CHAPITRE IV
Les Écrits de Clément.
Clément a été un écrivain abondant ; il a été exégète, polémiste, apologète, théologien. Nous sommes loin de posséder tous ses écrits. Les plus importants subsistent et ce qui reste des autres suffît pour nous donner une idée de l'activité littéraire de notre auteur.
Les Stromates dont Clément a achevé sept livres ne sont pas le seul ouvrage de longue haleine qu'il ait entrepris. Il en a écrit un autre qui comptait huit livres. Il l'avait intitulé : Hypotyposes ou Esquisses '.
C'était un commentaire succinct de l'Ancien et du Nou-
1. M. Th. Zahn, dans la 3' partie de ses Forschungen ziir Geschichie des N. T. Kanons, ai*assemblô les moindres fragments qui existent encore des écrits perdus de Clément ; il a répandu sur chacun de ces écrits toute la lumière qu'il est possible de faire en l'état actuel des documents, M. Preuschen, dans son article sur Clément, dans la Geschichte dev altchrisilichen Litteratiir bis Eusebius de A. Harnack, a enregistré les résultats delà patiente critique de Zahn, M. von Arnim a modifié quelques-uns des résultats de Zahn dans un discours d'inauguration : de Octavo libro démentis Alexandrini. Enfin M. Kriiger dans son manuel de l'ancienne littérature chrétienne des trois premiers siècles (1895) a adopté les conclusions de Zahn, avec les amendements proposés par von Arnim. Gn le voit, les matériaux indispensables à une appréciation de l'activité littéraire de notre auteur sont prêts; il n'y a qu'à les utiliser. Le beau travail critique de M. Zahn fait autorité. Il n'y a guère que la chronologie qu'il propose pour les écrits de Clément qui soit contestable et contestée. Quant à nous, nous estimons, comme nous le montrerons plus loin, que M, von Arnim a raison de considérer les Stromates comme le dernier ouvrage de Clément et par conséquent les Hypotyposes et le Quis di^'es saU'etur comme plus anciens.
voaii-Tcstament. Euscbc, qui a eu Touvragc entre les mains, remarque que les livres contestés, tels que l'épître de Jude, celle de Barnabas, l'apocalypse de Pierre, n'en étaient pas exclus ' .
Photius qui a aussi lu les Hypotyposes confirme les renseignements d'Eusèbe et, pour certains détails, les précise. Clément, d'après lui, n'aurait pas fait un commentaire suivi de l'Écriture; il se seraitcontenté d'expliquer les passages qui lui paraissaient diflîciles ". De l'Ancien-Testament il n'aurait commenté que la Genèse, l'Exode, les Psaumes et l'Ecclésiastique ^
Divers fragments des quatre avant-derniers livres nous ont été conservés. Ce sont de brèves explications de tels ou tels passages. Un fragment plus long a survécu dans une version latine \ C'est le commentaire de la première épitre de Pierre, de celle de Jude, de la première et de la deuxième de Jean. M. Zahn a montré que ce doit être un fragment des Hypotyposes. En effet, il répond parfaitement par son caractère et par sa méthode à ce qu'Eusèbe et Photius nous disent de cet ouvrage.
Une des particularités de cet écrit était qu'il contenait de curieuses traditions sur les hommes et les choses de l'âge apostolique. Clément avait entendu dire qu'il y avait parmi les soixante-dix disciples un Céphas, homonyme de l'apùtre, et que c'est de lui qu'il s'agit dans le fameux pas-
1. Eus., //, E., VI, 14, 1 : Ev oâ xaî; 'Y;:otj-o)'J£'3i...., -àiTjîTrj; iv8taOr,xoj Ypaçfj; è7:iT£i(JLr)|jL£vaç 7:£7ro(r)tai Siriyr^asiç, etc.
2. Photius, Bihl., c. 109... aï [xÈv oùv 'T-OTu-(ôa£i; oiaXau-Çàvoyai ::îfl pTjTôJv Tivwv xfj; -£ -aXaià; xal via; ypacpT);
!i. Ihid. : ô 8È ôXo; iy.otJj^ wTavel ip[jLif)V£îai Tuy/otvouai -f^z reviasto;, t^'; 'EÇo'ôoj, TU)'; M''aX[i.(jiv, toj Osîoj IlaûXou xtov £~ii-oXwv xaî twv y.aOoXixûv, xat ToCi 'ExxXrj'jiai-txou (leçon adoptée par Zahn, opus citât., note 1, p. G6).
4. Zalin l'a publié {Forsc/tiiriifcri, i. III, p. 134 sq.), d'après le plus ancien niss. M. l'reusciien donne les variantes d'un codex lîcrol...
sage des Galates où saint Paul déclare avoir repris ouvertement Céphas. Clément avait recueilli d'intéressantes traditions sur la mort de Jacques, frère de Jésus. 11 savait aussi, paraît-il, que Jésus avait donné un enseignement secret aux trois apôtres qui avaient été avec lui sur le mont de la Transfiguration ! Ceux-ci auraient communiqué plus tard cet enseignement aux autres apôtres. 11 n'est pas sans importance que Clément s'en rapporte si souvent à la tradition des « anciens ». Son christianisme dérive de la source même qui alimentait la piété de la majorité des chrétiens de son temps.
Et, cependant, que ce christianisme était encore éloigné de celui qui devait prévaloir quelques siècles plus tard ! Le bon Photius est scandalisé par la lecture des Hypotyposes. Clément interrompait son commentaire non seulement pour rapporter quelque tradition, mais aussi pour exposer parfois ses doctrines. Photius les trouve blasphématoires. 11 se demande si quelque faussaire n'a pas introduit ces impiétés dans le livre du docteur d'Alexandrie. Il devait, en effet, s'y trouver des choses surprenantes. Clément ne rapporte-t-il pas, toujours d'après une tradition, que Jean, ayant touché le corps du Seigneur, sa main ne rencontra aucune résistance : la chair n'était qu'apparente *. C'était du docétisme pur. M. Zahn s'efforce de montrer qu'il ne pouvait rien y avoir dans les Hypotyposes de plus fort que ce qui se lit dans les Stroj7iates, et qu'il ne faudrait pas supposer que dans son commentaire Clément se soit montré plus hardi qu'ailleurs. Peut-être M. Zahn a-t-il raison. 11 n'en est pas
1. Fragment de la version latine : Fertur ergo in traditionihus qiioniam Johannes ipsum corpus, quod erat extrinseciis, tangens manum siiam in profunda inisisse et duritiam carnis nullo modo reluctatam esse, sed locum manui praehuisse discipuli.
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moins remarqual)Io (|ii(> IMiotius dit lui-môme que les Stromates soulèvent moins d'objections '. II faut dire que nous n'avons pas, dans ce livre, un système de dogmatique. Ah! si Clément avait pu, comme il en avait le dessein, exposer, dans un ouvrage spécial, ses doctrines et son système, qui oserait aflîrmer qu'il n'aurait pas été en s<andale à Photius et à bien d'autres?
Il ne faut pas trop regretter la perte des Hypoty poses de Clément. L'interprétation des Ecritures n'y perd rien. L'exégèse de notre auteur est entièrement dominée par l'allégorie. Il ne se soucie pas de découvrir le vrai sens du texte sacré; celui-ci n'est pour lui qu'un voile qui cache dans ses plis un sens mystérieux auquel, bien entendu, les auteurs sacrés n'ont jamais songé '. Nous dirons, dans la suite, l'immense service que la méthode allégorique a rendu à la pensée chrétienne; mais en ce qui regarde l'intelligence des Ecritures, elle n'a fait que la retarder. Pour savoir ce qu'a été l'exégèse de Clément, nous n'avons pas besoin des Hypotyposes. Il y en a, en abondance, dans les écrits que nous possédons. Notre auteur n'émet jamais une idée sans nous montrer aussitôt qu'elle se trouve dans l'Ecriture. On pourrait tirer des Sirontntes un véritable commentaire allégorique de la Bible. C'est ce qui fait ((ue cet écrit paraît interminable. Tout au plus, la perte des Ilypolyposes peut-elle paraître sensible à cause des anciennes traditions que contenait cet ouvrage. Peut-être s'y trouvait-il quelques-uns de ces
1. Phol . , liibl.^ c. in : ... autr) S; f, twv arpcoixat^ov p(6Xoç èvia/oiï ojy uyiôi; oiaXa[A6âv£i, où [lévTOi ys M'sr.tp a! û-oTUTTdiaEiç àXXi xaî Ttpôç -oXXà Tôiv èxet 5ia;A3c/£Tai.
2. Quis dives salvctur, ^ 5, Clément dit dans ce passage qu'il ne faut pas entendre les paroles de Jésus aapxtvtoç, mais qu'il faut tÔv Iv auTOÎç xexpuji.[j.évov voOv IpEuvà'v,
traits topiques qui font pénétrer dans rame même d une époque !
Clément n'a pas seulement écrit pour Télite du public chrétien. Il y a plusieurs de ses traités qui ont bien Fair d'avoir été de véritables sermons. Il n'y aurait rien d'étonnant à cela. Origène a été, dans la dernière période de sa vie, un prédicateur populaire. Certains faits nous autorisent à penser que Clément l'a été aussi, du moins dans certaines occasions. Il était ancien de l'Eglise d'Alexandrie, et, à ce titre, il a du présider plus d'une fois le culte '. En outre, son élève et ami, Alexandre, qui devint évoque de Jérusalem, lui rend ce beau témoignage, dans un fragment de lettre que nous possédons encore, qu'il s'est rendu fort utile dans l'Eglise dont Alexandre était évéque au moment où il écrivait. Quels services Clément aurait-il pu rendre à cette Eglise s'il n'y avait prêché et exhorté ?
Une des homélies de Clément nous a été conservée, et nous avons les titres de trois autres. Du Jeûne, delà médisance, de la patience, du salut des fiches, ce sont là des sujets de sermons ^ L'homélie qui est intitulée : Qiiis dives salvetur, nous permet de juger du talent de prédication de Clément. C'est déjà un véritable sermon. C'est tout ensemble un discours qui traite d'un sujet et une homélie qui explique une péricope de l'Evangile. Le prédicateur a voulu examiner, à propos du passage, Marc,
1. TertuUien, Apologeticus, 39; praesident prohati quique seniores . Eus., H. E., yi, \1 : KXrj;ji£VTOç zou [j.ay.apîou TcpsaS'jxe'po'j oç xaî èvOoéSs r.o.pojv |7U£aTrjpiÇI TE xal rjuÇTias X7]v lou y.upîou r/.y.Xriaîav.
2. Eus., H. E., VI, 13, 3 : k'aii oè aùtâ... tEç ô awÇdixjvo? TrXoûaioç... xal StaXéÇsiç r.tpl vrjaxeîaç y.cù Tcspl xaxaXaXiaç xat ô 7:poTps::Tixo; sîç uko- [xovTjv 7] Tipôç xoùç vewaxl p£6ax:xtaij.£vou;... Voir A. Harnack, Geschichte der Altchr. Litteratur,t. I, p, 299, 302.
X, 17 à 31, à quelles conditions les riches peuvent obtenir le salut. Il y a un exorde dans lequel il flétrit ceux (|iii font métier de les flatter. Il rappelle le mot de Jésus (|u il est plus lacile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. Cette parole est propre à jeter les riches dans le désespoir. 11 s'agit donc de bien l'entendre. Voilà le sujet présenté. Vient ensuite la première partie du discours. Elle consiste dans l'explication de la péricope de Marc. Il faut chercher le vrai sens des paroles du Christ. Jésus n'exige pas qu'on se dépouille de ses biens si l'on est riche, mais que Ton extirpe de son âme les passions cpii rendent funeste l'usage des richesses. Voilà l'idée maitresse du discours, fort ingénieusement tirée du texte. La conclusion de cette première partie est que l'on peut parfaitement être sauvé tout en étant riche, mais que la difliculté est plus grande pour ceux qui ont de la fortune que pour les autres. Puis commence la deuxième partie du discours. Le prédicateur définit les conditions auxquelles même les riches peuvent être sauvés. C'est l'occasion d'une éloquente peinture de ce qu'est le véritable chrétien. Le trait distinctif de son caractère est la fraternité. « Tel chrétien intercède pour toi auprès de « Dieu; un autre te console lorsque tu es malade; un « autre verse des larmes pour toi, en intercédant en ta « faveur auprès du Seigneur de l'univers; un autre t'ins- « truit dans les choses qui sont utiles au salut; un autre « te reprend avec franchise ; un autre te conseille avec « bonté; tous t'aiment avec sincérité, sans fraude, sans « crainte, sans hypocrisie, sans flatterie, sans feinte. Oh! « le doux service de gens qui aiment, etc. » (§ 35). Ainsi le riche peut s'appuyer sur ses frères qui l'aideront à porter le fardeau de ses richesses. Pratiquant lui-même la Ira-
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ternité et en même temps enveloppé par elle, il sera un vrai chrétien, et il ne mésiisera pas de ses biens. Enfin, pour se défendre plus sûrement contre les dangers de la richesse, qu'il s'attache un homme de Dieu, dont la mission consistera à l'avertir, à prier pour lui, à être pour lui comme un ange de Dieu.
La péroraison de ce beau discours est célèbre. C'est l'histoire de ce jeune homme que l'apôtre Jean avait confié à un évoque, qui s'évade pour devenir bandit et que le saint apôtre poursuit jusqu'à ce qu'il l'ait ramené à l'Eglise. Eusèbe a détaché cette belle légende pour l'intercaler dans son Histoire ecclésiastique. On la retrouve également dans beaucoup de manuscrits.
Admirablement composé, d'une belle ordonnance, ce discours renferme quelques-unes des idées préférées de Clément, exprimées avec une simplicité remarquable. Les passages d'exhortation abondent. A chaque instant, le prédicateur interpelle son auditeur, le presse, s'insinue dans son cœur et sa conscience. Dans ces endroits, Clément rappelle d'une manière frappante Epictète interrompant un développement pour prendre son auditeur corps à corps et l'obliger à rendre témoignage à la vérité. C'est le même ton pénétrant et plein d'onction.
Clément n'est pas resté étranger aux controverses qui, de son temps, agitaient l'Eglise. Eusèbe ainsi que Photius mentionnent un traité qu'il aurait écrit JTepl ToGI nàorya K II en reste encore quelques très maigres débris ^. Méliton de Sardes avait déjà composé un écrit sur ce sujet, et c'est ce qui a donné l'idée à Clément d'intervenir dans la controverse quartodé-