CHAPITRE IV
Le Gnostique.
L'étude que nous venons de faire des deux principales doctrines de notre auteur nous a permis de constater comment s'est fait dans sa pensée le mariage delà philosophie grecque et du christianisme. Sa morale nous en offrira un dernier exemple. Ce serait une entreprise qui nous conduirait trop loin et qui nous ferait perdre de vue le but particulier que nous nous sommes proposé, que d'exposer ici l'éthique de Clément dans toute son ampleur'. Il nous suffira d'en détacher ce qu'il y a de plus saillant. C'est le portraitdu gnostique véritable ou du parfait chrétien.
Nousne pouvons nous dispenser de faire précéder notre étude du gnostique de quelques observations générales sur la morale de notre catéchète. Quelle est parmi les influences philosophiques qu'a subies Clément celle qui se fait principalement sentir dans ce domaine ? C'est, sans contredit, le stoïcisme. Il n'y a rien là qui doive nous surprendre. Car si Clément montre une véritable aversion pour la physique stoïcienne, il n'a que des éloges pour la morale du Portique. Il ne faut pas oublier en outre qu'au IP siècle, cette morale faisait très grande figure, et même
1. On trouvera une étude très complète de la morale de Clément dans Die Ethik des Clem. von Alex., de M. Winler, 1882.
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(|ii(' toute aiilpc pai'aissail |)ùle et tei'iic à volé d'elle. Quoi i\o plus naliircl ((iie raiistérité chrétienne l'ait préférée à la morale de n'importe quelle autre école?
L'élude de réllii((ue de notre auteur oflre des difficultés considérables. La première chose à tenter serait de classer les idées morales de Clément, comme il Ta fait lui-même, ])ien qu'il ait négligé d'indiquer clairement la classification (|u'il a adoptée. Or, en général, on part de la supposition qu'il n'y a, dans ses écrits, qu'un système unique de morale '. C'est là une cause de confusion presque inextricable. Car la morale que l'on extrait indistinctement des textes fourmille de contradictions flagrantes. On s'en étonne; peut-être s'efforce-t-on de les expliquer. Eût-on commencé par soumettre les écrits de notre auteur à une minutieuse analyse critique, on eût sûrement remarqué qu'il expose, selon les endroits de son ouvrage, des morales qui ne sont pas identiques, car elles ne s'appliquent pas aux mêmes catégories de chrétiens.
Le Pédagogue, on s'en souvient, s'adresse à des néophytes. Il s'agit de dresser ces âmes encore inconsciemment païennes à la vraie vie chrétienne. Ce qu'il y a donc dans ce traité, c'est une morale à l'usage des simples fidèles. A l'examen, on ne tarde pas à constater qu'elle diffère sensiblement de la morale dont notre catéchète fait une obligation aux chrétiens plus avancés. Non seulement elle est moins rigoriste, quoi({u'elle le soit dans une large mesure, mais le principe n'en est pas le même. Le principe ou le ressort de cette morale intentionnellement populaire, c'est la crainte. Celui de la morale gnostique est exclusivement
I. M. Winlcr a le lorl, à noU'c avis, de ne pas l'aire ccUc dislinclion, et cohi nuit beaucoup à la clarté de sa belle exposition. Nous développons ici ce ([uc nous n avons pu qu'indiquer à la page 104.
ramoiif '. N'oilà donc un premier Iriage qu'il importe de l'aire [)armi les idées morales de noire auteur. Distinguons avee soin ce qui s'adresse au commun des fidèles de ce qui ne s'applique qu'à une élite.
Etudiée en elle-même, la morale ({ue Clément inculque aux néophytes dans le Pédagogue frappe par son évidente parenté avec celle que professait l'Eglise au ii'' siècle. On trouverait aisément, dans les Pères apostoliques, l'analogue des préceptes du Pédagogue. Pour le fond des choses, en morale comme en dogmatique. Clément est un chrétien de son temps. Cela est très sensible dans la deuxième partie de son grand ouvrage. Tout au plus constate-t-on ici et là des traces de stoïcisme. Nous en avons déjà fait la remarque ^
Ce n'est plus de morale populaire qu'il s'agit dans les Stromatès, c'est de morale à l'usage des chrétiens plus avancés ^ Mais ici encore il y a lieu de faire une distinction qui s'impose dès que l'on tient compte des résultats de l'analyse littéraire. On se souvient que l'étude des textes nous a montré que les Strojnales, loin d'être la troisième partie de l'ouvrage conçu j)ar Clément, en sont bien plutôt une introduction dont l'auteur avait reconnu la nécessité au moment même d'aborder la partie dogmatique de son livre. C'est donc un traité essentiellement préparatoire.
1 . Clément marque lui-même daus plusieurs passages la différence de principes que nous relevons ici, II, Sfrom., 125 : toÛtou; -âvta; ô -apà TO'j vo|i.ou çdSo; si; Xpiaiôv -a'.oxyoyrj'ja;. Voyez notamment Paedag., I, chap. VIII, IX, X.
2. C-est ce que M . Wendland paraîl avoir établi, ouvr. cité.
3. Le IIP Strornate , qui traite du mariage, nous semble faire exception. On l'a vu, c'est un hors-d œuvre. Clément l'avoue lui-même. Il s'est laissé entraîner et, dans ce Strornate, perd de vue le but spécial de son traité. Il y parle pour tout le monde. C'est, croyons-nous, ce quun examen détaillé établirait sans peine.
(^('la \(Mil (lirr ((ii(\ conforméiiienl aux ])i-rorcii|)ati()ns l(>iil<>s |)êdagogi(Hios de (]loinoiit, les S//-onif//cs devaient |)re|)aici' le petit nombre de chrétiens, qui aspiraient à s'élever au-dessus de la moyenne, à devenir des gnostiques véritables. Ce qui prouve que telle était bien l'intention originelle de l'auteur, c'est qu'il y reste fidèle jusqu'à la fin de son V Stromate. Dès lors, qu'avons-nous dans toute cette partie dea S/roniales? Non pas une morale telle que la pratiquerait un véritable gnostique, s'il s'en trouvait, mais simplement une discipline à l'usage des chrétiens qu'on pourrait appeler des candidats au gnosticisme véritable. Nous n'avons pas ici précisément l'image de la vie du parfait chrétien, mais plutôt un ensemble d'exhortations, de préceptes et de principes qui sont destinés à produire cette vie d'ordre supérieur *.
Dans les deux derniers Stroinales, le dessein de Clément n'est plus le même. L'analyse littéraire nous a montré tout ensemble de quelle manière ces deux livres se raltaclienl aux j)récédents cl rentrent dans le plan général de l'ouvrage, et comment il esl arrivé qu'ils ont une physionomie à part. Au fait, ils sont presque hors cadre et anticipent sur la troisième partie de l'ouvrage total. Clément, voulant opposer son sage chrétien au sage de la philosophie, en vient à tracer de son gnostique un portrait qui aurait été mieux à sa place dans la partie de son ouvrage oii il devait exposer son gnosticisme, c'est-à-dire, son système de philosophie religieuse et de morale idéale.
Ainsi donc ce que nous avons dans ces deux livres, ce n'est plus précisément une disci|)line f|ui doit façonner
I. Clémcnl en a si bien le sentiment qu'il appelle cette partie des Stroiuates : taji-a yvoix'-xf,; à'jy.Ti'is'o; r.^o-^-jikvxiikOLTa . IV, 132. On ne saurait mieux en {Ji'Cmii- le contenu.
le chrétien qui aspire à la perfection, c'est plutôt la vie gnostique elle-même dans toute son ampleur \ Les préceptes de cette partie ont un caractère plutôt idéal qu'impératif. C'est là une distinction dont il faut tenir compte comme de la première. Sans doute, elle est moins importante. Se propose-t-on d'étudier les principes de la morale gnostique de Clément, on peut utiliser aussi bien les textes du IV^ Stroinate que ceux du VII'' livre, puisque la morale tout idéale, dont ce dernier Stromate nous donne l'image, n'est que la résultante et comme l'épanouissement de la discipline inculquée dans les livres précédents. 11 n'en reste pas moins qu'on ne saurait toucher à un point quelconque de la morale gnostique de notre catéchète, sans avoir bien présente à l'esprit la distinction entre la discipline et l'idéal gnostiques. Sinon maint texte paraîtra obscur et les confusions seront inévitables. Que le lecteur ne s'imagine pas que ces observations soient superflues. C'est pour n'en avoir pas tenu compte que maint savant critique a fait fausse roule ^ Tout conspire d'ailleurs à rendre ardue l'étude des idées de notre auteur. Son vocabulaire philosophique, composé de termes empruntés à tous les systèmes, n'est pas plus précis que ses conceptions. Rien n'est donc plus facile que de
1. La triple distinction que nous faisons, morale populaire, discipline gnostique, morale idéale, est parfaitement indiquée par Clément luimême, IV, Strom., 53 : ô [aÈv ouv 7:p(S-o; PaOjjLoç x^ç rsM-r,o'.%^ (leçon proposée par Potier) 7] ULErà çd6ou StSaaxaXîa osJTspo; oï f, èÀ-t; 5t' r,v
£(pi£(j.£6a (notez l'expression aspirer, tendre vers ; c'est la discipline gnostique) twv [î^X-iaT'ov, tsXs'.oî oâ f, àyâ-r,, w; -poafj/.ov iari, YvofT-utxw; f|8rj -aiÔ£jou(3a. Cf. YII, Strom., 57 : zai ao'. ooy.v. rrofô-rr, ti; sivai [i.î-a6oÀ7j CTwxrJpioç f( IÇ èGvwv £Î; 7:îaTiv, ovj-.ipx oï f, £X -■itS"); sÎ; yvcoiiv, f; 8È £;; aya- 7:71V TîEpaio'jfjLÉvT). Cf. encore VI, Strom., 105.
2. Voir noire aperçu bibliographique qui so trouve en appendice à notre volume.
so tromper entièrement sur sa véritable pensée. A chaque instant, on est tenté de se lancer sur de fausses pistes. La circonspection s'impose.
Il a été plus d'une fois question, dans ce travail, de la distinction que fait Clément entre le commun des chrétiens et l'élite de ceux ([u'il appelle les gnostiques véritables '. C'est un dualisme (|ui domine toute sa morale. Il imjiorte tout d'al^ord de le préciser et de rechercher d'où l'idée en est venue à notre catéchète. Grande est la supériorité du gnostique sur les autres fidèles. Il possède, comme l'indique le qualificatif qui le désigne, une connaissance qui n'appartient qu'à lui. Il lui est donné de contempler Dieu directement. Lui seul sait interpréter les Écritures. La crainte salutaire de Dieu, nécessaire à la plupart des chrétiens, lui est inconnue. Il a des vertus plus rares. Pour tout dire, il dépasse tous les autres au point de vue moral et intellectuel ^.
Voilà une distinction dont Clément n'a certainement puisé l'idée ni dans le christianisme apostolique, ni dans le christianisme de son temps. On la retrouve chez les gnostiques de l'époque, bien que sous une autre forme. Mais ce n'est pas à ceux-ci que notre auteur l'a empruntée. Lui-même a nettement conscience, de la dillerence profonde qu'il y a entre son gnostique et l'idéal correspondant des hérétiques qu'il combattait. La vérité est que Clément, aussi bien que les gnoslicjues, est redevable de cette conception à la philosophie grecque.