‹ Clément d'AlexandrieChapitre 41 sur 149 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Les Stromates.

S'il est vrai que les Stromates ne sont pas cette troisième partie qui devait couronner le grand ouvrage de Clément et nous livrer sa philosophie chrétienne, qu'estce que cet écrit plus volumineux que le Protrepticus et que le Pédagogue? Quelle est sa place dans Fœuvre totale? Dans quels rapports se trouve-t-il avec les deux premières parties?

Avant d'essayer de répondre à cette question qui n'est pas seulement d'ordre littéraire, mais qui importe à Fintelligence de la pensée de notre auteur, interrogeons les Stromates eux-mêmes. L'analyse nous en fera connaître le véritable caractère.

Le titre que Clément a donné à cet écrit demande une explication *. Ce titre n'est pas de son invention. Il devait même être assez banal. Un j)assage très curieux d'Aulu- Gelle, cet érudit contemporain de Clément, nous donne à cet égard des renseignements très complets. Cet auteur dit, dans la préface de ses Nuits attiques, qu'en intitulant ainsi son ouvrage, il n'imitait pas certains écrivains de son temps qui affectaient des titres fantaisistes, dont fort heureusement il donne une liste. On y remarque le titre môme de l'ouvrage de Clément -. On le trouve encore

1. Le tiU'c complet du livre de Clénicnl est : KaTa Tf,v àÀrjO^ cpiXoiocpîav YVtoattxôJv ■j-otj.v7]aâT(ov 2Tpw[i.a-îTç, I, Stvom., 182. SU'omate signifie tapis.

2. Sunt etiam qui Aû/vous inscripseruut, sunt item qui (jTpw(j.aT£îç.

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ailloiirs '. Du reste, Clément liii-mème donne à entendre qu'il y a (raulrcs auteiii'S qui ont adopté ce titre de Stromates '-. La liste d'Aulu-Gellc est fort curieuse •\ Ce (ju'il y a d'intéressant, c'est que plusieurs des titres qui y figurent ont été mentionnés par Clément lui-même *. D'autres figurent aussi dans la préface que Pline l'Ancien a mise en tète de son Histoire naturelle, comme on peut le voir dans le passage que nous citons en note. Il faut conclure

1. Eus., Praep . Es'ang., I, vu, 22 : olt,6 twv Ylloj-io/oj !jTpw[j.aT£n)v £x0rli3o;xai.

2. YII, Strovi., m : oj't' ojv -f,i -i^îui; o'j-î tt,; çpâasw; cjTO/ârovTai oî aTpwaaxEîç,

3. AuUi-GcUc, préface, § 3 — § 11; cdilion de M. Herlz, 2 vol., A.-Gcllii Xoctitim atticarum lihri A'X, Berlin, 1883. Nous transcrivons ici le passage entier : « Sed quoniam longinquis pcr Iiicmem noctibus in agro, sicuti diximus, terrse Atticaj commenlationes hasce ludei-e ac facerc exorsi sumus, idcirco cas inscripsimus Noctium esse Atticarum, nihil imilati festivitales inscriptionuiu, quas picrique alii utriusquc linguse scriptorcs in id genus libris fecerunt. Xam quia variam et miscellam et quasi confusancam doclrinam conquisiveranl eo tilulos quoque ad cam senlenliam exquisitissimos indiderunt. Namquc alii Musarum inscripscrunl, alii siU'arum, ille ré-Xov, hic 'Aij.aX6£{aç xépa;, alius xépaç, alius XTipîa, partim XEifxwvac, quidam lectionis sua?, alius antiquariun lectionum atque alius àvOripwv et item alius £jpTriu.âTtov. Sunt cliam qui Xj/vojç inscripserunt, sunt item qui a-cpwtjiaTïTç, sunt adeo qui rav^ÉXTaç xaî 'EXixwva et -po6),ir((AaTa et ÈyysipîSia et -apaÇiçîôa;. Est qui ?«e/»o/u'rt/c.s titulum fecerit, est qui -payixaT-.xa cl -âpspya et ôioaaxaXixà, est item qui historiae naturalis, est -av-ooa-% laTopîaç, est pra>lerea qui praluni. est itidem qui Trâyxap-ov, est qui -d-wv scripsit, sunt item mulli qui coniectauea, neque item non sunt qui indices libris suis fecerint aut rpistiilariim moraliuin aut cpistoUcantiu f/iiaesiioniiin aut confiisarum et qu.X'dam alia inscripta minus l(>pida nnillasque prorsum concinnilates redolcntia ».

'i. VI, Stroin., ^ 2 v. xaî Xs'.awvâ; tive; xal IX'.xojva; xal y.r,o':x xal

-£-Xo'j; a'JvaY'Dyà? ç'.XojAaOcî? notxtX'o; èJavOiaâjxsvo'. auvîypâ'IavTO

Voyez aussi un curieux passage de la préface de Pline l'Ancien : o Inscriptionis apud Gi\tpcos mii'a félicitas. Krjpiov inscripsei'e, quod volebanl inlelligi favum. Alii xÉpa? à|j.aXOEiaç ni vel lactis gallinacei sperare possis in Yoluminc iiaustum. Jam Musa?, -âvSsxTai, Èy/Eipiôiov, Xeiijuôv, Tttvaxî^iov inscriptiones, etc. ».

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de ces témoignages qu'il existait tout un genre de littérature dont ces titres bizarres étaient comme la marque distinctive. Ce genre était un des fruits de l'érudition du temps. Cette littérature se composait de compilations, de choix de lectures, de dissertations bourrées de citations, de manuels et de collections de toute espèce. On comparait ces recueils à des jardins ou à des parterres. Clément les a beaucoup pratiqués et, dans la savante Alexandrie, ce genre littéraire avait toujours été en honneur. Les bibliothèques notamment en avaient favorisé l'éclosion .

Mais cette littérature, qui semblait ne devoir être qu'un passe-temps d'érudits et de littérateurs, était susceptible de rendre de sérieux services. Clément nous apprend que les auteurs qui, pour une raison quelconque, voulaient envelopper leurs idées de voiles, les cacher à la masse et ne les livrer qu'à un petit nombre, adoptaient volontiers ce genre de composition littéraire \ En effet, il offrait toutes les facilités qu'on pouvait désirer. On donnait à son livre un titre qui ne pouvait être compromettant, puisqu'il n'apprenait rien sur le sujet qu'on y traitait, ni sur les vues qu'on y soutenait. Ajoutons que l'une des règles du genre était de ne s'astreindre à aucun plan. On laissait sa plume courir au gré de sa fantaisie; on mêlait tous les sujets; on revenait sur les mêmes points aussi souvent qu'on le voulait. C'était, comme le dit x\ulu-Gelle, une varia et miscella et quasi confusanea doctrina. Il était entendu qu'on n'avait à se préoccuper ni de l'ordre des matières, ni même du style. Dès lors, rien n'était plus facile que de dissimuler, dans un livre ainsi composé, les idées les plus hardies.

C'est précisément pour cette raison que Clément s'est décidé à écrire ses Stromates dans le style du genre litté-

1. IV, Strom., ch. ii en entier ; VI, Strom., 2; VII, Stvom., 110.

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raire qu'Aulu-Gelle nous a fait connaître. Il dcclarc luimême et à plusieurs reprises qu'il ne veut pas être compris par le premier lecteur venu; il désire qu'on se donne la peine de chercher sa vraie pensée. Il y aura toujours au moins un lecteur (pii le comprendra, et cela lui suffit '. Le genre littéraire dont il a fait choix se prêtait admirablement à ce dessein. On verra plus loin les raisons qu'il avait de ne pas livrer sa pensée sans voiles. Elles étaient des plus graves.

Essayons maintenant de donner une idée aussi exacte que possible des Stromates. La tâche n'est pas facile. Etant donné le genre littéraire qu'il avait adopté, l'auteur pouvait se permettre toutes les libertés, et il en a largement usé ! Tandis que le Protrepticus et le Pédagogue se distinguent par une belle ordonnance, les Stromates présentent un tel désordre qu'on a pu longtemps aliirmer qu'il n'y a aucun plan dans ce livre et que, comme semble l'indiquer le titre, c'est un volume de mélanges. Les Stromates passent encore maintenant pour des Miscellanécs.

On verra par l'analyse qu'il y a beaucoup d'exagération dans cette opinion. Il y a un plan ou plus exactement un enchaînement des matières dans les Stromates.

Nous réservons, pour le moment, l'étude de la préface des Stromates, qui est contenue dans le premier chapitre de

1. Voyez IV, Slroiii,, le ch. ii. « Les Stromates, dil-il. suggèrent la route qu'il faut suivre, mais vous laissent y marcher. C est une terre où ont été jetées les semences les plus varices ; il faut choisir et recueillir le bon grain. »

Dans I, Stroiii., 13, il se réclame du xûpio; pour ne révéler qu'à un petit nombre les Osîa jj-uatrlpta.

Dans IV, Stroi» , , 4, il s'écrie : £jpr|a£t yio tov TjVir|"îovTa k'vx r, ypaçr^.

Voy. aussi VI, Strom., 2, où il dit en quoi s«jn livre sei-a utile, tio te e!; Yvûaiv ÈTtiTrjSetf.), eV moç r.tpi-j/oi toîiôe, -pô; tô tjjxçéoov xal (Ô<pêXi[jlov u.E-:à

cet écrit. Les deux premiers livres sont entièrement consacrés à une question qui était alors vitale pour le christianisme : un chrétien a-t-il le droit d'utiliser les trésors de la culture grecque et notamment de la philosophie ? Clément TafTirme et développe, dans la première moitié de son premier livre, tous les arguments que Ton pouvait faire valoir en faveur de la thèse lil)érale. Son opinion est très arrêtée. C'est un devoir au moins pour certains chrétiens, d^acquérir une instruction complète ; il veut que ceux-ci parcourent le cycle entier des études qui se faisaient alors. De ces études, on doit passer à celle de la philosophie. Nous verrons plus loin que ce large programme comportait certaines limitations et que Clément ne conseillait pas Tétude de tous les philosophes sans distinction. Un des arguments les plus puissants dont notre auteur se sert pour défendre son point de vue est que les philosophes de la Grèce ont emprunté leurs meilleures pensées à l'Ancien-Testament. Ils sont tril)utaires de Moïse et des prophètes. Plus ils leur doivent et plus ils se sont approchés de la Vérité. Platon est le plus grand et le meilleur des philosophes parce que nul ne s'est autant inspiré des oracles hébreux. Dès lors, en étudiant la philosophie et en la mettant à contribution, que fait un chrétien sinon reprendre un bien qui lui appartient ? N'estce pas son droit et que lui reprochera-t-on si, d'autre part, il est avéré qu'il y a avantage et utilité à étudier les philosophes? Clément, on le sait, n'a pas inventé luimême cet argument. Il l'a emprunté à son maître Philon. Mais nid plus que lui ne Fa exploité. Il y revient à maintes reprises *. Chaque fois qu'il s'apprête à faire des rapprochements entre le christianisme et la philosophie et qu'il

1. I, Strout., xxi-xxix; II, Strom., xviii ; V, Strom., xiv ; YI, Stroi)i.,u.

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risque de paraître faire à celle-ci de trop larges concessions, il évoque la thèse de Philon el accable son lecteur par nombre de citations qui prouvent (jue les philosophes ont « dérobé » leurs doctrines aux Livres-Saints. C'est par l'exposé de cet argument qu'il remplit la seconde moitié de son premier livre et qu'il le termine.

Voilà donc le chrétien qui aspire à s'élever sur les sommets, libre d'étudier la philosophie. A l'aide de cet instrument, Clément compte procurer à son lecteur une science divine ou gnose que le simple chrétien ignore. Aussitôt se dresse devant notre auteur une question qui lui barre la route. Qu'est-ce que cette gnose? Quels sont ses titres? Qu'a-t-elle de plus que la simple foi? Est-ce un privilège que l'on veut attribuer à un petit nombre ? Voilà les questions que traite Clément dans son deuxième Stromate. Il n'y a pas, dans tous ses écrits, de pages plus profondes, ni plus originales. Veut-on avoir la vraie pensée de notre catéchète, c'est là qu'il faut la chercher. S'agit-il de savoir lequel l'emportait chez lui du philosophe grec ou du chrétien, ou, plus exactement, dans quel rapport ces deux hommes vivaient en lui, s'entr'aidaient et s'harmonisaient ensemble bien loin de se contrarier ou de se neutraliser, ce sont ces pages qu'il faut méditer.

La question préalable est maintenant entièrement résolue. Il n'est pas défendu à un chrétien d'étudier la philosophie. Bien au contraire, conçoit-il la noble ambition de s'élever à un christianisme supérieur, de réaliser, pour autant qu'il le pourra, celui des apôtres, de mener ici-bas une vie angélicpic et d'être lui-même une sorlo de dieu, il est indispensable qu'il s'applicpie à la philosophie. Voilà la conclusion qui s'impose au lecteur, quoi(jue Clément, ])()iir des raisons cpii^ nous ne fccIum'cIum'oms pas imi ce moment, ne la foniiuU' |)as v\\ termes j)récis, ()u(> lui

rcste-t-il h faire maintenant? X'est-ce pas de nous montrer ce que doit être ce candidat au christianisme parfait, ce gnostique comme il l'appelle, pour lequel il vient de plaider? X'est-ce pas de nous dire quelles doivent être ses vertus, de nous le dépeindre et, comme il le dira lui-même, de modeler devant nous sa statue?

C'est vers la fin de son deuxième livre que notre auteur entreprend de caractériser son gnostique au point de vue moral. 11 rencontre la question du mariage et des rapports des sexes. 11 se laisse si bien entraîner que cette seule question absorbe tout un livre, le troisième. Clément le sent et s'alarme. Il comprend qu'il faut qu'il se mette en garde contre son propre entraînement, et qu'il impose des bornes à sa verve. Décidément la liberté que lui laisse le genre littéraire qu'il a choisi pour cette partie de son grand ouvrage, a des inconvénients. Aussi avant d'aller plus loin, se décide-t-il à tracer un itinéraire à sa pensée. C'est le plan qu'il expose dans le premier chapitre du IV^ Stroinafe.

Il y a deux parts à faire dans ce chapitre. Nous l'avons déjà dit, des trois paragraphes qui le composent, le dernier se rapporte à la partie dogmatique qui devait couronner l'édifice tout entier. Des deux autres, le premier se rapporte à la partie du programme qui a pu s'exécuter, et c'est ce paragraphe, par conséquent, qui expose le plan que nous allons voir se dérouler dans les quatre derniers Siromates. Nous en donnons ici la traduction :

« La suite exige, me semble-t-il, que je traite et du « martyre et de l'homme parfait. Ce que nous affirmerons « à ce propos, nous obligera par un enchaînement natu- « rel, de démontrer en même temps que la vraie vie philo- « sophique (la vie chrétienne) s'impose aussi bien à « l'esclave qu'à l'homme libre et quel que soit son sexe.

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