUP d'œil général

n'avait pas tardé à devenir la grande étape des peuples orientaux sur la roule de l'Occident grec et latin. C'est par ce canal que devait s'opérer désormais l'échange des idées entre des races jusqu'alors si étrangères les unes aux autres. A mesure que la Grèce, épuisée par ses luttes intestines, laissait s'éteindre les rayons de sa gloire passée, son influence allait revivre avec son esprit sur l'antique terre des Pharaons, sous le sceptre libéral et intelligent des Ptolémées. Il est vrai que ces rejetons de la mère patrie, transplantés sur les bords du Nil, n'avaient pas réussi à porter avec eux la sève puissante qui circulait dans la littérature grecque à l'époque de Périclès ou de Platon. Les grands siècles ne se répètent pas à de si courts intervalles, et l'on ne suscite pas le génie par des moyens factices. Les Ptolémées eurent beau réunir des masses de volumes dans leur Bruchéion et leur Sérapéion, ouvrir leur Musée à une élite de savants richement dotés, ni leurs largesses royales, ni leurs immenses collections ne suffisaient pour faire éclore des œuvres vraiment originales. Jusqu'à Philon, cette restauration littéraire, dont Alexandrie était le centre, n'aboutit qu'à des travaux de critique et d'érudition, travaux fort estimables sans doute, et qui ont beaucoup facilité l'intelligence des chefs-d'œuvre de la Grèce, mais qui n'auraient pas laissé dans l'histoire de traces bien profondes, si des tentatives plus sérieuses n'étaient venues s'y ajouter. Qu'est-ce donc qui pouvait ranimer la vigueur de l'esprit hellénique et le pousser dans des voies nouvelles? Le souffle de l'Orient. C'est de là que devait partir l'impulsion ; et, par le fait, le réveil de l'esprit philosophique n'eut pas d'autre cause. Quand les doctrines orientales, jusqu'alors cachées dans les sanctuaires de l'Egypte et de la Perse, se furent dévoilées peu à peu aux yeux de l'antiquité classique, il se fit un grand travail d'idées au sein des écoles. Le génie grec, si habile à revêtir de ses formes tout ce qui venait du dehors, s'empara de ces théories étrangères pour les mêler à ses propres conceptions. Ce fut à qui porterait dans ces tentatives de fusion plus d'audace et de perse vé-

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rance. Par suite de ce mouvement intellectuel, Alexandrie était devenue une nouvelle Athènes, plus vaste et non moins bruyante que l'ancienne : les portefaix eux-mêmes y tenaient école, tant les questions de doctrine passionnaient l'opinion. Déjà lorsque César était venu assiéger la capitale de l'Egypte, il avait trouvé jusque dans les carrefours des philosophes qui argumentaient en plein vent. Cette fermentation des esprits dut arriver à son comble, quand le christianisme eut fourni un nouvel aliment aux spéculations et aux luttes de l'intelligence. Alors Alexandrie offrit cet étrange spectacle d'une ville où tous les systèmes religieux du monde semblaient s'être donné rendez-vous, pour s'y combattre par les armes de la science. Comment s'étonner dès lors de la couleur philosophique que l'enseignement chrétien y prit de si bonne heure? 11 en est des ouvrages de l'esprit comme des productions de la nature : sous les feux du midi la fleur se colore d'une teinte particulière que les pâles rayons du nord sont impuissants à lui donner.

Noble mission que celle des Alexandrins ! Dans cette même ville où le plus aventureux des gnostiques, Valentin, venait de pousser la spéculation jusqu'aux limites de l'extravagance, ils placeront la véritable science de la foi en regard de la fausse gnose. Assurément, il y avait dans cette entreprise de quoi stimuler l'ardeur de grands esprits. Et cependant, le dirai-je, Messieurs? ce n'est pas sans une certaine appréhension que je les vois suivre une route où le pas est si glissant et l'écart si facile. N'est-il pas à craindre qu'en voulant résoudre le probJème toujours délicat des rapports de Ja foi avec la science, de la religion avec la philosophie, ils n'arrivent à confondre quelque peu les limites de l'une et de l'autre? Sauront-ils imposer à l'esprit spéculatif ce frein qui l'empêche de se lancer à perte de vue dans des théories hasardeuses ? Bacon disait : il faut aux spéculatifs moins des ailes que du plomb : pouvons-nous espérer que les Alexandrins resteront constamment fidèles à cet adage? Dans leur estime fort louable pour les princes de

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la philosophie grecque, n'ironl-ils pas jusqu'à emprunter aux penseurs du paganisme, sinon quelques opinions dangereuses, du moins certaines formes de langage peu correctes? Leur tentative de rapprochement ou de conciliation serat-elle exempte de tout esprit de concession trop large et trop facile à contenter? En deux mots, la rectitude et la fermeté du sens théologique égaleront-elles chez les Alexandrins la hardiesse et l'originalité du talent? Voilà ce que la suite de nos études nous apprendra. Qu'il me suffise d'avoir signalé, dès aujourd'hui, recueil qui devait se présenter sur leur route. Chaque méthode a ses difficultés comme ses avantages : c'est le devoir de la critique de savoir en tenir compte, pour apprécier avec équité les hommes et leurs œuvres.

Mais, Messieurs, ce que nous pouvons affirmer sans crainte, c'est que de pareils écarts, s'ils viennent à se produire, n'échapperont pas à la vigilance de l'autorité qui réside au centre de la société chrétienne. Ici encore, le pouvoir modérateur, dont l'Église de Rome est le siège, saura retenir les esprits sur une pente périlleuse. Il y a des écrivains qui se refusent à voir cette intervention si évidente de la papauté pendant les trois premiers siècles ; pour moi, j'en suis d'autant plus frappé que la situation de l'Église opprimée rendait un tel rôle moins facile. Que les papes aient exercé cette magistrature suprême, sans trêve ni relâche, au sein des nations chrétiennes conquises à la foi, ce spectacle, tout merveilleux qu'il est, étonne moins un observateur sérieux ; mais que du fond des catacombes, au milieu de persécutions incessantes, ils aient suivi de l'œil le mouvement des idées dans le monde entier, faisant face à tous les dangers qui menaçaient le dogme ou la discipline, sans que nul désordre, nulle controverse ait pu trouver leur surveillance distraite ou leur zèle endormi, voilà ce qui est de nature à dissiper le moindre doute sur la suprématie des successeurs de saint Pierre. Permettez-moi de m'arrêter en terminant à cette haute fonction de la papauté pendant l'âge

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qui nous occupe. Aussi bien la rencontrerons-nous, manifeste et active, dans l'iiistoire de l'école chrétienne d'Alexandrie. Chaque race, avons-nous dit, en entrant dans l'Église, y porte avec elle ses qualités propres, qu'elle met au service de la foi ; et c'est sous l'inOuence de ces forces multiples, dirigées par l'aclion providentielle, que s'accomplit le travail de l'esprit chrétien dans les voies du progrès scientifique et moral. Mais n'est-il pas juste d'ajouter que les défauts accompagnent les qualités dans cette rencontre des peuples au sein d'une même société religieuse? S'il est facile de remarquer dans chaque homme une tendance particulière, qui, si elle devenait exclusive, l'entraînerait dans le vice ou dans l'erreur, la même observation s'applique à ces groupes d'individus qui forment les nations. Ici, c'est un manque d'équilibre entre l'imagination et le jugement ; là, une qualité morale qu'une prédominance trop marquée pourra changer en défaut; plus loin, vous trouverez des goûts et des préférences qui, n'étant pas contenus dans de justes limites, amènent à la longue une certaine étroitesse de vues et de sentiments ; ailleurs enfin, des habitudes d'esprit qui se refusent à l'intelligence ou à l'application complète d'une doctrine. Que ces germes de désordre, latents ou visibles, se développent en toute liberté, vous verrez se produire les déviations les plus funestes. Je ne crains pas de le dire : abandonnées à elles-mêmes, en l'absence d'une autorité centrale qui les rattachât les unes aux autres, les Églises particulières dont se composait la grande société des fidèles auraient fini par suivre autant de directions contraires, ce qui eût entraîné la dissolution du christianisme. Ici, laissons parler les faits. Vous allez vous convaincre, Messieurs, que pendant les trois premiers siècles, chaque tendance excessive d'une Église particulière a trouvé dans l'Église de Rome son correctif ou son contrepoids. Je m'arrête devant les trois groupes primitifs où la vie religieuse s'est manifestée avec plus de force et d'éclat : les Églises de l'Asie Mineure, l'Église d'Afrique et celle d'Alexandrie.

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Certes, rien de plus louable que le sens traditionnel qui distinguait les Églises de l'Asie Mineure, et leur opposition aux témérités de la fausse science. Mais encore fallait-il que cet esprit de conservation ne dégénérât point ici et là en une sorte de routine esclave du passé, et enchaînée trop servilement à la lettre des institutions religieuses. Or, l'on ne saurait oublier que, dans cette région du monde chrétien, un attachement opiniâtre à des usages particuliers avait mis en péril des intérêts bien autrement graves. La controverse sur la célébration de la Pâque en est un mémorable exemple. Dans leur obstination à vouloir conserver les coutumes de la synagogue pour le choix du jour consacré à ce grand acte liturgique, Polycrate d'Éphèse et les évêques asiatiques de son parti ne comprenaient pas assez combien il importait de rompre ce dernier lien qui les rattachait au judaïsme. Nous rencontrons chez Firmilien de Césarée et ses adhérents, à propos de la validité du baptême des hérétiques, le même penchant à se retrancher dans une tradition locale, contrairement aux règles de la discipline universelle. Rappelonsnous, d'autre part, que le millénarisme est sorti de l'Asie Mineure, avec ses représentations grossières d'un prétendu règne des élus pendant mille ans ; et que les idées étroites, exclusives, des montanistes y ont pris naissance à leur tour. En réunissant tous ces faits, on ne peut s'empêcher de conclure qu'au milieu de ces communautés chrétiennes d'ailleurs très florissantes, l'esprit judaïque si vivement combattu par saint Paul à Éphèse, à Colosses et dans la Galatie, tendait à revivre par intervalle sous une forme ou sous une autre. Eh bien. Messieurs, d'où partira la voix qui va signaler le péril? De l'Église romaine. Les papes Anicet, Soter, Eleuthère et Victor emploieront, celui-ci la menace, ceux-là les moyens de persuasion, pour détruire ce levain de judaïsme dans les Églises de l'Asie Mineure. Le pape saint Etienne ne mettra pas moins de zèle à briser l'entêtement de Firmilien et de ses partisans au sujet d'une coutume que rien ne justifiait. Nous savons d'ailleurs aue le forma-

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lisme pharisaïque des montanisles phrygiens n'a pas trouvé d'adversaires plus déclarés que les papes Zéphyrin et Galliste. C'est ainsi que l'Église de Roo^.e savait contenir ou ramener dans les limites de la vérité ceux qui tendaient à les franchir par l'exagération d'un principe quelconque : elle neutralisait les défauts de chaque race, sans gêner aucune dans l'essor de ses qualités.

L'action bienfaisante de ce pouvoir modérateur s'observe encore mieux relativement à l'Église d'Afrique. Nous avons vu ce qu'offrait de ressources au christianisme cette race énergique et ardente, qui produisait des hommes tels que ïertullien et saint Cyprien. Quand l'Africain embrassait la foi, il ne se donnait pas à demi ; et ces natures fougueuses, transformées par l'Évangile, tournaient vers le bien l'activité infatigable qu'elles avaient déployée dans le mal. Toute rechute leur inspirait la plus vive Ijorreur; elles se sentaient pour le schisme et l'hérésie ces haines vigoureuses qui témoignent d'une conviction profonde. Excellentes dispositions sans doute, et qui montrent combien l'esprit d'ordre et de discipline animait l'Église d'Afrique ! Mais qui ne voit en même temps que cette sévérité du sens moral pouvait facilement dégénérer en rigorisme? Et, par le fait, de semblables tendances se manifestent à plusieurs reprises dans cette partie du monde chrétien. A l'égard de ceux qui étaient tombés pendant la persécution, on avait vu des évêques africains porter le régime pénitentiaire jusqu'à une dureté incompatible avec l'esprit évangélique. Ce penchant à l'exagération est encore plus visible dans la controverse touchant la validité du baptême conféré par les sectes dissidentes. D'après le dernier des conciles de Carthage tenus sous la présidence de saint Cyprien, les hérétiques, en se séparant de l'Église, auraient perdu le pouvoir d'administrer un sacrement quelconque, même le plus nécessaire de tous, le baptême. Cette impuissance, les donatistes retendront à tout homme, prêtre ou laïque, qui se trouve en état de péché. On voit clairement à quelles extrémités auraient pu conduire

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des opinions tellement absolues, si elles n'avaient pas rencontré une résistance énergique. Qui donc se fera l'organe de cette résistance? L'Église de Rome. Pour ce qui concerne la réconciliation des pécheurs, le clergé romain, pendant la vacance du Saint-Siège, le pape Corneille ensuite traceront à l'Église d'Afrique des instructions où la miséricorde tempère une juste sévérité (1;. Je n'ai pas besoin de rappeler avec quelle vigueur le pape saint Etienne repoussa les maximes étroites qu'on s'efforçait de faire prévaloir à Garthage pour contester la validité du baptême des hérétiques ; et si les évêques africains s'étaient montrés plus dociles à écouter la Toix du souverain Pontife, ils auraient pu étouffer dans son germe le schisme des donatistcs, qui allait ravager leur troupeau à un demi-siècle de là. Ici encore, l'Église de Rome réagissait contre les tendances trop exclusives d'une Église particulière, en cherchant à conjurer les périls qui pouvaient "naître des défauts inhérents au caractère africain.

Et maintenant. Messieurs, si je me tourne vers l'école d'Alexandrie, j'y retrouve, avec une égale sollicitude, ce même esprit de prévoyance qui distinguait l'Église mère et maîtresse de toutes les autres. Sans vouloir anticiper sur la suite de nos études, il nous est permis de conjecturer dès maintenant que le génie spéculatif des Alexandrins les entraînera quelquefois loin d'une sainte interprétation de l'Écriture et de la tradition. A les voir s'aventurer sur les sommets de la métaphysique chrétienne, nous ne pouvons guère espérer que leur marche sera toujours également droite et sûre. Si, à la hauteur où ils s'élèvent, la foi qui leur sert de guide les empêche de perdre l'équilibre, du moins y aura-t-il des moments où nous les verrons trop pencher d'un côté ou de l'autre. Mais il en sera de ces déviations partielles comme de celles qui s'étaient produites dans les Églises de l'Asie Mineure et de l'Afrique. Rome saura les signaler, et prémunir.les esprits contre une direction d'idées

(l) Voyei Saint Cyprien, leçon X*.

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qui s'écarte de la vraie doctrine. Les avertissements, partis de la chaire pontificale, ne manqueront pas à Origène; et le papePontien n'hésitera pas à condamner les erreurs de cet audacieux génie. Lorsqu'un des plus illustres disciples d'Origène, saint Denis, évoque d'Alexandrie, semblera mettre en péril l'unité de la nature divine en- voulant défendre contre Sabellius la trinité des personnes, le pape saint Denis appellera son attention sur une terminologie inexacte. Dans une lettre dont saint Athanase nous a conservé quelques fragments, le souverain Pontife, allant à la racine du mal, blâmera vivement certaines tendances particulières à l'école d'Alexandrie, et si les écrivains de cette école avaient continué à suivre les instructions contenues dans ce précieux document, il est probable que l'arianisme n'aurait pas pris naissance parmi eux. Je le répète, lAlessieurs, ce rôle de l'Église romaine pendant les trois premiers siècles, au milieu des Églises particulières dont elle observe les mouvements, dirige l'activité, prévient ou réprime les écarts, cette intervention si ferme et si intelligente est de nature à frapper les esprits les plus prévenus. Elle est là, cette Église centrale, au cœur de la société chrétienne, tenant la balance droite entre des forces contraires, repoussant les extrêmes qui s'éloignent à égale distance de la vérité, et ramenant à l'unité cet immense travail d'idées qui s'opère autour d'elle et dans les sens les plus divers. On me dira : c'est de la sagesse ! Oui, sans doute, mais quand la sagesse prend de tels caractères, qu'elle s'identifie pour ainsi dire avec une institution, et qu'elle dure dix-huit siècles sans avoir reçu de démenti ni des hommes ni des choses, il est permis de conclure que ce n'est plus la sagesse humaine seulement, mais encore la sagesse qui émane de Dieu.

En jetant ce premier coup d'œil sur l'école d'Alexandrie, je n'ai voulu que tracer le cadre où elle viendra se placer, et indiquer la couleur générale de ses travaux. Si je ne me trompe, vous voyez déjà que ce groupe d'écrivains, à la tête duquel marchent Clément et Origène, occupe un rang à part

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dans le tableau de l'éloquence chrétienne pendant les trois premiers siècles. Par la nature des recherches auxquelles ils S9 sont livrés, les Alexandrins nous mettront en face d'un ordre de questions que nous n'avons pas encore eu l'occasion d'aborder. Je m'en réjouis pour vous, Messieurs, qui suivez cet enseignement depuis plusieurs années; et s'il m'était permis de devancer vos impressions en vous communiquant les miennes, je dirais qu'il n'est aucune partie de la liltérature ecclésiastique qui m'inspire plus d'intérêt, et qui me paraisse mériter une attention plus souteaue.

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