‹ Clément d'AlexandrieChapitre 30 sur 149 · et · texte numérisé non relu

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rieure. C'est alors que la lecture des prophètes a été comme une illumination pour lui. Le voilà sur le seuil du christianisme. Le pas qui restait à faire était peu de chose. C'est ainsi que se convertissaient les Justin, les Clément, les hommes cultivés qui venaient alors grossir les rangs des chrétiens, et le Protrepticus nous paraît donner très nettement raison à cette explication.

Le reste de notre traité consiste en de chaleureuses exhortations. C'est la péroraison du discours. Elle peut paraître un peu longue. Clément le sent et s'en excuse : « Trêve aux paroles », dit-il, en terminant, « car je me suis « trop étendu ; c'est par amour des hommes que j'ai pro- « digue ce que j'ai reçu de Dieu, les appelant jau salut, ce « qui est le plus grand des biens ».

On ne résume pas des exhortations dont l'effet consiste dans leur abondance même. Notre auteur excelle dans ce genre d'éloquence. Il est intarissable lorsqu'il s'agit de presser son lecteur. Notons, cependant, quelques-unes des considérations qu'il développe. C'est un grand péché de dédaigner l'appel de Dieu. Le Père aime les hommes. Il ne faut pas mépriser sa bonté. Il faut craindre de le lasser. 11 y a des gens qui s'attachent au paganisme comme les plantes marines se cramponnent aux récifs. — L'objection que les païens faisaient constamment à ceux qui voulaient les convertir au christianisme, c'était que l'on ne doit pas abandonner les anciennes coutumes. Clément y répondait avec esprit. N'avons-nous pas eu, tout d'abord, comme seule nourriture, le laitde nos nourrices? C'était une habitude celle-là; cependant, nous nous en sommes affranchis. Eh quoi, on ne veut pas abandonner les dieux! Regardezles. Voyez leurs ministres. Vêtus d'habits sordides et déchirés, les cheveux crasseux, le visage labouré par les ongles, souvent émasculés, quelle triste idée donnent-ils

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du oiille des idoles! On dirait un deuil! Pourquoi ne pas se réfugier auprès de Celui qui est miséricordieux? Dieu enveloppe Thomme de sollicitude comme l'oiseau son petit tombé du nid. L'enfant devenu homme abandonne ses jouets. Le jouet, c'est le paganisme. Quelle raison sérieuse peut-on avoir pour rester attaché à Tidolàtrie ? Qu'on se souvienne donc que les dieux sont des mortels divinisés ! Voyez, d'ailleurs, les merveilleux progrès du christianisme, n'est-ce pas la preuve qu'il est l'effet d'un pouvoir divin? Ah! que l'on envisage les bienfaits qui découlent de l'avènement du Christ ! C'est l'affranchissement et c'est l'illumination de l'àme. Il est notre docteur, Il remplace la Grèce, Athènes même. Il est le Logos, la Parole, la Raison de Dieu faite chair. « Si le soleil n'exis- « tait pas, la nuit serait partout en dépit des autres astres. « De même si nous ne connaissions pas le Logos et s'il ne « nous illuminait, nous ne le céderions en rien aux pou- « lets qu'on engraisse dans l'obscurité et qu'on destine à « la broche. Recevons la lumière pour recevoir Dieu. « Recevons la lumière et soyons les disciples du Seigneur. « Il a fait cette promesse au Père : Je publierai ton nom « parmi mes frères, je te célébrerai dans l'assemblée. Oui, « célèbre ton Père.O Verbe, fais-moi connaître Dieu ! Tes « révélations procurent le salut ; tes chants m'instrui- « ront, car jusqu'à maintenant je me suis égaré à la « recherche de Dieu. Et, Seigneur, puisque tu m'illumines, « que grâce à toi, je trouve Dieu et que je reçois de ta « part le Père, je deviens ton co-héritier, puisque lu ti'as « pas eu honte de ton frère. Rejetons donc, rejetons, dis- « je, l'ignorance qui fait oublier la vérité. Écartons les « ténèbres qui, comme une brume opaque, nous empêchent « de voir, et contemplons Celui ((ui est véritablement « Dieu. Faisons d'îiboi'd luonlor jusqu'à lui ce chant :

« Salut, lumière, car la lumière a resplendi du ciel sur (( nous qui étions enfouis dansTobscurité et emprisonnés (( dans Tombre de la mort; lumière plus pure que le soleil, « plus douce que la vie d'ici-bas ! Cette lumière est la vie « éternelle, tout ce qui en participe vit. La nuit craint la « lumière; elle descend épouvantée et fait place au jour du « Seigneur!

« Recevons les préceptes qui font vivre ; obéissons à «Dieu qui nous exhorte; apprenons à le connaître, afin « qu'il nous soit propice, et quoiqu'il n'en ait pas besoin, « rendons-lui un salaire qu'ilagrée, je veux dire, de bonnes « dispositions. Que notre piété soit en quelque sorte le prix

« de notre habitation ici-bas En retour d'un peu de foi,

« il te donne cette vaste terre à cultiver, de l'eau à boire, « l'océan pour y naviguer, l'air pour respirer, le feu pour « te servir, l'univers pour y demeurer. Enfin il t'accorde « d'émigrer d'ici-bas au ciel. »

Clément a reproché au paganisme ses mystères. Il y revient dans les dernières pages, et c'est pourleuropposer le vrai mystère, celui du Logos rédempteur. « Viens, toi « qui es frappé de la divine folie, cesse de t'appuyer sur le (( thyrse, de ceindre ton front de lierre, jette le bandeau « et la peau de daim ; reviens à tes sens, je te révélerai le « Verbe et les mystères du Verbe. Je te les expliquerai par « l'analogie des tiens. Il est une montagne aimée de Dieu; « elle ne figure pas dans les tragédies comme le Cithéron, «■ mais elle est réservée aux représentations de la Vérité ; « montagne où l'on est sobre, montagne ombragée par de « saintes forêts ! Les Bacchantes qui sont sur elle ne sont « pas les sœurs frénétiques de Sémélé que frappa la foudre « et qui sont initiées au mystère par un repas de chair «impure; ce sont les filles de Dieu, les brebis; elles « célèbrent les saints mystères du Logos et forment un

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« chœur vertueux. Ce sont les justes. Leur chant est un « hymne au roi de l'univers. Les vierges touchent leurs « harpes, les anges entonnent ses louanges, les prophètes « parlent, les sons de la musique se répercutent. Les élus « s'élancent et poursuivent le thiase ; ils se hâtent, car ils « désirent recevoir le Père '. »

Les historiens de la pensée de Clément n'exploitent guère des passages comme ceux-là. Ils semblent les parcourir avec le sentiment que ce n'est pas le penseur qu'ils lisent, que ce n'est que le prédicateur. On peut passer rapidement. Et, cependant, a-t-on raison ? Vous voulez savoir avec précision quelle part le christianisme d'un côté, la philosophie de l'autre ont eue dans les doctrines et les idées de Clément. Est-il plus chrétien que philosophe, ou plus philosophe que chrétien, voilà la question que l'on se pose, et l'on ne tiendrait pas compte de ces passages où, comme dans toute cette péroraison du Protrepticus, notre auteur exprime ses sentiments les plus intimes et épanche son âme de chrétien ! Où donc saisirat-on dans une plus grande pureté l'accent de sa foi ?

Que doit-on conclure de ces derniers chapitres du Protrepticusl Évidemment que Clément est d'abord chrétien. Ce qui frappe, c'est l'extraordinaire chaleur avec laquelle notre catéchète presse ses lecteurs de répudier le paganisme. La condition de chrétien lui parait infiniment supérieure à tout autre. Elle lui inspire un enthousiasme sans bornes. Il se sent enfin intérieurement à l'aise, depuis qu'il a embrassé la foi nouvelle. Le reste du monde lui paraît en proie à l'agitation et aux ténèbres. 11 lui semble qu'il est sorti de la nuit et qu'il est entré dans la lumière. Il parle le langage d'un homme qui a trouvé les suprêmes

satisfactions et, dans sa joie, il voudrait faire partager à tous les hommes les sentiments qui le remplissent. « Je m'étais égaré à la recherche de Dieu », dit-il. Il Fa enfin trouvé. L'allégresse, voilà la note qui domine dans le Pro' trep tien s tout entier, et c'est la surabondance et la force de ce sentiment qui expliquent la longueur et aussi les accents parfois lyriques de la péroraison. Concluons que, pour le fond des choses et dans ses sentiments les plus intimes. Clément est chrétien autant que qui que ce soit de cette époque.

Remarquons encore que, dans les éloquentes exhortations qui forment la conclusion du Protrepticus, Clément assigne au Logos revêtu de chair la place prépondérante. C'est à sa personne qu'il fait remonter ses hommages les plus émus. N'est-ce pas là encore un trait qu'il ne faudra pas négliger? C'est pour l'avoir oublié que d'excellents critiques nous représentent notre auteur comme étant, au fond, plus platonicien ou stoïcien que chrétien. Montreznous, tant que vous A'oudrez, l'influence de la philosophie dans la forme de sa pensée comme dans les formules de son langage, mais reconnaissez que le fond des sentiments et l'inspiration intime ne sont aucunement d'un philosophe grec.

Relevons un dernier trait. Dans l'espèce d'hymne qu'exhale Clément, dans la péroraison de son traité, en l'honneur du Christ et du christianisme, perce un sentiment qui n'est pas purement chrétien. Le christianisme a été pour lui une illumination de la pensée, en même temps qu'une satisfaction de la conscience religieuse. Le Logos est un révélateur; il fait connaître Dieu ; il est la lumière. Cette lumière n'est pas précisément celle du prologue du quatrième Evangile, c'est la lumière que rêvait le génie grec. C'est par là que Clément trahit ses origines. EiJt-il

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rie un fils (risrat'l, ôlcvé à réoole des prophètes ou môme à colle des rabbins, ce qu'il aurait demandé au christianisme, c'eût été avant tout le pardon des péchés. La crise intérieure aurait été exclusivement morale. Mais Clément est Grec. Les hommes de sa race n'ont jamais eu ce sentiment d'infirmité morale et cette conscience de la faute inexpiée, qui sont les caractéristiques de l'rime hébraïque. Leur aspiration religieuse se résolvait moins en un besoin de réconciliation avec Dieu qu'en un besoin de le contempler et de vivre en lui. Sans doute, ces deux sentiments sont voisins et s'appellent l'un l'autre, mais, tandis que le premier est prépondérant chez l'apotre Paul, l'autre domine chez Clément.

On le voit, si ces belles pages nous révèlent chez notre auteur un chrétien singulièrement fervent, elles nous découvrent en même temps, chez ce chrétien, un homme vraiment marqué à l'empreinte du génie de son peuple et de sa race.

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