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CHAPITRE III

La Christologie de Clément.

Le titre de ce chapitre ne doit pas tromper le lecteur. Qu'il ne s'attende pas à un exposé systématique de la christologie de notre catéchète. Nous nous bornerons à ramener sa conception christologique à ses éléments constitutifs et à élucider l'origine de ces éléments.

L'étude des textes révèle d'emljlée, dans l'idée que notre auteur se fait du Christ, un double aspect. C'est le même dualisme que dans son idée de Dieu. Sa christologie se distingue d'un côté par un caractère tout métaphysique et de l'autre, par un caractère profondément réaliste. Elle est à la fois concrète et transcendante. En d'autres terjnes, elle porte dans une mesure presque égale et l'empreinte de la philosophie grecque et celle de la piété chrétienne. Commençons par l'étude du premier caractère.

L'idée du Logos est une de celles qui ont eu la fortune la plus brillante. Philon d'Alexandrie en est le père. C'est lui qui l'a imaginée et c'est lui qui l'a vulgarisée. Rappelons brièvement par quelles voies le savant exégète juif est arrivé à cette conception de génie. Il y avait une lacune dans l'admirable système de Platon. En plaçant Dieu au sommet du monde des Idées, en l'identifiant avec la plus haute de celles-ci, avec l'Idée du bien, le philosophe athénien reléguait Dieu si loin du monde des phénomènes qu'il devenait dilïicile d'expliquer l'action qu'il pouvait avoir sur le monde matériel. En outre, les Idées ou essences immuables et seules réelles étaient de nature si

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(liUÏM'onlo dos cliosos visil)l(>s (|ir('ll('S sciiiblaioiil di^oii' (louuMiiHM- sans rapport ave(! celles-ci. Il y avait entre le monde intelligible ci le monde nialériel un abîme qui paraissait inlVanciiissable, si Ton s'en tenait au point de vue de Platon. Le philosophe semble Tavoir senti. 11 a tenté lui-même de com])ler cette lacune et, dans le Tiiiice, il a imaginé ce qu'il appelle l'âme du monde. Celle-ci, participant à la lois du monde des Idées et du monde matériel, constitue le trait d'union que l'on cherche vainement dans son système '. Celte belle conception suffisait pour voiler le coté faible du platonisme ; elle ne répondait encore que très imparfaitement au besoin, tant spéculatif que religieux, qui exige qu'il y ait des communications ouvertes entre Dieu et le monde.

Le stoïcisme transporte Dieu au sein du monde visible. Dieu est le feu primordial qui pénètre partout et qui constitue l'àme du monde. Voilà Dieu et le monde en contact intime. C'était une solution du problème, mais insuffisante, puisqu'elle sacrifiait l'idée de Dieu. Elle marquait pour tout esprit imbu de platonisme une défaillance philosophique. C'est ainsi qu'après ces grands systèmes, la question des intermédiaires à trouver entre Dieu et le monde subsistait tout entière. Cette question fut une des grandes préoccupations de la philosophie postérieure. Celle du Ti" siècle notamment en rechercha obstinément la solution. Parmi celles qui furent proj)osées, l'une des plus intéi'essantes fut cette llu^orie des d('Miioiis que l'on rencontre chez Plularciiu^ et cluv. ])Iusienrs autres philoso|)hes. Les démons sont, d'après lt> philosojihe d(^ Clu'ronée, des êtres qui participent à la fois de la nature des

I.Voir le livre rl;«ssi(|ti(> de M. Ileiii/e, Die f.clire \oiii Lo^os in dcr gricchischcn Philosophie, 187'J, à la page 07.

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divinités immuables, trop élevées pour entrer en contact avec les hommes et le monde, et de l'être changeant et j)érissable. Ils sont intermédiaires entre le monde céleste et incorruptible et le monde terrestre et corruptible. Ce caractère leur permet d'exercer sur riiomme et sur le monde une action qui semldait incompatible avec la majesté des dieux attitrés. Ce sont eux qui inspirent les oracles, (|ui surveillent le culte qu'on offre aux dieux, qui punissent Finiquité, qui récompensent les hommes vertueux. En un mot, ils sont les ministres des dieux et remplissent ici-bas toutes les fonctions de Dieu. Grâce à eux, l'abime qui séparait les deux mondes est franchi. Cette curieuse conception a une grande importance dans l'ensemble des idées de Plularque. Elle répondait et aux exigences de sa pensée philosophique et à ses aspirations si profondément religieuses '.

L'àme du monde, l'immanence de Uieu dans l'univers, les démons intermédiaires entre les dieux et les hommes, toutes ces conceptions attestent d'invincibles besoins de la pensée et de l'àme. Au point de vue spéculatif, il fallait mettre le divin en contact avec l'univers; au point de vue religieux, il fallait rapprocher Dieu de l'homme. Pendant la première période, c'est-à-dire pendant les deux ou trois siècles qui suivirent la mort de Platon, on ne se préoccupa que de la satisfaction à donner à l'esprit spéculatif. On ne songeait qu'à s'expliquer la formation de l'univers et son économie. Plus tard, notamment au II® siècle de l'ère chrétienne, les aspirations religieuses

1. Ilild, L'tiide sur les dénions dans la lillérature ci la religion des Grecs, 1880, p. 286 et suivantes. Giéard, De la Morale de Plularque, p. 335. Zcller, ou\'r. cité, 3« partie, vol. II, p. 176 sqq. Voir aussi notre étude sur le même sujet publiée dans le rapport annuel de la section des sciences relig:. 1906.

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se r(>V(Mll(Mil cl i'ccl;nii(Mil la satisraclion (|iii leur esl due. De là. (les l(Milaliv(>s eounui^ eell(> de Plutarque. ]Mais sa eoneeplion des démons n'est ([u'une él)auelie. C'est à riiilon ((ue revient Ihonneur d'avoir coneu une notion ([ui devait satisfaire à toutes les données du problème. 11 le lit en uK^ltanl à eoiilribulion à la l'ois le platonisme et le sloïeisme. D'une part, il maintient la transcendance de Dieu, il l'exagère même; en même temps, il sépare de Dieu les Idées éternelles, tout en les faisant dériver de lui. Le divin est en elles, mais Dieu n'est plus identifié avec elles. D'autre part, il adopte la conception stoïcienne d'après la(|uelle des forces divines sont répandues dans les choses comme une semence, les pénètrent et sont le principe de leur être et de leur développement. Dans le système stoïcien, Dieu se confondait avec ces forces immanentes dans les choses ; Dieu finissait par se confondre avec l'univers lui-même. Philon s'approprie cette conception des forces divines répandues dans les choses. Il les identifie avec les Idées platoniciennes. Voilà cellesci complétées par un caractère nouveau. Elles demeurent par essence transcendantes, comme elles l'avaient été dans le système de Platon, mais, en même temps, elles sont des iorces ou, cojnme les appelaient les stoïciens, des « raisons séiiiinales ». Comme Philon a eu soin de les détacher de Dieu lout en les faisant émaner de lui, rien n'empêche qu'elles se répandent dans l'univers, comme le voulait la conception si féconde des stoïciens. Philon compléla sa théorie en formnlaul luriilé des Idées séminales ou forces divines; elles se rassemblent toutes en une hiée ou force principale. C'est le Logos, ^'oilà linteiniédiaire tant cherché. Le Logos n'est pas identique à Dieu, mais il est plein de Dieu. Il peut (li»iic, sans déroger, créer, organiser, faire vivre l'univers et en être le

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principe vivant. En se répandant dans les choses, il ne mêle pas le Dieu de Platon à la matière, et cependant il apporte à la matière le principe divin sans lequel elle ne s'expliquerait pas.

Ainsi Plîilon, par une véritable trouvaille de génie, concilie tout ensemble le platonisme et le stoïcisme, conserve ce qui constituait la vérité essentielle de chaque système, formule une conception qui combinait les avantages de Tun et de Tautre.

Une telle conception était admirablement faite pour donner satisfaction aux spéculatifs. Elle permettait d'être platonicien, tout en expliquant la formation du Cosmos mieux que le 7V//?ee n'avait su le faire. Mais déjà au temps oii Philon écrivait, on se préoccupait de moins en moins de spéculation. Lui-même est Pun des derniers philosophes qui aient conçu et médité les problèmes simplement au point de vue de la pensée. La morale et bientôt la religion commençaient à absorber les esprits et toute la philosophie s'orientait dans le même sens. 11 se trouva alors que la conception du Logos répondait admirablement aux exigences de la philosophie religieuse. Philon n'étant pas Grec n'exerça pas sur la philosophie des deux premiers siècles l'influence qu'il aurait probablement eue sans cette circonstance. Des théories comme celle de Plutarque sur les démons intermédiaires prouvent bien que, chez les philosophes du temps, les idées de l'exégète juif auraient prévalu, puisqu'elles auraient répondu à des besoins qu'ils éprouvaient. Ce fut chez les chrétiens que Philon eut le plus de succès. Depuis l'auteur de l'épitre aux Hébreux jusqu'à Clément, tout écrivain chrétien qui n'est pas exclusivement populaire porte l'empreinte plus ou moins profonde du philonisme.

L'originalité de Philon est double. A lui revient la véri-

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