ORIGINES DE L'ÉGLISE D'ALEXANDRIE
de l'empire romain. Las de s'épuiser dans les travaux stériles de philosophie et d'érudition, le génie grec s'était ranimé au contact des religions orientales. Toutes les anciennes écoles prétendaient revivre sous des formes rajeunies et appropriées aune situation nouvelle. On ne voyait partout que néo-stoïciens, néo-péripatéticiens, néo-pythagoriciens, néo-platoniciens. Nous avons montré, dans une autre occasion, comment Plutarque, Maxime de Tyr et Apulée préparaient cette restauration philosophique qui allaitaboutir à l'écolede Plotin(d). On ne cherchait plus la vérité dans un seul système, mais Ton s'efforçait de fondre ensemble des éléments empruntés à plusieurs; et les religions polythéistes elles-mêmes entraient pour leur part dans cet amalgame d'idées. Le rapprochement des peuples entre eux et leur rencontre au sein d'un même empire avait donné naissance à ce syncrétisme, qu'on peut envisager comme une contrefaçon de la véritable unité religieuse qui devait se réaliser par l'Évangile. Bref, pour trouver dans l'histoire de la philosophie ancienne un mouvement comparable à celui du deuxième et du troisième siècle, il faut remonter aux temps de Socrate et de Platon. Or, vous le concevez sans peine, il était impossible que l'enseignement des écoles chrétiennes ne se ressentît pas du travail qui s'opérait dans les esprits : la nécessité de faire face à cette nouvelle évolution de la science païenne indiquait le chemin qu'il fallait suivre pour en triompher. L'Église voyait chaque jour des philosophes convertis grossir les rangs de ses fidèles : ils y apportaient leurs habitudes, leur méthode, leur langage. Nul plus qu'eux n'était apte à comibattre des préjugés dont ils avaient éprouvé la force, ni à présenter la doctrine révélée sous une forme qui pût captiver l'esprit des païens. Lors donc que le Didascalée d'Alexandrie vit à sa tête des hommes de cette trempe, les causes que je viens d'indiquer durent accélérer sa marche dans les
(1) Les apologistes chrétiens au deuxième siècle^ Tatien, Alhénagore, etc., leçon XU%
LE DIDASCALÉE. ^^'^
voies de la science. C'est à partir de cette époque qu'il a marqué sa place dans :l'liistoire de l'éloquence chrétienne; et les premiers noms qu'il va nous présenter sont de ceux qui suffisent pour immortaliser une institution.
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TR0ISIÈ31E LEÇON
Premiers maî;res de l'école d'Alexandrie. — Liens qui rattachent Alhénagore à cette institution. — Saint Panlène. — Sa vie et son enseignement. — Organisation da Didascalée à l'époque où Clément succède à Pantène, son maître, dans la direction de l'école. — Classification des écrits de Clément d'Alexandrie. — Œuvres perdues. — Trilogie dans laquelle se résume l'activité théologique et littéraire de Clément. — Marche à suivre pour l'étude de ses ouvrages. — Raisons que donne Benoît XIV pour justifier l'omission du nom de Clément dans le martyrologe romain.
Messieurs,
Nous avons suivi le Didascalée d'Alexandrie depuis son origine jusqu'à l'époque où il s'est transformé en école tliéolosique. Pour trouver les motifs de ce changement, il suffisait d'étudier l'état des esprits vers le milieu du deuxième siècle. La renaissance des études philosophiques dans la capitale de l'Egypte; les goûts littéraires et les habitudes intellectuelles qu'apportaient dans TÉglise beaucoup de néophytes fraîchement sortis des anciennes écoles de la Grèce et de Rome; la lutte provoquée par les attaques du paganisme, d'un côté, par les fausses spéculations des gnostiqups; de l'autre, la nécessité d'armer les chrétiens pour ce double combat en leur donnant une connaissance plus approfondie de la religion, voilà autant de causes qui expliquent pourquoi l'école primitive des catéchumènes était devenue le centre d'un enseignement scientifique. C'est dans cette deuxième phase de son histoire que le Didascalée a pris une importance qui nous permet de le ranger parmi les
créations les plus iecondes des premiers siècles de l'Église. Lorsqu'une œuvre est moins le lait d'un homme que l'expression des idées ou des besoins d'une époque, il est souvent difficile d'y attacher le nom d'un fondateur. L'initiative d'un seul disparaît plus ou moins dans le concours de tous; et l'on a de la peine à découvrir au juste qui a posé le premier fondement d'un édifice auquel plusieurs ont mis la main. Je ne veux pas dire que les ouvrages de l'esprit humain naissent d'eux-mêmes: il faut toujours que l'impulsion parte d'un point déterminé ; mais il n'est pas rare que ce travail individuel s'efïace devant les résultats d'une commune activité. Que d'institutions dont l'origine se cache sous le voile de l'anonyme ! On les admire dans l'épanouissement de leur pleine maturité, et l'oubli se fait peu à peu autour de leur berceau. Nous ne devons donc pas être surpris de trouver quelques divergences dans les témoignages de l'antiquité chrétienne sur les premiers chefs du Didascalée. Si nous suivions les indications d'un écrivain de la fin du quatrième siècle, Philippe Sidétès, nous rencontrerions en tête de la liste des docteurs alexandrins un nom que nous connaissons déjà, celui d'Athénagore. Voici les paroles du disciple de Rhodon, le dernier des catéchistes successeurs d'Origène : « Athénagore est le premier qui ait dirigé l'école d'Alexandrie (1). » Mais, comme nous l'avons dit en traitant des œuvres du philosophe athénien, la narration de Philippe n'a aucun caractère de vraisemblance (2). Cet auteur est si mal informé sur les origines de l'école d'Alexandrie, -qu'il transforme Pantène en disciple de Clément, ce qui est tout juste le contrepied de la vérité. Il ne paraît pas mieux renseigné sur la vie d'Athénagore, puisqu'il confond les noms des empereurs auxquels l'apologiste avait adressé sa requête. Du reste, Socrate et Photius s'accordent à dire que
(1) Fragment trouvé par Dodwell, el tiré de Vllistoire chrétienne de Philippe Sidétès en 24 livres.
(2) Voyez les apologistes chrétiens au deuxième siècle, Tatien, Athénagore, etc. Leçon VP.
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l'autorité de Philippe Sidétèsen matière historique est fort suspecte. S'il fallait néanmoins chercher dans son récit du vrai mêlé à du faux, on pourrait le trouver sans trop de peine. Le chroniqueur ajoute, en effet, qu'Athénagore a été le « chef d'une école de philosophie académique ou platonicienne. » Si ce détail est exact, et nous n'avons aucun motif de le contester, Philippe aura confondu cette école avec le Didascalée, attribuant à Athénagore deux charges au lieu d'une. En tout cas, l'on s'expliquerait difficilement qu'Eusèbe et saint Jérôme n'eussent mentionné ni les œuvres ni même le nom du philosophe athénien, s'il avait le premier dirigé une institution sur laquelle ces deux érudits nous ont transmis tant de détails. A moins de pouvoir alléguer un autre témoignage que celui d'un historien si peu sûr, il faut renoncer à vouloir rattacher le nom d' Athénagore aux origines de l'école d'Alexandrie.
Est-ce à dire^ Messieurs, qu'il n'existe pas quelques traits de ressemblance entre les Alexandrins et l'apologiste dont je viens de parler? Non certes. Déjà nous avons signalé dans saint Justin un devancier des Clément et des Origène ; à son nom il convient de joindre celui d' Athénagore. On ne saurait contester, en effet, que l'esprit philosophique des deux apologistes, leur méthode de démonstration et leur manière d'envisager certaines questions particulières ne se retrouvent dans l'enseignement du Didascalée. Ces antécédents historiques ne sont pas les seuls que l'analyse des doctrines nous fera découvrir. C'est ainsi que, pour l'interprétation allégorique des livres sacrés, TÉpître de saint Barnabe et les écrits de Philon nous apparaîtront comme deux sources où les Alexandrins ont puisé à pleines mains. Rien n'est plus intéressant à observer que ces influences ou ces analogies qui rattachent entre elles les productions de la science. Mais quoique Athénagore se rapproche beaucoup des chefs du Didascalée par le ton et la couleur générale de ses écrits, cette affinité, fût-elle plus grande encore, ne nous autoriserait pas à le ranger parmi eux. 11 faut nous tourner d'un
ET CLÉMENT d'ALEXANDRIE. 47
autre côlé pour trouver le maître auquel l'école d'Alexandrie a dû sa célébrité naissante : ce maître, c'est saint Pantcne. Commençons par donner quelques détails sur sa vie ; nous chercherons ensuite à caractériser son enseignement.
La première année du règne de Commode, dit Eusèbe, Julien avait succédé à Agrippin sur le siège épiscopal d'Alexandrie. Or, dans ce temps-là, continue l'évêque de Césarée, l'école catéchétique de cette ville était dirigée par Pantène, homme d'une grande érudition. Un passage de Clément semble indiquer que Pantène était originaire de la Sicile ; car, en parlant du dernier de ses m.aîtres, de celui qu'il avait trouvé en Egypte, l'auteur des Stromales l'appelle dans son langage poétique « l'abeille de la Sicile (1) » ; or, tout porte à croire, selon la remarque d'Eusèbe, que Clément veut désigner par là Pantène, dont il se dit le disciple dans ses Hypoiyposes (2). Ici encore nous devons abandonner l'opinion de Philippe Sidétès qui fait venir d'Athènes le futur chef du Didascalée. Je ne pense pas. Messieurs, que vous soyez surpris de voir un Sicilien enseigner à Alexandrie : nous l'avons dit plus d'une fois, la capitale de l'Egypte était alors le centre du mouvement scientifique; on s'y rendait de toutes les parties du monde. Encore moins faut-il s'étonner que Pantène ait appartenu à la secte des stoïciens avant sa conversion au christianisme. Depuis quelque temps déjà, l'Église recrutait ses plus vaillants défenseurs parmi les adeptes de la philosophie ancienne ; et la morale du Portique en particulier pouvait être envisagée à certains égards comme une préparation à l'Évangile. Pantène était du nombre de ces hommes qui, une fois affranchis de l'erreur, portent dans la défense et dans la propagation de la vérité la même ardeur qu'ils avaient mise à la chercher. Le néophyte devint apôtre, et son zèle, soutenu par une conviction profonde, l'entraîna jusqu'aux confins de llnde.
(1) Stromates, 1. I, c. i.
(2) Eusèbe, H. E., v, 10 et M.
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dans ces contrées de l'extrême Orient où saint Barthélémy avait répandu naguère la semence de la foi. Xous ne connaissons qu'un détail touchant cette prédication lointaine ; mais il a son importance. D'après une tradition recueillie par Eusèbe et par saint Jérôme, Pantène trouva dans l'Inde, c'est-à-dire dans l'Arabie orientale selon toute apparence, un Évangile de saint Mathieu écrit en hébreu, que saint Barthélémy, l'un des douze apôtres, y avait porté, et qui était resté entre les mains des chrétiens de ce pays (1). Si cette narration était infidèle, on ne concevrait pas ce qui aurait pu donner lieu à un pareil conte ; il me paraîtrait donc peu raisonnable de la révoquer en doute. Or, la première conséquence à tirer de ce fait, c'est que l'authenticité de l'Évangile selon sauit Mathieu y trouve une confirmation non équivoque. Il en résulte de plus que si cet Évangile n'a pas été composé primitivement en hébreu, on n'avait point dû tarder à le traduire dans cette langue. Ce sont là des données précieuses pour l'histoire de l'exégèse biblique. Au retour de sa mission dans l'Arabie orientale, nous trouvons Pantène à la tête du Didascalée d'Alexandrie ; car c'est par ce nouveau genre de travaux, dit Eusèbe, qu'il termina sa carrière, « exposant les trésors des dogmes divins tant de vive voix que par écrit (2). »
Il est à regretter qu'aucun ouvrage de Pantène ne soit
(1) Ibid. — Saint Jérôme, Catal. script eccL, c. xxxvi. Cet écrivain ajoute que Pantène rapporta en Egypte Texemplaire hébreu de l'Évangile selon saint Mathieu. Rufin mentionne également ce détail dans sa traduction de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe.
(2) H E., V, 10 ; tïÀcjtôjv r;ri:-xi. Saint Jérôme raconte que i'évêque Démétrius envoya Pantène dans les Indes, snr la demande des habitants de ce pays (Ep. lxxxui, ad Magnum). Ce récit contient une erreur de chronologie manifeste. Démétrius ne succéda qu'en 190 à Julien sur le siège d'Alexandrie; or, à cette époque-là, Pantène enseignait au Didascalée depuis près de dix ans; et le témoignage d'Eusèbe ne permet pas de douter que le célèbre catéchiste n'ait passé ses dernières années dans l'accomplissement de cette charge. Dodwell a cru pouvoir tout concilier en supposant que Pantène dirigea l'école d'Alexandrie avant et après sa mission dans les Indes ; mais cette conjecture n'a pour elle ni la vraisemblance du fait ni Tautorité de l'histoire.
parvenu jusqu'à nous; caria perte de ces productions ne nous permet plus guère d'apprécier son enseignement. Toutefois, il nous reste quelques vestiges à l'aide desquels il devient possible de retrouver la voie que suivait le premier chef du Didascalée. Après avoir vanté l'érudition biblique de Pantène, saint Jérôme ajoute que le maître de Clément avait composé un grand nombre de commentaires sur les divines Écritures (1). Nul doute, en elîet, que l'explication des livres saints n'ait formé la base de l'enseignement tliéologique dans l'école d'Alexandrie. Voilà pourquoi les anciens appelaient cette institution « le Didascalée des saintes lettres ». On y discutait tout d'abord l'origine des écrits de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ainsi, par exemple, l'Épître aux Hébreux y avait fourni matière à des recherches sérieuses. Nous voyons par un passage de Clément que Pantène s'était demandé pourquoi cette lettre ne portait pas en tête comme les autres le nom de saint Paul ; et « le saint prêtre » en donnait cette raison : « Apôtre du Dieu tout puissant, le Seigneur avait été envoyé aux Hébreux ; de là vient que Paul ne voulut point par modestie s'intituler leur apôtre, comme ayant sa mission à remplir auprès des Gentils. En cela il agit par respect pour le Seigneur, montrant de plus qu'il n'écrivait aux Hébreux que par surcroît, lui le héraut et l'apôtre des nations (2j. » Cette remarque, pleine de délicatesse, a été reproduite par saint Jérôme dans son commentaire sur l'Épître aux Hébreux. Quant au mode d'interprétation suivi à l'égard des livres saints, il n'est pas étonnant que Pantène ait donné une grande place à l'allégorie, comme toute l'école d'Alexandrie. Anastase le sinaïte le range parmi les exégètes qui ont appliqué au Christ et à l'Église les premiers chapitres de la Genèse, en particulier la description du paradis terrestre (3).
(1) Saint Jérôme, Cat. script. eccL, xxxv;,
(2) Clément cité par Eusèbe, H. E., v , n. Tous les crudits s'accordent à voir Pantène dans le « saint prêtre » don!, p..r:e Clément, son disciple.
(3) Anast. sin., 1. I, Co)Uemplat, in Hexconcrdu : — Ibid., 1. VU.
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Toutefois, l'allégorie ne lui faisait pas perdre de vue le sens littéral : on peut en juger par une excellente règle qu'il traçait au sujet des livres prophétiques : « Les paroles des prophètes, disait-il, doivent s'entendre le plus souvent d'un temps indéterminé : le présent y est pris tour à tour pour le passé et pour le futur (1). » Ces courts fragments nous autorisent à croire que Pantène portait dans l'exégèse biblique un esprit large et pénétrant.
Mais, Messieurs, s'il est vrai de dire que les catéchèses du Bidascalée avaient pour principal objet l'explication littérale et allégorique des livres saints, les sciences profanes n'y entraient pas moins pour leur juste part. C'est précisément l'alliance des lettres humaines avec la théologie qui donne à l'école d'Alexandrie son véritable caractère. Saint Jérôme nous apprend que Pantène n'était pas moins versé dans la littérature du siècle que dans la connaissance des choses divines. Et quand Origène voudra se justifier de son ardeur à s'instruire dans la disciplinedes Grecs, il invoqueral'exemple de Pantène qui, par des études de ce genre, avait pu se rendre utile à tant d'âmes (2). Il est évident que la philosophie devait occuper le premier rang parmi ces sciences auxiliaires de la théologie : le stoïcien converti à l'Évangile ne pouvait manquer de mettre au service de la foi les lumières acquises dans les écoles de la sagesse humaine. Un exemple suffira pour montrer avec quelle sagacité Pantène scrutait les problèmes les plus difficiles de l'ontologie. En voulant déterminer de quelle manière Dieu connaît les créatures, il écartait avec soin de l'intelligence infinie toute représentation empruntée à l'ordre humain. Dieu, disait-il, qui est infiniment élevé audessus de toutes choses. Dieu ne tire pas des êtres créés la connaissance qu'il en a; mais il les voit dans l'acte même par lequel il les appelle à l'existence (3;. Cette échappée de vue sur le monde divin dénote un esprit spéculatif. Assurément,
(1) Eclogœ ex script, proph.^ édit. Migne, tome IX, p. 724.
(2) Lettre d'Origène citée par Eusèbe, H. E., vi, 19.
(3) Routh, Reliquiœ^ sacrœ, i, 340.
voilà des données fort incomplètes; et, comme nous le disions tout à l'heure, il serait dilTicile d'en faire la base d'un jugement bien motivé. Mais il nous reste un moyen de suppléer à cette insuffisance de documents. Car les hommes qui ont exercé autour d'eux une véritable influence se survivent ailleurs encore que dans leurs écrits. Pantène a eu la gloire de former un disciple plus grand que lui; et c'est dans les œuvres de ce disciple que nous pourrons retrouver jusqu'à un certain point l'esprit et la physionomie du maître.
Dans le temps où Pantène dirigeait le Didascalée, il vit arriver à lui un homme que l'amour de la vérité et la soif de la science avaient porté à parcourir le monde entier, afin de s'approprier toutes les connaissances que son époque pourrait lui fournir. C'est à Alexandrie que venait s'arrêter cet infatigable chercheur, qui méritera d'être appelé par saint Jérôme «lepluséruditdesécrivainsecclésiastiques(l).))
Mais laissons-lui le soin de nous apprendre quels furent ses maîtres. Voici ce qu'il écrira dans la préface du plus important de ses ouvrages :
c< Ce livre, dira-t-il, n'a pas été composé dans le but d'étaler une vaine science; c'est un trésor de souvenirs que j'amasse pour ma vieillesse, un remède contre l'oubli ; c'est la simple reproduction et le reflet des discours sortis de la bouche des saints personnages que j'ai été jugé digne d'entendre. L'un, l'Ionien, florissaitdans la Grèce, et l'autre dans la Grande-Grèce; le premier, originaire de la Cœlé-Syrie, le second, de l'Egypte. Deux autres vécurent en Orient : celui-ci était natif de l'Assyrie; celui-là. Hébreu de naissance, descendait d'une ancienne famille de la Palestine. Enfin je tombai sur un dernier, en réalité le dernier de tous par son mérite; alors je vins me reposer en Egypte comme le chasseur qui a découvert sa proie. Véritable abeille de Sicile, il recueillait le suc des fleurs qui émaillent le champ des prophètes et des apôtres; il insérait dans l'âme de ses auditeurs
(1) Vir meo judicio omnium eruditissimus (Ep. lxx. Ad Magnum.)
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le trésor de la science pur de tout alliage. Comme des fils qui recueillent l'héritage paternel (et il en est peu qui ressemblent à leurs pères), ces hommes conservaient avec soin la vraie tradition de l'enseignement sacré, telle qu'ils l'avaient reçue directement des saints apôtres Pierre et Jacques, Jean et Paul. Par un effet de la bonté divine, ils vécurent jusqu'à nos jours, pour pouvoir nous transmettre la doctrine des apôtres comme notre vrai patrimoine (1). »
L'homme qui écrivait ces lignes, Titus Flavius Clément, était né selon les uns à Athènes, selon les autres à Alexandrie; saint Épiphane, le seul auteur qui mentionne son lieu de naissance, laisse la question indécise (2). S'il était permis d'émettre une opinion en l'absence de tout autre témoignage historique, je me prononcerais plutôt pour Athènes ; car l'on ne s'expliquerait pas que le nom de cette ville eût pu être joint à celui de Clément, si Alexandrie avait été réellement la patrie du célèbre écrivain. En plaçant le premier de ses maîtres dans la Grèce, lui-même semble insinuer que ce pays fut le point de départ de son activité. Quant au surnom d'Alexandrin que la postérité lui a donné, il ne désigne pas nécessairement son lieu d'origine, et peut tout aussi bien indiquer la ville qui devint le théâtre de ses travaux et de son enseignement. D'ailleurs, la nécessité de le distinguer du pape saint Clément n'a pas dû peu contribuer à répandre cette qualification. Une chose reste certaine, c'est que le futur chef du Didascalée ne reçut pas le jour de parents chrétiens, Eusèbe ne nous permet aucun doute sur ce point. « Notre admirable Clément d'Alexandrie, dit l'auteur de la Préparation évangélique, nous a fait de ces superstitions un tableau frappant dans son Exhortation aux Grecs; il les connaissait à fond ces superstitions dont il avait été l'esclave; mais il ne tarda pas à en secouer le joug, aussitôt qu'il fut appelé à la liberté de Notre Sauveur par les enseignements de la doc-
(1) Slromates, 1. 1. c. i.
(2) Hœres., xxxii, 6.
trine évangélique (1). A quelle époque faut-il placer celte conversion? Clément avait-il appartenu, comme Pantène, à l'une des écoles qui dominaient le monde païen ? ou bien, malgré sa préférence platonicienne, obéissait-il dès lors à cette tendance éclectique de son esprit, qui lui faisait chercher dans les dilîérents systèmes ce que chacun renfermait de vrai ? Là-dessus nous en sommes réduits à des conjectures plus ou moins probables. Nous avons vu avec quelle ardeur Gléments'étaitlivrécàrétudedessciencesdivinesethumaines, parcourant successivement la Grèce, l'Italie, l'Orient, la Palestine et l'Egypte, pour recueillir la vérité de la bouche des maîtres les plus renommés. Arrivé à Alexandrie, il suivit les leçons de Pantène, au Didascalée, comme il nous l'apprend lui-môme dans ses Hjjpotyposes (2). C'est pendant ce tempslà que son mérite le fit admettre parmi les prêtres de l'Église d'Alexandrie (3) . Quand l'âge et les fatigues d'une longue carrière ne permirent plus à Pantène de porter à lui seul le poids de l'enseignement, le plus savant de ses disciples fut appelé à le seconder dans la direction de Pécole catéchétique, pour lui succéder un peu plus tard.
Lorsqu'on veut préciser l'époque à laquelle Clément commença d'enseigner, on éprouve quelque difficulté à concilier entre eux les récits d'Eusèbe et de saint Jérôme. Selon l'auteur du Cr//a/o^«e c/^^s écrivains ecclésiastiques, Pantène aurait enseigné jusque sous Caracalla, qui ne monta sur le trône impérial qu'en 211 après Jésus-Christ (4). D'autre part, l'évêque de Césarée affirme que, sous le règne de Septime Sévère, prédécesseur de Caracalla, Clément avait déjà succédé à Pantène dans la direction du Didascalée (5). Un passage du premier livre des Stromates me semble donner raison à Eusèbe. En établissant la chronologie des empereurs
(1) Prép. êvang., 1. II, c. II.
(2) Eusèbe, H. E., v. 11.
\3) Alexandrinae Ecclesise presbyter. (S. Jérôme, Ép- lxx, ad Magnum.)
(4) Catal. script. eccL, c. xxxviii.