LA QUESTION
avait ouvert les portes à ses compatriotes et plus tard aux proniiors chrétiens, vont être longtemps suspendues.
En eflet, quel est le caractère général de la littérature chrétienne de Tan 90 à l'an 150 environ? C'est d'être essentiellement pratique. Elle consiste principalement en lettres comme celles de Clément Romain, de Barnabas, de Polycarpe, d'Ignace d'Antioche, en apocalypses comme celle de Pierre ou le Pasteur cTHermas^ en recueils des paroles de Jésus ou en Evangiles, en courts manuels comme la Didaché des douze Apôtres ou en sermons comme la //" Épître aux Corinthiens dite de Clément Romain. Tous ces écrits sont exclusivement populaires. Il n'y est question que d'édification. Aucun n'a été composé pour un public cultivé par un écrivain cultivé. Aussi toute cette littérature est-elle complètement en dehors de toute influence de la philosophie. Les doctrines qui s'y trouvent, comme la forme que revêtent ces doctrines, sont absolument simples. Elles ne trahissent même plus l'influence du philonisme. Celle-ci a complètement disparu, ou plutôt elle se maintient sur un dernier point. On fait encore de l'exégèse allégorique, mais avec quelle gaucherie ! Qu'on se souvienne de l'épître dite de Barnabas.
D'où vient un changement si notable ? C'est une des conséquences des tragiques événements de l'an 70. Après la destruction de Jérusalem, il se produit partout, au sein du judaïsme un mouvement de concentration. Le judaïsme se replie sur lui-même et, en quelque sorte, se contracte violemment. Le talmudisme va naître ; les jours du judaïsme lil^éral à la façon de Philon sont comptés. A partir de ce moment, sa décroissance est constante.
Le christianisme ne tarde pas à subir le contre-coup de la décadence du judéo-hellénisme. Celui-ci avait été le premier champ qui s'était ouvert aux missions de saint
Paul. C'est dans ce milieu que l'apôtre avait coïKjuis tant d'adeptes tléjà en partie allranchis du judaïsme étroit, iamiliarisés avec la version des Septante et parfois préoccupés de curieuses spéculations qui sentaient leur philonisme. C'est à cette catégorie de lecteurs, Juifs d'origine ou Grecs affiliés au judaïsme, qu'il adresse ses épîtres aux Romains ou aux Colossiens. Il est clair que ces lettres ne sont pas destinées à un public tout à fait illettré. Quand l'apôtre écrit à des Églises où manque l'élément cultivé, c'est dans un tout autre style. Il suffît de rappeler les épîtres aux Thessalonicieiis ou l'épître aux Philippiens . Ce sont ces néophytes, issus du judaïsme extra-palestinien, qui vont maintenant faire défaut au christianisme. Il se recrutera de moins en moins dans leur milieu. La conséquence en a été que le niveau de la culture a certainement fléchi sensiblement au sein des communautés chrétiennes. La preuve en est la littérature qu'elles produisent. Plus rien qui rappelle les épîtres aux Hébreux, aux Romains, aux Colossiens. Il est notoire que si le nom de saint Paul gagnait alors en prestige, on comprenait de moins en moins sa pensée. Il semblait, à ce moment, qu'après un instant de contact, le christianisme et le génie du monde antique, représenté par la philosophie, allaient demeurer fatalement étrangers l'un à l'autre.
Mais déjà pendant cette période, se préparait un avenir que rien ne présageait plus. Nous voyons, avant même l'an 150, des hommes cultivés, dont quelques-uns sont sortis ' des écoles de philosophes, entrer dans les rangs des chrétiens. Le christianisme s'agrège successivement Aristide, Miltiade, Justin, Méliton et d'autres encore. Le gnosticisme ([ui iait alors son apparition est une preuve de l'attention qu'éveillait la nouvelle religion même chez les philosophes. Quel que fût l'enthousiasme avec lequel ces
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hommes embrassaient la foi chrétienne, ils ne pouvaient se dépouiller entièrement des conceptions et des formes de pensée qu'une longue frcquenlation de la philosophie leur avait inculquées. Il aurait fallu changer de constitution mentale. A tout le moins pour qu'un tel dépouillement d'anciennes habitudes intellectuelles put se faire dans une certaine mesure, aurait-il fallu que ces hommes eussent conscience d'une opposition radicale entre leurs nouvelles convictions et les doctrines correspondantes de la philosophie. A supposer que cette opposition existât, en eurent-ils le sentiment? Aucunement. Il faudra des circonstances particulières pour le faire naître. Ce qu'on peut affirmer, c'est que chez les premiers élèves des philosophes qui se firent chrétiens, il n'y en a aucune trace. Justin Martyr est le meilleur représentant de cette nouvelle classe de néophytes. Or, que pensait-il de la philosophie ? le plus grand bien. Il était fort éloigné de la rejeter. Dans sa première apologie, il justifie les croyances chrétiennes en soutenant qu'elles ont leurs analogues dans la philosophie. Il estime que c'est les recommander que de montrer qu'elles s'accordent pour l'essentiel avec les doctrines des maîtres de la pensée antique ! Est-ce faire à la philosophie la part assez belle? Comme si cela ne suflisait pas, il déclare que Dieu a donné la philosophie aux Grecs au même titre qu'il a octroyé la loi de Moïse à Israël. C'était mettre l'une et l'autre sur le même niveau. Enfin il dit de Socrate, de Platon, de Pythagore, d'Heraclite (|u'ils sont, comme Moïso et les prophètes, des chrétiens avant l'heure. NaturelhMiiciit il croit (|ue le christianisme complète et dépasse la philosophie. C'est bien pour cela (|u'il a (piitté l'École pour l'Eglise. Mais il ne voit pas d'opposition absolue entre la foi nouvelle et la pensée la plus élevée de la Grèce. Ainsi aux temps où le christianisme
ignorait la philosophie succède une période toute différente. Ces deux grandes puissances spirituelles semblent maintenant aller au-devant l'une de l'autre ; on dirait qu'elles se cherchaient depuis longtemps. Résultat dû à l'inconsciente candeur des hommes excellents qui, les premiers, passèrent de la philosophie au christianisme.
Cette période de cordiales relations dura un certain temps. Athénagore, qui écrit plus de vingt ans après Justin Martyr, en est exactement au même point. Il rapproche aussi sans aucune arrière-pensée les doctrines chrétiennes des doctrines de la philosophie. 11 lui paraît de la dernière inconséquence que l'on persécute les chrétiens, et qu'on ne moleste pas les philosophes. Ce qui explique en partie son attitude comme celle de Justin, c'est que par philosophie ils n'entendaient pas la philosophie en général, mais une philosophie épurée, éclectique. Platon et les stoïciens sont leurs maîtres, à l'exclusion d'Epicure et des sceptiques.
Cependant, même pendant cette période qui fut en quelque sorte le temps des fiançailles du christianisme et de la philoso])hie, des notes discordantes se font entendre. Tatien, qui eut Justin pour maître, nourrit des sentiments très différents à l'égard des philosophes. 11 a d'ailleurs, en vrai Syrien qu'il est, la haine de la civilisation grecque. Il maudit les philosophes et, par une curieuse inconséquence, il est incapable de concevoir certaines idées ou de les formuler sans emprunter aux philosophes les catégories de leur pensée ! On peut en dire autant de Théophile d'Antioche. Lui aussi est animé d'une sorte de jalousie instinctive à l'égard des philosophes. Platon lui-même ne trouve pas grâce à ses yeux. 11 ne vaut pas mieux qu'Epicure ! « Les philosophes, dit-il, sont inspirés par les démons ! »