‹ Clément d'AlexandrieChapitre 8 sur 44 · H. E., VI · texte numérisé non relu

H. E., VI

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romains, Cléments'arrêtaàlamortde Commode, ou à l'année 492, ce qui prouve, conclut Eusèbe, qu'il écrivait sous le règne de Sévère, successeur de ce prince ; or les Stromates sont un résumé de la doctrine de Clément, qui se préparait en les composant un recueil de souvenirs pour sa vieillesse et un remède contre l'oubli, suivant ses propres expressions. Il faut donc admettre avec Eusèbe que l'auteur des Stromates enseignait depuis plusieurs années, soit à côté de Panlène et sous sa direction, soit comme son successeur dans la charge de catéchiste. En plaçant les premiers débuts de Clément vers l'année 190, on ne risque guère de s'éloigner de la vérité. Ceci nous amène à décrire l'organisation intérieure de l'école d'Alexandrie.

J'ai dit. Messieurs, que le Didascalée avait subi une transformation vers la fin du n'^ siècle. De simple P aï d enter ion, il était devenu, par suite du mouvement et des besoins de l'époque, une c( école ecclésiastique, » comme l'appellent saint Jérôme et Rufm, une « école des saintes lettres ou des sciences sacrées, » où l'on ne se bornait plus à communiquer les premiers éléments de la foi (1). C'est ainsi que nos grandes universités du moyen âge sont sorties des écoles établies à l'ombre des cathédrales et des monastères. Non pas que l'instruction des catéchumènes se trouvât désormais exclue du Didascalée ainsi agrandi et développé; à côté de ceux qui désiraient approfondir la science de la religion, il y en avait qui ne demandaient qu'à être initiés aux doctrines chrétiennes. Cela est si vrai qu Origène éprouvera la nécessité de partager ses auditeurs en deux classes, laissant à son disciple Héraclas le soin d'instruire les commençants, pour se réserver à lui-même l'enseignement supérieur (2j. A coup sur, on ne se ferait pas une idée exacte de ces leçons, en y cherchant une distribution régulière de la science théologique dans ses différentes branches ; une pa-

(1) s. Jérôme, Catal., c. xxxviu ; — Rufin, H, E., n, 7; — Sozomène,. H. E., m, 15, S'.oaa/.aXsTov Tojv isccoy p.a8rjU.âT0Jv.

(2) Eusèbe, H. E., vi, 15.

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l'cille méthode ne pouvait s'y introduire qu'à la longue et après bien des essais. Nul doute cependant que les catéclièses ne portassent sur des matières très variées : il est facile de s'en convaincre par les écrits qui nous restent des successeurs de Pantène, et qu'on peut envisager à bon droit comme le résumé de leur enseignement oral. L'exégèse, le dogme, la morale, l'apologétique et la polémique prennent place tour à tour dans les livres des chefs du Didascalée ; dès lors rien n'est plus naturel que de vouloir y retrouver ce qu'ils y exposaient de vive voix. J'ai prononce le mot université, pour me servir d'une comparaison empruntée à un âge postérieur. Gardons-nous toutefois de forcer ce rapprochement, pour ne pas nous méprendre sur les véritables proportions de l'école d'Alexandrie. Ainsi, par exemple, ce serait fabriquer un roman que de l'installer dans l'un des palais du Brucheion. Les centuriateurs de Magdebourg ont eu, il est vrai, cette fantaisie, par suite de l'étrange confusion qu'il leur a plu de faire entre le Musée et le Didascalée : mais une pareille hypothèse ne mérite pas l'examen. Ce n'est pas pendant l'ère des persécutions que les empereurs romains auraient mis un édifice public à la disposition de l'Église ; pas plus après qu'avant Constantin les chrétiens n'ont enseigné au Musée, qui est toujours resté une institution païenne. (1) Nous lisons dans la vie d'Origène que les infidèles employaient la force armée pour assiéger la maison où il demeurait, à cause du grand nombre de ceux qui assistaient à ses leçons (2). Ces paroles indiquent bien un local spacieux, mais nullement un palais comme le Musée. La distinction des deux établissements devient encore plus manifeste, si l'on compare les

(1) Quand Caracalla dispersait les membres du Musée, le Didascalée, fondé depuis longtemps, continua de subsister (Dion Cassius. Ilist. rom., 1. LXXVII, c. vu). Un siècle après, Constantin rétablit le Musée; et Julien l'Apostaty envoya Zenon pour restaurer Tétude des lettres grecques. Toutes ces vicissitudes n'ont pas le moindre rapport avec les destinées de l'école catéchétique d'Alexandrie.

(2) Eusèbe, H. E., 1. VI, c. m.

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ressources matérielles de l'un et de l'autre. Pour ne pas être à la charge de ses disciples, Origène vendait ses livres, ce qui lui procurait un revenu de quatre oboles par jour (1). Ce fait semble prouver qu'avant lui Pantène et Clément avaient dû leurs moyens de subsistance à la générosité de ceux qui allaient s'instruire auprès d'eux. Il est probable que, plus tard, une rétribution prise sur le fonds commun des fidèles vint mettre fm à une situation trop précaire ; car en voulant introduire cet usage dans l'école de Rome, Gassiodore citait pour exemple celle d'Alexandrie (2). Assurément, ce sont là des questions bien minimes, etjemie ferais un reproche de m'y être arrêté, si les moindres détails n'avaient pas leur intérêt lorsqu'il s'agit d'une grande institution. Venons maintenant à la direction de l'école.

Et d'abord, que les évêques d'Alexandrie aient eu la direction suprême du Didascalée, c'est un fait que nous serions en droit de supposer, lors même qu'on n'en trouverait aucune mention dans l'histoire. Ils nommaient les maîtres et les révoquaient au besoin. Après avoir confié à Origène la charge de catéchiste, l'évêque Démétrius la lui enlève dans la suite ;3). C'est sous levêque Héraclas, dit saint Jérôme, que Denis encore simple prêtre exerçait le ministère des catéchèses (4). S'il fallait en croire un ancien auteur, le trop fameux Arius aurait été investi des mêmes fonctions par l'évêque Achillas : quelle que soit l'exactitude de ce renseignement, il n'en résulte pas moins que les droits des patriarches d'Alexandrie sur le Didascalée étaient reconnus sans difficultés (5). Didyme ne monte dans la chaire des Clément et des Origène qu'avec l'approbation de saint Athanase (6). Du reste, je le répète, les attributions du pouvoir épiscopal

(1) Eusèbe.

(2) Cassiodore, Prœf. Instit. divin.

(3) Eusèbe, H. E., 3, 8, 14, 19, 2Q ; — S. Jérôme, CataL, 5i ; — Ép. xxxviii ad Paulam.

(4) S. Jérôme, Calai., lxix.

(5) Patricius Ararsius cité dans Fabricius (biblioth. gr. ix, 195).

(6) Rufin, H. E., ii, 7. Athanasio episcopo adraodum probatus.

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suffisent pour montrer qu'il ne pouvait en être autrement. Cela posé, si l'on parcourt la liste des chefs du Didascalée, on voit clairement que les évoques d'Alexandrie avaient coutume de confier la succession du maître au plus renomme de ses disciples. De plus, il ressort des témoignages de l'antiquité que l'école théologique a toujours été dirigée par un seul catéchiste, jamais par plusieurs à la fois. Ce maître unique pouvait, il est vrai, s'adjoindre quelqu'un de ses disciples pour faciliter l'accomplissement de sa lâche. C'est ainsi que Clément enseignait à côté de Pantène, et qu'Héraclas soulageait Origène dans l'exercice d'un ministère trop pénible. Mais la direction de l'école n'appartenait qu'à un seul. En rapprochant les textes d'Eusèbe, de saint Jérôme, de Rufin, de Philippe Sidétès et de Photius, nous arrivons à déterminer la succession des catéchistes dans Tordre suivant : Pantène, Clément, Origène, Héraclas, Denis, Pierius, Theognostus, Pierre le martyr, Didyme et Rhodon. Je laisse de côté les noms d'Achillas, de Sérapion, d'Arius, de Macaire, parce qu'il est pour le moins fort douteux que ces hommes aient jamais figuré à la tête du Didascalée (1).

Telle était, Messieurs, autant que nous pouvons en juger par les renseignements de l'histoire, la constitution de l'école d'Alexandrie. Envisagés au point de vue des doctrines et de .l'éloquence, ces détails n'avaient pour nous qu'une importance secondaire ; mais encore fallait-il y donner quelque attention, avant de nous tourner vers l'objet spécial de nos études. Nous disions tout à l'heui'C que les ouvrages de Pantène ne sont point parvenus jusqu'à nous: fort heureusement il n'en est pas de même des principaux écrits de Clément. Sans doute, ici encore la littérature chrétienne a fait des pertes sensibles : il suffit pour s'en convaincre de lire dansEusèbe le catalogue des œuvres du célèbre Alexan-

(1) Guerike, Deschola quœ Alexandriœ floruit catech., Halle, 1824; — Michaelis, Exercitalio histor. de schol. Alex, origine, etc., Halle, 1739; — Dietelmair, programma de vet. in scholai. Al. doctorum série, Altorf,

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clrin(l). Nous n'avons plus l'opuscule sur la Pâque, où reprenant la thèse de saint Mélilon et de saint Irénée, Clément résumait la tradition pour trancher le débat liturgique qui s'était élevé au ii' siècle. Le temps n'a pas épargné davantage ses traités du Jeûne, de la Patience; son livre contre les Judaïsants, dédié à Alexandre, évêque de Jérusalem; sa dissertation sur la Médisance. A peine s'il nous reste quelques fragments des huit livres de ses H y pot y pose s ou Esquisses, ouvrage qui serait pour nous du plus grand prix, comme on le voit par le peu qu'Eusèbe en cite : car l'auteur y donnait de nombreux détails sur la composition des Évangiles, et parcourait l'une après l'autre toutes les Écritures de l'Ancien et du Nouveau Testament, y compris les livres deutéro-canoniques (2). Mais du moins possédons-nous encore, outre l'opuscule sur le salut des riches, VExhortation aux Grecs, le Pédagogue et les Stromates; or ces trois ouvrages suffisent pour placer Clément parmi les maîtres de la science et de la littérature chrétienne.

VExhortation aux Grecs, le Pédagogue et les Stromates forment une véritable trilogie, dont les divers éléments s'harmonisent dans l'unité d'un même plan. C'est une gradation d'idées où la science théologique se déroule suivant un procédé très libre en apparence, mais systématique au fond. Si Ion néglige les détails, pour s'en tenir à la vue d'ensemble, on reconnaît immédiatement la marque d'un esprit supérieur qui a plongé dans les profondeurs de la doctrine, et mesuré d'un coup d'œil les besoins de la situation. Il s'agit d'abord de retirer l'âme des égarements et des désordres de la vie païenne, pour la conduire jusqu'au seuil du christianisme : c'est l'objet de {'Exhortation aux Grecs. Période négative, pendant laquelle l'homme déchu se dépouille des erreurs de son passé, en attendant que la régénération chrétienne ait formé en lui des habitudes nou-

(l)Eusèbe, H. E., vi, 13.

(2; Eusèbe, H. E , vi, 14.

Yelles. Après avoir parcouru ce premier stade dans la carrière de la perfection morale, l'âme vient se placer sous la conduite du Verbe précepteur de l'humanité, en se soumettant aux règles de la discipline évangélique. Car ce qui distingue la méthode de Clément et de tous les Alexandrins après lui, c'est qu'ils voient dans la pratique de l'Évangile une préparation nécessaire à la science. Voilà ce qui donne à cette grande école un caractère profondément mystique : pour me servir des termes de l'ascétique chrétienne, elle fait précéder la voie illuminative de la voie purgative. Les trois livres du Pédagogue sont le code destiné à régler l'activité humaine pendant cette deuxième période du perfectionnement de l'âme. Mais là ne s'arrête pas la marche ascensionnelle de l'homme vers Dieu. Quand l'âme s'est dépouillée de ses vices sous l'action salutaire de la discipline évangélique et qu'elle a trouvé dans la foi le flambeau qui doit l'éclairer, elle peut s'élever plus haut encore sur l'échelle de la perfection. Car la science vient couronner la foi ; la charité complète la crainte et l'espérance. Or, c'est à la science de la foi, d'une part, et à la charité, de l'autre, que doit tendre le parfait chrétien ou le vrai gnostique. Par là, il réalise l'union avec Dieu, et cette union, terme de l'activité morale ici-bas, est le prélude de la vue et de la possession de Dieu dans le monde futur. Les Stromates répondent à cette période finale du développement de la vie chrétienne. Magnifique synthèse où le génie de Clément se révèle dans sa puissante originalité ! Je ne dirai pas que l'oeuvre ait réussi dans tous ses détails, nous en verrons plus tard les défauts; mais elle est conçue sur de larges bases et dénote à première vue l'esprit philosophique de l'école d'Alexandrie.

Cela posé, la marche de nos études est toute tracée : nous suivrons celle des écrits de Clément. Quand les matières se présentent dans un enchaînement logique, il ne serait guère raisonnable de vouloir en intervertir l'ordre. Toutefois, Messieurs, vous me permettrez une remarque préliminaire.

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Si l'idée mère de Clément se détache sans la moindre peine de l'ensemble de ses écrits, il n'est pas toujours facile d'en soumettre le développement à une analyse rigoureuse. Ce défaut de régularité tient à la nature même des ouvrages du célèbre catéchiste. 11 faut y voir moins le dessein arrêté de traiter un sujet suivant les principes de Tart, que l'intention de ramasser la substance d'un enseignement dans un cadre qui se resserre ou s'élargit à volonté. Les Stromates surtout nous rappelleront à certains égards les Pensées de Pascal. €e n'est pas que les matières s'y trouvent entassées pêlemêle, sans aucune espèce de lien ni réel ni apparent : au fond on découvre bien une certaine liaison entre les idées, mais les différentes parties de l'ouvrage sont loin de se succéder dans un ordre méthodique. Clément se répète avec une abondance toute orientale : il ne craindra pas d'interrompre brusquement le fil du discours pour se jeter dans des digressions qui font perdre de vue le sujet principal. Bref, il est rare de rencontrer un esprit plus systématique sous des formes moins régulières. C'est pourquoi tout en adoptant la marche que je viens d'indiquer, nous devrons quelquefois anticiper sur la suite, et chercher dans les Stromaies ce qui peut expliquer le Pédagogue ou VExJiortation aux Grecs. Sans vouloir prêter à un écrivain plus d'ordre qu'il n'en a cherché lui-même, il est pourtant essentiel de ramener à quelques chefs principaux les doctrines disséminées dans ses œuvres.

Un mot encore et je termine. Peut-être, Messieurs, quelques-uns d'entre vous auront-ils été surpris de ce que je n'ajoute pas au nom de Clément d'Alexandrie l'épithète de saint. J'emprunterai ma réponse au pape Benoît XIV qui a traité la question à fond dans ses lettres apostoliques à Jean V, roi de Portugal, touchant la nouvelle édition du martyrologe romain (1). Voici les raisons que le docte Pontife oppose à ceux qui blâmaient cette omission du nom de Clément dans

(1) 0£ui;re5 de Benoît XIV, t. VI, p. 119-12?.

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le catalogue des saints. Remarquez bien qu'il ne s'agit pas de savoir si les mérites de ce grand écrivain lui ont valu la béatitude céleste, ce dont pour ma part je ne doute nullement, mais si l'Église a eu des motifs suffisants pour ne pas lui décerner les honneurs d'un culte public. A cet effet, Benoît XIV allègue d'abord le silence des anciens auteurs sur la vie et les actions de Clément d'Alexandrie. Nous nesavons par eux ni de quelle manière il a vécu, ni comment il est mort. Eusèbe cite bien les paroles d'Alexandre, évêque de Jérusalem, qui l'appelle « le saint, le bienheureux prêtre Clément, un homme d'une vertu éprouvée (1); » mais dans l'Église primitive le titre de saint avait quelquefois un sens très large, jusqu'à désigner tout simplement la profession de la foi chrétienne. En tout cas cette qualification n'indique point par elle-même une sainteté éminente, des vertus pratiquées à un degré héroïque. J'avoue, Messieurs, que cet argument du grand canoniste, s'il était seul, ne me paraîtrait pas très concluant. Car, comme Benoît XIV ne manque pas de le rappeler, l'antiquité chrétienne a dépassé la mesure ordinaire de l'éloge pour Clément d'Alexandrie. Sans parler de saint Jérôme, de Théodoret, et de saint Jean Damascène qui l'appellent « un bienheureux prêtre, un saint homme, » on peut citer l'auteur du Clironicon jKiscliale et saint Maxime qui se servent tous deux de ces fortes expressions : « Le très saint prêtre de l'Église d'Alexandrie. « Pour saint Épiphane il est également «le bienheureux Clément, et saint Cyrille d'Alexandrie affirme « qu'il avait suivi en tout les saints apôtres (2) » Le silence des écrivains de l'antiquité ne suffirait donc pas pour expliquer l'omission du nom de Clément dans le martyrologe romain.

A cette première raison, Benoît XIV en ajoute une deuxième

(1) Eusèbe, H. E., vi, 11-14.

(2) S. Jérôme, Catal. script, eccles.; — Théodoret, Ilœret. fabul., I. I, ci; — S. Jean Damascène, Tract, de Duabus Christi volunt. ; — Chronic. Alex, p. 7; — S. Maxime, tome II, édit. Combefis, p. 144; — S. Epiphane, Ilœr., 1. XXVI, 1. (Voyez Walch, ffist. eccl. N. T., p. 669 et suivantes).

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qui a bien plus de force. Il n'y a pas de trace, dit-il, d'un culte de vénération rendu à Clément d'Alexandrie dans une église ou un diocèse quelconque avec Tassentiment formel ou tacite d'un évêque catholique. Il ne sert à rien d'objecter que la discipline de TÉglise n'avait pas encore introduit au IIP siècle les rites solennels qui depuis lors ont accompagné la canonisation des saints. Non, car à cette époque-là l'expression générale et spontanée du sentiment des fidèles prévenait le jugement de l'autorité : le culte d'un saint naissait pour ainsi dire de lui-même, sous l'impression que §es éminentes vertus avaient laissée dans la conscience de tous. Or, il n'y a jamais eu autour du nom de Clément un de ces mouvements de la piété populaire, qui, partant d'une admiration profonde pour la sainteté d'un personnage, en sont l'attestation la moins équivoque. De là vient qu'aucun martyrologe n'en fait mention avant celui d'Usuard qui écrivait au IX' siècle. Or, ce document isolé, quelque vénérable qu'il puisse être, ne suffit pas pour autoriser un culte qui n'a point de racines dans le passé. Cette argumentation de Benoît XIV, que je me borne à résumer, défie toute critique sérieuse.

Enfin le savant pape s^appuie sur une troisième considération pour justifier le silence du martyrologe romain. Il est certain que les œuvres de Clément ont donné lieu à des appréciations très diverses. Depuis Photius qui signalait dans les Hypotijposes un grand nombre d'erreurs jusqu'au père Pétau qui prétendait trouver dans les Stromates des traces d'arianisme, les arguments pour et contre se sont croisés au sujet du docteur alexandrin. Nous verrons plus tard à quoi se réduisent ces accusations pour la plupart imméritées. Mais enfin, dans cet état de choses, en présence d'attaques si nombreuses, on conçoit fort bien que l'Église se soit abstenue de conférer à l'auteur le titre de saint. Il ne faut sans doute pas attacher un sens trop absolu au décret du pape Gélase qui range les écrits de Clément parmi les apocryphes. Personne n'ignore que ce mot n'avait pas dans l'antiquité

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chrétienne la même signification qu'aujourd'liui. Si l'on en juge par une quantité d'autres écrits placés dans la même catégorie, la sentence du souverain Pontife se réduisait à déclarer qu'on ne devait pas lire les œuvresde Clément dans l'office public à côté des saintes Écritures, et que même dans la lecture privée il fallait user de quelque précaution. Toujours est-il que ce décret n'a pas peu contribué à mettre en suspicion les doctrines de l'auteur; et les bollandistes y voient avec raison une des causes qui ont empêché Clément d'être inscrit dans le catalogue des saints. En résumé, tout esprit impartial devra conclure avec Benoît XIV que l'Église romaine a fait preuve en cette occasion de sa prudence ordinaire. Elle ne nie d'aucune façon ni les vertus ni les mérites de Clément; mais, pour les raisons que je viens d'exposer, elle s'abstient de leur donner une consécration officielle. Nous imiterons cette sage réserve, en évitant d'usurper un droit qui n'appartient qu'à l'autorité suprême. Pour n'être pas entouré de cette auréole temporelle que le jugement de l'Église réserve à un certain nombre d'élus, le nom de Clément d'Alexandrie n'en reste pas moins l'un de ceux que tout chrétien doit prononcer avec respect, parce qu'il rappelle un beau talent ennobli par la vertu, et de grands services rendus à la cause de la vérité.

64 l'exhortation aux grecs.

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