‹ Clément d'AlexandrieChapitre 58 sur 149 · Nous avons déjà mentionne ce célèbre traité, p · texte numérisé non relu

Nous avons déjà mentionne ce célèbre traité, p

Aussi déploie-t-il toutes les ressources de son talent pour en préserver les fidèles. 11 s'applique à leur faire croire qu'il n'y a pas de plus grand péché que cette sorte de curiosité. Quand on a la foi, il n'est plus besoin de chercher, on a trouvé. Un chrétien qui cherche encore prouve justement qu'il n'a pas la foi. Voilà un principe meurtrier de toute théologie et de toute pensée. Ce que Tertullien veut inculquer aux fidèles, c'est qu'ils doivent rester dans les limites de la simple foi et considérer toute réflexion qui les porterait au delà comme criminelle. La règle de foi, voilà la borne qu'on ne doit pas dépasser. Admettre qu'on en discute les articles, c'est déjà la franchir '.

11 suffit de rapprocher la préface des Stromates et le De Praescriptione liaereticoriim pour voir ces deux documents s'éclairer réciproquement. Tertullien complète ici Clément d'Alexandrie. En eff'et, ce qui se voit clairement dans son traité, c'est que c'est bien la peur du gnosticisme qui a donné naissance aux préventions que nous révèle chez le public chrétien la préface de Clément. Cela est évident, en ce qui touche Tertullien lui-même. C'est l'hérésie qui lui inspire ses violentes invectives contre la philosophie. L'accablerait-il de ses injures, s'il ne croyait pas qu'elle est la source de l'hérésie ? 11 ne trouve pas de moyen plus sûr d'enrayer les progrès du gnosticisme que de fermer les âmes à toute culture et à l'exercice même de la pensée. Quand les fidèles auront perdu l'habitude d'admirer le talent, quand ils ne connaîtront

1. Ce qu'on vient de lire n'est nullement une analyse du traité de Tertullien. Nous n'avons fait que tirer de la première partie de ce traité quelques traits saillants qui en caractérisent l'esprit et la méthode. Tout le reste est conçu de la même manière.

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plus celte curiosité qui excite la pensée, quand ils s'interdiront toute incursion au delà des bornes étroites de leurs croyances, TcrtuUien sera rassuré ; il aura réussi à calfeutrer les esprits contre toutes les influences du dehors ; le gnosticisme ne sera plus à craindre. C'est donc bien certainement par suite des appréhensions que lui faisait éprouver le gnosticisme que Tertullien prêche le devoir d'une sorte d'obscurantisme. L'exemple du fougueux Carthaginois est topique. Il nous révèle la cause et nous donne l'explication des singulières préventions que Clément tâche de dissiper dans sa préface et qui allaient jusqu'à lui faire un crime de composer un ouvrage !

Mais le De Praescriptione haereticorum ne nous donnet-il pas encore raison sur un autre point ? Nous estimons que le péril gnostique apparaissait beaucoup plus menaçant vers la fin que vers le milieu du ii® siècle. Nous avions pensé devoir le conclure du fait que c'est à ce moment-là que les plus fortes réfutations du gnosticisme ont vu le jour. Qu'avait-on produit avant Irénée, Clément, Tertullien, qui put se comparer à leurs ouvrages? Le traité de Tertullien ne doit-il pas nous fortifier dans cette conclusion? Fallait-il que le péril fût formidable pour que l'auteur du Contra Marcionem jugeât nécessaire d'avoir recours aux sortes de précautions qu'il recommande dans le De Praescriptione \ Tertullien estimait donc que l'Église n'avait jamais été plus menacée. Eh quoi! il ne lui suffit pas de croiser le fer avec l'hérésie et de déployer dans cette lutte des ressources de talent et d'éloquence extraordinaires, il faut encore qu'il élève tout autour des fidèles de véritables retranchements et qu'il appelle à son secours l'intolérance érigée en principe ! A quelles extrémités se trouvait-on réduit ! Certes, le

gnosticisme n'était pas sur son déclin à Fheure où il forçait ses adversaires à employer contre lui une pareille tactique. Jamais il n'avait été plus puissant. Aussi jamais la réaction dont il était la cause naturelle ne s'était-elle emportée à de telles exagérations.

Le christianisme s'est recruté depuis l'origine parmi les illettrés. Tout dans les croyances, comme dans l'organisation des communautés apostoliques, trahit la simplicité des esprits. Ce caractère naïf et populaire persiste longtemps. Même lorsque au ii^ siècle des hommes plus cultivés se font chrétiens, la masse des fidèles ne change guère. Il n'y a pas de différence notable entre les petites communautés messianiques du i^"" siècle et les Eglises du temps de Clément. Papias et Irénée témoignent de la persistance des idées eschatologiques pendant tout le ii^ siècle. Qu'on se représente maintenant l'effet que devaient produire sur ces âmes simples mais fortes, la métaphysique de Basilide ou de Valentin, les « antithèses » subtiles de Marcion, leurs spéculations bizarres sur le Christ, les contradictions de leur morale, — tels gnostiques prêchant l'ascétisme à outrance, tels autres le relâchement, — et surtout cette orgueilleuse prétention d'être, eux les gnostiques, d'une origine supérieure et de s'appeler les spirituels, tandis qu'on traitait le commun des fidèles d'inférieurs et de psychiques ! Non seulement tout cela était fort au-dessus de la portée des fidèles, mais il y avait, dans ces spéculations et ces rêves qu'on présentait comme la sagesse même et le christianisme par excellence, tant d'affirmations blessantes pour le sens chrétien le moins exercé qu'il n'est pas surprenant que la majorité des fidèles ait violemment repoussé le gnosticisme et tout ce qui le rappelait. Il était inévitable qu'on en vînt dans les Églises à se retrancher dans la simple foi.

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h regarder avec suspicion les lettres, réloquence, la philosophie, et que l'on se soit dit que le plus sage était de ne plus écrire de livres, mais de se contenter de la prédication. La préface des Stromates tout ensemble s'éclaire par les faits généraux de l'histoire du christianisme à la fin du ii*" siècle et, à son tour, projette sur eux une vive lumière.

Ce qui nous étonne à bon droit, c'est ([u'un homme comme Terlullien se soit fait le porte-parole de l'opinion chrétienne afïolée. N'est-il pas piquant de voir un fin lettré et un styliste consommé comme l'auteur du De Pallia émettre, comme il le fait dans le De Praescriptione, des principes dont la conséquence serait, s'ils étaient appliqués, la proscription des lettres comme de toute culture ? Conçoit-on une attitude plus contradictoire et plus paradoxale ! C'est précisément pour cela qu'elle devait plaire à Tertullien !

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