‹ Clément d'AlexandrieChapitre 6 sur 44 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

Origines de rÉ;j;lise d'Alexandrie. — Mission de Tévangéliste saint Marc dans la capitale de rÉgyptb.— Races diverses qui se mélangeaient dans cette partie de l'ennpire. — Les Égyptiens; la colonie grecque; les juifs. — Établissement des Israélites à Alexandrie. — Caractère particulier à la colonie juive fixée dans cette ville. — Persécution qu'elle venait de sabir à l'arrivée de saint Marc. — Elle fournit à l'évangéliste un premier noyau de fidèles. — Les thérapeutes de Philon étaient-ils chrétiens ou juifs? — Commencements du Didascalée. — Dans quel sens peut-on attribuer à saint Marc la fondation de l'école catéchétique d'Alexandrie? — Deux périodes bien distinctes dans l'histoire de cette institution. — Causes qui ont imprimé à l'école primitive des catéchumènes une direction scientitîque.

Messieurs,

En comparant sa doctrine à une semence qui tombe sur des terres d'inégale culture, le Sauveur marquait d'avance les destinées diverses qu'elle allait rencontrer dans le monde. Résumé fidèle de l'histoire morale du genre humain, la parabole évangélique ne s'applique pas moins à l'ordre des intelligences. Envisagée dans son objet, la foi est une et n'admet pas de différences ; mais il règne entre les esprits qui la reçoivent une grande variété d'aptitudes et de dispositions. Il en résulte que la vérité révélée, toujours identique au fond, peut néanmoins revêtir des formes multiples, comme une même semence qui, selon la nature du sol où elle lève, produit des fruits d'une nuance et d'une saveur particulières. L'homme ne doit pas rester passif sous l'action divine qui l'éclairé et le transforme : c'est en appliquant les facultés de son âme à l'objet de la révélation, qu'il pourra s'assimiler le don céleste. Or, il est évident que

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chacun portera dans ce travail personnel les qualités qui le distinguent. Les mêmes motifs de crédibilité ne font pas sur nous tous une égale impression ; tel suit une direction d'esprit qui le rend plus accessible à un genre de preuves déterminé : c'est l'élévation métaphysique de la doctrine chrétienne ou son caractère moral qui subjugueront tour à tour les intelligences. Or, si une pareille diversité de goûts et de préierences se manifeste, lorsqu'on cherche à s'approprier les vérités de la foi, à plus forte raison devrons-nous la retrouver dans l'exposition et dans la défense du dogme. Ici, les formes du langage et le choix des méthodes se ressentiront nécessairement des besoins de l'époque et du génie des écrivains. On conçoit donc qu'il puisse surgir dans l'Église des groupes de théologiens ou d'orateurs qui, par la nature de leur talent et le caractère de leurs travaux, répondent davantage à l'esprit d'un siècle ou d'un pays. Ces centres d'enseignement qui, sous le nom d'écoles, se trouvent enveloppés dans la grande sphère de l'unité catholique, ne portent aucune atteinte à l'universalité de la foi. Leur existence, leurs luttes mêmes prouvent d'une manière éclatante que l'identité d'un symbole immuable se concilie très bien avec le mouvement des esprits et les progrès de la science. Rattachées entre elles par une doctrine commune, ces écoles théologiques se distinguent Tune de l'autre par les méthodes qu'elles emploient pour la faire triompher, semblables à des corps de troupes différemment armés qui marchent à l'ennemi sous la direction d'un même chef. Aussi, depuis les écoles d'Alexandrie, de Césarée, d'Antioche, d'Édesse, jusqu'aux grandes écoles théologiques du moyen âge, l'Église n'a t-elle cessé de voir dans ces foyers de la science un principe de force et un titre de gloire.

L'école d'Alexandrie ne se présente donc pas dans l'histoire comme un fait isolé; j'ajoute qu'elle n'est pas môme le premier établissement de ce genre dont nous ayons trouvé des vestiges sur notre chemin. A mesure que le christianisme étendait ses progrès aux principales villes de l'em-

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pire, on devait sentir le besoin d'ajouter à la prédication ordinaire de la foi un enseignement plus relevé. Comment des hommes, tels que Justin, qui sortaient fraîchement des écoles philosophiques de la Grèce et de Rome, n'auraient-ils pas conçu l'idée d'organiser au milieu des fidèles quelque chose d'analogue? Nous avons vu, en effet, que le premier des apologistes chrétiens, pendant son séjour à Rome, « communiquait la doctrine de la vérité à tous ceux qui venaient s'instruire auprès de lui (1); et l'un des compagnons de son martyre exprimait dans l'interrogatoire « tout le bonheur qu'il avait éprouvé en écoutant ses discours (2). » Saint Irénée appelle Tatien « un auditeur » de saint Justin (3}, ce qui suppose des relations de disciple à maître. D'autre part, que Tatien ait succédé à Justin dans la direction de l'école catéchétique de Rome, on peut le conclure d'un passage d'Eusèbe, où nous lisons que Rhodon, écrivain ecclésiastique du deuxième siècle, « avait étudié à Rome sous Tatien (4). » Enfin la position de Rhodon lui-même, ses discussions orales avec les marcionites, la solution qu'il donne aux problèmes posés par son maître, tous ces détails recueillis dans VHistoire d'Eusèbe, permettent de supposer qu'à son tour il avait remplacé Tatien après le départ de ce dernier pour l'Orient (5). Nous arriverions ainsi à dresser une liste assez complète des chefs du Didascalée de Rome, jusqu'à l'époque où l'auteur des Philosophîime7ia nous montre dans Cléomène le successeur des hommes que je viens de nommer (6). A coup sûr, ce serait se tromper d'époque que d'imaginer à Rome, au deuxième siècle, une institution correspondant à no3 facultés de théologie. Ce n'est pas sous une forme aussi régulière qu'il faut se représenter l'ensei-

(1) Acta martyrii s. Just., ii, édit. Migae, tome VI.

(2) Ibid, m.

(3) Adv. hœr., i 28, ày.pox-r,;. — Dans les Philosophumena (VIII, p. 273)^ Justin est appelé maître, S'.8àa/aXo;, et Tatien, disciple, paGriTr,;.

(4) Eusèbe, H. E., v, 13, uaOr,TcuOciç etiI Poj;j.lr]; Taxtavro.

(5) Ibid.

(6) Philosoph., I. IX.

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gnemenl dont je parle. Mais ce qui me paraît hors de doute, c'est que Justin, Tatien et Rhodon cherchaient à initier leurs auditeurs à la science de la loi ou à la théologie. Interpréter les passages difficiles de lÉcriture sainte, appliquer les prophéties de l'Ancien Testament au Nouveau, éclaircir les dogmes au moyen d'analogies empruntées à l'ordre naturel, faire la critique des religions et des philosophies anciennes, tel devait être le thème ordinaire de leurs instructions, s'il faut en juger par les écrits qu'ils nous ont laissés. En toute hypothèse, saint Justin doit être envisagé comme le véritable précurseur de l'école d'Alexandrie, à cause de la couleur philosophique répandue sur ses ouvrages, et de la grande affinité qui règne entre sa méthode et celle des Alexandrins. Qu'il ait exercé ou non une influence directe et positive sur Clément, il importe peu de le savoir, et le silence de l'histoire rendrait la preuve difficile : toujours est-il que nous retrouverons chez l'auteur des Stromates tout un ensemble d'idées particulières à saint Justin. Cela suffit pour constater, sinon une filiation réelle, du moins des rapports de ressemblance entre fécolc théologique de Rome et celle d'Alexandrie. Mais, si la première de ces deux institutions précède la seconde dans Tordre des temps, il s'en faut de beaucoup qu'elle l'ait égalée en importance et en célébrité. Mon intention n'est pas d'insister davantage sur des rapprochements qui devront nous occuper plus tard; je voulais uniquement vous montrer que le Didascalée établi dans la capitale de l'Egypte n'était pas sans précédent, et que des créations semblables avaient dû surgir tout naturellement sur divers points du monde chrétien.

La fondation de l'Église d'Alexandrie se rattache à l'activité apostolique de saint Pierre. Il entrait dans les desseins de la Providence que les plus illustres sièges de la chrétienté pussent montrer à leur origine le nom de celui que Jésus-Christ avait établi le fondement de son Église, le pasteur universel des agneaux et des brebis. Dans les Actes des

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Apôlres nous le voyons à la tête de l'assemblée des fidèles à Jérusalem; c'est lui qui organise l'Église d'Antioche, qu'il gouverne pendant quelques années. De la métropole de l'Orient il transporte sa chaire à Rome, capitale de l'Occident et du monde entier. Enfin par Marc, son interprète et son disciple, il fonde l'Église d'Alexandrie. Ce sont les propres paroles d'Eusèbe: « Pierre, dit l'historien du quatrième siècle, établit aussi les églises d'Egypte, avec celle d'Alexandrie, non pas en personne, mais par Marc, son disciple. Car lui-même pendant ce temps s'occupait de l'Italie et des nations environnantes; il envoya donc Marc, son disciple, destiné à devenir le docteur et le conquérant de lÉgypte (1). )> Voilà pourquoi les Églises de Jérusalem, d'Antioche et d'Alexandrie resteront les premières après l'Église mère et maîtresse de toutes les autres : elles formeront comme autant de rayons de la primauté apostolique, dont la plénitude se concentre dans le siège de Rome.

Il ne saurait donc y avoir de doute sérieux sur la mission de saint Marc en Egypte. Eusèbe, saint Jérôme et saint Épiphane attestent également ce fait; et lÉglise d'Alexandrie a toujours vénéré dans l'évangéliste le premier de sesévêques (2). Quand saint Pierre vint pour la première fois à Rome, sous le règne de Claude, il y amena Marc, son disciple ; et dans la lettre datée de cette ville, il l'appelle son fils (3). C'est à la prière des fidèles de Rome, dit Eusèbe après Clément d'Alexandrie, que le compagnon de l'apôtre mit par écrit les enseignements de son maître. Ce résumé n'est autre que l'Évangile selon saint Marc ; Pierre le confirma de son auto-

(1) Tliéophanie d^Eusèbe, ouvrage retrouvé en grande partie par le cardinal Maï, Patrum nova bibliotlieca, tome IV, p. 120.

(2) Eusèbe, H. E. I. II, c. xvi; — S. Jérôme, Catal. vir. illust., c. xxxvc, — S. Épiphane, adv. Iiœr,, 1. II; —Chronique d'Alexandrie.

(3) lr« ép. de saint Pierre, v. 13. La lettre est datée de Babylone; mais tous les anciens, suivis de la plupart des interprètes catholiques, et de plusieurs critiques protestants, tels que Grotius, Cave, Lardiier, ont entendu par cette ville l'ancienne Rome, que l'Apocalypse désigne sous le même nom.

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rite, et depuis ce moment on le lit dans les églises (1). La mission de l'évangéliste en Egypte suivit de près ce grand acte, et Ton ne s'éloignerait guère de la vérité, en la plaçant vers Tannée H. 11 y a tout lieu de croire qu'avant ce temps quelques semences de christianisme avaient déjà étérépandues à Alexandrie. Saint Luc cite parmi les juifs présents à Jérusalem le jour de la Pentecôte, des habitants de l'Egypte et du territoirede la Libye voisine de Cyrène (2): en rentrant dans leur pays, ces hommes encore tout émus des merveilles de la prédication apostolique, ne pouvaient manquer de rapporter ce qu'ils avaient vu et entendu. Malgré le peu de relations qui existaient entre les Juifs de la Palestine et ceux de TÉgypte, on comprendrait difficilement que les grands événements accomplis à Jérusalem n'eussent pas trouvé de retentissement parmi ces derniers. Mais ce n'élaient là que des pierres d'attente qui demandaient à être réunies et façonnées avec soin pour servir de fondement à un édifice durable et régulier.

Quand l'évangéliste vint poser le pied sur la terre des Lagides réduite en province romaine, il rencontra devant lui trois races qui étaient loin d'apporter à l'Évangile des dispositions également favorables : les Égyptiens, les Grecs et les Juifs. L'Egypte avec ses fêtes, ses mystères, son culte d'Isis et de Sérapis, était un foyer de superstitions à nul au're pareil. C'est à elle que Rome, fatiguée de ses dieux nationaux, allait demander de nouveaux rites pour rajeunir un cult(^ tombé en désuétude. De ce côté-là, le christianisme venait se heurter contre l'idolâtrie la plus invétérée. Quant à la colonie grecque répandue en Egypte, il semblerait que le contact prolongé des peuples orientaux dût la rendre plus accessible à une religion sortie de la Judée : sous ce rapport en effet, elle se trouvait dans une meilleure position que les habitants de l'Achaïe ou de l'ancienne Grèce. Mais on voit

(1) Eusèhe, H. E., n, 15. L'historien elle à l'appui de ce fait Clément. d'Alexandrie et Papias, évêqae d'Hiéropolis.

(2) Actes des ap., ii, lO.

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assez parlesdiatribesdu grammairien Apioncontre les Juifs, combien les Grecs d'Alexandrie étaient hostiles à tout ce qui olTrait quelque ressemblance avec la religion mosaïque (i). Et d'ailleurs, cette multitude de scoliastes, de glossateurs, de lexicographes qui aitluaient de toutes parts vers la capitale de l'Egypte, n'étaientoccupés qu'à reproduire et à commenter les monuments de la littérature grecque : leur engouement pour l'éloquence et lapoésie païennes laissait peu de place à l'appréciation équitable d une doctrine prêchée par des gens simples et sans lettres. Vers le milieu du premier siècle, la philosophie néoplatonicienne n'avait pas encore communiqué son vigoureux élan à des esprits absorbés par des travaux d'érudition et de philologie. Le seul philosophe vraiment remarquable qu Alexandrie puisse nous montrer à cette époque, c'est .Ené&idème le sceptique, dont l'influence ne pouvait être que très pernicieuse. Ses discours pyrrhoniqiies, dontPhotius nous a conservé les sommaires, avaient pour but d'ébranler toute espèce de certitude. Si l'on excepte en outre le pythagoricien Sotion, l'un des maîtres de Sénèque et le stoïcien Ghérémon, chef de la bibliothèque du Sérapéion, les scoliastes d Homère représentent à peu prèstout le mouvement littéraire d'Alexandrie sous les premiers empereurs romains. Cette décadence des esprits était aussi nuisible au christianisme que leur réveil allait lui devenir profitable un siècle plus tard. Pour trouver un point d'appui à la prédication évangélique, il faut nous tourner vers la colonie juive d'Alexandrie. Au sein de cette ville comme ailleurs, la synagogue devint le vestibule par où les premiers chrétiens entrèrent dans 1 Église. Il convenait en efl"et que l'Évangile tut annoncé tout d'abord à ceux qui s'en approchaient davantage par leur éducation religieuse. Après avoir préparé depuis tant de siècles le règne du Messie, le peuple d Israël devait faciliter par sa dispersion même les progrès du christianisme naissant.

Arrêtons-nous quelques instants devantcette coloniejuive

(l) Josèphe, de l'antiquité du peuple juif contre Apioii.

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d'Alexandrie, qui allait fournir un premier noyau de fidèles à l'évangéliste saint Marc. De tous les pays où les vicissitudes politiques avaient disséminé les enfants d'Israël, l'Egypte était celui qui ouvrait le champ le plus fécondateur activité. En transportant un certain nombre d'tiabitants de la Palestine dans la cité qu'il venait de fonder en Egypte, Alexandrie leur avait accordé les mêmes privilèges qu'aux Grecs et aux Macédoniens 1). Par suite de nouvelles émigrations, volontaires ou forcées la population juive d'Alexandrie s'accrut rapidement, et les Ptolémées se montrèrent en général plus favorables qu'hostiles à ses intérêts. Au commencement de l'ère chrétienne, Philon ne comptait pas moins d'un million d'Israélites établis dans la capitale de lÉgypte, et sur le territoire compris entre la Libye et l'Ethiopie (2) ; et ce chiffre ne paraîtra pas entlé, si l'on songe que Nicanor, général de Ptolémée Soter, avait dispersé dans cette région plus de cent vingt mille Juifs de la Palestine, arrachés à leurs foyers (3). Or, dans une ville qui était l'entrepôt du commerce de l'Orient avec l'Occident, les goûts d'un peuple agricole et sédentaire, comme les populations de la Judée, durent s'effacer devant les besoins dune situation toute différente. En s'appliquant à ce nouveau genre de travail, la race juive y porta son intelligence et sa ténacité. Philon nous parle des richesses de ses coreligionnaires, de leurs navires et de leurs marchandises (i). Une pareille prospérité ne tarda pas à exciter la jalousie des Égyptiens et des Grecs et c'est à ce sentiment qu'il faut attribuer en grande partie les violences dont les Juifs d'Alexandrie furent l'objet, peu d'années avant l'arrivée de saint Marc dans cette ville.

Philon n'a rien oublié pour donner une couleur toute re ligieuse à cette persécution qui précéda l'établissement du christianisme en Egypte. Dans son livre sur l'ambassade à

(1) Josèphe, de l'antiquitS di peuple juif contre Apion, I. II.

(2) PhWon, Adv. Flaccum, édit. Mangey, p. 523.

(3) Josèphe, Antiq. jud , XII, c. i et ii. (i) De légation i ad Caiam, p. 563 et 564.

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Caïiis, il explique tous les désastres de ses concitoyens par leur refus de rendre les honneurs divins à Caligula. Nul doute que leur zèle pour la loi mosaïque n'ait fourni un prétexte de plus à la haine de leurs ennemis ; mais dans le principe, le soulèvement populaire avait une autre cause. D'après Philon lui-même, c'est le droit de cité que le proconsul Flaccus contestait aux Juifs, d'accord avec le peuple d'Alexandrie : on lesrepoussait comme des étrangers qui, abusant du bienfait de Thospitalité, avaient fini par envahir la ville entière (1). Il y a lieu de croire que les progrès toujours croissants de la colonie juive faisaient ombrage au reste de la population: peut-être aussi les Israélites avaient-ils indisposé contre eux ce monde de commerçants en se montrant trop âpres au gain. L'arrivée d'Hérode Agrippa dans la capitale de l'Egypte et le faste royal qu'il ne craignit pas d'y déployer hâtèrent l'explosion. Alexandrie occupait un terrain resserré entre la mer et le lac Maréotis. Si l'on en calcule l'étendue d'après les indications de Strabon, de Josèphe et de Philon, elle devait avoir plus d'une lieue de longueur sur une demilieue de largeur (2). Du temps de Diodore de Sicile, c'est-àdire vers l'époque même dont nous parlons, la ville renfermait environ 300,000 habitants de condition libre, ce qui suppose en outre un nombre considérable d'esclaves. Dans ce chiffre, l'auteur du traité de V Ambassade à Caïus comprend plusieurs myriades de Juifs, et le compte qu'il établit ne me semble pas exagéré (3). Suivant le même écrivain, Alexandrie était divisée en cinq quartiers, qui portaient chacun le nom d'une des premières lettres de l'alphabet grec ; on les voit également désignés sous d'autres titres dans les anciens auteurs. Deux de ces quartiers étaient principalement habités par les Juifs, et nous pouvons les reconnaître sans trop de difficulté (4). Josèphe nous apprend que ses

(1) Philon. Adv. Flaccum. p. 525.

(2) Strabon, 1. XVII; Josèphe, De bello jad., 1. II; — Philon, Adv, Flaccum.

(0 Philon. De leg, ad Caium, p. 563.

(4) Ibid., Adv. Flaccum, p. 525.

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compatriotes occupaient une partie du quartier des palais, ou du Bruchéion, sur les bords de la mer, vers la porte de Canope (1). Il n'est pas aussi facile de déterminer le second quartier que mentionne Pliilon ; mais comme ce philosophe place dans « les ports du fleuve «, le long du lac Maréotis, la station ordinaire des navires de la colonie juive, il paraît assez naturel de supposer que cette dernière s'était fixée de préférence sur les terrains avoisinants. Ce n'est sans doute pas dans le Rhacotis, autour du fameux temple de Sérapis, centre de l'idolâtrie égyptienne, que les Israélites auraient établi leur demeure de prédilection. Il est vrai de dire cependant que, loin de se renfermer dans leurs quartiers primitifs, ils s'étaient répandus par toute la ville, dont chaque région renfermait un grand nombre de synagogues (2). Lors donc que le soulèvement contre les Juifs eut éclaté sous le règne de Galigula, le peuple d'Alexandrie chercha tout d'abord à les expulser du reste de la cité pour les refouler dans la partie orientale du Bruchéion. On commença par les synagogues, dont les unes furent livrées aux flammes, et les autres démolies de fond en comble ; celles qui échappèrent à la destruction se virent profanées par les statues de Galigula qu'y plaçait une multitude en délire. Delà on se porta vers les boutiques des Juifs, dont le pillage dura plusieurs jours sans interruption. Encouragée par l'attitude du gouverneur Flaccus, la populace se partageait les dépouilles des victimes en plein forum. C'était à qui retirerait la plus grande part du butin. Enfin la violence s'étendit jusqu'aux personnes : beaucoup d'Israélites furent brûlés vifs sur la place publique avec toute leur famille ; la hache et le glaive en achevèrent d'autres; tous se trouvaient à la merci d'une foule exaspérée. Dans cette extrémité, les Juifs d'Alexandrie se tournèrent vers l'empereur, pour revendiquer auprès de lui leur droit de cité: ils lui envoyèrent cinq députés, et à leur tête

(1) Contre Apion, I. II.' c. ii.

(2) Philon, De leg. ad Caium, p. 565.

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Philon(l). Mais que pouvait-on attendre d'un fou furieux tel que Galigula? Le maître du monde congédia les ambassadeurs, après avoir insulté à leur infortune, et une sorte de légalité couvrit l'oppression. En rappelant ces faits, Eusèbe n'y voyait pas sans motif le prélude des châtiments qui allaient fondre de toutes paris sur la nation déicide (2). Tels sont, Messieurs, les événements qui venaient de s'accomplir dans la capitale de l'Egypte, quand l'évangéliste saint Marc y jeta les fondements d'une Église destinée à répandre un si vif éclat. Encore toute meurtrie des coups que lui avait portés le fanatisme païen, la colonie juive d'Alexandrie s'était repliée sur elle-même, moins confiante dans ses forces que par le passé. Disons-le de suite, parmi ces membres d'Israël, détachés du corps de la nation, le mouvement scientifique avait égalé depuis trois siècles l'activité commerciale ; or ce travail des intelligences allait offrir de grandes ressources à la prédication évangélique. Soit que le contact des peuples étrangers eût diminué chez eux la force du préjugé national, soit que leur esprit se fût développé davantage par l'étude de la philosophie grecque, les Juifs de l'Egypte étaient moins esclaves de la lettre des Écritures que ceux de la Palestine : en général, ils interprétaient la loi dans un sens plus large et plus élevé ; le rabbinisme pharisaïque, si puissant dans la mère patrie, ne les dominait pas avec la même autorité. La traduction des livres saints €n grec, ou la version des septante, sufïità elle seule pour témoigner d'un zèle moins timide et moins exclusif; car la plupart des critiques modernes s'accordent à rejeter comme une fable la narration d'Aristée, d'après laquelle cette version célèbre serait due à soixante-douze vieillards envoyés <le Jérusalem à Alexandrie par le grand-prêtre Éléazar, sur la demande de Ptolémée Philadelphe. S'il est des Pères de

(1) Ibid., p. 600. Josèphe ne compte que trois députés (Antiq.,1. XVIU, c. ix) ; mais il est évident que Philon devait être mieux renseigné sur des événements auxquels il avait pris part.

(2) Eusèbe, H. D., n, 5.

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l'Église qui ont adopté ce sentiment, leur erreur s'explique par une confiance imméritée dans l'ouvrage apocryphe d'Aristée. La version des septante ne peut être que l'œuvre des Juifs de l'Egypte. L'éloignement qu'éprouvaient les habitants de la Palestine pour la langue grecque au iir siècle avant Jésus-Christ, les caractères particuliers au dialecte alexandrin qu'on remarque dans l'idiome des septante, de nombreuses fautes qui trahissent chez les traducteurs une connaissance imparfaite de l'hébreu, tout nous reporte vers les Juifs hellénistes comme étant les véritables auteurs de la version dont je parle (i). Mais ce qui honore encore davantage la colonie juive de l'Egypte, c'est que l'auteur inspiré du livre de la Sagesse a écrit au milieu d'elle, ainsi que l'interprète grec de l'Ecclésiastique. Si Ton ajoute les travaux de l'école juive d'Alexandrie, depuis Aristobule jusqu'à Philon, il est permis de conclure que, dans la dernière phase de sa vie nationale, le peuple hébreu n'avait déployé nulle part ailleurs une plus grande activité d'esprit.

Sans doute, Messieurs, comme nous avons eu occasion de le montrer àpropos de Philon, plus d'une tendance fâcheuse s'était produite à la longue parmi les Juifs de l'Egypte (2j.lls portaient dans l'interprétation de l'Écriture des idées moins étroites que leurs frères de la Palestine, cela est vrai ; mais leur désir de se rapprocher des Grecs les conduisait quelquefois à des concessions funestes. Ce que plusieurs d'entre eux cherchaient sous la lettre de l'Ancien Testament, c'était moins le règne futur du Messie que des théories empruntées à Pythagore ou à Platon. Ici, le christianisme rencontrait de grands obstacles: il s'agissait de donner un autre cours à l'interprétation allégorique des Juifs alexandrins, en la retirant de la voie où elle s'était égarée. Toujours est-il que l'ardeur avec laquelle ils étudiaient les livres saints prédis-

(1) Voyez Scaliger, Animadv. ad Eusebii chronic. ; — E.oà\, cuntra IJist. Aristœi; — Van-Dale, Bisserl. super Aristœum ; — Sturz, de dialect. Maced. et Alex., l IX, p. 50-65.

(2) Voyez les Pères apostoliques et leur époque, leçon VV

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posait leur esprit à comprendre la prédication de la foi. Leur méthode, qui consistait à s'élever du sens littéral de l'Écriture au sens spirituel, était éminemment propre à les amener sur le chemin de la vérité. Saint Luc nomme Apollon, juif d'Alexandrie, « un homme puissant dans les Écritures (1) )) : le mot est caractéristique pour dépeindre la direction d'idées qui prévalait parmi les compatriotes de Philon. Aussi ne suis-je pas étonné des progrès rapides que fit l'Évangile dans la capitale de l'Egypte; car il n'est pas douteux que l'Église d'Alexandrie n'ait dû à la colonie juive son premier noyau de tidèles : l'inilueace de l'école de Philon sur le Didascalée suffirait déjà pour le prouver. « Une multitude d'hommes et de femmes, dit Eusèbe, embrassèrent la foi chrétienne à la suite des prédications de Marc : ils adoptèrent dès le principe un régime si austère et si philosophique, que Philon jugea digne de décrire leurs occupations, leurs assemblées, leurs repas et leur genre de vie tout entier (2;. » Sans vouloir contester les résultats merveilleux de l'activité apostolique de saint Marc, je crois pourtant que l'historien du iv° siècle et saint Jérôme, après lui, ont été induits en erreur par la ressemblance des thérapeutes juifs avec les ascètes chrétiens. Permettez-moi d'insister quelque peu sur un détail qui touche de si près aux origines de l'Église d'Alexandrie. Dans son traité de la Vie contemplative, Philon fait le plus grand éloge des communautés religieuses d'hommes et de femmes qui vivaient non loin d'Alexandrie, sur les bords du lac Maréotis, et qu'on appelait thérapeutes ou les vrais serviteurs de Dieu. Après avoir dit que ces généreux ascètes abandonnent leurs biens à leurs familles pour se retirer dans la solitude, le philosophe retrace ainsi leur manière de vivre :

« Leurs habitations sont très simples, et n'offrent qu'un abri strictement nécessaire contre la chaleur du soleil et les rigueurs du froid. Elles ne sont pas contiguës comme dans

(1) Actes des apôtres, xviii, 24. *

(2) Eusèbe, H. E., ii, 16.

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les villes, parce qu'un voisinage trop rapproché est incommode pour ceux qui aiment la solitude; ni très éloignées l'une de l'autre, pour permettre aux ascètes de se réunir et de se défendre contre les incursions des voleurs. Dans chaque maison il existe un lieu saint, appelé le Semneion ou le Monastère. C'est dans cet endroit solitaire que les thérapeutes s'appliquent aux exercices de la vie contemplative ; ils n'y introduisent ni nourriture, ni boisson, ni rien de ce qui sert aux usages du corps ; on n'y trouve que la loi, les divins oracles des prophètes, quelques hymnes, et d'autres choses semblables qui nourrissent la science et la piété. De cette manière, ils conservent toujours le souvenir de Dieu, et jusque dans leur sommeil rien ne les suit sinon l'image des vertus et des puissances divines. Ils ont coutume de prier deux fois le jour, matin et soir: au lever du soleil, ils demandent le jour véritable, celui que la lumière céleste fera luire dans leur intelligence ; au soleil couchant, ils prient de nouveau, afin que leur âme, affranchie du joug des sens et des choses sensibles, se renferme dans cette partie d'ellemême qui est comme le lieu de son conseil, pour y surprendre les traces de la vérité. Tout l'intervalle qui sépare le matin du soir, ils le consacrent à la méditation. Les saintes lettres à la main, ils cultivent la philosophie des ancêtres, en scrutant les allégories ; car pour eux la lettre est le symbole des vérités cachées sous le voile delà métaphore. Ils possèdent en outre dans les commentaires des anciens autant de modèles qui leur servent de guide : ces hommes, auxquels la secte est redevable de son origine, ont en effet laissé beaucoup d'exemples de la méthode allégorique. Les thérapeutes ne se livrent pas uniquement à la contemplation, mais ils composent eux-mêmes des cantiques et des hymnes d'un mètre et d'une mélodie variés: le rythme en est toujours grave. Pendant six jours chacun s'applique à la philosophie dans son monastère ; mais le septième, tous se réunissent en assemblée générale, et prennent place suivant leur âge en gardant un extérieur convenable, la main droite

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entre la poitrine et la barbe, la main gauche baissée sur le côté. Alors le plus âgé, celui qui est versé davantage dans la doctrine, s'avance, et, réglant sa voix ainsi que son geste, il parle avec beaucoup de science et de sagesse (1)... »

Le philosophe juif énumère ensuite les exercices de mortification que s'imposentles tliérapeutes, et s'étend longuement sur leurs abstinences. Il les montre jeûnant tous les jours jusqu'au coucher du soleil, et ne prenant que du pain et de l'eau pour soutenir leur corps. Jl décrit en particulier le banquet annuel de la Pentecôte, dont la nuit même se passe en colloques spirituels et en chants sacrés. On ne saurait le nier, Messieurs, ce tableau de la vie cénobitique dans la iMaréotide, contient plus d'un trait qui rappelle les monastères de l'Egypte, tels que nous les trouvons établis au iv° siècle ; et je comprends qu'Eusèbe, trompé par les apparences, ait pu prendre les thérapeutes de Philon pour des néophytes convertis par saint Marc. Mais il suffit d'examiner avec attention le traité de la Vie contemplative, pour voir qu'il y est question d'ascètes juifs et non de moines chrétiens. D'abord, il ne faut nullement s'étonner que la loi divine du Sinaï ait pu produire parmi les Juifs de pareils résultats : une ébauche de l'état monastique chez le peuple de Dieu n'a rien de plus surprenant que tant d'au Ires institutions dont nous trouvons le germe dans l'Ancien Testament. Le régime des nazaréens et les austérités des prophètes d'Israël offrent beaucoup d'analogie avec le genre de vie des Antoine et des Pacômo. Jérémie rapporte que toute la famille des Réchabites avait renoncé à ses possessions pour vivre sous des tentes dans les pratiques de la pénitence, à peu près comme les cénobites dont parle Philon (2). On conçoit donc sans peine que le mysticisme religieux, chez les Juifs, ait pu prendre corps dans des communautés telles que les esséniens de la Palestine et les thérapeutes de l'Egypte: le malheur des temps

(i) FhWon, De vita contemplât iv a, édit. Mangey, p. 475, 476. (2) Jérémie, xxxv.

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et la réaction contre le désordre des mœurs avaient dû détacher beaucoup d'âmes de la société extérieure et développer en elles le goût pour la vie contemplative. Mais ce qui m'empêche d'adopter le sentiment d'Eusèbe et de saint Jérôme, c'est toute une série de détails que renferme la description de Philon. L'écrivain juif dit en propres termes que les thérapeutes suivaient les institutions du prophète Moïse. Il mentionne les commentaires des ancêtres, qu'on lisait dans les monastères de la Maréotide : sous ce nom on ne peut entendre que des œuvres d'auteurs juifs ; car, du temps de Philon, les écrits des apôtres ou n'avaient point paru, ou étaient de date récente. Les thérapeutes, dit-il, usaient d'un pain assaisonné de sel, en souvenir des pains de proposition qu'on offrait dans le temple de Jérusalem : ce qui exclut toute trace de christianisme. Enfin, dans leurs assemblées, des chœurs d'hommes et de femmes exécutaient des danses religieuses, coutume toute juive que repoussait l'esprit sévère des premiers chrétiens (1). Il me paraît donc certain que les cénobites dont le philosophe alexandrin a dépeint le genre de vie appartenaient à la religion juive. Ajoutons une dernière réflexion. Tout porte à croire que le traité de la Vie contemplative et la plupart des ouvrages de Philon ont été composés avant l'arrivée de saint Marc dans la capitale de l'Egypte: car, plusieurs années auparavant, les Juifs d'Alexandrie avaient envoyé leur célèbre compatriote en députation vers Galigula ; or, à cette époque-là déjà, Philon était fort avancé en âge, comme il nous l'apprend lui-même (2). Ce sont précisément ses écrits qui l'avaient rendu célèbre, et désigné au choix de ses coreligionnaires ; et s'il en est un qui porte des traces de jeunesse, comme Ta fort bien observé l'éditeur de ses œuvres, c'est le traité de la Vie contemplative (3). Il faudrait donc supposer, d'une part.

(1} Philon. De viia cont., p, 475, -ISI, 484, 435.

(2) De leg. ad Caium, p. 545, 572.

(3) Philon, édit. Mangey, Préface, p. 3.

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que Philon eût écrit cet opuscule à. l'âge de quatre-vingt-dix ans, et de l'autre, que des monastères chrétiens se lussent établis en Egypte immédiatement après la première prédication de l'Évangile : double invraisemblance sur laquelle il est superflu d'insister.

iMais, Messieurs, s'il m'est impossible de voir des chrétiens dans les thérapeutes de Philon, je me hâte d'ajouter que l'Évangile devait trouver un accès facile auprès d'une classe d'hommes animés de pareilles dispositions. C'est là probablement ce qui 8ura induit en erreur Eusèbe et saint Jérôme : sachant par les témoignages de l'antiquité que la foi chrétienne avait fait de grands progrès parmi les ascètes juifs de l'Egypte, ils en auront conclu que le tableau de Philon s'appliquait aux néophytes convertis par saint Marc. Cette propagation rapide du christianisme au sein de la colonie juive d'Alexandrie me paraît un fait incontestable. Dans le vrai gnostique, dont Clément tracera le portrait, nous retrouverons le thérapeute de Philon, mais avec la supériorité de l'Évangile sur la loi mosaïque. Quant à l'interprétation allégorique des Écritures, qui avait cours parmi les solitaires de la Maréotide, elle reparaîtra dans la méthode des Alexandrins, avec un autre esprit et sous des formes différentes. Mais ce sont là des rapports que l'étude des écrits de Clément et d'Origène nous permettra seule d'établir en pleine connaissance de cause.

Je vous ai retenus un peu longtemps sur les origines de l'Église d'Alexandrie, parce qu'elles se rattachent à la naissance de l'école catéchétique dont cette ville a été le berceau. Ici, Messieurs, une première question se présente à nous : le fondateur de l'Église d'Alexandrie est-il en même temps celui de l'école établie dans la capitale de l'Egypte? Eusèbe et saint Jérôme semblent l'insinuer. « D'après une ancienne coutume, dit l'évêque de Césarée, il y avait chez les Alexandrins une école des saintes lettres (un didascalée), qui s'est prolongée jusqu'à nous, et qui est composée d'hommes remarquables par leur application aux choses

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divines ;i). » Saint Jérôme est plus explicite : il parle à son tour de « cette antique coutume en vigueur à Alexandrie, où, depuis Marc l'évangéliste, il y a toujours eu des docteurs ecclésiastiques (2). » Mais, pour ne pas trop étendre le sens de ces paroles, je crois qu'il importe de faire une distinction. S'il s'agit d'une école où l'on enseignait aux catéchumènes les premiers éléments de la foi, nous n'avons aucune raison pour ne pas attribuer à saint Marc l'idée d'une institution de <îe genre. Partout où le christianisme s'était établi, l'évêque et les prêtres réunissaient ceux qui devaient recevoir le baptême pour les instruire dans la religion. Mais si l'on entend par le Didascalée cette école où l'on viendra se livrer à une étude approfondie des saintes lettres, sous la direction de maîtres qui appliqueront l'esprit philosophique aux vérités révélées, ce serait se tromper d'époque que d'en placer la création au milieu du premier siècle. Les apôtres fondaient des églises, mais n'ouvraient pas d'écoles de théologie : il fallait implanter la foi dans les âmes avant de donner libre cours aux spéculations de la science. Il est vrai que le mouvement d'idées d'où sortira l'école d'Alexandrie ne pouvait guère tarder à se produire : la conversion de philosophes tels que Justins et Athénagore, leur entrée dans l'Église, les besoins de l'apologétique, le combat contre les hérésies, voilà autant de causes qui devaient imprimer une direction plus scientifique aux écoles de catéchumènes; mais leur assigner un tel caractère du temps des apôtres, serait aussi peu raisonnable que de faire remonter à cet âge les Stromates de Clément ou le Periarchon d'Origène.

Je ne sais. Messieurs, si j'exprime bien ma pensée. J'admets sans peine que l'origine du Didascalée se confond avec celle de l'Église d'Alexandrie, ou, en d'autres termes, que l'évangéliste saint Marc a été le fondateur de l'un et de l'autre; mais, pour ne pas intervertir l'ordre des dates, il faut reconnaître que cette célèbre institution a traversé deux

(1) Eusèbe, H. E.,1. V, ex.

(2) Catalog. script, eccles, c. xxxvi.

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phases bien distinctes. Dans la première, c'était une école élémentaire, un Païdeiilerion, comme l'appelle Pliotius (i), où Ton initiait les catéchumènes à Ja connaissance de la religion; dans la seconde, nous la voyons se transformer peu à peu et devenir, à l'instar des anciennes écoles philosophiques de la Grèce, un centre d'enseignement supérieur, où des maîtres habiles interprètent l'Ëcriture, exposent et éclaircissent les dogmes suivant une méthode particulière, en s'aidant de la philosophie et des sciences humaines Bref, l'école théologiqiie d'Alexandrie est venue se greffci sur l'école des catéchumènes, dont elle a conservé! e nom renouvelé la vie. De cette manière l'on s'explique très biiî;: que la liste des chefs du Didascalée ne s'ouvre qu avec la fin du deuxième siècle, quoique, sous sa forme primitive, cette institution eût pris racine plus de cent ans auparavant.

C'est ainsi, Messieurs, que les grandes choses dans le christianisme ont le plus souvent une faible origine. Quel contraste entre l'humble Didascalée et le fastueux établissement dont les Ptolémées avaient jadis doté leur capitale ! Il était là, au milieu du Brucheion, ce célèbre Musée d'Alexandrie, dont StraboQ a décrit les magnificences (2) : il était là, dans le quartier des palais, avec sa bibliothèque, ses galeries, ses portiques, ses grandes salles où des assemblées de savants conféraient à loisir sur la littérature et les arts. Des revenus considérables, affectés à l'entretien du Musée, permettaient à ses membres d'acquérir de la renommée sans péril ; et l'on peut croire qu'ils ne se contentaient pas de quatre oboles par jour, comme Origène. Quoi qu'il en soit, Alexandrie était fière d'une institution qui paraissait sans rivale : elle montrait avec orgueil aux étrangers ces palais élevés à la science, et auxquels Claude venait d'en ajouter un nouveau dans le but unique d'y faire lire ses œuvres, jugeant sans doute qu'il fallait toute une académie pour en découvrir les beautés. Pendant ce temps-là, presque

(1) Photius, Biblioth., Codex 119, p. 300.

(2) Slrabon, I. XVII.

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à la porte du Musée, dans ce même quartier du Bruclieion au fond duquel le peuple d'Alexandrie venait de refouler les Juifs, un petit nombre d'enfants groupés autour d'un maître écoutaient en silence la doctrine qui devait changer la face du monde. Si Ion avait dit à quelque scoliaste d'Homère ou à quelque lecteur officiel des œuvres de Claude que cette cliétive école allait devenir le foyer principal de la science en Orient, il se serait borné à répondre par un sourire de pitié. Et pourtant là était l'avenir. Malgré sa légion de grammairiens et d'érudits, le Musée d'Alexandrie n'avait rien fait pour le triomphe de la vérité sur la terre, tandis que le Didascalée de saint Marc prendra place à la tête de ces grandes écoles chrétiennes d'où les lumières de la vraie doctrine rayonneront sur les intelligences. Dieu avait frappé de stérilité les institutions du vieux monde, et c'est dans les rangs les plus obscurs du peuple, sous les apparences les moins brillantes, que se préparaient les éléments d'une vie nouvelle pour la société humaine.

J'ai dit que l'école des catéchumènes d'Alexandrie ne pouvait manquer de se transformer de bonne heure, pour revêtir un caractère plus scientifique. Il devait en être ainsi dans une ville où le christianisme se trouvait en présence des derniers débris de la littérature grecque. A la vérité, le fil de l'histoire nous échappe, quand nous voulons suivre les progrès du Didascalée depuis l'époque de saint Marc jusqu'à celle de Pantène et de Clément. Nous possédons bien la liste des dix premiers successeurs de l'évangéliste sur le siège d'Alexandrie : les voici dans l'ordre où ils se suivent : Anien, Abilius, Cerdon, Primus, Justus, Eumène, Marcien,Claudien, Agrippin et Julien ; mais, en l'absence de tout autre renseignement, il nous est impossible d'apprécier la direction qu'ils donnèrent à « l'école ecclésiastique », comme l'appellent saint Jérôme et Rufm(l). Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'existait pas dans l'empire une seule ville où les

{1} s. Jérôme, Catal. script, eccl., c. xxxviii; — Rufin. H. E., u. T.

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chrétiens fussent moins inquiétés qu'à Alexandrie. Le mélange de toutes les religions et de toutes les sectes dans ce rendez- vous du monde entier y avait introduit des habitudes de tolérance qu'on ne rencontrait pas ailleurs. Rien de plus curieux à cet égard qu'une lettre de l'empereur Adrien au consul Servien. Sous une forme ironique elle montre très bien comment à Alexandrie, philosophes grecs, prêtres égyptiens, mages de l'Orient, docteurs juifs ou chrétiens, tous vivaient côte à côte, sans qu'il en résultât trop de troubles. Évidemment, le César romain est fort peu au courant des doctrines qu'il rapproche : les idées les plus contraires se heurtent dans son esprit; mais sa lettre n'en est pas moins un document remarquable. « Ceux qui vénèrent Sérapis, écrit Adrien, sont chrétiens et ceux qui s'appellent évêques du Christ sont pleins de dévotion pour Sérapis. Là, on ne trouverait pas un chef de synagogue juive, un samaritain, un prêtre chrétien qui ne fût en même temps mathématicien, aruspice ou devin. Tel patriarche des juifs, quand il vient en Egypte, se voit obligé par les uns de vénérer Sérapis, et parles autres d'adorer le Christ. Tout ce monde-là n'a qu'un Dieu qui ne l'est pas. Chrétiens, Juifs, toutes les nations se rencontrent dans l'adoration de ce seul et même Dieu (Ij. »

Il est clair, je le répète, que les notions confuses d'Adrien sur le christianisme l'ont fait tomber ici dans d'étranges méprises; mais on voit cependant par ce singulier écrit que la tolérance des cultes se pratiquait alors dans la capitale de l'Egypte comme nulle part ailleurs, et que les chrétiens de cette ville s'appliquaient avec soin à l'étude des sciences profanes. Or cette activité intellectuelle, dont Alexandrie était devenue le théâtre, ne pouvait que favoriser le développement du Didascalée. C'est précisément à l'époque d'Adrien, pendantla première moitié du deuxième siècle, qu'on observe le réveil de l'esprit philosophique sur divers points

(1) Flavius Vopiscus, VitaSaturnini, c. viii.

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