‹ Clément d'AlexandrieChapitre 57 sur 149 · YI, Strom · texte numérisé non relu

YI, Strom

G 1, Strom, 18.

Î.KS SIMI'LICIORES l.'W

gnaiices à regard dv la pliilosophic. Dans plusieurs endroits enliii, Clonient donne à entendre que ces chrétiens sont la majorité. Ils sont ol r:o).Aoî*. Il lui arrive même dans un |)assage de rallirmer expressément'.

Ainsi les eonlradieteurs de Clément sont des fidèles; ils sont la majorité; ce sont des simples qui se méfient de la sagesse des Grecs : ils trouvent fort inutile tout ce savoir dont on faisait étalage dans les écoles, superflues jusqu'à des connaissances comme la géométrie, l'astronomie, la dialectique. La foi toute seule leur paraît amplement sullisante. Tout le reste n'a aucune importance \

Partout dans les S/rofualcs, Clément se montre très préoccupé de l'opinion de ces chrétiens. Il est très éloigné de les considérer comme une f|uantité négligeable. Tout en reo-ardant leur foi comme d'un ordre inférieur, il est visible qu'il ne voudrait pour rien au monde s'en séparer. Il y a un endroit du I"" Stroiuate où ce sentiment se fait plus particulièrement jour. C'est dans les premières pages. Le premier chapitre, dont le commencement manque, est une véritable préface. Clément y justifie son entreprise ; il s'explique sur son dessein; il s'eftbrce d'écarter les malentendus que pourrait faire naître son ouvrage. Nulle part, il n'a dévoilé avec plus de clarté les craintes que lui-même excitait parmi les chrétiens et les dilïîcultés qu'il avait à surmonter pour leur faire accepter un ouvrage comme le sien. C'est ce que l'on va voir par l'analyse de ce chapitre.

Clément commence par revendiquer le droit d'écrire ! Il

1. VI, .S7/0W., 80, 89; VU, S 1 : xav i-ioo'.i t-.ii tcov -oXXiov xaTaya'vr.tat Ta 'jç' f,[j.à)v Àîyo'aîva

2. VI, Slroni., 8'.). Passage iroiiiqup sur la crainte que la cnlliire

grecque iiis|)irc à la majorité des fidèles. Il les Hi'signe ainsi : àXX'

0'. -À-îTtot Tfov -') ô'voii.x £-iY(:a»o|i.£v»')v. Voyez la note de Potier.

o. I, Slroin,, 'il! : ao'viijv oï y.at 'j^iÀfjV Tf,v --ttiv àna'.TOjii'.v.

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paraît qu'on s'étonnait de le voir composer un livre ! « Faut- « il ne pas écrire du tout ou y a-t-il des gens à qui l'on « doive réserver ce droit ? Dans le premier cas, à quoi « servent les lettres? Dans l'autre alternative, est-ce aux « gens sérieux ou à ceux qui ne le sont pas qu'il convient « d'accorder le droit d'écrire? Il serait absurde de con- « damner les gens sérieux pour avoir écrit, tandis qu'on <( admettrait que ceux qui ne le sont pas composassent « des ouvrages. Faut-il, par exemple, permettre à Théo- « pompe, à Timée, auteurs de fables impies, à Epicure, « initiateur de l'athéisme, à Hipponax, à Archiloque « d'écrire leurs honteux ouvrages et défendra-t-on à celui « qui proclame la vérité de laissera la postérité des écrits « qui lui feront du bien?

Comment lire ces lignes sans surprise ? Il y a donc des chrétiens, et c'est la majorité, qui se scandalisent de ce que Clément écrit des livres ! Est-ce donc la première fois qu'un chrétien se fait auteur ?N'existe-t-il pas à l'heure où notre auteur trace ces lignes, une littérature chrétienne déjà riche? Lui-même n'en est pas à son premier ouvrage. Que signifient ces susceptibilités qu'il traite avec le plus grand sérieux et qu'un long chapitre ne lui paraît pas de trop pour calmer? Cette méfiance qu'excite chez la plupart des chrétiens l'art même d'écrire, n'est-ce pas chose nouvelle ? Du moins s'est-ellc jamais exprimée avec cette vivacité? Nous croyons qu'il faut en chercher l'explication dans la réaction que le gnosticisme a soulevée parmi les chrétiens restés fidèles à l'Église, On a vu, dans notre chapitre précédent, que c'est précisément dans les vingt-cinq dernières années du ii® siècle que le gnosticisme apparaît comme un péril de la dernière gravité. C'est à ce moment-là que l'Eglise entière en devient nettement consciente. Elle s'effraye, La philoso-

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pilio, los loUrcs, voilà la cause de tout le mal. Le mieux est (le ne pas écrire du tout. Manier une plume, c'est devenir suspect. Clément eu a probablement lait Texpérience. On lui a donné à entendre qu'il ferait bien de renoncer à son métier d'écrivain. Les crili(iues sont devenues assez vives pour qu'avant de publier les Stroniatcs il ait senti la nécessité de se justifier et de revendiquer son droit.

Mais il ne suHit pas à Clément de repousser d'aussi étranges prétentions par deux ou trois considérations péremptoires, dictées par le simple bon sens. Il voudrait dissiper la prévention qui a inspiré les objections contre lesquelles il se défend. Il le tente en se servant d'un argument tout ensemble habile et profond. Cet argument consiste à montrer que l'écrivain chrétien remplit une fonction identique à celle de l'évangéliste chrétien. La seule diflerence est que l'un parle et que l'autre écrit. Comme personne ne songeait à fermer la bouche aux orateurs chrétiens sous prétexte qu'ils risquaient dégarer leurs auditeurs, il n'y avait aucune raison pour interdire le livre, puisque celui-ci remplissait la même fonction que la parole. S'il y avait danger, il n'était pas moindre, que l'on écrivit ou que l'on s'exprimât de vive voix. Dans ces conditions, déclare Clément, le seul remède est que celui qui proclame la vérité soit digne de sa mission. Il sème et il plante. Ce qui importe, c'est qu'il féconde les âmes. « Si donc, dit Clément, tous deux annoncent la parole « l'un par des livres et l'autre de vive voix, comment ne « pas les admettre tous deux, puisqu'ils ont rendu elli- « cace la foi par l'amour? »

Clément a une idée très haute de sa mission. Il se considère comme Je « cultivateur de Dieu » Aussi n'cntendil pas abandonner à n'importe qui le droit d'écrire. Avant

de prendre une plume, comme avant d'ouvrir la bouche pour parler, on doit s'interroger soi-même. A quels mobiles obéit-on ? Est-on digne de parler, ou digne de laisser après soi des livres? On ne doit assumer Tune ou Tautre fonction, celle d'écrivain comme celle d'orateur qu'à de certaines conditions. Mais écoutons Clément lui-même : « 11 suit que ceux qui se chargent du bien « d'autrui doivent se demander s'ils se jettent dans l'en- « seignement en orgueilleux et en ambitieux, jaloux de « tels ou tels, si c'est par gloriole qu'ils communiquent « la parole, s'ils recherchent comme unique récompense « le salut de leurs auditeurs et si l'amour du lucre ne les « pousse pas à capter leurs bonnes grâces. » N'était-ce pas là un langage bien propre à rassurer ses lecteurs?

Mais voici une considération qui achèvera sans doute de lui concilier la confiance des fidèles. Qu'on ne se figure pas que Clément veuille composer un livre et faire œuvre d'écrivain. Loin de lui de telles prétentions. Ce qu'il va présenter au public, ce sont de simples Mémoires. Clément avance en âge ; il craint que ses souvenirs ne s'afl'aiblissent et qu'il ne perde tant d'excellents enseignements qu'il a autrefois recueillis. Aussi, ce qu'il va écrire, ce n'est pas son enseignement personnel, ce sont les instructions qu'il a reçues de ses maîtres vénérés, de ceux qu'il aime à appeler « les anciens ». Et ceux-ci ne tiennent-ils pas leur enseignement des apôtres eux-mêmes qui ont été instruits par le Seigneur ? Tant d'humilité désarme ! Et puis, le moyen de s'alarmer d'un enseignement qui dérive des apôtres ou de suspecter le livre qui contient cet enseignement ? On le voit, le but évident de toute cette préface est de tranquilliser le lecteur. Mais pourquoi Clément s'y appliquerait-il avec tant de soin, si l'alarme n'avait pas été très vive parmi les simpliciores et

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si l'on n'ou était pas venu, à ce momont-là, îx tontes les exagérations de la j)eur '.'

Dernière précaution et j)eut-èlre la plus importante de toutes ! Ce livre n'est pas destiné à tout le monde. Il exige du lecteur certaines dispositions. Surtout il ne doit pas être lu avec « cette curiosité que Ton apporte à visiter des monuments. » Ainsi donc, « il faut que tous deux « s'éprouvent soi-même, l'un pour savoir s'il est digne « de parler ou d'écrire, l'autre s'il est digne soit d'écou- « ter, soit de lire ».

Les quelques pages que nous venons d'analyser constituent un document de la plus haute importance. Il n'y en a point peut-être qui jette plus de lumière sur la situation intérieure de l'Eglise à la fin du ii* siècle. Un tel document ne laisse subsister aucun doute sur les sentiments de la majorité des chrétiens. Ils sont très hostiles à la haute culture de l'époque. La masse des chrétiens ne veut rien savoir en dehors de la simple foi. Elle voit d'un très mauvais œil ceux qui s'occupent de philosophie. Plus ac-' commodante sur le chapitre des mœurs, si l'on en croit Tertullien, elle est intraitable sur celui des lettres et de la philosophie. Voilà l'esprit qui régnait alors parmi les fidèles, même à Alexandrie. S'il en avait été autrement, pourf|uoi Clément se serait-il efforcé de calmer les susceptibilités de ses lecteurs? Aussi combien l'on a tort de s'imaginer que, dans cette ville de lettrés, de professeurs, de bibliothèques, à l'ombre du Musée, les chrétiens aient été mieux disposés pour la philosophie qu'ailleurs, et que l'Eglise d'Alexandrie ait constitué un milieu d'où devait en quelque sorte fatalement et par la nécessité des circonstances éclore l'Ecole caléchétique ! La préface de Clément prouve que la situation était très dillerente et fait entrevoir que les fondateurs de l'École ont ren-

contré plus de difficultés qu'on ne le suppose ordinairement.

Outre qu'elle ne permet pas de douter de l'existence de ceux que l'on peut appeler les partisans du christianisme simple, cette préface établit encore un autre fait très important: c'est que les préventions des simples fidèles s'étaient notablement accentuées vers le temps oîi écrivait Clément. Comprendrait-on autrement les précautions qu'il prend pour rassurer ses lecteurs ? Son langage ne trahit-il pas l'homme qui va au-devant de critiques qu'il prévoit à coup sur? Et quelles critiques! Encore un peu et on lui refuserait le droit d'écrire ! Quel devait être l'état d'esprit des chrétiens d'Alexandrie ! On y était évidemment alarmé au delà de toute mesure. Les craintes avaient dû s'exagérer depuis quelque temps. Aussi comme l'on comprend que Clément ait été amené à écrire les Stromates avant le « Didascale » ! En présence des préventions qui s'aggravaient tous les jours, il lui était impossible de livrer au public, sans explication et sans préambule, la partie de son grand ouvrage qui, dans sa pensée, devait exposer tout un système de dogmes conçus et formulés selon les méthodes de la philosophie. 11 aurait soulevé une réprobation générale ; il aurait perdu toute autorité sur ses coreligionnaires ; il aurait été traité de gnostique, tout en combattant le gnosticisme. Voilà pourquoi il lui fallait écrire un traité qui préparerait l'ouvrage doctrinal et lui aplanirait les voies. 1,1 y a plus. Tenons compte de la situation que nous révèle la préface de Clément, et nous verrons se confirmer l'explication que nous avons déjà donnée de la forme littéraire des Stromates. Il s'agissait de gagner l'opinion chrétienne. Tâche bien délicate ! Clément a eu l'heureuse idée de choisir pour son livre un genre litté-

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rairo qui lui laissait une liberté particulièrement favorable à son dessein. Dans ses Stroniales, il lui était parfaitement loisible de présenter ses vues au moment et de la manière (jui lui convenaient.

Cette recrudescence d'étroitesse même à Alexandrie que la préface des Stromates éclaire d'un jour si vif s'explique, avons-nous dit, par la réaction provoquée par le gnosticisme. Ce n'est pas là de notre part une simple conjecture. Nous avons un document qui nous paraît mettre ce fait hors de doute. C'est le De Praescriptione haereticorum de Tertullien'.

Le but de cet écrit est de préserver les fidèles de tout contact avec l'hérésie. Tertullien veut qu'on écarte celleci purement et simplement par une sorte de fin de non recevoir. On ne doit même pas discuter avec l'hérétique. 11 y a des raisons supérieures qui sont des raisons de droit pour décliner tout débat. Il veut qu'on leur applique \-d. praescriptio ou l'exclusion juridique. Ce sera le plus sur moyen de soustraire les fidèles à Tinfluence pernicieuse de Ihérésie. Aussi commence-t-il par les mettre en garde contre tout sentiment d'admiration. Admirer un gnostique, c'est se rapprocher de lui, c'est déjà se livrer à son influence. Tertullien excelle à semer dans les âmes simples les germes d'une défiance que ni l'éloquence, ni le prestige des plus grands hérétiques ne parviendront à désarmer. C'est surtout à la philosophie qu'il s'en prend. C'est d'elle qu'est venu tout le mal. Les gnostiques sont tous disciples des philosophes. Que les fidèles fuient rÉcole! Cela ne suffit pas encore à Tertullien. Sa haine est perspicace. Il voudrait couper le mal à la racine. La vraie source de tout égarement, c'est l'esprit de curiosité.

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