‹ Clément d'AlexandrieChapitre 27 sur 149 · LK GRAND OUVRAGE DE CLEMENT · texte numérisé non relu

LK GRAND OUVRAGE DE CLEMENT

cipliner le lecteur, l'afTranchir des vices et des passions incompatibles avec le christianisme, voilà ce que Clément se propose de tenter dans sa seconde partie. Ce sera un livre de morale ou de discipline chrétienne. Ce sera un enseignement tout pratique. La théorie, la doctrine, la science, la philosophie en seront bannies. Voilà pourquoi Clément intitulera cette deuxième partie de son grand ouvrage, Paedagogus, TEducateur ^

Mais Clément a Tambition d'achever l'œuvre qu'il a commencée et de la couronner. Son lecteur est devenu chrétien authentique. Sa vie témoigne de la sincérité de sa conversion. La discipline chrétienne Ta guéri de ses passions. Il est intérieurement purifié. Le voilà donc en état de recevoir les plus hautes révélations que contient le christianisme. Il y a tout un ensemble de doctrines qui constituent ces révélations. C'est une sorte de science ou de gnose divine. L'heure est venue de la communiquer à ceux des lecteurs qui ont suivi Clément jusque-là, c'est-àdire, qui ont non seulement Iule Pédagogue, mais qui en ont fait l'application à eux-mêmes. L'enseignement doctrinal, tel sera l'objet de la troisième et dernière partie. Elle sera essentiellement didactique. Voilà pourquoi Clément l'intitulera 6 8i8ào-xa)voç, Magister, le Docteur ^.

Notre auteur est le plus modeste des hommes. 11 aspire à s'efTacer. 11 nous assure que les Sfro/natcs, par exemple, ne sont que des mémoires; il a voulu y consigner les nobles

l.Cf. VIT, Strom., 27.

2. Paedag., I, 3 : ti-a. 5a xaî 5iSaaxocXoj : Paedag., III, 87 ; 6 raioaYdjyôç

f)[jiîv à'8T)V oiaXexiai aypiç àiv àyayrj rpoç tov oiSocaxaXov xà; Zï èÇTjyi^'aei;

auTtûv (ypaçoiv) è7:iTpé;;ti)v tm ôiBaaxàXjo ; Paedag., III, 97 : àXX' oùx ÈjaÔv

ÇTjaîv 6 naiSaytoYo; 5i8âax£iv k'ti laOta, 5i8a'JxâXou S: Ttpôç ov r)aîv PaSii-

T^ov, xaî Sj] o'ipa û|jiàç àxpoiiOat loCi BiSaaxocXoj. Do ces loxlos il rossorl

claircnionl, nous scniblc-t-il, que Clémciil avait l'inlcnlion de donnera sa Iroisirme partir le (lire de OiStxTxaXo;.

enseignements qu'il a reçus de ses maîtres. Aussi n'est-ce pas en son nom propre qu'il parlera ; ce sera bien plutôt le Verbe de Dieu, le Logos éternel qui se fera entendre. Clément ne sera que son organe. Gomme les prophètes, notre catéchète ne veut être qu'une Voix *. C'est donc le Logos qui invite les païens à se convertir dans la première partie, qui fait l'éducation chrétienne des néophytes dans la seconde, et qui révèle les plus hautes doctrines à une élite de fidèles dans la dernière ^.

On remarquera sans doute que Clément n'expose ce vaste plan qu'au début de son Pédagogue, he Protrepticus est déjà écrit. L'idée de son grand ouvrage ne lui seraitelle venue qu'au moment d'achever le traité qui devait en être la première partie? C'est possible. Nous le verrons, Clément se jette volontiers dans un sujet avant d'avoir tracé un plan ; il ne le fait que lorsqu'il se sent débordé par la matière et en péril de tomber dans la confusion. Aurait-il, cependant, donné à son Exhortation aux païens ce titre de Protrepticus, et ce traité aurait-il si bien répondu à ce que devait être la première partie de l'ouvrage dont Clément trace le plan au commencement du Pédagogue, s'il n'avait pas déjà conçu ce plan et formé le projet d'écrire cet ouvrage ?

D'oîi est venu à notre auteur le dessein que nous venons d'exposer? Peut-on expliquer la genèse de son œuvre? Elle semble en premier lieu lui avoir été suggérée par la forme même qu'il donnait à son enseignement. Eusèbe nous apprend qu'Origène fut obligé de se décharger d'une

1. VI, Strom., 168 : toÙ; U rpoçr^Ta; oo^ol'jol 6EÎa; y£vop.£vrj; (lire

Y6vo[j.lvo'j;) çwv^ç.

2. Paedag., I, 3 : ô -âvra ç'.Xâv9pw-oî 5>oyo; ~po-pé~ww avwôev, ïr.tiza.

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partie de sa V\che sur Héraclas ^. 11 se réserva les élèves ou auditeurs plus avancés. A bien des égards, Origène n'a fait que restaurer TEcole que Pantènc et Clément avaient créée. Il est probable que, de très bonne heure, on divisa les auditeurs en plusieurs catégories. Ce qui donne lieu de le croire, c'est que Clément et Pantène ont enseigné ensemble pendant dix ans environ. Les textes, d'ailleurs, font supposer que les élèves du Didascalée devaient être assez mêlés. Il y avait des païens côte à côte avec de jeunes chrétiens ; on y voyait aussi des gnostiques comme cet Ambroise qu'Origène ramena plus tard à l'Eglise. Les uns commençaient à devenir chrétiens, tandis que les autres s'élançaient au sommet de la nouvelle religion.

Une partie de l'enseignement de Clément s'adressait à des païens. Le Protrepticus résume cet enseignement et nous le fait connaître. Au Didascalée, comme dans les écoles platoniciennes ou stoïciennes, on s'exerçait à vivre selon certaines règles. On s'y préoccupait autant de la conduite que de la connaissance. Le Pédagogue nous a conservé la substance de l'enseignement moral de Clément et nous donne une idée de la discipline chrétienne qu'il prêchait aux néophytes. Enfin, le Aiôào-xaÀoç, si nous l'avions, nous aurait donné une sorte de système des doctrines qu'il exposait à un petit nombre d'auditeurs. Tel est le lien que nous constatons entre l'ouvrage que rêvait Clément et son enseignement. En somme, l'œuvre qu'il projetait et qu'il a en partie achevée nous apparaît comme le testament de son catéchuménat.

Une idée domine toute la pensée de notre auteur. C'est l'idée essentiellement grecque que la vertu s'apprend.

1. //. E.^ VI, 15; Ta) [A£v ('HpaxXà) xfjV Tiptôir^v Ttov aoTt ■3roi/^£iOJ(X£Vfov tiaaywYV £7:iTpé<]/aç, aÙTw 5; Tr;v lôiv èv é'Çei «puXâÇa; àxpcJacriv.

Depuis Socrate, elle règne en souveraine dans la philosophie. Platon en fait l'application sur la plus vaste échelle dans sa République. A partir de ce célèbre dialogue, il est acquis que rexcellencc morale s'acquiert par l'exercice; c'est essentiellement affaire d'éducation ; on arrive progressivement et par une discipline spéciale à la Sagesse et à la Vérité. Clément a hérité de cette idée; il en est pénétré jusqu'aux moelles ; il en a fait le principe de tout son système d'éducation morale et chrétienne. Elle nous paraît expliquer la conception de son grand ouvrage et la division de cette œuvre en trois parties. Ces divisions ne correspondent-elles pas en effet aux phases principales de la vie chrétienne, telle qu'elle se développait au II* siècle? Il faut s'élever d'abord du monde jusqu'au christianisme. Ce sera l'œuvre du Protrepticus. On se forme ensuite à la vie chrétienne. Ce sera la tâche du Pédagogue. On parvient enfin à la contemplation de Dieu. Ce sera le triomphe du Didascale . Voilà le lecteur de Clément conduit en trois grandes étapes des bas-fonds du paganisme jusqu'au sommet du christianisme!

Avons-nous signalé toutes les causes qui expliquent le plan et la forme générale que Clément a voulu donner à son grand ouvrage ? Nous ne le pensons pas. Il en reste une dernière qui n'est pas la moins importante. C'est l'idée d'initiation. Les mystères jouent un rôle important au II" siècle '. Les plus graves philosophes s'en préoccupent aussi bien que les gens du peuple. Les mystères incarnaient alors les plus fortes aspirations religieuses. Clément en était comme enveloppé, et l'initiation, avec ses particularités si frappantes, se présentait sans cesse

1. Anrich, Bas antike Mjsterienwesen in seinem Einfluss auf das Ckristenthum. Goltingen, 1894; G, Wobbermin, même sujet, Berlin. 1896-

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à son osprit. Ce qui le prouve, ce sont les innombrables allusions aux mystères qui sont parsemées dans les Stromotes ', C'est encore Tattenlion qu'il leur accorde dans la partie de son Protrepticus où il fait le procès aux superstitions païennes. Aussi est-ce le plus naturellement du monde que Clément a grefle l'idée d'initiation sur l'idée d'éducation, et que, lorsqu'il a divisé l'ouvrage qu'il projetait en trois grandes parties, il a songé non seulement à Platon, mais aussi aux mystagogues. Il voulait, par une savante initiation, introduire son lecteur dans le sanctuaire et, de degré en degré, l'élever aux suprêmes mystères chrétiens ^

Ainsi s'explique, croyons-nous, la genèse de l'œuvre dont Clément a tracé le plan dans la première page du Pédagogue. Ce plan frappe par sa belle ordonnance et sa symétrie. Ce fait ne doit pas, cependant, nous faire illusion au point d'y voir une preuve du talent littéraire de l'auteur. Quoiqu'il ait écrit quelques très belles pages, Clément n'a rien du littérateur. La recherche littéraire ne lui inspire que du dédain ^ Jamais auteur n'a été moins soucieux de son style et ne s'est moins préoccupé de présenter ses idées avec ordre et avec agrément. Il ne faut pas se le figurer, réfléchissant sur le plan qu'il donnera à l'œuvre qu'il projette, en ajustant d'avance les parties, procédant d'après une rigoureuse méthode de composition. Si le plan qu'il annonce promet une œuvre bien organique qui doive se dérouler en larges masses succes-

1. VI. Strom., 127, 129; VI, Stroni., 78, 102; V, Strom., 71 ; VII, Siroiii., 27, 57, etc.

2. IV, Strom,, 3 : xà jjuxpà rpô twv \iiyi\MV (jL'jr)0^/Te5 [JiuîTrjpîwv.

3. I, Strom., 12; VII. Strom., III; II, Strom., 3 : Ssî 5' oi;i.ai rov àXi)ôeîaî xrjôojXEvov oJx èÇ è7:i6ojXrj? y.xl ^povxiÔoç t/jv ^piaiv ayvOiîvai, ;:£ipxaOai Si ovoj/â'Cêiv 0); oûvaiat o (ioûXeiat.

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sives, cela tient aux causes que nous avons indiquées. La préoccupation d'une belle contexture littéraire n'y est pour rien. Ce plan lui a été exclusivement imposé par la forme de son enseignement catéchétique et par la conception toute pédagogique de la lâche qu'il s'est donnée.

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