LES « SIMPLIGIOIIES » ET CLEMENT
siède. Les gnostiquos s'en emparaient pour justifier leurs spéculations les plus aventureuses- C'était une arme redoutable ou plutôt un rempart presque invincible derrière lequel pouvaient se dissimuler et se couvrir tous ceux qui défendaient, à un degré quelconque, les droits de la pensée et de la philosophie. TertuUien Ta bien senti. Aussi a-t-il consacré quelques-uns des chapitres les plus brillants de son De Praescriptione haeveticorum à arracher ce texte à ses adversaires.
Clément ne peut se contenter de citer des textes isolés : il lui faut tirer des Ecritures quelque belle allégorie qui mette en pleine lumière ce qui d'après lui en est le sens divin. Parmi celles qu'il a imaginées, citons la suivante. Notre auteur l'emprunte à l'histoire d'Abraham qu'il allégorise de cette façon. Abraham représente le fidèle. Sa compagne, c'est la Sagesse, c'est-à-dire la science ou la gnose divine. Pendant un temps, Sarah est stérile. Que signifie ce trait ? C'est qu'il y a une période pendant laquelle la Sagesse n'existe pas encore pour le fidèle. Il n'est pas en état de s'unir à elle. Que fait la Sagesse? Elle se fait remplacer auprès du croyant par une autre sagesse. C'est la philosophie, sagesse d'ordre terrestre. Elle est représentée par Agar, l'Egyptienne. Bientôt Sarah devient jalouse de la servante. Abraham lui dit : « Elle est entre tes mains, traite-la selon ton bon plaisir. » Cela veut dire que le croyant ne s'attarde pas dans l'étude de la philosophie. Il se borne à en tirer ce qu'il y a d'utile. A ses yeux, elle n'est que la servante de la Sagesse divine. Ainsi l'histoire du patriarche montre qu'on ne doit pas négliger la philosophie. L'Écriture en autorise et même en recommande l'étude ' .
1. I, Strom., 30 à 32. Clément emprunte cotte allégorie à Philon. Voyez le commentaire de Potier.
158 CLÉMENT d\lEXANDRIE
Mais ne poursuivons pas. Cette allégorie, par les idées qu'elle exprime, anticipe déjà sur ce qui fera Tobjet du chapitre suivant.
Que devons-nous maintenant conclure des textes que nous avons passés en revue.? C'est que Clément et les « simpliciores » ne s'entendaient pas. La différence de point de vue était telle qu'il y avait ample matière à une opposition radicale de part et d'autre. Mais notre catéchète est profondément chrétien; il ne veut pas se séparer de la masse des fidèles, et voilà pourquoi, au lieu d'accuser les divergences, il les atténue, il les estompe. Il est moins préoccupé de combattre les sùiipliciores que de les gagner ou du moins de les rassurer. S'il avait eu en face de lui un TertuUien, il est probable qu'au lieu des allusions, pleines de ménagements, aux préjugés qui régnaient parmi les chrétiens contre la philosophie et de l'extrême modération avec laquelle il les réfute, nous aurions eu une controverse très vive; Clément y aurait sans doute perdu son renom d'apologète chrétien. Mais il n'y avaitpas de Tertullien à Alexandrie, et c'est ce qui fait que nous n'avons pas une discussion sérieuse entre Clément et les simpliciores.
Les partisans du christianisme simple n'avaient que des préventions à lui opposer. On a pu se convaincre que, dans toutes les objections qu'ils élevaient contre l'étude de la philosophie, la réflexion n'avait qu'une faible part. Ils obéissaient bien plutôt à une méfiance naturelle et instinctive. Il faut se représenter les simpliciores comme des chrétiens aussi étrangers à la culture et à l'esprit grecs que les pêcheurs de Galilée. M. Harnack a donné, dans son Histoire des dogmes, un exposé fort exact de leur christianisme '. La Didaché ou le Pasteur d'Hermas en