LES SOURCES
lions. Il n'y cmi a guèr(^ qu'il n'ail prises à sou iiKillrc ()ii s'ôlonnc lie constater à quel point il est redevable au grand exégèlc juif. La surprise est d'autant plus grande ([u'il ne dit pas toujours qu'il copie Pliilon. Quel exemi)lc instructif des mœurs littéraires de répo(|ue! I)écidénu>nt les droits d'auteur étaient alors chose absolument inconnue. Les ouvrages de Philon ne lui ap[)arlenaienl plus; ils étaient devenus bien public.
Clément, il faut le dire, avait une sorte de goût inné pour l'allégorie, A cet égard, rien n'est plus curieux que son Y" Siromate. Ce livre a été écrit presque tout entier pour justifier l'allégorie. L'idée maîtresse en est que les plus hautes vérités n'ont jamais été exprimées que dans des symboles, et que, par leur nature même, elles ne pouvaient l'être autrement. Que l'on consulte les Egyptiens ou les sages de la Grèce, aussi bien que Moïse et les prophètes, tous ont fait usage du symbole. Voyez les préceptes de Pythagore. Pris dans un sens littéral, ils sont insignifiants ; interprétez-les selon les règles de l'allégorie et vous les verrez livrer en quelque sorte passage à de sublimes vérités. Ce sont des voiles cjuil faut savoir soulever. Ainsi les sages de toute la terre ont enveloppé la vérité de mystères. Cela était nécessaire. Elle eût été trop éblouissante pour le commun des hommes. D'ailleurs, convenait-il qu'elle se révélât sans qu'il en coûtât quelque peine pour la découvrir? Clément va plus loin, et à la fin de ce livre il en arrive à émettre l'idée ([u'il y a des choses (|u'il est impossible de connaître et même d'apercevoir, sinon à travers des symboles. Peut-on connaître Dieu? N'est-il pas inaccessible à l'homme? Sa substance n'estelle pas insaisissable? Y a-t-il un seul nom dont on le noninui cpii puisse véritablemeni s'ap|)li([ner ii lui, rexj)rimer dans son être iiielfable? Nous ne le connaissons (pie
par les eUels de sa puissance. Il ne nous est sensible qu'autant qu'il exerce son action. C'est dans ses actes (ju'on l'aperçoit. Dès lors, comment pourrait-on en parler sinon en images, en symboles? x\insi, au fond, l'allégorie repose sur une conception particulière des choses. Elle procède d'un point de vue philosophique. Il y a du platonisme dans la préférence que Clément marque pour cette méthode d'interprétation.
L'allégorie n'était pas sans péril. On pouvait aller très loin avec un procédé qui permettait d'attribuer aux auteurs sacrés des idées qu'ils n'avaient jamais eues. Clément le savait. Les gnostiques qu'il connaissait si bien lui avaient ouvert les yeux. Il voyait quelles témérités d'idées ils prétendaient justifier par l'interprétation allégorique des Ecritures. Que faire pour parer à ce danger? Renoncer à l'allégorie? Mais on ne connaissait pas alors d'autre méthode d'exégèse. Tertullien proposait un mojen sommaire. 11 veut, dans son De Praescriptione, qu'on refuse tout simplement aux hérétiques le droit d'interpréter les Ecritures! iVe sera valable que l'interprétation admise par l'Église. Un jour, on poussera l'idée de Tertullien jusquelà. Combien notre Clément est éloigné de cette intolérance! Il connaît aussi bien que l'Africain le péril de l'interprétation gnostique, et il le signale avec beaucoup plus de clairvoyance. Mais comment propose-t-il de le conjurer? C'est en donnant à l'exégète chrétien un critère qui lui permette de distinguer les bonnes des mauvaises interprétations, celles qui sont nuisibles de celles qui édifient. Pour se préserver de l'erreur, il lui suffira de demeurer fidèle à la tradition de l'Eglise. Gardons-nous de prendre ces mots dans le sens qu'ils auront un jour, qu'ils ont encore. La suite du discours montre clairement que Clément entend simplement par là la foi chrétienne dont la
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vivaulr hansinissioii se faisait depuis plusieurs générations, (i L'orii^ine de notre enseignement, c'est le Seigneur, » dil-il. u Ensuite parles prophètes, par TEvangile, par les bienheureux apôtres, il demeure notre pédagogue. » Ce qu'il discerne dans rÉcriture, c'est donc la voix du Seigneur. Voilà, dit-il, « la vraie démonstration » de la vérité des Livres Saints \ Qu'est-ce à dire si ce n'est que Clément se fie au sens chrétien pour écarter les interprétations vraiment périlleuses pour la foi? Plus on aura l'âme chrétienne et moins on donnera dans les extravagances gnostiques. Ainsi tandis que TertuUien ne sait protéger les chrétiens qu'en leur interdisant de discuter même un texte avec les hérétiques et en privant ceux-ci de tout droit d'interpréter l'Écriture, Clément arme le fidèle en quelque sorte intérieurement; il se fie à sa foi pour le préserver, et il lui laisse sa liberté.
Les allégories de Philon, de Clément, d'Origène nous font sourire ; elles ne nous paraissent guère plus raisonnables que celles des stoïciens dont Cicéron nous a donné quelques échantillons si curieux dans son De Natiira Deorinn. Et cependant, il faut le reconnaître, cette méthode se justifie par les services qu'elle a rendus. Qu'aurait fait Clément sans l'allégorie? Il lui aurait été tout simplement impossible de se faire accepter des fidèles. On accordera que ses idées principales, conception de Dieu, christologie, idéal de sainteté, refondues et remaniées par ses successeurs, ont singulièrement fécondé la pensée chrétienne. Efi'acez la théologie de Clément, et la foi des simpliciores restant à l'état embryonnaire, ne revêtant jamais des formules propres à en faire le Credo d'un monde nouveau, finissait par se stériliser. A aucun