‹ Clément d'AlexandrieChapitre 46 sur 149 · DU VÉRITA.BLE CARACTÈRE DES STROMATES · texte numérisé non relu

DU VÉRITA.BLE CARACTÈRE DES STROMATES

Tertullien, le christianisme ne compte pas à proprement parler de moralistes ? C'est un art essentiellement grec, c|ue les Romains seuls surent reprendre et perfectionner, que celui qui consiste dans la science des préceptes, qui les coordonne en un corps dominé par un principe, qui les illustre par des observations fines ou profondes, et qui de tout cela fait une morale. Ce que les Juifs avaient de plus analogue, c'était leur sagesse guomique. Mais ce qui manquait à celle-ci, c'était justement l'art de transformer des observations détachées en une discipline ou science pédagogique. C'est pour toutes ces raisons que les premiers moralistes chrétiens dignes de ce nom, je veux dire Clément et Tertullien, quoique leurs préceptes s'inspirent d'un esprit qui n'est pas celui de la philosophie, doivent cependant à celle-ci l'idée même d'une morale, et l'art de la faire.

Ainsi c'est à la nécessité même des choses qu'obéit notre auteur lorsqu'il utilise la philosophie grecque. Il pouvait à la rigueur s'en passer tant qu'il ne s'agissait que du Protrepticus ou du Pédagogue . Ces deuxtraités ne s'adressaient pas à ses élèves les plus avancés. Encore, même dans ces deux écrits, il ne s'était pas abstenu d'en faire usage. Il y a plus d'une page dans le Protrepticus et dans le Pédagogue, que seul pouvait comprendre un lecteur au courant des termes et des idées de l'école. Mais s'il pouvait ignorer la philosophie dans les deux premières parties de son ouvrage, Clément ne le pouvait plus dès qu'il s'agissait d'aborder la troisième et dernière. Voulait-il élaborer des doctrines chrétiennes et rendre son élève capable de recevoir l'espèce de révélation ((u'il lui réservait, en d'autres termes, avait-il l'ambition de formuler une théologie qui s'achèverait en une contemplation mystique de Dieu et, par conséquent, s'eflbrcerait-il d'élever son gnostique à une

sainteté qui le rendît apte à cette contemplation, il lui fallait appeler la philosophie à son aide. C'était inévitable.

Forger tout un ensemble de doctrines ou dogmes chrétiens à l'aide des méthodes de la philosophie grecque, voilà ce que personne n'avait encore tenté de faire avant Clément. Sans doute les apologètes, Justin Martyr, Athénagore, Tatien, avaient fait quelques rapprochements entre le christianisme et la philosophie ; ils avaient même mêlé à leurs conceptions chrétiennes plus d'une idée empruntée au platonisme et au stoïcisme. Personne n'avait encore rêvé une alliance aussi étroite.

La difficulté était de réconcilier le public chrétien avec l'idée d'une pareille tentative. Nous verrons, dans notre deuxième partie, combien grandes étaient les répugnances de la majorité des fidèles. Inutile d'entreprendre un tel eff"ort jusqu'à ce qu'on l'eût légitimé à leurs yeux. On risquerait autrement de s'aliéner la masse chrétienne et d'être traité purement et simplement de gnostique. Voilà pourquoi, après avoir écrit son Pédagogue et au moment où, selon son premier dessein, il aurait fallu aborder la partie doctrinale de son ouvrage. Clément sent la nécessité d'ouvrir une sorte de parenthèse, je veux dire d'écrire un traité qui exposerait l'utilité de l'étude de la philosophie et qui servirait ainsi d'introduction à la troisième partie. L'examen attentif que nous ferons du plaidoyer de notre auteur en faveur de la philosophie nous convaincra que c'est bien à ces considérations que nous devons les Stromates.

Il nous suffira pour le moment de remarquer qu'en effet les deux premiers Stromates sont entièrement consacrés à la question des rapports de la philosophie grecque et du christianisme. N'est-ce pas la preuve que Clément sentait profondément la nécessité de discuter et de trancher cette

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