‹ Clément d'AlexandrieChapitre 48 sur 149 · DU VÉRITABLK CARACTÈRE DES STROMATES · texte numérisé non relu

DU VÉRITABLK CARACTÈRE DES STROMATES

ili8j>i>sé à passer des préliminaires au sujet lui-nièinc, des

S/nv)h(/cs au «Maître»? N'oublions pas qu'il est foneière-

u\cu[ jiédagogue. Partout dans ses ouvrages, il laisse voir

(ju'il songe beaucoup moins à faire un livre qu'à Hiire acte

d'éducateur. Son principal souci n'est pas d'instruire,

mais de discipliner. Dans ces conditions, ne devait-il pas

avoir le sentiment que bien qu'il eût conquis pour son

lecteur le droit d'étudier la philosophie, il était encore

loin d'avoir achevé son œuvre préalable ? Pour recevoir la

gnose chrétienne et pouvoir contempler Dieu, son élève

avait besoin d'une autre préparation plus nécessaire

encore que l'étude de la philosophie : la préparation

morale. Celle-ci avait-elle été suiïîsante? Qu'avait-elle été

jusque-là ? Tout ce que Clément avait pu donner à son

lecteur, c'était le Pédagogue. Mais la discipline morale du

Pédagogue ne pouvait former qu'un chrétien ordinaire;

on y apprenait simplement à vivre en fidèle ; mais pour

devenir gnostique ou chrétien parfait, ne fallait-il pas une

discipline plus raffinée et une éducation particulière ?

Telle nous semble avoir été la préoccupation de Clément.

C'est à elle qu'il obéit lorsqu'il se met à exposer sa

morale à l'usage du vrai gnostique. Sans doute, il n'avoue

pas clairement cette préoccupation, mais ne dit-il pas

expressément des Stromates que sa vraie pensée y est

cachée et ne se découvre qu'à ceux qui la cherchent ? Que

signifie cela, sinon qu'il la laisse deviner? Il ne la livre

pas. 11 exige lui-même qu'on l'interprète. Nous l'avons

essayé en nous plaçant à son point de vue, c'est-à-dire au

milieu des préoccupations qui, sûrement, l'ont assiégé.

Voilà comment nous nous expliquons l'étendue que Clément donne à ses Siroinates^.

1. Ps'ous nous sommes conlenté, dans notre analyse dos Stromates, de mettre en relief la marche générale de la pensée ; elle se dégage assez

118 CLÉMENT d'aLEXANDRIK

Quoi qu'il en soit, ce qui est hors de doute, c'est que cet écrit ne touche qu'à des questions d'ordre préliminaire. Ces questions sont, comme l'analyse l'a montré, d'abord la justification de l'étude de la philosophie, ensuite le portrait du gnostique. Tout, dans cet interminable ouvrage, se ramène à ces deux questions. Se faisant suite l'une à l'autre, elles sont comme l'épine dorsale ([ui maintient tant bien que mal ce grand corps mou et sans consistance. Elles font l'unité des Stromates pour autant qu'il y a de l'unité dans cet ouvrage. Or, ces questions sont de celles qui s'imposaient à Clément dès qu'il songeait à composer un traité didactique et doctrinal. Elles lui barraient le passage. Il fallait les discuter. Au fond, elles étaient d'une importance telle qu'il n'est pas surprenant que Clément n'en soit jamais sorti.

Il est impossible de lire attentivement les Stromates sans avoir l'impression que l'auteur n'a paa eu le loisir de revoir ce livre. 11 est certain qu'il ne l'a jamais achevé. Quand on affirme que le huitième livre a existé,

facilement d'un ouvrage qui semble au premier abord la confusion même. Quand on entre dans le détail, on aperçoit par quelles démarches insensibles l'auteur s'est laissé glisser dans des sujets connexes du sien, mais que son programme ne comportait pas. Ainsi, soit qu'on envisage l'ensemble de l'ouvrage, soit qu'on entre dans le détail, on arrive à la conviction que c'est une erreur de voir dans les Stromates de simples mélanges ou miscellanées. C'est un livre, mais mal conçu, écrit presque à l'aventure et sans plan dressé au préalable. — Voyez, par exemple, comment Clément s'est laissé aller à écrire tout un Stromate sur le mariage. Il exposait ses idées sur r£7:i6u[j.'.a et la rjSovTJ, à propos du gnostique ; là-dessus, il s'aperçoit qu'il y a un rapport étroit entre la 7]Oovrî et le yauoç. Donc il faut qu'il traite du yâfio;. Un chapitre n y suffit pas. Peu à peu, voilà tout un Stromate et lui-même d'avouer qu'il s'est laissé entraîner ! Comparez II, Strom., 137, et III, Strom., 110. Voyez aussi comment il en est venu à traiter des symboles, V. Strom., 26, à la fin, et II, Strom., 1.

PU VÉHITABLK CARACTEHE DES STHOMATES l lU

(»ii lit' fait ([u'é mettre une pure hypothèse. De toute façon les S//-oniafes présentent le caractère d'une él)auche. Vous avez telle page admirablement écrite à côté de telle autre oii la négligence éclate à chaque ligne, tel chapitre où la pensée se déroule avec clarté, tel autre oii, à la fin, l'auteur semble contredire ce qu'il avait dit au début, laissant ainsi son lecteur absolument perplexe sur ce qu'il a voulu dire. On dirait, en un mot, que nous n'avons dans les Stromates que le premier jet d'une œuvre puissante ; c'est écrit de verve, sans souci des répétitions, des digressions, des longues parenthèses, 11 y a des jours où l'écrivain languit et d'autres où l'inspiration l'emporte. Serait-ce là sa manière habituelle? Quelle raison aurait-on de le supposer? Est-ce dans ce style et avec ce désordre qu'il a écrit le Protrepticus ou le Pédagogue'? Ces traités ne se distinguent-ils pas au contraire par l'ordonnance des matières et l'élégance du style ? Il n'y a qu'à les lire pour sentir que l'écrivain y a mis la dernière main.

Sans doute, les sujets délicats que Clément traite dans les Stromates ne comportaient pas un livre aussi bien composé ; ils entraînaient, par leur nature même, une tractation plus décousue. Mais à quoi attribuer la diflerence si frappante qu'il y a entre l'allure et le style des Stromates et ce qu'on observe dans le Protrepticus et le Pédagogue'? N'est-il pas naturel de supposer que Clément n'a pas pu retoucher son dernier ouvrage et qu'il a dû le laissera l'état d'ébauche?

Voilà l'impression, croyons-nous, que laissera à tout lecteur attentif la lecture des Stromates. Or, il se trouve que les faits la confirment. On a jusqu'à ces derniers temps supposé que Clément a écrit d'autres ouvrages après les Stromates. Cette supposition était permise, puisqu'il

était entendu que ce livre avait été à peu près achevé, et que les Stromates étaient précisément la partie doctrinale qui devait faire suite au Pédagogue. Les deux hypothèses se complétaient et s'appelaient l'une l'autre. Mais la première semble fort sujette à caution. Un critique que nous avons déjà nommé, INI. von Arnim, a montré, que les raisons que l'on donne pour supposer que Clément a encore écrit d'autres livres après les Stromates ne sont pas fondées. Nous estimons qu'il a établi que ce fut le dernier effort littéraire de Clément et que celui-ci n'a pas pu achever son livre. 11 est. probable que c'est la mort qui a interrompu le laborieux écrivain ^

1. Von Arnim, op. cit., p. 13. On peut alléguer deux arguments à l'appui de l'hypothèse qui veut que les Stromates n'aient pas été le dernier écrit de Clément. 1° On lit dans le Quis dives, § 26, la phrase suivante : o'-ep èv t>) àp/ûv zal GsoXoyîaç âÇrjyTJasi ijL'jaTTjptov tou awTTÎpo? û-âp/st (j.a6£Tv. On conclut de ce passage que Clément a écrit un TL^pi àp/wv. On suppose que cet ouvrage est annoncé, promis dans les Stromates (IV, Sirom., 2; V, Strom., 140, et VI, Strom., 4). Donc les Stromates ont précédé et le Ilepl àp/wv et le Quis dives.

Il est incontestable que Clément a eu l'intention d'écrire Ilspl àpywv. D'après nous, il s'agit des parties projetées du grand ouvrage. D'après l'hypothèse reçue, il s'agirait d'un traité indépendant que Clément comptait donner plus tard. Quoi qu'il en soit, il ne reste aucune trace de ce traité. Que devait-il être ? Comme à son ordinaire, Clément est très vague dans ce qu'il en dit. Son IIspl àp/wv n'est pas même ébauché dans sa pensée. Dès lors, quelle garantie avons-nous que ce soit de ce ITspl àp/œv, d'un traité déjà écrit et autrefois annoncé dans les Stromates, qu'il s'agit dans le Quis dives ? Enfin, à regarder de près cette phrase que l'on cite, est-ce bien d'un écrit qu'il s'agit ? L'allusion à un traité est-elle bien claire ? Le sens de cette phrase ne serait-il pas tout simplement celui-ci : « Je ne développe pas tel point, parce que ce n'est pas mon affaire en ce moment ; cela appartient au domaine des principes et de la théologie ? » M. von Arnim a le mérite d'avoir, le premier, rendu la critique attentive à ces considérations, et il paraît avoir ébranlé l'opinion courante, car M. Kriiger, dans son Manuel de l'histoire de la littérature chrétienne aux trois premiers siècles (1895), déclare (p. 106) que l'existence d'un nsplàpytov n'est pas prouvée par Quis dives, § 26.

DU VKRITABLP: CAUACTÈHE des STnOMATKS 121

2". M. Ziiliii souliont on outre que les Slroniatcs oui dû être écrits avanie les Hypolyposcs. Verrait-on, dans cette xat' è7:ixo[jLf,v twv ypaçoiv exOsai; npoç Toùç 'EXXîjvaç xai ;:pôç xoù; 'louSaîouç de IV, Sirom., § 1, la promesse des Ifypotyposes? C'est bien Iciuéraire. Que devait être cette ËxOsatç dans la pensée de Clément ? Non pas un simple commentaire exégétiquc, puisqu'il devait s'y mêler de la poléraii]ue. Peut-être les parties exégétiques dirigées contre les Juifs dans le Dialogue contre Tryphon de Justin Martyr peuvent-elles nous donner une idée de ce qu'aurait été cette à'xOsaiç si Clément l'avait écrite? Mais quel rapport voit-on entre celle exOsa'.; promise dans les Stromates et les Hypotyposes, surtout telles que Photius les représente ?A coup sûr, il n'y était question de polémique ni contre les Juifs ni contre les Grecs. — Mais, dit-on, si Clément avait déjà pulilié ses Hypotyposes, il les aurait citées, tout au moins mentionnées dans les Stroriiates. Les occasions ne manquaient pas de renvoyer à cet ouvrage d'exégèse. — Ce silence suffil-il pour prouver que les Hypotyposes n'existaient pas encore lorsque Clé'meut écrivait ses Stvomales ? K peine est-ce une présomption, loin d'être une preuve. D'ailleurs, est-il sûr que Clément ne se soit pas cité lui-même dans les Stroniafes, et qu il n'y ait pas inséré plus d'un passage des Hypotyposes? Que de fois il utilise Philon sans même le nommer! C'est un vrai pillage et si l'on s'en tient au texte de Clément, on ne s en douterait pas. Songeons enfin qu'il n'a mentionné dans les Slromates qu'une seule fois, d'une part, le Protrepticus, et de l'autre le Pédagogue. Dans ces conditions, il ne semble pas qu'on doive insister sur le silence des Stroinates, touchant les Hypotyposes.

Ainsi il n'y a pas de raison vraiment décisive qui nous oblige à croire que Clément ait rien écrit après les Stroinates, et d'autre part nous avons une foule d'excellentes raisons pour penser que nous n'avons de ce livre qu'une ébauche que Clément n'a pas même pu achever. Encore moins, comme le conclut justement M. von Arnim, est-il jamais arrivé ad saepius prowissani inysticac theologiae enarrationem.

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