CHAPITRE II
Les Simpliciores \
Il y a beaucoup de polémique dans les Stromates. Ce sont les gnostiques qui en font généralement les frais. Clément ne perd jamais une occasion de croiser le fer avec les hérétiques. Mais ils ne sont pas les seuls qu'il combatte. En plus d'une page de son livre, notamment dans le premier Stroniate, on le voit aux prises avec des adversaires qui ne sont sûrement pas des gnostiques. Cela ressort avec évidence de la manière dont Clément les traite.
En effet, tandis qu'il se mesure directement et à visage découvert avec les Basilide, les Yalentin, les Marcion, qu'il les nomme et qu'il cite leurs ouvrages, il ne désigne ordinairement les autres qu'en termes vagues ^ Il n'en nomme aucun. Il ne mentionne pas d'ouvrages qu'ils aient composés. Ce sont des anonymes faisant apparemment partie du public appelé à juger le livre de Clément. Remarquons, en outre, que notre catéchète a pour cette catégorie de contradicteurs, des ménagements qu'il n'a pas pour les gnostiques. Il les traite avec indulgence ; il cherche moins à les réfuter qu'à les convaincre ; il voudrait manifestement dissiper ce qu'il considère comme des préventions. Il espère gagner leurs bonnes grâces ; il est rare
1. C'est le terme qui sert à designer les simples fidèles dans la traduction de Rufin du Ilêpt àp/wv d'Origène.
2. I, Strom., 80; 81 : 9'i. Un simple cpaa( ou tîvt? ou è'vtoi les désigne.
qu'il s'abandonne à un niouvomont d'humeur contre eux, ou qu'il laisse échapper à leur adresse quelque trait d'ironie méritée ^ Evidemment ils ne sont pas des adversaires, mais ils ne sont pas non plus tout à fait des amis. Clément se plaint parfois qu'ils sont prompts à la critique.' On en jugera du reste par les passages suivants : « Le « vulgaire a peur de la philosophie grecque, comme les <( enfants ont peur d'un épouvanlail. ^ » « Certaines gens « qui se croient gens d'esprit estiment que Ton ne doit se « mêler ni de philosophie ni de dialectique, ni même « s'appliquer à l'étude de l'Univers ''. » « Il y a des perv< sonnes, dit encore Clément, qui font cette objection : A « quoi sert de savoir les causes qui expliquent le mouve- « ment du soleil ou des autres astres ou d'avoir étudié la « géométrie, la dialectique ou les autres sciences ? Ces « choses ne sont d'aucune utilité quand il s'agit de définir « les devoirs. La philosophie grecque n'est qu'un produit « de l'intelligence humaine; elle n'enseigne pas la « Vérité ■'. » « Je n'ignore pas, s'écrie-t-il ailleurs, ce que « ressassent certaines gens ignorants qui s'effrayent du « moindre bruit, à savoir que l'on doit s'en tenir aux « choses essentielles, à celles qui se rapportent à la foi, et « que l'on doit négliger celles qui viennent du dehors et « qui sont superflues ^ » Dans tous ces passages, les allusions se rapportent évidemment à des chrétiens. Jamais des gnostiques n'auraient manifesté pareilles répu-
1. YI, Strovi., 89. Exemple très rare d'ironie à l'adresse des simples fidèles.