‹ Clément d'AlexandrieChapitre 45 sur 149 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Du véritable caractère des Stromates.

Nous nous sommes demandé au début du chapitre précédent quelle est en définitive la place qui appartient aux Stromotes dans le grand ouvrage de Clément. Avant d'essayer de répondre à cette question, il nous fallait analyser le traité lui-même. Nous pouvons maintenant aborder l'examen du problème littéraire qu'il soulève.

On se souvient que le projet de notre auteur était d'exposer ses principales doctrines dans une troisième et dernière partie qu'il aurait, selon toute vraisemblance, intitulée le Maître ou le Docteur. Ce devait être le couronnement de son ouvrage et de son enseignement.

Mais au moment d'aborder cette partie de son livre, Clément se voit arrêté par des difiicultés qu'il ne semble pas avoir prévues, lorsqu'il traçait le plan de son grand ouvrage au début du Pédagogue.

Pour formuler ses doctrines chrétiennes, il ne pouvait se passer de la philosophie grecque et de ses méthodes. Ce point mérite que nous nous y arrêtions un instant.

Les philosophes grecs possédaient un puissant instrument de pensée. C'était la dialccti(pie. Socrate, Platon, Aristote, Chrysippc en avaient fait une méthode savante à l'usage de tous ceux qui voulaient pliilosopher. Par l'application de la dialectique, les chefs d'école arrivaient à formuler, en des termes très précis, leurs vues sur les difi'érents sujets qui faisaient alors l'objet de la philosophie.

liO CLÉMENT d'aLEXANDHIE

Une fois fixés, ces termes ne variaient guère. C'est ainsi que les principales idées de chaque école se cristallisaient pour ainsi dire en formules à peu près immuables qui constituaient comme la marque de fabrique du système. On les appelait des ûÔY;ji.aTa. Clément y fait constamment allusion K Ces formules étaient d'un usage très commode dans les discussions ou dans l'enseignement. Ce sont elles qui nous permettent encore maintenant de reconnaître, dans la confusion d'idées qui régnait au IP siècle et dans l'universel éclectisme, la provenance des diverses idées qu'on rencontre chez les auteurs '^.

Clément, ne l'oublions pas, est Grec, élevé à l'école des philosophes. C'est donc pour lui un besoin impérieux d'exprimer ses vues sur Dieu, sur le Verbe, sur l'Univers, sur les principes de la morale, en formules stéréotypées absolument semblables à celles des écoles. Il ne saurait se contenter de la simple foi des fidèles. Il faut que son christianisme s'achève en une philosophie qu'il puisse opposer à celle des Grecs. Il lui faut des SôyjjiaTa qu'il puisse proclamer en face de ceux des chefs d'école. Comment soutiendrait-il la discussion avec les philosophes grecs s'il ne parlait leur langage et s'il n'avait pas des formules arrêtées à jeter dans la discussion?

Mais ces formules, ces SôyjjiaTa, où les prendra-t-il? où trouvera-t-il la méthode à l'aide de laquelle il les forgera ? Rien de pareil n'existait encore chez les chrétiens. Y a-

1. I, Sti-om,, 91; 101 : ta tOv çtXoao'çwv ooyjjiaTa; II, Strom., 1 : -k x.jpiwTa-a Tûv 8oY;j-oéTwv, suit une cnumération d'exemples ; II, Strom., 19; V, Strofti., 9 : 01 Srwïxol 8oY[J-a"îÇojCTtv ; VI, Strom., 55; VI, Strom., 119, 123; VII, Strom., 97; VIII, Strom., 16 : ^ô-^^a Irszï xaxâXTuj^tç tiç lo-fr/<.r[, le dogme est une certaine notion conçue par la raison.

2. Voir notre article sur les Stromates dans la Revue des religions, novembre-décembre 1897.

DU VÉUlTABLli GAllACTlhlK DES STUOMATES 111

t-il des dogmes, c'est-à-dire des ronimles stéréotypées à la faron des SôyjxaTa de la philosophie, dans le Nouveaii- Teslament? Des allirniations religieuses s'exprimant en des formes diverses et variajjles, soit ; mais des oôyjjiaTa, il n'y en a pas. D'ailleurs, cette façon de formuler la pensée est absolument étrangère au génie hébraïque et biblique. On ne saurait trop le répéter, ce sont manières de penser et de parler essentiellement grecques. Une seule de ces formules suppose derrière elle la longue élaboration de la métliode dialectique. Elle est la résultante d'une lente éducation de l'esprit. On ne trouve en Israël rien d'analogue à la cidture intellectuelle que l'on recevait dans les écoles grecques. Les prophètes sont-ils des dialecticiens? Même les procédés de raisonnement en usage dans les écoles de rabbins, d'ailleurs si lourds et si gauches, ne peuvent se comparer à cet art merveilleux qu'est la dialectique grecque.

Ainsi Clément se voit forcément rejeté sur la philosophie.

A un autre point de vue encore, Clément se voyait contraint d'y recourir. Les Grecs ont toujours rêvé de perfection morale. 11 ne leur a jamais suffi d'être des virtuoses de dialectique; en artistes qu'ils étaient, ils ont aimé la beauté de l'àme. Tout philosophe, en même temps qu'il se piquait de raisonner avec subtilité, avait l'ambition, selon l'expression consacrée, d'être xaAÔç y.è.y(y.%ç. De là, chez les maîtres de la pensée, le souci de l'éducation morale. Avec le temps celte haute préoccupation s'accentue. Au 11^ siècle, elle absorbe les i)hilosophes. La morale est devenue un art raffiné, une discipline (auxTia-^) (pii avait ses règles et (|ui enveloppait toute la vie. Clément était trop imbu de l'esprit de la philosophie pour ne pas partager ce goût. 11 lui était impossible de ne pas

concevoir la morale à la manière de ses maîtres. D'ailleurs, pouvait-il se contenter de la vertu moyenne des simples fidèles? Un vrai philosophe ne s'efTorçait-il pas sans cesse d'avoir des vertus rares qui le missent audessus du vulgaire ? Le philosophe chrétien aurait-il moins d'ambition? En fait, Clément fut toujours hanté par l'idée d'une vertu chrétienne qui serait l'apanage d'un petit nombre. Son idéal est essentiellement aristocratique. Tant il est vrai que le pli qu'il avait reçu de son éducation philosophique persista jusqu'au bout! C'était donc pour lui un besoin impérieux de laçonner l'éducation morale qu'il voulait donner à ses élèves sur le modèle de celle des écoles. 11 lui fallait une discipline qui fût une véritable science pédagogique. Elle serait conçue dans un esprit tout autre que celui des philosophes, mais elle ne serait ni moins savante ni moins complexe.

Voilà donc Clément, dans le domaine de la morale comme dans celui de la pensée, astreint à emprunter à la philosophie son art et ses méthodes. Car, pas plus dans l'un que dans l'autre de ces domaines, le judaïsme ou le christianisme, l'Ancien ou le Nouveau-Testament ne pouvaient lui donner ce qu'il cherchait. L'hébraïsme, en effet, si supérieur à Thellénisme dès qu'il s'agissait des élévations de la piété ou des revendications de la justice, lui était bien inférieur dès qu'il s'agissait de cette œuvre d'art qu'est l'éducation progressive d'un caractère. L'idée môme d'une éducation faite d'après des règles et de savants procédés lui était totalement étrangère. Elle l'était également au christianisme primitif. Car il ne faudrait pas confondre ce que le Nouveau-Testament appelle la sanctification avec cette éducation tout humaine et toute rationnelle que Platon et les stoïciens avaient élaborée. N'est-ce pas un fait significatif que, jusqu'à Clément et

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