CHAPITRE PREMIER
Le grand Ouvrage de Clément.
A la fin du ii' siècle, l'Eglise chrétienne n'est plus une secte obscure. On a pu voir dans le premier chapitre de notre introduction les immenses progrès qu'elle avait alors accomplis. C'est l'heure où le christianisme s'impose à l'attention du monde. L'importance qu'il vient d'acquérir et qui s'accroît chaque jour lui crée de nouveaux devoirs et le met en présence de questions pressantes qu'il faut résoudre. Plusieurs sont vitales. L'une de celles dont la solution intéresse l'avenir même de la nouvelle religion est de savoir quelle sera l'attitude qu'elle prendra à l'égard de la philosophie grecque. C'est sur ce point que nous nous proposons d'interroger Clément d'Alexandrie. Les Stroinates nous donneront sa réponse.
Cet écrit est peut-être le plus important de toute la littérature chrétienne des ii" et m* siècles et il n'y en a pas de plus obscur. On se demande encore quel en est exactement le sujet, quel était le but que l'auteur se proposait, si ce livre a un plan ou s'il n'en a pas, si Clément l'a jamais terminé, si c'est son dernier ouvrage ou s'il a été suivi d'autres écrits. Dans ces conditions, n'est-il pas nécessaire de commencer par présenter les Stromates au lecteur, de lui en l'aire l'analyse, d'essayer de répandre
sur cet écrit le plus de lumière possible ? Comment pourrait-on utiliser avec fruit le livre de Clément si l'on n'était pas à peu près au clair sur les diverses questions que soulèvent sa composition et son caractère?
Les Stromates font partie d'un vaste ouvrage que Clément n'a jamais pu achever, mais dont il nous a laissé le plan. Ce plan se trouve exposé dans un passage dont nous donnons ici la traduction : « De ces trois choses qui se « rapportent à l'homme, les mœurs, les actions, les pasci sions, le Protrepticus a reçu en partage les mœurs ' » « C'est lui qui conduit à la piété; comme la quille d'un « navire, il constitue le fondement de l'édifice de la foi; « grâce à lui nous abjurons avec joie nos anciennes opi- « nions; nous rajeunissons en vue du salut; nous nous « écrions avec le prophète : Comme Dieu est bon pour c( Israël, pour ceux qui ont le cœur droit! Les actions « tombent sous la surveillance de la Parole qui donne les « préceptes^ tandis que la Parole qui exhorte se charge de « guérir les passions. C'est toujours la même Parole (ou « Logos) dans des rôles différents. Elle arrache d'abord « l'homme aux habitudes de ce monde qui ont grandi avec « lui, puis elle le conduit à l'unique salut qui découle « de la foi en Dieu.
« Ainsi, le céleste guide, la Parole, s'appelle Protrep- « ticus ou Convertisseur lorsqu'elle invite les hommes au « salut... Mais lorsqu'elle est dans son rôle de médecin « et de précepteur, rôle qui fait suite au premier, elle « exhorte à l'obéissance celui qu'elle a converti, lui pro- (( mettant la guérison de ses passions. Qu'elle reçoive -.y donc, conformément à son rôle, le nom de Pédagogue.
1. Protrepticus ou exhortation aux païens, c'est le titre de la première partie.
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« Or, le Pédagogue s'occupe de raclion et non de la « science. Son but n'est pas d'instruire l'àme, mais de la « rendre meilleure; il veut cire le maître non d'une vie « de savoir, mais d'une vie de vertu. »
« Ainsi donc cette même Parole (outre ses deux pre- « miers rôles) est aussi didactique. Mais ce ne sera pas « maintenant, dans cet ouvrage. La Parole didactique (6 « 8t.Saa-xa)ax6^), c'est celle qui donne des clartés et des révé- « lations dans le domaine des doctrines (èv To^çSoypiaTtxo^)... « Ainsi de l'action du Pédagogue (evQévoe) résulte la guéce rison des passions; le Pédagogue affermit les âmes « comme un médecin ses malades, il les traite par des « exhortations bienveillantes et les prépare à recevoir la « connaissance complète de la vérité... En effet, nul, étant « encore malade, ne pourrait apprendre quoi que ce soit « des doctrines avant d'avoir recouvré sa parfaite santé... « L'âme malade a besoin du Pédagogue, afin qu'il guérisse « les passions, ensuite du Docteur (o'.3à(rxa)vo;), lequel, par « ses soins, la rendra apte à connaître, capable de con- « tenir en elle-même la révélation de la Parole. Ainsi la « Parole (Logos) voulant achever, étape par étape, notre « salut, suit une méthode excellente; elle convertit d'abord « (Ttpoxpi'TCwv avwOev), puis elle c^wcijy/me (è'TC£t.Ta 7ia!.5aYo>Y(ôv), « et finalement elle instruit [IrX "irâo-iv sxS'-Sàa-xwv) *. »
Voilà l'esquisse d'un plan qui, certes, ne manque pas de grandeur. L'ouvrage que Clément se propose d'écrire aura trois parties. La première s'adressera aux païens. L'auteur y fera œuvre de propagande. Son but sera de détacher ses lecteurs du paganisme et de les amener au christianisme. Il faut d'abord qu'il les dégage de cet ensemble de coutumes et de croyances qui constituent la