CHAPITRE II
Le Protrepticus.
Si Clément n'a pas achevé le monument dont il a esquissé le plan grandiose, du moins en subsiste-t-il des parties considérables. 11 en est auxquelles l'auteur a pu mettre la dernière main; d'autres ne nous sont parvenues qu'à l'état d'ébauches. Les premières ont une grâce naturelle qui fait songer, par moments, aux belles œuvres de l'antiquité classique. A en juger par ces fragments, l'ouvrage eût été peut-être un chef-d'œuvre si l'auteur avait pu le mener à bonne fin et lui donner sa forme définitive.
Passons en revue ce qui reste de l'imposante construction que l'ouvrier a du abandonner.
Nous possédons le Protrepticus en entier et manifestement achevé. L'exorde est d'une grande beauté. Clément commence par rappeler ces légendes grecques qui racontaient que des aèdes ensorcelaient les bêtes par leurs chants et les entraînaient à leur suite. L'une des plus gracieuses est celle d'Eunome, le Locrien. Un jour devant le peuple assemblé à Delphes, il célébrait, en s'accompagnant de la harpe, le serpent Python. Une corde se casse. Un grillon s'élance sur l'instrument, et son cri remplace les sons que ne pouvait plus donner la harpe. Vous croyez à ces mythes, s'écrie Clément, et vous ne voulez pas ajouter foi à la Vérité ! Le Cithéron et les autres montagnes sacrées de la Grèce ont épuisé leurs révélations ; il faut aller à Sion. Quant à ces fameux poètes de la légende,
fô CLÉMENT d'aLEXA-NDRIE
Orphée, Amphion et les autres, ce sont eux qui ont appris aux Grecs l'idolâtrie et qui les ont séduits par leurs chants. Il faut maintenant prêter l'oreille à un autre chant. C'est celui du Verbe de Dieu. Seul, il dompte les passions furieuses ; il est irrésistible. Le Verbe, c'est la pensée de Dieu, qui existait avant le monde et qui a créé toutes choses. Le Verbe est apparu, dans ces derniers temps, en la personne de Jésus. C'est vers lui qu'il faut se réfugier. Quel est le dessein du Logos de Dieu ?« Quel doit être l'effet «de son chant nouveau? C'est d'ouvrir les yeux des « aveugles, de rendre l'ouïe aux sourds, de conduire les « boiteux et les égarés dans les voies de la justice, de « révéler Dieu aux hommes sans intelligence, de mettre « un terme à la corruption, de vaincre la mort, de récon- « cilier les fils désobéissants avec le Père. »
Nous voilà avertis que c'est moins Clément qui parle que le Verbe ou la Raison divine. Ne croyons pas que ce soit là un artifice oratoire. Clément croit être l'organe de la Vérité qu'il a reçue des « anciens » et qu'il trouve dans les Écritures. 11 n'a aucunement la prétention d'émettre des idées personnelles.
Le traité se développe, après l'exorde, sur un plan simple et bien conçu. L'auteur consacre d'abord quatre chapitres à faire la critique du paganisme.
Chose remarquable, il s'en prend d'abord aux oracles et aux mystères. C'était entrer dans le vif des préoccupations religieuses de l'époque. Le fait même que notre auteur commence sa réfutation du paganisme populaire en s'attaquant aux oracles et aux mystères est singulièrement significatif. Cela prouve que ces institutions jouissaient alors d'une autorité bien supérieure à celle de la mythologie et des cultes officiels. Clément savait fort bien que c'était à elles que le paganisme devait ce qui lui
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restait de force et do prestige. C'est du reste ce que les dernières recherches ont mis en pleine lumière '.
Puis, c'est le tour des dieux; toutes les divinités alors en honneur, depuis celles de l'ancienne mythologie jusqu'à celles de TEgypte, sont passées en revue. Clément relève naturellement l'immoralité de tous ces personnages célestes. Il refait une critique qui avait exercé les meilleurs esprits depuis Euripide et Aristophane. Il y a même lieu de croire que, pour toute cette partie de son traité, il s'est contenté de copier ses auteurs ^.
Pour Clément, comme pour tous les apologètes chré-
1. Voyez les ouvrages mentionnés à la page 58; à consulter également : J. Réville, La Religion sous les Sévères, Paris, 1886; E. Maass, Orpheus, Untersuchungen zur griechischen, rÔmischen, altchristlichen Jenseits-Dichtung und Religion, Mûnchen, 1895.
2. Voir notre aperçu bibliographique. On s'est mis à étudier très minutieusement, depuis quelques années, les sources de l'érudition en apparence prodigieuse de Clément. On est arrivé à constater qu'elle est généralement de seconde main, puisée dans des manuels et des compilations. D'ailleurs, on peut en dire autant de la plupart des érudits de cette époque. Clément ne fait que suivre les habitudes littéraires de son temps. En 1879, M. Diels, dans son savant ouvrage intitulé Doxographi graeci, montre l'analogie frappante qu'il y a entre Protrept., 64-66, et certains passages du De Natura deorum de Cicéron. De cette étude, il conclut que Clément a utilisé deux sources, dont l'une serait peut-être une traduction du De Nalura, voir p. 129-132. Ailleurs, p. 244, il montre que la liste des philosophes, I, Slroiu., 62, provient d'un manuel quelconque. M. Maass (De Biographis graecis Quaestiones, 1880) s'eflbrce d'établir que Clément, comme Diogène de Laërce, a utilisé, dans I, Strom., 61, 62, et ailleurs, une omnigena historia de Favorinus. M. Wilamowitz a combattu cette opinion. M. Hiller, dans un article paru dans le Hermès de 1886 (p. 126-133), relève de frappantes analogies entre les Parallela minora dits de Plutarque et trois passages de Clément {Protrept., 42, 43 et 44; I, Strom., 132-135), et conclut que Clément a utilisé un livre contenant des renseignements sur les rites anciens. Enfin M. Kremmcr, dans une remarquable thèse latine intitulée De Catalogis llcurcmatum, 1890, montre que Clément a fait usage, I, Strom., 7'i-76, di- plusieurs catalogues d inventeurs et d'inventions.
liens, les dieux sont des hommes divinisés. Ne voit-on pas partout leurs tombeaux ? Des princes n'ont-ils pas profité de la crédulité populaire pour se faire adorer? IV'a-t-on pas vu un bellâtre, le trop fameux Antinous, recevoir des hommages divins? C'est Evémère de Messine qui le premier donna cette explication de l'origine des dieux. Les chrétiens s'en emparèrent avidement.
Après les dieux, viennent le culte, les sacrifices, les images. Ce qu'il y a de remarquable dans cette partie de sa critique, c'est que Clément relève, avec bonheur, le rôle que l'art a joué dans le développement du paganisme. C'est là une vue profonde autant que juste.
Du paganisme populaire, Clément passe aux philosophes et aux poètes. 11 ne lui est pas difficile de montrer que parmi les maîtres règne la plus grande diversité de conceptions touchant Dieu. La plupart ne sachant s'élever plus haut, divinisent les éléments. On croit lire la critique de Tépicurien Velléius dans le premier livre du De Naturel deoriun de Cicéron ^ Le philosophe conclut exactement dans les mêmes termes que le chrétien. Il y a, cependant, d'après Clément, des lueurs de vérité chez les philosophes. Platon, notamment, s'en est approché bien près. Il n'avait qu'un pas à faire pour l'atteindre. Cela prouve qu'il y a chez l'homme une étincelle divine. Clément a exprimé cette belle pensée avec bonheur : (( II a été distillé dans tous les hommes un certain effluve « divin, à-rzoppoU t'.; Ostix/, ». « Il y avait innée chez l'homme « une ancienne affinité avec le ciel. Elle a été obscurcie « par l'ignorance; parfois elle jaillit soudain des ténèbres « et resplendit, comme en témoignent les poètes ».