LIVRE IV
Telle est l'idée générale que nous donne Clément de la vertu gnostique. Sa théorie, sur ce point, n'étant pas sans analogie avec la morale stoïcienne, il importe d'examiner ici les rapports qui les unissent et les différences qui les séparent.
La philosophie stoïcienne se distingue surtout par sa morale, et sa morale roule tout entière sur la définition de la vertu. Pour les stoïciens, la vertu est le seul bien qui doit être recherché pour lui-même ; seule, elle suffit au bonheur, et tous les autres biens, également faux et trompeurs, doivent être également méprisés. Puisqu'il n'y a d'autre bien que la vertu, il ne peut rien arriver au sage que de bon et d'heureux; car la vertu, ou le souverain bien qu'il possède, change en bien pour lui ce qui semble être un mal aux autres. D'un autre côté, le souverain bien, ou plutôt le bien unique, n'étant susceptible ni d'augmentation ni de diminution, suivant la rigueur des principes stoïciens, on ne peut donner le nom de bien, même d'une manière secondaire, à tout ce qui n'est pas la vertu. Entre la vertu, qui n'est susceptible ni de plus, ni de moins, et le vice, qui est le mal souverain, il n'y a place que pour les choses indifférentes [rot oc&iâfopa). Quant à la vertu elle-même, elle n'est autre chose que la droite raison, libre de toute perturbation et de toute passion de l'âme, ou plutôt, devenant droite et libre, non pas seulement par la soumission, mais par l'extirpation complète des passions. Les stoïciens la définissaient encore la science de vivre conformément à la nature, et l'exercice de la vie conforme à cette science.
Il est facile de se rendre compte des conséquences extrêmes auxquelles aboutissaient ces principes de la morale stoïcienne. Puisque, d'une part, un acte n'était bon qu'aulant qu'il était produit par la vertu, seul bien véritable, et
que, d'autre part, la vertu était le privilège exclusif du sage, il s'en suivait qu'en dehors de l'action vertueuse, procédant de la science, il n'y avait plus que l'acte vicieux. Ce fut, en effet, renseignement de l'école stoïcienne, et rien de plus ordinaire dans le langage de ses sectateurs que ce principe : ou la vertu est parfaite, ou elle n'est pas.
Cependant, les stoïciens eux-mêmes finirent par comprendre qu'à moins de tout confondre dans la pratique de la vie, ils ne pouvaient maintenir la rigueur de leur théorie morale. Pour la rendre applicable, ils cherchèrent donc à l'adoucir. Ils maintinrent le principe qui lui servait de base, à savoir que la vertu était le seul vrai bien, qu'elle devait être recherchée pour elle-même et suffisait à la vie heureuse. Mais tout en conservant et défendant au besoin leur définition de la vertu, ils reculèrent devant la conséquence qui en découlait logiquement, et au lieu d'en coin dure que tout ce qui n'était pas la vertu était vicieux, ils enseignèrent qu'il y avait entre le bien et le mal les choses simplement indifférentes (adia<pop«). Ces choses indifférent' > se divisaient elles-mêmes en deux classes. Les unes, qu'ils appelaient (iz^ny\xvjcf) préférables, étaient selon eux dignes d'estime, parce qu'il y avait en elles un motif suffisant de les préférer aux autres; telles étaient, par exemple, la santé, l'absence de douleurs, l'intégrité des sons, la gloire. Ces choses, ayant une valeur qu'on ne pouvait nier, paraissaient devoir êlrc désirées et recherchées, pourvu qu'on les rapportât à leur fin dernière. Les autres, au contraire. qu'ils nommaient méprisables (y-o-'jorr/u.hx) , avaient on elles une raison suffisante pour être rejetées : c'était, par exemple, la douleur, la maladie et la pauvreté, Par cette distinction, les choses proprement indifférentes se trouvaient réduites y celles qui ne sont par elles-mêmes ni à.
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désirer, ni à. rejeter, comme d'avoir un nombre pair on impair de cheveux sur la télé, ou bien le doigt étendu ou replié \
Par cette distinction, les stoïciens échappaient, sans doute, aux conséquences extrêmes et inacceptables de leur doctrine sur le souverain bien, mais ils tombaient dans l'inconvénient de se mettre en contradiction avec euxmêmes. Il est évident, en effet, qu'en maintenant, comme ils le faisaient, que la vertu est le seul bien véritable, le seul fondement du salut du sage, et qu'elle n'est susceptible ni d'augmentation, ni de diminution, il n'est plus possible d'accorder aucune valeur morale à ces biens secondaires (-npo-nyus'y«), regardés comme dignes d'estime par les stoïciens. Car ce n'est pas parce qu'elle doit être plus ardemment poursuivie que les autres biens, mais parce qu'elle doit être uniquement recherchée, que la vertu est le souverain bien. Elle peut être encore le premier des biens, elle n'est plus le bien souverain et unique, au sens des stoïciens, dès qu'on admet en dehors d'elle quelque chose de vraiment bon et désirable.
Ce n'est aussi qu'en se relâchant de la rigueur de leurs principes que les stoïciens admirent diverses espèces d'actions vertueuses, ou des degrés dans la pratique de la vertu. D'après ces principes, l'action vertueuse ne pouvant être accomplie que par celui en qui se trouve la perfection de la vertu, il s'en suivait rigoureusement que celui qui manquait de cette perfection ne pouvait faire que le mal. Ici encore, le bon sens l'emporta sur la logique, et l'on sait que les stoïciens distinguèrent deux espèces d'actes vertueux : les actes parfaits et propres au sage (rà xarop-
i Diog. Laert. Vit. VIL §103, apwd Renfler, p. 27.
Qwp.ara), les actes moyens, qu'ils attribuaient au commun des hommes (rx vmM^ovxt) . Ces derniers sont des actions conformes à la loi et honnêtes en apparence, mais ne procédant pas nécessairement de la science du devoir et de la volonté honnête de l'agent. Les premiers, au contraire, sont l'expression parfaite de l'idée même de la vertu, idée toujours présente et efficace dans l'âme du sage.
Telle est, dans ses caractères principaux, la théorie morale du Portique, la plus pure qu'ait produite la philosophie ancienne.
Rapprochons de cette théorie celle de Clément , et voyons d'abord les traits qui leur sont communs.
Nous trouvons un premier trait de ressemblance dans la définition de la vertu. Dans son Pédagogue, Clément définit la vertu : la disposition permanente de l'âme soumise à la raison pendant toute sa vie l. C'est la définition même des stoïciens. Clément en conclut, comme ces philosophes, que la connaissance est le fondement et la règle de toute action vertueuse, et que le péché est nécessairement contraire à la raison et a sa source dans l'erreur. Il comment e en ce sens le texte du Psalmiste que : l'homme n'a pas compris sa dignité et s'est rendu semblable à ranimai sans raison-. « 11 ne parle plus comme un homme, dit-il, car « il n'est plus raisonnable, celui qui pèche contre la rai- « son; il est devenu un animal sans raison, livré aux pas- « sions et emporté par ies plaisirs :î. Or, si le péché prend « sa source dans la désobéissance à la raison, comment
1 Pxdag. I, 1;!. p. 159 : Iwtl yà/s y, ù.'.z-ï, oùtïj CiùOizii zztl Ijyj.i ûrrè tou \àyou itepï Stov ràv ySc^v. Li&vsaiç, dans la langue stoïcienne, Bignifie une disposition ou rectitude de l'Ame qui ne peut être augmentée m diminuée s;u)s cesser d'être. Les stoïciens la distinguent do LcÇ<>, ou habitude, distinction que ne fait pas Clément.
-' Psàlm, XLIW 12, s,|.