‹ Clément d'AlexandrieChapitre 107 sur 149 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'Idée de Dieu.

L'objet de notre étude n'est pas de faire un exposé complet de la théologie de Clément. La seule question que nous ayons maintenant à examiner est de savoir si, en fait, notre auteur n'a pas accordé à la philosophie une part plus grande que ne le faisait prévoir sa théorie. Pour être fixé sur ce point, il n'est pas nécessaire de passer en revue toutes ses idées; il suffit de choisir les plus importantes et de les soumettre à une analyse rigoureuse. On verra alors ce qu'elles contiennent en réalité de christianisme d'une part et d'autre part de philosophie grecque . On se rendra compte en même temps de la nature de l'influence qu'a exercée sur la pensée de Clément chacun de ces deux éléments. Il sera aisé enfin de dégager de cette étude le caractère général de la théologie de notre auteur.

C'est par l'idée de Dieu que nous commencerons l'analyse de la pensée de Clément. C'est là que l'influence du platonisme sur notre auteur est le plus fortement accusée.

Notre catéchète, on s'en souvient, a la plus vive admiration pour Platon. Jamais il ne lui adresse la moindre critique. Il a beaucoup pratiqué ses ouvrages ; il les a lus et relus avec un évident enthousiasme ; à chaque instant, il lui revient des passages de son auteur préféré. De tous les philosophes, c'est celui qu'il cite le plus souvent. Il ne connaît pas saint Paul mieux qu'il ne connaît

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Platon. Son langage est plein de vocables tout platoniciens. Il y a dans les Stromates tel passage qu'on croirait tire dos Dialogues, n'était la grâce qui fait défaut. Aussi n'est-il j>as surprenant qu'on ait fait de Clément un platonicien. Car ce n'est pas seulement la terminologie platonicienne qu'on retrouve chez lui, ce sont aussi plusieurs des idées les plus caractéristiques du grand philosophe. C'est de celui-ci que vient un certain intellectualisme qui distingue la pensée religieuse de notre auteur. C'est la merveilleuse dialectique des Dialogues qui a évidemment inspiré à Clément cette confiance un peu naïve qu'il avait dans la démonstration rationnelle. C'est l'auteur de la République qui lui a inculqué l'idée de l'éducation morale. N'est-ce pas enfin de Platon qu'il tient certain préjugé contre le corps et la matière qu'on sent percer chez lui ? On le voit, Clément a le platonisme dans les veines. Au ir siècle, c'est moins le dialecticien que le théologien que l'on admire et que l'on étudie en Platon. Tout ce qu'il affirme touchant Dieu, la Providence, l'immortalité de l'àme, les peines et les récompenses de l'autre vie, prend un relief extraordinaire ; c'est la partie de son enseignement que l'on s'approprie. Le ii^ siècle est un siècle d'aspirations morales et religieuses. Partout, dans les classes populaires comme parmi les philosophes, elles se font sentir. Il y avait précisément dans le platonisme tout \\n côté, négligé, à peine compris par les siècles précédents, qui répondait aux préoccupations de ce temps et (jui devait assurer à F^laton un regain de prestige. Dans ce domaine, c'est-à-dire dans tout ce qui touche à la théologie, son influence n'a cessé de grandir. Tous l'ont subie, depuis les héritiers ofliciels de sa pensée, tels que Plutai'(|ue ou Albinus, jus(|u aux néo-pythagoriciens et à Phi- Ion d'Alexandrie.

De quelle façon le platonisme marque-t-il de son empreinte la théologie des philosophes du temps de Clément? C'est principalement en introduisant la conception de la transcendance dans Tidée de Dieu . Platon crée le monde des Idées; des abstractions deviennent plus réelles que l'univers concret et visible. La plus haute de ces Idées, celle du Bien s'identifie avec Dieu. Cette Idée suprême qui se confond avec Dieu, est le soleil qui éclaire tout le reste et vers lequel tendent les autres Idées aussi bien que Fintelligence de l'homme '. Désormais la conception de Dieu sera inséparable des Idées platoniciennes et participera à leurs caractères essentiels. En effet, du moment que Dieu s'identifie avec l'Idée du Bien ou, si l'on veut, s'en rapproche tellement qu'il est difficile de les distinguer. Dieu revêtira forcément ce qui constitue le caractère le plus saillant de cette Idée, comme de toutes les Idées platoniciennes, je veux dire Vabstraction. Par son réalisme appliqué aux Idées, Platon a donné en quelque sorte l'être à l'abstraction. C'est toujours l'abstraction, l'idée générale dépouillée de tout ce qui fait l'objet concret et palpable, mais c'est l'abstraction considérée comme la réalité par excellence. Voilà un premier trait qui s'attachera désormais à l'idée que se feront de Dieu, d'abord les philosophes, ensuite les théologiens. Sans doute Platon luimême s'exprime en maint endroit, comme si son Dieu était une personne, et il semble lui attribuer toutes les qualités d'une personne véritable. Il n'y a aucune raison de supposer qu'en parlant ainsi il s'accommode prudemment aux conceptions populaires. 11 est sincère et inconséquent. Quoi qu'il en soit, le Dieu qu'il proclame et dont

1. De Repiiblica,\l, §§ 508, 509. Voyez nolammenl Repiihl., VU, 517 b. Voir la discussion de Zeller sur l'identité de Dieu et de l'Idée du Bien chez Platon, Philosophie der Griechen, 2' partie, Jer vol., p. 591-602.

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la notion se transincllia aux siècles suivants sera toujours, eoiniiio les Idées, un Dien abstrait et transcendant.

l'ne autre consé(|uence qui découle de Fidentification de ridée du Bien et de Dieu, c'est que celui-ci devient impuissant à se communiquer. On sait que la grosse lacune du système de Platon est d'expliquer le passage du monde des Idées au monde visible *. II a beau dire que les Idées sont les causes des phénomènes, que les choses visibles participent à l'existence dans la mesure où elles participent aux Idées, on ne voit pas comment celles-ci peuvent agir sur le monde visible, comment par exemple l'Idée du Bien est la cause de l'existence du soleil et de l'univers concret. Les stoïciens, avec leur matérialisme, expliquaient bien plus facilement la transmission de la force divine à la matière et au monde visible. Au fond, les Idées platoniciennes, quoiqu'elles soient les modèles et les archétypes des choses, n'ont pas la vertu de se communiquer h celles-ci, ni de sortir de leur sublime abstraction. Identifiez maintenant Dieu avec les Idées, avec la plus haute de toutes, et, du coup, vous creuserez un abîme entre lui et le monde visible. Il est impuissant à agir sur les phénomènes matériels ; en fait, il est incommunicable.

Abstraction d'une part, impossibilité de se communiquer de l'autre, voilà ce qui constitue la transcendance du Dieu de Platon. Elle donne à l'idée que s'en fait le grand philosophe une empreinte indélébile autant qu'originale.

Le stoïcisme a réagi contre la transcendance platoni-

1. Voir l'^ouillcc, la Philosophie de Platon, tome III, p. 58-76, où l'autour s'efrorce de défendre Platon contre la critique que nous rappelons et que déjà Arislolc lui adressait.

cienne. Il faisait disparaître Dieu dans le sein de la nature. Néanmoins il n'a pas réussi à triompher du platonisme sur ce terrain. En effet, presque tous les philosophes du II* siècle enseignent une notion de Dieu essentiellement platonicienne. Il n'y a guère que les stoïciens eux-mêmes qui fassent exception. Ce n'est pas assez dire ; non seulement on adopte le Dieu de Platon, mais on en exagère encore la conception. La transcendance de Dieu devient quelque chose d'inconcevable. Les néo-pythagoriciens disaient que Dieu est la Cause de la Cause ; qu'il est élevé au-dessus de toute pensée ; qu'il n'est pas l'Intelligence, mais qu'il est au-dessus de l'Intelligence K Plutarque était plus modéré, mais son Dieu est aussi absolument transcendant. Philon pousse la conception platonicienne jusqu'à ses dernières limites. Son Dieu est supérieur à la vertu, à la science, au bien; la monade elle-même lui est inférieure ^.

Ces quelques indications suffisent pour marquer l'influence du platonisme dans le domaine de la théologie. La transcendance de l'idée pure correspondait aux aspirations les plus profondes de la pensée grecque. Clément qui est si Grec, Clément qui est un admirateur enthousiaste de Platon, Clément qui possède à fond les ouvrages du grand philosophe, comment aurait-il échappé au prestige de l'une des conceptions les plus saisissantes de l'auteur des Dialogues? Cela ne se concevrait pas.

Les textes de Clément qui trahissent dans l'idée de Dieu l'inspiration platonicienne abondent. Il suffira d'en choisir quelques-uns des plus frappants.

1. Zeiler, ouvrage cité, 3e partie, IP vol., p. 117; voir les textes cités par l'auteur.

2. Philon, De Miindi Opificio, ch. ii c : ô tùv oXwv voùç £(rciv sîXixpivÉaxaToç, y.psiTTwv xs ^ àpïTr) y.otl xpsÎTXwv t] £;:i'jTï{a7) xat xpsÎTTtov r^ auTO TàyaOov, etc.

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« Arriver jusqu'au Maître du Tout, dit-il, est une entre- « prise ardue et pénible ; l'objet qu'on poursuit échappe « toujours et s'éloigne hors de notre portée » *. Faut-il s'en étonner puisque <( Dieu est au-dessus de l'espace et « du temps et de toute propriété inhérente aux choses qui « deviennent »? ^ Il est « la cause transcendante, le Père « de l'univers, ce qu'il y a de plus ancien et déplus bienfai- « sant * ». Ce n'est pas assez de dire « qu'il est au-dessus « du monde entier ; il est au delà et au-dessus du monde « intelligible lui-même * ».

Voilà l'abstraction platonicienne; elle est même poussée au delà du point où Platon l'avait limitée; c'est l'abstraction outrée de Philon et des néo-pythagoriciens. Clément est sur la même pente et finit par quintessencier la divinité de la même manière.

D'ailleurs, il était persuadé que c'est par l'abstraction que l'on se rapproche d'une conception vraie de Dieu. Voulez-vous saisir Dieu pour autant que cela est possible, éliminez successivement toute propriété connue; élevezvous d'idée générale en idée générale, vous arriverez à celle qui sera la plus abstraite qui se puisse imaginer; elle sera entièrement dépouillée de tout élément concret quelconque. Vous aurez alors l'idée de Dieu. L'abstraction est donc une méthode. Clément a exposé cette idée dans un passage très curieux dont nous détachons ce qu'il y a de plus saillant. « Par l'analyse, nous arrivons « jusqu'à l'intelligence première, en partant des êtres qui « lui sont subordonnés et en dégageant les corps de leurs

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